L’antisémitisme comme idéologie de crise
De « l’inconscient collectif antijuif » à la critique sans conscience du capitalisme
Daniel Feldmann
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Bonnes feuilles — Le texte qui suit est extrait du recueil Le Péril antisémite (Crise & Critique), un ouvrage collectif réunissant des contributions majeures de Detlev Claussen, Moishe Postone, Sender Vizel, Karin Stögner, Lars Rensmann, Robert Kurz, Marcos Barreira, Clément Homs, Jordi Maiso, Samuel Salzborn, Ernst Lohoff et José A. Zamora. À travers ces essais, le volume propose une relecture exigeante de l’antisémitisme, envisagé non comme un simple résidu du passé, mais comme une production idéologique profondément inscrite dans les rapports sociaux et les formes de conscience de la modernité capitaliste.
Dans ce texte, Daniel Feldmann, chercheur brésilien, développe une analyse dense de l’antisémitisme comme « idéologie de crise ». S’inscrivant dans le sillage de la critique marxienne de l’économie politique, l’auteur propose d’interpréter l’antisémitisme moderne comme une forme de critique tronquée du capitalisme : une critique fétichisée qui oppose abusivement le « concret » et l’« abstrait », et qui projette sur les Juifs les caractéristiques mêmes des rapports sociaux capitalistes — abstraction, universalité, mobilité, puissance impersonnelle. Dans cette perspective, l’antisémitisme apparaît comme une tentative de « personnifier » des dynamiques sociales devenues opaques, transformant les Juifs en incarnation imaginaire d’un pouvoir abstrait et incontrôlable.
Le texte examine également les mutations contemporaines de ces schémas, en particulier dans le contexte de l’effondrement des promesses de la modernisation et de la désorientation théorique d’une partie de la gauche. Feldmann analyse ainsi l’émergence d’un antisémitisme « postmoderne », qui se reconfigure notamment à travers les discours antisionistes, où la critique d’Israël tend à se charger de significations globales et à réactiver, sous des formes déplacées, des motifs classiques de l’imaginaire antisémite. L’auteur met ainsi en garde contre la formation dans une partie de la gauche d’une « mentalité du ticket », au sens d’Adorno et Horkheimer : une adhésion à des positions idéologiques préfabriquées, où le nationalisme antisioniste peut fonctionner comme marqueur identitaire, au détriment d’une analyse concrète et différenciée. Il met notamment en lumière une série de déplacements et d’inversions caractéristiques : minimisation du phénomène antisémite, soupçon systématique d’« instrumentalisation », disqualification de la parole juive, ou encore transformation de l’accusation d’antisémitisme en objet de suspicion. À partir de ce diagnostic, Feldmann explore les conditions sociales et théoriques qui rendent possible une telle cécité. L’ensemble du texte constitue ainsi une contribution à la fois théorique et critique, qui invite à repenser les conditions d’une lutte conséquente contre l’antisémitisme, en lien avec une critique rigoureuse des formes sociales du capitalisme.
- Préambule : une inversion particulière
La difficulté d’un débat sérieux sur l’antisémitisme au sein de la gauche commence par le statut même de la question. L’antisémitisme a tendance à être minimisé et renvoyé à un passé lointain. Contrairement à d’autres formes de haine sociale, son importance se trouve dissoute et, surtout, sa présence au sein de certains secteurs de la gauche elle-même n’est presque jamais abordée. L’analyse de l’antisémitisme, sauf à de rares exceptions, a disparu de l’agenda des médias progressistes…
Pire encore, les accusations d’antisémitisme sont souvent qualifiées d’impostures au sein de la gauche, comme une forme perfide d’instrumentalisation, soit pour défendre Israël, soit pour d’autres objectifs considérés comme peu nobles. Voyons un peu. Žižek a récemment déclaré : « Autrefois, un antisémite était une personne qui n’aimait pas les Juifs ; aujourd’hui, un antisémite est une personne que les Juifs n’aiment pas ‒ qui sont ces Juifs[1] ? » Žižek estime ainsi approprié de décréter que l’antisémitisme est devenu un mélange de paranoïa et d’invention de la part des Juifs eux-mêmes. De manière analogue, en réponse à une manifestation contre l’antisémitisme en France en 2019, des secteurs de la gauche ont jugé opportun de convoquer une manifestation parallèle pour dénoncer « l’instrumentalisation de l’antisémitisme ». Et cela, dans un pays où l’assassinat de Juifs est récurrent, est une réalité qui a poussé des milliers d’entre eux à émigrer en Israël.
Cette situation mérite d’être examinée de plus près. Il est évident, d’une part, que l’antisémitisme a été instrumentalisé dans certains contextes. Mais serait-il le seul à être instrumentalisé à des fins autres que la dénonciation concrète du phénomène lui-même ? D’autres formes de haine sociale ne sont-elles pas également instrumentalisées, en particulier dans le cadre opportuniste de la realpolitik ? Pour une gauche de plus en plus à l’affût de prétendues falsifications de l’antisémitisme, ces autres formes d’instrumentalisation n’existeraient pas, ou du moins ne mériteraient pas d’être dénoncées. Par exemple, peut-on imaginer une manifestation de rue contre l’« instrumentalisation de l’anti-impérialisme » lorsque l’ayatollah iranien Khamenei affirme que la défense des droits des femmes et des homosexuels est une invention du « sionisme » ‒ qu’il assimile à rien de moins que l’impérialisme ‒ pour déstabiliser le monde musulman ?
Il convient de noter que ce genre de réaction ne se limite pas à des accusations contre le gouvernement israélien, mais qu’il touche directement les Juifs qui affirment être confrontés à l’antisémitisme. Ainsi, la quantité se transforme en qualité à gauche : seul dans le cas de l’antisémitisme, on assiste à une inversion singulière où les accusations concernant une prétendue « instrumentalisation » tendent à supplanter largement les dénonciations de l’intolérance elle-même. Une inversion pour le moins suspecte : alors qu’à gauche en général, la dénonciation de toutes les formes de haine occupe une place centrale, voire prend le pas sur ses éventuelles instrumentalisations et formes d’utilisation fallacieuses, les dénonciations spécifiques de la haine contre les Juifs sont frappées d’un sceau permanent de suspicion et de méfiance…
Curieusement, la même centralité affirmée ces derniers temps pour la parole des « premiers concernés », à savoir l’importance de valoriser les dénonciations de préjugés émanant de ceux qui les subissent, semble être suspendue lorsque ceux qui se disent victimes sont juifs. Dans ce cas, il est fréquent que les accusations émanant de juifs fréquentant les milieux de gauche soient sommairement rejetées de manière émotionnelle, quand la plainte n’est pas renvoyée à son auteur sous la forme d’une accusation insinuant sa malhonnêteté. Toute une cohorte d’intellectuels avertis de gauche qui, sur d’autres sujets, revendiquent des analyses bien informées fondées sur des faits concrets, tombent, lorsqu’ils sont confrontés à la question de l’antisémitisme, dans des arguments d’autorité et des rituels d’autosatisfaction sous couvert de bonnes intentions. L’allégation d’un éventuel antisémitisme tend à être rejetée a priori, non pas en s’appuyant sur une argumentation contextualisée, mais par une sorte d’échappatoire moralisatrice, par une pétition de principe du type « Moi ? jamais ! » qui verrouille brutalement la question avant même qu’elle n’ait été posée. De cette manière, le thème de l’antisémitisme échappe au débat rationnel, vidant de leur substance l’ensemble des éléments qui pourraient le prouver (ou le réfuter) par une réflexion cohérente à partir de situations données.
Il faut voir que l’indignation et l’émotion non filtrées avec lesquelles on réagit aux allégations sont la contrepartie symétrique de la non-thématisation de l’antisémitisme par la majeure partie de la gauche. Autrement dit, ce silence thématique parle de lui-même. Si cela ne « prouve » pas la prévalence d’un antisémitisme chronique, cela indique au moins un état d’esprit ambigu qui s’apparente au caractère inconscient de l’antisémitisme. Et c’est justement parce que l’antisémitisme explicite est refoulé par les bonnes manières humanistes de la gauche, que son exposition tend à susciter des réactions intempestives et censurantes. La manière dont le sujet est éludé, refoulé et clôturé avant toute discussion de fond rappelle une réflexion de Theodor W. Adorno, pour qui l’antisémitisme en général ne se manifeste pas de manière évidente et sans équivoque, mais plutôt sous la forme chiffrée et opaque d’une « rumeur qui court à propos des Juifs[2] ».
Dans le cas de l’inversion du sujet, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit d’étiqueter ceux qui explicitent les préjugés antisémites comme ayant des arrière-pensées inavouées, l’ombre même de l’ambiguïté disparaît et apparaît de façon cristalline le cœur de ce qui singularise l’antisémitisme par rapport aux autres formes de haine sociale. En effet, l’image du Juif « conspirateur » qui a toujours marqué la longue histoire de l’antisémitisme, n’est non seulement pas critiquée, mais elle est projetée sur les Juifs eux-mêmes qui la dénoncent. En conséquence, et je suis sûr que beaucoup de ceux qui ont vécu une telle situation peuvent témoigner de leur propre expérience, nous tombons dans une impasse kafkaïenne dans laquelle toute tentative de surmonter une situation déjà dégradée ne peut que l’aggraver, dans un cercle vicieux sans fin… Mais pourquoi ?
Un passage du livre de Jean-Paul Sartre sur la question juive nous servira de point de départ pour commencer à aborder cette question : « A-t-on réfléchi à la situation intolérable de ces hommes condamnés à vivre au sein d’une société qui adore le Dieu qu’ils ont tué[3] ? » Sartre évoque ici, à des fins très modernes, l’ancienne accusation des Juifs comme meurtriers du Christ. L’aversion affective et culturelle qui alimente l’antisémitisme n’est pas un simple vestige des sociétés irrationnelles du passé, mais quelque chose qui persiste intensément avec ses ramifications plus ou moins conscientes dans la modernité. Plus spécifiquement, la force délibérément appuyée de l’argument a été utilisée pour polémiquer contre le démocrate libéral individuel qui a postulé une fausse solution à l’antisémitisme, dans la mesure où « cet universalisme […] se retrouve à l’ordinaire chez le démocrate. Son libéralisme abstrait affirme que Juifs, Chinois, Noirs, doivent avoir les mêmes droits que les autres membres de la collectivité, mais il réclame ces droits pour eux en tant qu’ils sont des hommes, non pas en tant qu’ils sont des produits concrets et singuliers de l’histoire[4]. »
C’est également dans ce sens qu’il faut lire son affirmation célèbre selon laquelle « ce n’est pas le caractère juif qui provoque l’antisémitisme mais, au contraire, l’antisémitisme qui crée le Juif »[5]. Par-là, Sartre voulait montrer que les antinomies de l’universalisme abstrait moderne créaient des pathologies sociales qui faisaient du Juif une cible privilégiée. Le particularisme du Juif n’est donc pas une simple préférence ou un choix identitaire, mais quelque chose imposé de l’extérieur par des circonstances qui recréent toujours le Juif comme l’Autre. C’est pourquoi, si la question juive n’est pas effectivement perçue comme un problème singulier et concret, mais comme dissoute dans des principes généraux-abstraits, aucune lutte d’envergure contre l’antisémitisme ne sera possible. Sartre a appelé à une reconnaissance expresse du statut précaire et incertain des juifs en tant que résultat de la dynamique malsaine de la société elle-même. En tant que tels, ils devraient bénéficier de droits concrets et spéciaux du fait de leur appartenance de groupe. Afin de surmonter la haine que la société produit à l’encontre de groupes spécifiques, une certaine dialectique est nécessaire, dans laquelle l’universel véritable ne peut s’imposer qu’en affirmant haut et fort son contraire particulier précédemment nié. C’est pourquoi Sartre a critiqué une affinité inhabituelle entre les discours fascistes-antisémites et démocratiques qui corroborent l’antisémitisme : « Celui-là veut le détruire comme homme pour ne laisser subsister en lui que le Juif, le paria, l’intouchable ; celui-ci veut le détruire comme Juif pour conserver en lui l’homme, le sujet abstrait et universel des droits de l’homme et du citoyen[6]. »
Il convient de noter que les idées de Sartre sur la question juive résonnent de manière étonnamment familière avec la scène contemporaine de la gauche : le refus d’un universalisme abstrait ; la nécessité de reconnaître les différences, les identités des groupes subalternes et/ou persécutés ; la demande de droits et de politiques spécifiques, à la fois matériels et symboliques, qui combattent concrètement les structures qui réitèrent les préjugés, etc. Cependant, de manière contradictoire (ou non ?), cette insistance sur l’identité, cette attention omniprésente à gauche aux caractéristiques particulières des groupes sociaux laisse de côté les Juifs en particulier… Cette omission est perceptible non seulement en raison du vide théorique déjà évoqué, mais aussi d’une manière quelque peu plus sophistiquée, dans la tentative d’imposer aujourd’hui aux Juifs, par d’autres moyens, précisément l’universalisme abstrait au forceps critiqué par Sartre.
Dans un livre célébré, Judith Butler se livre à une critique sans concession du sionisme, en s’appuyant sur un nouveau concept qu’elle appelle la « judéité ». Ce dernier, prétendument inspiré par des intellectuels juifs tels qu’Emmanuel Levinas, Hannah Arendt et Walter Benjamin, consisterait en l’idée que l’identité juive en tant que telle serait toujours marquée par le signe de l’ouverture à l’Autre, par un universalisme congénital fondé sur une éthique de l’altérité et de l’accueil, car « si le lien entre le juif et le non-juif est une condition de la vie juive, alors juif et non-juif sont inséparables[7] ». En corollaire de cet accaparement de la judéité, Butler conclut que « les projets de coexistence ne peuvent commencer qu’avec le démantèlement du sionisme politique[8] ».
Cet accaparement passionné d’un judaïsme universaliste et toujours ouvert à l’Autre repose sur une conception unilatérale. Butler ne traite pas des conditions objectives qui transforment le juif, non pas en l’aimable Autre de la « reconnaissance » et de la « coexistence », mais en l’Autre étranger et stigmatisé par ses voisins. Ainsi, comme c’est courant à gauche, l’antisémitisme dans son livre est qualifié comme inacceptable, mais jamais analysé et décrit dans ses mécanismes modernes de sa réalisation effective. En s’abstrayant des conditions d’une véritable altérité réciproque, sa proposition ressemble non seulement à l’imposition d’un universalisme abstrait aux Juifs, dénoncé par Sartre et rejeté à juste titre aujourd’hui par d’autres groupes discriminés, mais elle laisse également les Juifs à la merci de l’alternative douteuse et très chrétienne de « tendre l’autre joue ».
L’exaltation mystificatrice de Butler à propos de l’histoire juive minimise le fait que les utopies du « bon » juif universaliste ont été vaincues par l’histoire, avec les conséquences désastreuses que l’on sait. Cela rend donc pour le moins suspecte son indignation face au sionisme et à l’avènement d’Israël, nous obligeant à nous souvenir d’une observation d’Arendt commodément oubliée : « seule la restauration ou l’établissement de droits nationaux, comme le prouve le récent exemple de l’État d’Israël, peut assurer la restauration de droits humains. […] Le monde n’a rien vu de sacré dans la nudité abstraite d’un être humain[9] ». Sans aborder sérieusement cette question, la projection d’une simple judéité perdue dans l’avenir sonne comme cette blague de Woody Allen qui, lorsqu’on lui demandait ce qu’il attendait de la postérité, répondait : « Je n’ai aucune confiance en la postérité. Après tout, qu’a-t-elle déjà fait pour moi ? ». Nous reviendrons sur l’antisionisme qui prolifère aujourd’hui à gauche. Mais dès à présent, il est impératif de constater que les meilleurs vœux d’une certaine intellectualité pour un passé diasporique nostalgique (pour qui ?) ne sont qu’un écran de fumée dissimulant leur déni concret de la particularité juive, laquelle ‒ non sans engendrer et subir de nouvelles tragédies ‒ a été poussée vers la solution étatique sioniste. Et en ces temps de relativisation des vérités historiques, il convient de rappeler que cela ne concerne pas seulement les Juifs victimes de l’antisémitisme européen, mais aussi ceux qui ont été persécutés et expulsés du monde musulman, dont les descendants représentent aujourd’hui plus de la moitié des Juifs israéliens. En règle générale, ils sont ignorés par les mêmes intellectuels qui se proclament si critiques à l’égard de l’eurocentrisme et qui n’ont pas honte de qualifier le sionisme de « colonialisme blanc ». Et avec tout cela, on peut brandir contre les « mauvais » Juifs particularistes d’aujourd’hui la mythologie d’un judaïsme de convenance…
- L’abstraction du capital et l’abstraction des Juifs
Le sceau de l’universel et de l’abstrait imposé aux Juifs offre une piste décisive pour comprendre l’antisémitisme. Celui-ci remplit la fonction d’une idéologie mystificatrice dont la dénonciation est un préalable à une véritable critique du capitalisme et de la modernité. Moishe Postone propose une interprétation de pourquoi ce sont spécifiquement les Juifs qui sont les cibles d’une telle idéologie : « Quand on considère les caractéristiques spécifiques du pouvoir que l’antisémitisme moderne prête aux Juifs ‒ abstraction, insaisissabilité, universalité et mobilité ‒ on remarque qu’il s’agit là des caractéristiques d’une des dimensions des formes sociales que Marx a analysées : la valeur[10]. »
La perception fétichisée, qui ignore que les rapports sociaux sont nécessairement objectivés sous forme de marchandises, d’argent et de capital, aboutit à postuler une fausse opposition entre les pôles abstrait et concret du capitalisme. L’abstrait est diabolisé comme fondement supposé de la domination et le concret est positivé comme une effectivité matérielle dont l’usage harmonieux serait uniquement entravé par les pouvoirs usurpateurs de l’abstrait. Cela masque le fait que la production concrète n’est validée que par l’équivalence abstraite de la forme-valeur dans l’échange, qui à son tour requiert l’existence de l’argent. L’abstraction induite par la valeur est aussi réelle que le côté concret de la production : les deux sont simultanément présents dans chaque marchandise, dans le travail et dans le capital, étant perpétuellement reproduits par la socialisation en vigueur.
En maintenant la fausse opposition, plutôt que de comprendre que les deux pôles expriment une contradiction intrinsèque au capital, on tente de séparer ce qui est inséparable, et ce, en le présentant de manière manichéenne comme une lutte fétichisée entre le « bien » et le « mal ». Ainsi, le côté concret « bon » serait celui du « corporel » et de l’« enraciné » : l’industrie, l’agriculture, le travail, la technique, le naturel, le visible, les coutumes, la fermeté du « sol natal », etc., tandis que le côté abstrait et intangible est qualifié de « mauvais » : l’argent, les chiffres, la finance, l’artificiel, l’invisible, l’étrange, la fluidité d’un « cosmopolitisme sans racines », etc. Il en résulte que « faire du concret une hypostase, identifier le capital à l’abstrait phénoménal [le capital financier et le capital porteur d’intérêts], c’est affirmer une forme d’“anticapitalisme” qui tente de dépasser l’ordre social existant à partir d’un point de vue qui, en fait, lui reste immanent[11] ». La nécessaire apparence bipartite de notre vie moderne entre concret et abstrait crée la possibilité d’une critique trompeuse du capitalisme dont le résultat ne peut être que la réitération de la systématique incontrôlable du capital lui-même. Avec la diabolisation de l’abstrait, nous avons donc une tentative impossible d’expier un péché dont tout le monde, sans exception, est « coupable » et « pratiquant ».
Or, le fait que les Juifs, au Moyen Âge, aient été exclus des formes « naturelles » et « concrètes » de production féodales, poussant beaucoup d’entre eux à se concentrer sur le commerce et sur l’« usure », a créé un stigmate qui a été restauré dans le capitalisme. Avec la monétisation généralisée de la vie, le vieux fardeau du péché et de la suspicion qui pesait sur les Juifs est renforcé. Sur eux s’abat la culpabilité des malheurs dus aux pouvoirs sans qualités de l’argent, pouvoirs qui dépassent désormais l’ancien espace marginal qu’ils occupaient. Naissait alors l’antisémitisme proprement moderne : c’est précisément parce que toute la société se trouve désormais engluée dans les rapports sociaux capitalistes, et dans l’abstraction qui leur correspond, que les projections sur les Juifs ont été accrues et que ces derniers en sont venus à être perçus de manière fétichisée comme la « personnification de l’abstrait » en tant que tels. Incarnant une dynamique incompréhensible et désintégratrice qui échappe au contrôle des individus, ils deviennent les artisans tout-puissants de l’hétéronomie entière de la modernité, attirant sur eux les haines et les craintes qui en découlent. Les pouvoirs insaisissables du capital en tant que « sujet automate » de la totalité sociale sont métamorphosés sous la forme d’une « cabale » juive, insondable et conspiratrice. La métaphysique-réelle du capitalisme, c’est-à-dire l’étrangeté résultant du fait que les rapports sociaux ne sont pas transparents et directs, mais réifiés à partir du moment où l’argent et la valeur se constituent en lien social indirect et incontournable, aura pour conséquence le développement d’une répulsion fantasmagorique ‒ et finalement meurtrière ‒ à l’égard des juifs. La haine de soi engendrée par des pratiques sociales qui exigent l’adhésion inconditionnelle de tous s’extériorise en une haine fétichisée et projetée sur les Juifs.
Ces prétendus pouvoirs secrets et abstraits sont donc également à la racine du mythe du judaïsme international apatride, responsable non seulement du capitalisme, mais aussi d’autres manifestations de la modernité telles que le socialisme, ou encore de certaines expressions culturelles considérées comme dissolvantes des coutumes traditionnelles[12]. Ce mythe serait alimenté non seulement par l’abstraction économique attribuée aux Juifs, mais aussi par la forme politique abstraite même constitutive des États-nations européens. L’affirmation selon laquelle on forgeait des nations garantissant des droits pour tous se révélerait fictive. En tant qu’individus dotés d’une citoyenneté abstraite et désincarnée, les Juifs émancipés seront perçus comme un corps étranger sans racines, comme un groupe social incarnant le négatif de nations cherchant à s’affirmer[13]. Ici encore, la personnification des Juifs en tant qu’abstraction attirait contre eux l’hostilité des sociétés cherchant dans un prétendu sol national concret, la fondation de leur identité. Le nazisme a poussé ce culte du concret à l’extrême, en fondant l’aryanisation de l’Allemagne sur l’affirmation biologisée du Blut und Boden (le sang et le sol).
Ce type de particularités exigent des formes tout aussi particulières d’analyse de l’antisémitisme. Son aura fantasmagorique fait que le Juif est perçu sous des formes contradictoires, voire opposées : victime et coupable, capitaliste et révolutionnaire, replié sur lui-même et infiltré partout, dépourvu de substance et surpuissant. Dans tous les cas, comme dans la logique du capital, le Juif est perçu comme l’abstrait qui doit subsumer toutes les dimensions du concret et du sensible. C’est dans le halo de ces projections diffuses que l’antisémitisme peut être toléré, voire adopté par la gauche. Dans ces projections, les Juifs sont abusivement confondus avec le « système » lui-même, ce dernier étant, et ce n’est pas un hasard, perçu de manière diffuse et mystifiée. Cela conduit à une situation pernicieuse dans laquelle les motivations antisémites sont prises pour des expressions de « révolte » ou de « résistance »[14]. La complexité du système socio-économique est éludée et remplacée par la simplification grossière et instinctive de la toute-puissance des Juifs. L’irrationalité de la totalité sociale est alors « rationalisée » dans l’idéologie antisémite.
Il existe ainsi une continuité entre l’ancien Juif « déicide » et les projections modernes : il s’agit toujours d’un pouvoir surhumain, déconcertant et indomptable. Alors que dans d’autres formes de racisme un groupe est perçu comme « sous-humain », dans l’antisémitisme, les Juifs deviennent des « surhommes » monstrueux, substituts « biologiques » à l’impuissance provoquée par des dynamiques sociales fétichisées. C’est ici qu’une certaine gauche peut encore flirter avec l’antisémitisme. Parce qu’il est plus complexe à démasquer, il devient commode d’en nier l’existence, ou encore de prétendre que les insinuations contre les Juifs ne sont que de simples « critiques » innocentes. Cédant, consciemment ou non, au stigmate des Juifs en tant que personnifications de l’abstrait-universel, certains secteurs de la gauche se permettent de considérer la singularité juive comme quelque chose de suspect. Et comme ce soupçon a la grammaire d’une conspiration, la tentation est grande de prétendre que ce sont les Juifs eux-mêmes qui inventent l’antisémitisme. Il est symptomatique que le livre de Shlomo Sand, L’invention du peuple juif, soit devenu un best-seller de la famille éclectique des antisionistes, allant de la gauche à l’extrême droite. Le livre réchauffe une hypothèse bien connue, à savoir qu’il n’existerait pas d’origine génétique commune aux Juifs actuels, en raison des conversions et des métissages au fil de l’histoire. La nouveauté réside dans ses conclusions politiques : les Juifs n’auraient entre eux que des liens religieux et, de plus, comme ils ne seraient pas les « véritables descendants » des anciens Juifs de Palestine (après 2000 ans ! allons donc !), le sionisme n’aurait aucune base légitime de soutien. Sand, comme tant d’autres, abandonne le discours de gauche de tolérance des identités et veut imposer aux seuls Juifs l’étiquette d’une non-identité. Il prétend décider, de manière tout académique, qui est ou n’est pas un « peuple » : son érudition de façade dissimule à peine sa tentative grossière de « résoudre » la complexe question juive par un coup de crayon purement rhétorique. Quant aux lecteurs de Sand, ils mobilisent la thèse du « peuple inventé » de manière encore plus problématique. Ils ne dissimulent même pas la récupération (par la gauche ?) de la thèse biologisante nazie : les Juifs sont un peuple « artificiel » et « inventé », parce qu’ils n’ont pas la base commune du « Sang et du Sol ». Leurs revendications nationales seraient indignes, puisqu’ils n’ont jamais eu de territoire commun, inversant ainsi la réalité historique alors que c’est précisément l’absence d’un tel territoire, ajoutée à la fureur antisémite, qui a donné naissance au sionisme. Enfin, les Juifs étant un « peuple inventé », il n’y a rien de plus « logique » que de traiter l’antisémitisme comme une invention, et ainsi la boucle est bouclée. Que cette paranoïa selon laquelle les Juifs « n’existent pas » mais veulent en même temps « s’approprier le monde », se propage au sein de la gauche montre à quel niveau on peut en arriver. Et le fait que cela vienne de la plume d’un écrivain juif-Israélien (Sand) sert d’alibi parfait : il y a encore de « bons » juifs pour dénoncer l’« invention » conspiratoire des « mauvais ». Ainsi tombons-nous dans une complémentation postmoderne de l’assertion de Sartre : si, autrefois, l’antisémite créait le Juif, maintenant il veut nous convaincre que le Juif n’existe pas.
- Effondrement de la modernisation et antisémitisme postmoderne
La tentative de réduire la question juive à un simple récit fictionnel nous amène à la contribution de Robert Kurz, qui détecte la prévalence d’un antisémitisme proprement post-moderne au sein de la gauche. À mesure que le capitalisme atteint ses limites, l’efficacité de la planification par l’État s’épuise, la perspective de développement national des pays périphériques s’évanouit, tout comme la capacité du système économique à intégrer les populations par le travail. Avec l’effondrement de la modernisation et de ses promesses ‒ dont l’un des jalons a été la chute de l’URSS[15] ‒ une gauche désorientée s’est empêtrée dans un mélange d’impasses théoriques et de tentatives anachroniques d’agir comme si l’ancien cadre de références prévalait encore. Cela alimente une tendance à retomber dans la logique du spectacle, en compensant l’impuissance réelle de la transformation sociale par la simulation substitutive d’un pouvoir purement apparent. Dans ce contexte, prolifèrent les motifs issus de ce que Kurz appelle un « inconscient collectif » antijuif[16]. Un tel inconscient fructifie précisément en raison de l’absence même de conscience politique d’une gauche qui renonce à critiquer les catégories fondamentales du capitalisme : la marchandise, la valeur et le travail abstrait. Par conséquent, les tensions issues de la crise structurelle et de l’effondrement de la modernisation produisent encore une fois des tendances antisémites en face desquelles la gauche, dans le meilleur des cas, ne se démarque pas sérieusement.
Pour Kurz, le retour d’une « économie politique de l’antisémitisme » en serait l’expression. Dès le xixe siècle, avec Proudhon et d’autres, l’idée que le « bon » travail produisant de « saines » marchandises puisse s’opposer à la nature prédatrice de l’argent a alimenté l’hostilité à l’égard des Juifs en raison de leur stéréotype d’agents de la circulation. Dans cette conception, les maux du capitalisme sont alors dérivés de l’argent en tant que tel, comme si celui-ci n’avait rien à voir avec la fin en soi du travail abstrait et la rationalité entrepreneuriale : « le “capitalisme” n’apparaît donc pas comme le capital réel ou productif […], mais seulement en tant que le capital porteur d’intérêts de la superstructure financière[17] ». Ainsi, l’irrationalité et la destructivité de la production de valeur sont absoutes et la critique se limite à la sphère de la circulation. Cette critique économique tronquée correspondrait à une attitude pour le moins complaisante à l’égard de l’antisémitisme dans l’ancien mouvement ouvrier. Les Juifs prolétaires devaient se résigner en attendant l’avènement de l’utopie socialiste, tandis que la haine particulière pour la bourgeoisie juive était parfois considérée comme une attitude « saine » de révolte populaire. La folie nazie elle-même était considérée comme une manœuvre de diversion de la part de la bourgeoisie visant à détruire le mouvement ouvrier, ignorant les particularités de l’antisémitisme nazi dont le culte du travail était une caractéristique centrale. Aujourd’hui, une fois de plus, une lecture grossière du capitalisme va de pair avec l’aversion pour les Juifs. La financiarisation, conséquence de la tentative du capital de gagner du temps face à la difficulté croissante que rencontre la valorisation par l’exploitation du travail vivant, est considérée comme l’expression de la simple cupidité des financiers qui entraveraient le chemin vertueux du capital « productif ». La tendance du capital à se déployer sous des formes de plus en plus abstraites, s’autonomisant de plus en plus par rapport au « concret », fait que le fétiche atteint son expression la plus absurde, où la simple possession d’argent semble avoir le pouvoir de multiplier la richesse à partir de « rien ». L’ancienne critique fétichisée de l’argent est ainsi reprise et déployée dans la critique fétichisée du capital fictif. Et le fait que la création débridée de ce dernier soit devenue le modus operandi systémique peut être interprété à partir des étiquettes attribuées aux Juifs : quelque chose de fictif, d’artificiel, sans ancrage « concret », apatride et doté de pouvoirs d’expansion infinis à partir de « rien ». Cela crée un climat dans lequel le vertige et le malaise social provoqués par le capitalisme mondialisé ravivent la méfiance à l’égard de ceux qui agissent « derrière les rideaux ». Cela réapparaît dans des déclarations comme celle de l’ancien Premier ministre malaisien, Mahathir Mohamed, selon lequel les musulmans devraient s’unir contre « les juifs qui dirigent le monde par procuration », ou dans la frénésie visible autant à gauche qu’à droite à l’encontre du milliardaire juif Soros.
Il serait certes faux de voir de l’antisémitisme, sans plus, dans toutes les critiques de la finance qui fleurissent à gauche. Mais formuler ces critiques au nom de la « production » et de catégories devenues obsolètes (intégration par le travail, affirmation de la nation, de l’étatisme, etc.) conduit à une impasse. Du coup, leur politique peut glisser vers des simulacres post-modernes, vers une démagogie moralisatrice qui remplace la recherche de solutions efficaces à une reproduction sociale en crise. Il y a là un risque de s’enliser dans le marécage de la politisation du ressentiment social, où l’extrême droite se montre bien plus efficace. Et en l’absence d’une critique consistante de l’économie politique, la chasse aux coupables d’une domination sociale de plus en plus abstraite et opaque favorise le retour de l’économie politique de l’antisémitisme. Même si la mise en cause directe des Juifs dans les méfaits du capitalisme financiarisé reste minoritaire à gauche, il est bien plus répandu d’y trouver une affinité avec les projections fantasques qui se parent du mot « sionisme ».
Le terme « sionisme » s’est transformé en un signifiant hypertrophié doté de plusieurs significations profondément dangereuses pour la gauche. Le sionisme n’aurait rien à voir avec une réaction à l’antisémitisme ; au contraire, il est dépeint comme une sorte de nationalisme monstrueux, essentiellement néfaste. On promeut également une conflagration contre Israël sans médiatiser la relation entre l’État et le mouvement national qui lui sert de base. Dans le seul cas d’Israël, les actions condamnables d’un État sont directement imputées à la nation : le sionisme est désigné comme coupable, ou, de manière encore plus singulière, Israël doit être qualifié a priori comme « État sioniste ». Dans l’histoire toute faite de violences qui marque l’ensemble des nationalismes et toutes les constructions étatiques, le sionisme porterait en lui un péché originel exclusif. Les Juifs auraient-ils alors dû se résigner à un universalisme diasporique abstrait malgré tout ce qui s’est passé au xxe siècle ? N’y a-t-il pas de « question juive », et tout serait-il une « invention » fantasmatique ? Ces questions ne sont que brièvement effleurées pour que le nationalisme juif apparaisse comme quelque chose de prohibé. Puisque le sionisme est toujours considéré comme « artificiel », tous les autres nationalismes sont considérés comme « naturels », violant ainsi sans scrupule la vérité historique[18]. Les crimes commis par le nationalisme des Juifs sont inexplicables et ainsi on expie même des crimes bien pires commis par les autres nationalismes « naturels ». Un fardeau aussi profondément maléfique ne peut être réduit à des actes d’échec inconscients : c’est tout un schéma qui mérite d’être examiné.
Dans ce schéma, les multiples avatars de l’(anti)sionisme servent de sauf-conduit, permettant ainsi aux qualités négatives attribuées aux Juifs de resurgir, sous le prétexte – faible mais largement répandu – qu’il ne s’agirait pas là d’antisémitisme. Sous couvert d’antisionisme, de nombreuses désinhibitions prennent forme. Le sionisme est souvent présenté comme le prolongement des vieux pouvoirs occultes des Juifs, avec des ramifications dans la finance, les médias, la culture, etc., un discours sans retenue que partagent à la fois certains secteurs de la gauche et de l’extrême droite. La dépendance d’Israël à l’égard des États-Unis est inversée, comme si ces derniers agissaient contre leurs véritables intérêts en soutenant Israël en raison des machinations sordides du « lobby juif ». Il s’agit d’un cas étrange d’« anti-impérialisme » qui permet à l’impérialisme de se tirer d’affaire en supposant que la patrie américaine, bonne et chrétienne, abandonnerait l’interventionnisme au Moyen-Orient si elle n’était pas pervertie par la juiverie malsaine.
Israël est encore présenté presque comme l’unique coupable des maux du Moyen-Orient. On prétend que sans le sionisme, la paix et l’harmonie régneraient dans cette région. Pour certains secteurs de la gauche, l’action de ceux qui combattent les gouvernements oppressifs dans la région n’a que peu de valeur. Cela vaut aussi pour les Palestiniens eux-mêmes lorsqu’ils sont opprimés par d’autres qu’Israël[19]. Cet « anticolonialisme » douteux, qui cautionne en pratique toutes les oppressions qui ne sont pas perpétrées par des Juifs, arrive à peine à dissimuler un mépris orientaliste pour les peuples de la région : que valent leurs luttes, si elles ne s’opposent pas au mal suprême sioniste ? Tout autre mal est insignifiant, ou même se justifie, face au tout puissant « sionisme ». Les Kurdes en savent quelque chose…
Kurz remarque que la violence perpétrée ou endurée par les Juifs met en jeu des sentiments très différents de ceux observés dans d’autres cas[20]. La condamnation d’Israël dépasse volontiers le cadre de la condamnation d’un gouvernement qui a commis une agression et donne presque automatiquement naissance à des mythes médiévaux comme celui des Juifs sadiques « assassins d’enfants » jusqu’à la relativisation d’Auschwitz, fondée sur l’idée que les Juifs n’auraient rien appris de la « leçon » qu’ils ont subie. Il est facile de brouiller la ligne entre ce qui est une juste dénonciation des abus infligés aux Palestiniens et la jouissance scandalisée face à un innommable abus des Juifs. Dans le meilleur des cas, la violence israélienne devient la justification d’une répudiation absolue du sionisme. Mais si le sionisme en tant qu’aspiration nationale mérite d’être invalidé par les actions du « sionisme existant », pourquoi ne pas pousser ce raisonnement jusqu’au bout pour tous les nationalismes « réellement existants », à commencer par le nationalisme arabe ? Le fait que ce dernier commette des violences incommensurables ‒ par exemple, le massacre raciste de centaines de milliers de Noirs soudanais, ignoré par les antisionistes patentés ‒ invaliderait-il alors la nation arabe en tant que telle ? Il y a ici bien plus qu’une simple question de deux poids, deux mesures.
Et même lorsque la gauche dénonce la violence des États qu’elle considère comme ennemis, c’est uniquement avec Israël que prospère cet amalgame condamnatoire entre l’État agresseur et sa population civile. Voilà la « cohérence » antisioniste : si Israël est illégitime, alors le sont aussi les Juifs qui y vivent[21]. Collaborateurs d’un bloc oppresseur monolithique, ces personnes doivent être boycottées, voire pire encore. À mesure qu’un tel essentialisme se libère, on en vient parfois à conclure que la violence, réelle ou potentielle, contre les civils israéliens doit être acceptée, voire célébrée. La distinction entre la résistance contre une armée oppressive et la « résistance » contre les Juifs en général disparaît. Puisque tous sont « sionistes », il devient légitime de lancer des missiles contre des civils ou des bombes dans des bus scolaires.
Ainsi, la critique légitime de la brutalité de l’occupation israélienne en vient à servir d’alibi pour certaines rationalisations qui ne sont absolument pas légitimes. Il est vrai qu’il n’y a aucune symétrie entre le pouvoir militaire d’Israël et celui des Palestiniens, et que les pertes matérielles, les morts et la souffrance humaine pèsent bien plus lourdement sur ces derniers. Mais cela n’enlève rien au fait que le statut des Juifs dans la région est précaire et menacé. Au nom de l’islamisation de la Palestine, travestie en « libération », l’« Axe de la Résistance » de plus en plus puissant, mené par l’Iran et ses alliés (Hamas, Hezbollah, Syrie, etc.), ne cache pas son intention de détruire Israël, prêche l’antisémitisme le plus abject, et prône explicitement la violence contre les Juifs. Pour les Israéliens, il n’est certainement pas rassurant de savoir que les résultats militaires obtenus jusqu’à présent aient empêché le programme de l’Axe de se réaliser, surtout dans un Moyen-Orient et un monde de plus en plus convulsifs.
Ici se dévoile l’hypocrisie confortable d’une gauche occidentale qui ridiculise les menaces pesant sur les Juifs, alors que leurs propres pays ne sont jamais menacés dans leur existence même. Pire encore est la tentative de rationaliser l’antisémitisme, en affirmant qu’il serait « compréhensible » à cause des actions israéliennes. Un argument qui met une fois de plus la haine des juifs dans leur propre giron et dont la logique impliquerait de dire que tout racisme et toute haine sociale seraient eux aussi « compréhensibles ». Ce qui est en jeu ici, ce n’est donc pas l’évidence que « toute action provoque une réaction », c’est-à-dire que si quelqu’un agresse autrui, il sera ensuite haï et attaqué, et vice-versa. L’essentiel, c’est de comprendre pourquoi la réaction à Israël est de plus en plus cadrée dans les termes explicites de l’aversion envers les Juifs.
Pour Kurz, autour d’Israël/Palestine se dresse une myriade de projections qui transforment le conflit réel en un « conflit par procuration » fantasmagorique[22]. Le conflit devient alors le théâtre de luttes idéologiques bien ancrées, comme si les destinées du monde s’y concentraient. D’un côté, les apologistes d’Israël le considèrent comme le dernier bastion de l’Occident en Orient, avec le soutien de certains secteurs du fondamentalisme chrétien, projetant sur les Palestiniens un racisme orientaliste. De l’autre, les apologistes de la cause palestinienne subordonnent celle-ci à une lutte contre le « sionisme global », qui incarnerait les maux du capitalisme et de l’Occident, et reproduisent ainsi les motifs de l’antisémitisme en ce xxie siècle. Dans cette nouvelle croisade, ce qui prédomine est un spectacle chargé d’images qui détourne l’attention du conflit concret. Ce spectacle est animé par l’antisionisme post-moderne de gauche, qui joue un rôle central dans ce théâtre décomposé. Loin de rejeter tout nationalisme, on exige que seuls les Juifs renoncent au leur, tout en soutenant, dans les faits, des expressions politiques dont l’antisémitisme est le programme.
La trame de ce théâtre est constituée des formes de digestion idéologique de l’effondrement de la modernisation au Moyen-Orient, combinant un nationalisme identitaire dépourvu des bases matérielles d’autrefois avec le fondamentalisme islamique. Si, durant la Guerre froide, l’antisémitisme était déjà une composante des différents États arabes et de l’OLP (tout comme le racisme anti-arabe était présent dans les différents gouvernements d’Israël), il s’intensifie aujourd’hui en tant qu’idéologie de crise, servant d’alibi aux gouvernements et aux groupes politiques en service face à l’insatisfaction sociale. De même qu’en Israël, malgré une situation économique meilleure, il se développe depuis un certain temps un virage identitaire et raciste, avec le renforcement politique de courants juifs ultranationalistes et/ou fondamentalistes de plus en plus hostiles envers les Palestiniens[23].
En soutenant des groupes réactionnaires comme le Hamas et le Hezbollah ou en les « tolérant » au motif qu’ils sont ce qui est au « menu » aujourd’hui de l’opposition au « sionisme », une certaine gauche décrète sa propre faillite. Ces groupes en viennent à apparaître, même pour quelqu’un en théorie aussi attentif aux « discours de haine » que Butler, comme des « mouvements sociaux progressistes, de gauche, qui font partie d’une gauche mondiale »[24]. Si, par le passé, l’anti-impérialisme était soutenu par la gauche au nom d’une société meilleure et libre, on tombe maintenant dans le plus pur simulacre, peignant le fondamentalisme islamique de couleurs roses et émancipatrices[25]. En perdant le cap du progrès, on perd aussi toute retenue à cautionner les visions du monde les plus régressives. Et en plus de conforter ainsi l’antisémitisme comme horizon de longue durée, on suppose ici que les Palestiniens eux-mêmes devront nécessairement passer par la domination dictatoriale prolongée de tels groupes. Il ne manque pas, là encore, cet orientalisme d’une gauche occidentale qui naturalise le fondamentalisme comme si les Palestiniens n’avaient pas d’autres alternatives. S’il est vrai que le tableau général de l’effondrement de la modernisation et la dureté de la situation des Palestiniens contribuent à expliquer la force du Hamas & Co, cela n’exonère en rien la responsabilité de ceux qui ne parviennent à rien de mieux que d’encenser cette force.
Est-ce là une recherche de nouveaux foyers de « résistance » ? De la simple naïveté ? En tout cas, rien d’innocent dans la politique servie par ce mariage postmoderne entre une gauche occidentale désorientée et un antisionisme à n’importe quel prix. Derrière les rideaux de ce théâtre marqué par des discours tonitruants et des serments réciproques de haine, se joue la communion d’intérêts des pouvoirs en place des deux côtés. L’escalade de la violence en mai 2021 a montré une fois de plus la récurrence d’un tel schéma. La perpétuation d’une géopolitique de la barbarie est tout aussi fonctionnelle à la fois pour la poursuite de l’occupation israélienne que pour l’Axe de la Résistance. Avec un conflit poussé aux limites d’un identitarisme de la haine, symbolisé par une « guerre des civilisations[26] », on tient assurément la recette de nouveaux désastres. Ainsi, l’aval tacite qu’une certaine gauche offre à l’Axe, tout comme sa position « radicale » de rejeter toute « normalisation » avec les Israéliens, normalisent en pratique le statu quo qui mise sur l’impasse et la barbarisation.
La spectacularisation de la cause palestinienne par la gauche produit exactement le contraire de ce qu’elle prétend prôner. Le combat concret contre l’occupation israélienne est détourné de la véritable solution, qui réside dans une entente entre Juifs et Palestiniens contre leurs dirigeants actuels. Les exigences croissantes faites aux Juifs dans les milieux de gauche pour qu’ils prennent parti en faveur d’un rejet total du sionisme en sont un exemple. Comment ne pas se rendre compte que cette exigence schizophrénique à leur égard a pour effet d’inhiber l’opposition que nombre d’entre eux nourrissent à l’égard des politiques israéliennes ? Au lieu de forger des alliances pour résoudre le conflit, il semble bien que l’on cherche plutôt à provoquer l’éloignement et, par là même, à renforcer l’hostilité qui a toujours existé à l’égard des « sionistes ». Les spécificités historiques qui font d’Israël/Palestine une question sui generis conduisent à une dialectique également sui generis. Quelles que soient les formes politiques dans lesquelles une paix future peut émerger, celle-ci ne surgira jamais par le biais d’un internationalisme abstrait méprisant les questions nationales impliquées ici. Loin de toute spectacularisation globale, le sionisme comme le nationalisme palestinien portent en eux leurs propres vérités et, de ce fait, persistent comme un cas, pas si courant, dans un monde où la vérité du nationalisme a déjà perdu tout son sens. Cela ne signifie pas, d’autre part, que l’horizon national ne doive pas être dépassé à cet endroit aussi. Telle est l’ironie dialectique : pour une perspective émancipatrice post-nationale, une réaffirmation préalable du national est nécessaire. Le dépassement de la forme nationale-étatique ne peut émerger qu’à travers son contraire, avec les deux nationalités mutuellement et pleinement reconnues dans l’ensemble du Moyen-Orient.
Quant à l’antisionisme de gauche d’aujourd’hui, il inverse et altère cette dialectique. Formellement, il prétend nier l’un des nationalismes, mais dans son contenu, il entérine la dégradation nationaliste et identitaire des deux camps. L’État juif ne peut perdre sa raison d’être qu’en surmontant une vision du monde dans laquelle la question juive est, soit invisibilisée par un universalisme abstrait, soit condamnée comme une particularité néfaste. L’État juif ne pourra cesser d’être juif que lorsque les mots « juif » ou « sioniste » perdront la charge négative avec laquelle on prétend les combattre. Dans ces conditions, où le sionisme cesse d’avoir une raison d’être au moment même où il se réalise, il serait tout à fait justifié d’en appeler à l’antisionisme. Cependant, la gauche est-elle prête à ouvrir ce débat ?
- Considérations finales : le « ticket » antisioniste
Il est symptomatique que l’antisémitisme ressurgisse au sein de la gauche sous la forme typiquement postmoderne d’une identité cristallisée. L’antisionisme apparaît comme une position politique a priori, comme une certaine culture ou ethos considérés comme des critères non négociables pour « être de gauche », tel un « club » d’idées et de sentiments prêts à l’emploi. Face au nationalisme juif, l’étiquette et la stigmatisation précèdent toute pensée médiatisée, toute analyse des contextes et des conjonctures.
Au Brésil, la simple présence en Israël en 2016 de l’ancien député du PSOL Jean Wyllys a déclenché la fureur du « club ». Peu importe qu’il n’ait pas rencontré le gouvernement, mais plutôt des universités et des mouvements pacifistes en Israël, ainsi que des Palestiniens de Cisjordanie, dont il critiquait l’occupation. Le lynchage n’a pas tardé. Ils ont déclaré que « Wyllys est une marionnette financée par l’argent sioniste », tout comme pour les suprémacistes blancs aux États-Unis, les sionistes manipulent les Noirs pour détruire la « bonne » Amérique. Lorsqu’il a mentionné les attaques du Hamas contre les homosexuels, il a été accusé d’être « contre les partis palestiniens ». Autrement dit, la plus abjecte homophobie cesse d’être un crime lorsqu’elle est pratiquée par la « résistance antisioniste ». Bien entendu, les accusations selon lesquelles Wyllys était au service d’un programme de « nettoyage » de la perversité sioniste n’ont pas manqué. Selon cette logique, si un Israélien défend les droits des homosexuels, c’est toujours du « pink-washing », ou lorsque l’on est de gauche, c’est toujours du « red-washing ». En d’autres termes, lorsqu’un Israélien exprime quelque chose de théoriquement positif, c’est parce qu’il veut « laver » ses mauvaises intentions. Consciemment ou non pour le « club », il s’agit de faire passer un unique message : que ces juifs sont sales !
Déjà en 2019, lors d’un événement célébrant les 40 ans de la Révolution iranienne à l’hôtel de ville de São Paulo, le président du PSOL, Juliano Medeiros, a jugé raisonnable de faire l’éloge du régime qui a consolidé la contre-révolution islamique et qui persiste encore aujourd’hui, plutôt que de saluer la révolution de 1979. L’Iran, a-t-il dit, reste un exemple en raison de sa bravoure « anti-impérialiste » et « antisioniste ». Il ne manqua même pas d’éloge pour Khomeini : celui-ci n’a pas apporté la théocratie, mais un « message politique de libération[27] ». Pour Medeiros, cette vision apologétique d’un régime qui a pourtant emprisonné, torturé, tué et exilé des dizaines de milliers de personnes de gauche en Iran, doit constituer un patrimoine commun de la gauche brésilienne. Boycottez tous les Israéliens et déclarez votre amour pour les ayatollahs ‒ à la différence du lynchage subi par Wyllys, le « club » ne vous censurera pas, bien au contraire. Au nom de la lutte contre le « cancer » sioniste, vous pouvez être libre d’applaudir le patriarcat, les homophobes, les racistes et les propres bourreaux de la gauche.
Pour Adorno et Horkheimer, dans la Dialectique de la raison, une raison essentielle de la résilience de l’antisémitisme dans la période d’après-guerre est la subjectivité façonnée par la massification et l’industrie culturelle. Les relations interpersonnelles, comme si elles imitaient la stéréotypie de la production de marchandises, deviennent de plus en plus sensibles aux slogans, aux schémas préfabriqués et aux étiquettes. Tout comme dans la consommation de marchandises, l’expérience réflexive de l’individu avec l’objet ne joue aucun rôle et se dissout dans les sensations de gratification et d’identification fondées sur des clichés sans cesse réitérés. Ainsi se forme la mentalité du « ticket », une mentalité de modèles préconçus et figés, où l’on corrobore ce que l’on sait et ressent déjà à l’avance[28].
Même si l’on ne peut pas mettre sur le même plan le contenu du « ticket » franchement fasciste et antisémite et celui du « ticket » des progressistes, Adorno et Horkheimer pointaient un risque sérieux dans ce dernier, car « l’antisémitisme n’est pas une caractéristique du ticket antisémite, c’est un trait propre à toute mentalité du ticket en général[29] ». Nous pensons que ce risque est déjà devenu une réalité. Le caractère pré-rationnel et imperméable du « ticket » antisioniste d’aujourd’hui s’exprime dans un manichéisme grossier opposant le « bien » et le « mal », dans le besoin de désigner quelque chose comme le mal suprême pour que l’individu se sente bien dans sa peau. Ainsi, il est possible d’expier sa mauvaise conscience en devenant membre du « club » des « purs » et des « bien-pensants ».
Adorno et Horkheimer diront aussi que « la privation de plus en plus courante d’expérience individuelle transforme également les partisans du “ticket” progressiste en ennemis de tout ce qui est différent[30] ». Vue aujourd’hui, cette idée aide à éclairer les apories postmodernes de la gauche. La perte mal digérée des anciennes références qui accompagnent l’effondrement de la modernisation, engendre la recherche de substituts « puissants » et simulés, qui viennent compenser l’impuissance réelle face au défi de surmonter la socialisation du capital. Ou, pire encore, cette perte pousse certaines fractions de la gauche à dangereusement surfer sur les tendances régressives émanant de la crise généralisée en cours.
Ce thème nous amène à un dernier motif que Kurz avance pour expliquer l’antisémitisme postmoderne. La mentalité du « ticket » entre tout particulièrement en résonance avec le processus généralisé d’individualisation et d’atomisation qui accompagne la désagrégation du monde du travail. Devenus des « sujets-marchandises », les individus de gauche ne sont pas davantage épargnés que les autres par la dynamique néolibérale qui pousse chacun à se comporter comme un « entrepreneur de soi ». Même dans les niches à forte présence de gauche (secteurs culturels, artistiques, académiques, etc.), la quête pour « valoriser son capital humain » dans un contexte de concurrence de plus en plus féroce fait émerger une insécurité chronique et une haine irréfléchie envers les autres. De plus, ce processus est amplifié par le monde virtualisé de l’internet, qui permet la multiplication des « industries culturelles de soi-même », où la course à la visibilité et l’autopromotion imite presque directement la logique commerciale et stéréotypée de la publicité de certains « tickets ». Il n’est pas étonnant que ce soit sur les réseaux sociaux que la perte de l’expérience individuelle et la diffusion des motifs antisémites atteignent leurs niveaux les plus élevés. En somme, le processus actuel d’isolement social et de marchandisation totale de la vie ouvre la porte à une facette classique de l’antisémitisme : celle d’un ressentiment typiquement petit-bourgeois. Mais, plus important encore, le « ticket » du post-modernisme de gauche contre les « sionistes » renoue avec une autre facette cruciale de l’antisémitisme, à savoir la projection inconsciente sur les Juifs d’une haine de soi. Car plus l’abstraction de la marchandise et du capital est intériorisée comme un horizon subjectif inéluctable, plus l’impulsion d’extérioriser sur les Juifs la personnification d’une domination abstraite que chacun porte intimement en soi se voit renforcée. En ce sens, cette réflexion d’Adorno et Horkheimer reste d’une actualité troublante : « la base […] de la mentalité du “ticket” est la réduction universelle de toutes les énergies spécifiques à une forme unique et abstraite du travail, du champ de bataille au studio cinématographique[31] ».
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Traduit du portugais par Daniel Feldmann et Clément Homs.
[1]Slavoj Žižek, « Guerra civil em Israel », paru sur le Blog Boitempo (Brésil), 17 mai 2021, disponible en ligne.
[2]Theodor W. Adorno, Minima Moralia, Paris, Payot, 2001 (1951), p. 120.
[3]Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris, Gallimard, 1954, p. 81-82.
[4]Ibid., p. 142.
[5]Ibid., p.173.
[6]Ibid., p. 68.
[7] Judith Butler, Caminhos divergentes, Sao Paulo, Boitempo, 2017, p. 46.
[8] Ibid., p. 7.
[9]Hannah Arendt, « L’impérialisme », dans Les Origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, Quarto, 2002 (1963), p. 603.
[10]Moishe Postone, « Antisémitisme et national-socialisme », dans Critique du fétiche-capital. Le capitalisme, l’antisémitisme et la gauche, Paris, PUF, 2013, p. 107.
[11]Ibid., p. 114.
[12]Pour l’antisémite Henry Ford : « Le banquier juif international qui n’a pas de patrie, mais qui joue tous pays les uns contre les autres, et le prolétariat juif international errant de pays en pays à la recherche des conditions économiques qui lui conviennent, sont derrière tous les problèmes qui inquiètent aujourd’hui le monde. La question de l’immigration est juive. La question des mœurs dans les cinémas et les théâtres l’est également. Ce sont tout d’abord les Juifs qui ont à résoudre la question juive, s’ils y échouent, le monde la résoudra », cité par Robert Kurz, « L’usine négative – Auschwitz », dans Le Livre noir du capitalisme (Crise & Critique, 2026) ;
[13]Moishe Postone, « Antisémitisme et national-socialisme », op. cit., p. 118.
[14]Aujourd’hui, l’idée de « résistance au système » est reprise avec force par des secteurs de l’extrême droite, pour lesquels même la pandémie serait la faute des « sionistes mondialistes ». Un rapport du ministère israélien des Affaires stratégiques a révélé une flambée d’antisémitisme qui a émergé parallèlement à la pandémie de coronavirus, où des rhétoriques antisémites classiques sont utilisées par des organisations et des leaders anti-Israël pour accuser les Juifs d’être responsables de la Covid-19.
[15]Robert Kurz, L’Effondrement de la modernisation. De l’écroulement du socialisme de caserne à la crise du marché mondial (1991), Albi, Crise & Critique, 2021.
[16]Voir infra Robert Kurz, « Économie politique de l’antisémitisme. Le devenir petit-bourgeois de la postmodernité et le retour de l’utopie monétaire de Silvio Gesell ».
[17] Ibid., p. X.
[18]Cela se retrouve dans certaines interprétations historiques de gauche relatives à la création d’Israël. La violence des Juifs contre les civils palestiniens au cours de ce processus, un fait incontestable, est déformée pour justifier une essence sioniste unilatéralement agressive et délégitimer ainsi l’existence même d’Israël. S’il est vrai que le sionisme avait des composantes racistes, l’antisémitisme était une caractéristique constitutive du monde arabe bien avant Israël, avec des assassinats, des viols, des tortures et des emprisonnements de Juifs qui y étaient fréquents (Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, 1850-1975, Paris, Taillandier, 2012). Pendant la guerre de 1947-1948, dans les endroits où les Arabes ont pu l’emporter, il y a eu des violences et des expulsions de civils juifs, tandis que le secrétaire général de la Ligue arabe Azzam Pacha déclarait publiquement en 1948 son désir d’« une guerre d’extermination, et un massacre mémorable dont on se souviendra comme des massacres mongols et des Croisades » (Benny Morris, Righteous Victims. A History of the Zionist-Arab Conflict, 1881–2001, Vintage, 2001, p. 219). De plus, le mufti Hussein, principal dirigeant palestinien de l’époque, était un allié direct d’Hitler. Dans ce contexte, l’idée d’un désir de violence exclusivement sioniste en devient risible, surtout quand on considère que la vie des Juifs de la région était de nouveau en jeu, peu de temps après la Shoah.
[19]En se limitant au cas le plus récent : des milliers de Palestiniens emprisonnés et tués (dont des centaines par la torture) par la violence de la triade Assad-Iran-Hezbollah en Syrie (voir Leila Al-Shami, « The erasure of Yarmouk : How the Assad regime is dismantling Syria’s hub of Palestinian life », dans The New Arab, 14 août 2020, disponible en ligne). Une violence sur laquelle se taisent de nombreux « champions » de la cause palestinienne en Occident, quand ils ne défendent pas ouvertement la triade « anti-impérialiste ».
[20]Robert Kurz, « Les assassins des enfants de Gaza » (2009), à paraître dans Du Double caractère d’Israël. De la réponse historique à l’antisémitisme à la barbarisation nationaliste interne (Crise & Critique, 2026).
[21]Face à la vague de commentaires antisémites qui a suivi un événement apparemment prosaïque comme l’élection d’une Miss France fille d’Israélien, Ivan Segré a dénoncé à juste titre les intellectuels autoproclamés champions du « décolonialisme » qui se sont indignés qu’une Juive soit élue lors d’un tel concours, alors qu’ils ne se sont jamais prononcés contre toutes les précédentes gagnantes blanches et chrétiennes. Voici un autre avatar de l’antisionisme : en projetant sur l’État juif tous les crimes imaginables, une certaine Europe « pure » peut, au moins inconsciemment, tenter de se débarrasser du « fardeau de l’homme blanc » colonisateur, en le transférant sur les perfides Juifs (Ivan Segré, « La culpabilité d’Israël et l’innocence du Père Noël », sur le site Lundi.matin 4 janvier 2021, disponible en ligne).
[22]Robert Kurz, « Les assassins des enfants de Gaza », op. cit.
[23]Robert Kurz, « Der Nahe Osten und das antisemitische Syndrom », dans Weltordnungskrieg – Das Ende der Sou- veränität und die Wandlungen des Imperialismus im Zeitalter der Globalisierung, Bad Honnef, Horlemann Verlag, 2003.
[24]Propos de Judith Butler : « Yes, understanding Hamas, Hezbollah as social movements that are progressive, that are on the Left, that are part of a global Left, is extremely important ». Voir la recension critique par Alan Johnson, du livre de Judith Butler, Vers la cohabitation : Judéité et critique du sionisme (Fayard, 2013), dans Book Review, Fathom, printemps/2013, disponible en ligne sur : < https://fathomjournal.org/ >.
[25]C’est dans ce sens que l’assimilation du sionisme au nazisme, devenue courante à gauche, prend tout son poids. Si les deux sont équivalents, tout sera permis pour extirper le « mal suprême de l’humanité », et ainsi nombreux sont ceux qui se sentent libres d’adopter les fantasmes du fondamentalisme visant à l’anéantissement des Israéliens.
[26]Ce n’est pas un hasard si la dernière escalade a été déclenchée par le conflit religieux sur Jérusalem. D’un côté, les juifs orthodoxes, avec Netanyahou, déchaînent des provocations sur le Mont du Temple et, de l’autre, le Hamas, l’Iran, la Turquie et le Qatar s’érigent en gardiens de l’Islam en défendant la mosquée Al-Aqsa.
[27]Un évènement disponible en ligne : < https://www.youtube.com/watch?v=QHcms6gqMQ0 >.
[28]Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974, p. 214-215 [la traduction française de l’ouvrage est à revoir, il faut substituer la « pensée étiquetée » par la « mentalité du ticket », NdT].
[29] Ibid., p. 215 (traduction modifiée).
[30] Ibid.
[31] Ibid.
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