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En dehors du travail

Une conversation sur l’histoire du groupe Krisis

La maison d’édition Crise & Critique s’inscrit dans un projet éditorial ambitieux : faire connaître et développer la nouvelle critique catégorielle du travail, en rupture nette avec les approches dominantes d’une gauche encore largement pro-travail ou enfermée dans des perspectives altercapitalistes — de La France insoumise au NPA jusqu’à Révolution Permanente — dont les analyses demeurent inabouties. À rebours de ces impasses, Crise & Critique entend remettre au centre une critique radicale du travail lui-même comme catégorie sociale historiquement déterminée.

Ce positionnement se traduit déjà par la publication et la diffusion de textes fondamentaux, parmi lesquels : Ne travaillez jamais d’Alastair Hemmens, le Manifeste contre le travail du groupe Krisis, L’honneur perdu du travail de Robert Kurz, ainsi que le n°3 de la revue Jaggernaut, consacré au thème « Abolissons le travail ». Autant d’ouvrages qui participent à reconfigurer en profondeur les termes du débat critique.

Le travail lui-même, en tant qu’activité sociale, constitue une matérialisation-pratique de l'abstraction réelle capitaliste, dans l’unité de ses dimensions concrète et abstraite, entièrement déterminée par la multiplication de l’argent. L’activité professionnelle que nous menons n’a rien de naturel ni de transhistorique : elle ne se confond pas avec le simple métabolisme de l’humain avec la nature. Dans le capitalisme, le travail est un agir productif dont l’existence même consiste dans la valorisation de la valeur, c’est-à-dire dans la multiplication de l’argent comme fin en soi. Il s’agit d’un travail-multiplicateur-d’argent-producteur-de-marchandises, saisi dans cette unité indissociable. Qu’il s’agisse de l’artiste ou de l’ingénieur, du chaudronnier ou de l’ouvrière, du médecin ou du commerçant, toutes ces activités constituent, à des degrés divers, des matérialisations de l’abstraction réelle capitaliste. Le contenu concret de la production importe en lui-même relativement peu : bombes, fraises Tagada, tranches de jambon, séries télévisées, opérations chirurgicales, tubes musicaux ou chaussettes — toutes ces productions sont subsumées sous la même finalité abstraite. Les activités qui ne permettent pas la multiplication de l’argent — et les individus qui les exercent — sont marginalisées, disqualifiées ou reléguées dans les marges de la société capitaliste.

Le texte qui suit s’inscrit dans cette perspective. À travers un entretien avec Norbert Trenkle et Ernst Lohoff, membres du groupe allemand Krisis, il revient sur les conditions historiques, théoriques et existentielles d’une pensée élaborée en dehors des cadres académiques et des normes du travail salarié. Il met en lumière une trajectoire intellectuelle qui, de manière anticyclique, a contribué à reformuler la critique du capitalisme en s’attaquant à ses catégories fondamentales — au premier rang desquelles le travail.

En interrogeant les transformations de la gauche, l’académisation du travail théorique et les possibilités actuelles d’un renouveau critique, cet entretien ouvre ainsi une réflexion décisive : comment penser, aujourd’hui, une émancipation qui ne se limite plus à la redistribution du travail, mais vise son dépassement même ?

Finn Göllitzer s’est entretenu pour le magazine Diskus, avec Norbert Trenkle et Ernst Lohoff, du groupe Krisis, sur le passé et le présent d’un travail théorique et éducatif critique envers le monde du travail.

Diskus : En tant que membres du groupe Krisis, vous menez depuis la fin des années 1980 un travail théorique et éducatif – et ce, en dehors du milieu universitaire. Dans une interview, vous avez un jour mentionné que vous aviez alors décidé de toucher des allocations chômage ou de ne travailler qu’à temps partiel afin de pouvoir vous consacrer pleinement à cette activité. Comment en êtes-vous arrivés là ?

Ernst Lohoff : Ce n’était en réalité pas du tout une décision délibérée. C’était plutôt que nous nous sommes constitués en groupe en dehors de l’université. Ce n’était pas si inhabituel à l’époque, car il existait encore une gauche extra-universitaire ayant des ambitions théoriques, les ramifications de ce qu’on appelait les nouveaux mouvements sociaux. Mais cela tenait aussi à notre orientation thématique, qui nous aurait en fait disqualifiés d’emblée pour le milieu universitaire : nous nous intéressions à Marx et à sa théorie de la valeur, ce qui n’était tout simplement plus à la mode à l’université à l’époque. Après que cela eut fait l’objet de débats animés dans les années 1970 et que nous nous y soyons remis de manière totalement anticyclique, on nous a simplement tourné le dos. La question de l’université ne s’est donc pas posée pour nous : les rares postes disponibles étaient déjà pourvus et la grande tendance allait dans une toute autre direction. À l’époque, ce sont surtout les théories déconstructivistes qui étaient à la mode.

Norbert Trenkle : Il y avait aussi l’aspect lié au mode de vie. Beaucoup parmi notre génération avaient été socialisés dans les mouvements de gauche et ne voulaient pas adopter le mode de vie de la génération de nos parents : 40 heures par semaine dans une usine à la chaîne, coincés dans le même emploi pendant des décennies. Pour nous, c’était une perspective effrayante. C’était donc aussi un choix de faire quelque chose qui avait un sens pour toi, mais dont ne dépendait pas ton gagne-pain, et où tu essayais de t’en sortir autrement. À l’époque, c’était encore plus facile, pas seulement grâce aux allocations chômage, qui étaient plus faciles à obtenir qu’aujourd’hui. On pouvait aussi très bien vivre d’un emploi à temps partiel. Bien sûr, pas en menant une vie de grande consommation, ce que nous ne voulions pas de toute façon, mais on s’en sortait bien et ça suffisait.

Diskus : Gagner plus de temps en dehors du travail salarié pour se consacrer à la formation et à la théorie était donc avant tout une décision pragmatique. N’y avait-il pas aussi derrière cela une réflexion de fond liée à la critique du travail chez Krisis ?

Ernst Lohoff : Ce n’est que plus tard, au début des années 1990, que nous avons développé une critique explicite et théoriquement fondée du travail. Mais elle était dans l’air dès le début. Cela dit, une attitude critique envers le travail n’était pas à l’époque une caractéristique propre à notre groupe, mais était relativement répandue au sein de la gauche. Et c’était aussi un peu l’air du temps, du moins dans un certain segment social, où la prétendue « crise de la société du travail » faisait également l’objet d’un large débat.

Diskus : Diriez-vous qu’à l’époque, il était encore plus naturel dans la gauche de s’organiser en dehors de l’université (au sens large) qu’aujourd’hui ?

Norbert Trenkle : Absolument ! Il existait tout un éventail de revues de gauche qui avaient des ambitions théoriques très élevées, parmi lesquelles certaines tentaient, au moins en partie, d’aller au-delà de la gauche traditionnelle. Par exemple, « Kritik und Krise » de l’Initiative Sozialistisches Forum (ISF) de Fribourg, la revue « links » du Sozialistisches Büro ou encore « Autonomie » et « Wildcat » issues du courant opéraiste.

Diskus : Est-ce là une ambition qui peut encore être concrétisée aujourd’hui ? Vous avez déjà dit que les conditions nécessaires à un travail théorique un tant soit peu solide, en dehors du travail salarié, ont changé. Dans quelle mesure est-il encore réaliste aujourd’hui de mettre à profit le chômage pour améliorer son travail théorique ?

Ernst Lohoff : Comme je suis toujours en contact avec l’État-providence, je peux dire d’après ma propre expérience que les conditions se sont considérablement durcies. Les marges de manœuvre étaient bien plus grandes à l’époque, car la grande vague néolibérale n’avait pas encore déferlé. De plus, ce n’est pas seulement une question objective, cela dépend aussi du contexte dans lequel tu évolues, c’est-à-dire, encore une fois, de la composante liée au monde de la vie.

Norbert Trenkle : Dans les années 1980 précisément, c’était vraiment un mode de vie très répandu que de dire : « Je vais voir comment je m’en sors, je tente ma chance avec les aides sociales et, sinon, je fais ce qui m’intéresse ». Il pouvait s’agir de projets culturels ou sociaux, ou encore de n’importe quel centre d’intérêt personnel. Quoi qu’il en soit, on était intégré dans un certain contexte social.

Ernst Lohoff : Dans nos cercles, on recevait généralement un livre pour ses 30 ans ; j’ai oublié le nom de l’auteur, mais il avait ce beau titre : « Sur l’inutilité de devenir adulte ». Il s’agissait de faire des petits boulots sans s’identifier au travail et, sinon, de faire les choses qui nous tenaient à cœur. L’opposition au concept de performance était déjà très présente et reflétait une certaine ambiance dans ce segment de la société.

Diskus : Cette manière d’aborder la théorie a-t-elle également influencé les thèmes qui vous intéressaient ?

Ernst Lohoff : D’un point de vue négatif, cela nous a donné une marge de manœuvre que nous n’aurions pas eue autrement. Si nous avions été dans le milieu universitaire, nous n’aurions pas pu repenser Marx de manière aussi fondamentale. À l’époque, tout le monde était parti dans une autre direction et les marxistes restants considéraient presque tous ce que nous faisions comme des absurdités. Ce que nous avons commencé était donc d’abord un programme purement minoritaire, quelque chose qui nous a complètement isolés. Cela serait resté sans aucun écho dans le milieu universitaire.

Norbert Trenkle : Au contraire, même ! Non seulement cela n’a pas trouvé d’écho, mais il y a eu une très forte résistance dans le milieu universitaire. Nos textes étaient déjà connus et circulaient également là-bas. Certains livres, notamment Der Kollaps der Modernisierung (L’Effondrement de la modernisation, 1991[1]) de Robert Kurz, ont été, pour ainsi dire par la force des choses, largement débattus au sein de l’appareil universitaire. Mais tout le reste, la plupart de ce que nous avons publié par ailleurs, a été activement rejeté. Cela ne cadrait tout simplement pas avec l’air du temps. Car d’un côté, il y avait la tendance poststructuraliste, et de l’autre, les vestiges de la gauche qui tentaient de pimenter l’approche marxiste traditionnelle avec Gramsci, Poulantzas ou des éléments postmodernes pour la rendre à nouveau présentable. Nous ne cadrions absolument pas dans ce schéma. Et ce qui a bien sûr été systématiquement rejeté, c’était notre théorie de la crise, c’est-à-dire notre diagnostic selon lequel le capitalisme atteint ses limites absolues. Dans les années 1990, cela semblait au premier abord totalement invraisemblable, car c’était justement le début du boom économique mondial, porté par l’accumulation du capital fictif.

Diskus : Cette réticence a-t-elle évolué depuis lors ? À première vue, on a pu observer un certain regain d’intérêt pour Marx dans les universités. Du moins sous la forme d’analyses sociologiques des inégalités, où l’on fait à nouveau plus souvent référence à Marx. Avez-vous l’impression qu’il y a désormais une plus grande ouverture sur le fond ?

Ernst Lohoff : C’est en partie une question de génération. Les vieux marxistes ont intériorisé ce réflexe de rejet. Mais chez les plus jeunes, c’est différent. D’ailleurs, Krisis a lui-même connu une certaine académisation, car les jeunes qui nous ont rejoints ces dernières années évoluent principalement dans le milieu universitaire. On voit bien à cela que notre théorie n’est plus aussi anticyclique, mais qu’elle répond à la situation historique actuelle, dans laquelle on cherche des repères. Cela vaut d’autant plus dans les pays non germanophones : là-bas, on nous a de toute façon toujours plutôt perçus dans le milieu universitaire, car il n’y a jamais eu un tel éventail de projets théoriques extra-universitaires dans la plupart des autres pays. En Amérique latine, par exemple, ils étaient toujours complètement abasourdis que nous ne soyons pas à l’université pour y enseigner. C’était là-bas une présupposition tacite.

Diskus : On vient d’évoquer l’académisation de Krisis. Cette évolution concerne sans doute la gauche dans son ensemble. En quoi cela modifie-t-il concrètement votre travail ? Quels dangers y voyez-vous ? Il semble en effet évident que l’académisation modifie aussi quelque peu la nature de la théorie.

Norbert Trenkle : Il y a certainement des dangers. Mais le fait est que l’espace théorique extra-universitaire est devenu très précaire et s’est considérablement réduit. Il est donc compréhensible que les personnes attirées par la théorie tentent de s’intégrer dans le milieu universitaire. Mais là aussi, les contraintes n’ont pas diminué. Il y a une pression à s’adapter, une concurrence en matière de publication et toutes sortes d’obligations formelles. Mais il existe certainement aussi certaines marges de manœuvre dont on peut tirer parti. Au cours des 15 à 20 dernières années, la critique du capitalisme a même été à nouveau possible dans une certaine mesure dans les universités, contrairement aux années 1990. Je pense toutefois que nous sommes actuellement à un tournant où, avec la montée de la droite, les conditions vont à nouveau se détériorer considérablement. On le voit de manière très aiguë aux États-Unis en ce moment, mais cela finira par arriver ici aussi, avec un certain décalage.

Diskus : D’après mon observation personnelle, l’académisation a également réduit la pérennité des organisations et des réseaux de gauche : il arrive souvent que des groupes de travail, des revues ou des groupes politiques se forment entre étudiants, puis se désagrègent dès que ces personnes ne sont plus étudiantes. Ce n’était probablement pas le cas dans les contextes qui n’étaient pas aussi étroitement liés au milieu universitaire. Que faire de cette analyse ? Faut-il une « désacadémisation » de la gauche ? Ou s’agit-il plutôt d’un pas en arrière que d’un pas en avant ?

Ernst Lohoff : Eh bien, je considère d’abord l’académisation comme une réaction à la faiblesse des mouvements sociaux : cet espace extra-universitaire dédié au travail théorique n’existe tout simplement plus. Nous sommes désormais confrontés à un double problème : cet espace universitaire protégé par l’État recèle déjà des contradictions pour le travail théorique de gauche, mais aujourd’hui, même celui-ci tend à disparaître. Cela s’explique non seulement par la montée de l’extrême droite, mais aussi par les mesures d’austérité des dernières décennies. Les conditions-cadres du travail théorique de gauche ne pourront s’améliorer qu’avec l’émergence d’un nouveau mouvement social. La lutte pour la conquête d’espaces de liberté pourrait alors devenir une revendication politique en soi. Mais ce mouvement social n’existe tout simplement pas pour l’instant. À cet égard, je ne vois rien d’optimiste à dire sur le sujet. Je crains plutôt que la question de l’académisation du travail théorique de gauche ne se pose même plus dans quelques années. Aux États-Unis, le monde universitaire est déjà en train de disparaître.

Diskus : Je pense toutefois que la nécessité d’un travail éducatif extra-universitaire est aujourd’hui de nouveau de plus en plus reconnue au sein de la gauche radicale. Par exemple, certains se réfèrent à nouveau aux fondements théoriques socialistes classiques de la Deuxième et de la Troisième Internationale. Cela se reflète également dans les formes d’organisation : soit on passe directement à la construction du parti, soit on tente, par le biais de projets de la société civile, de jeter les bases d’une nouvelle politique de classe. Vous, en revanche, vous parlez sans cesse d’un « mouvement social » qui devrait s’inscrire dans le cadre du travail éducatif, mais je suppose fortement que vous entendez par là autre chose que la lutte des classes et la construction d’un parti ?

Norbert Trenkle : Je pense bien sûr que le travail éducatif extra-universitaire, dans le sens d’une critique de la société capitaliste, est un élément important de tout mouvement social qui se veut plus qu’un simple mouvement ponctuel. D’une manière générale, c’est bien sûr vrai, mais la question est de savoir sous quelle forme mener ce travail éducatif et dans quelle optique. Je considère que la construction d’un parti est une approche totalement erronée, car le concept même de parti ne correspond plus du tout à la situation sociale actuelle. De plus, en règle générale, ce ne sont pas seulement les anciennes formes d’organisation qui sont reprises, mais aussi les contenus de la gauche traditionnelle. Je considère cela comme une impasse.

Ernst Lohoff : Oui, mon problème, c’est cette analogie historique. Dans tout grand mouvement, on retrouve différents éléments : il y a un aspect d’auto-organisation sociale et un aspect de revendications sociétales générales. Par exemple, la lutte pour la journée de huit heures, dans l’ancien mouvement ouvrier, a joué un rôle fédérateur pendant des décennies et au-delà des frontières nationales. Et il y avait aussi une vision alternative du monde, c’est-à-dire une théorie propre à ce mouvement. Aujourd’hui, la question de savoir comment ces deux éléments peuvent se rejoindre pose un énorme problème. L’ancien mouvement ouvrier s’appuyait sur un milieu social composé de personnes partageant des conditions de travail et de vie similaires, qui n’étaient pas pleinement reconnues dans la société bourgeoise. C’est ce qui les unissait et constituait la base de luttes communes et d’une interprétation commune du monde. Contrairement à l’époque, le point de départ aujourd’hui est toutefois une individualisation extrême. Le lien n’est donc pas déjà donné, mais doit d’abord être créé. Pour l’instant, il me manque encore un peu d’imagination pour savoir comment cela peut fonctionner, mais je pense que cela devra dans une certaine mesure partir des revendications politiques : l’effet synthétisant doit être généré par des revendications politiques. Ces revendications doivent viser un conflit social polarisant dans le cadre de l’évolution de la crise capitaliste.

Diskus : Vous voulez donc dire que l’organisation de gauche ne devrait pas partir d’un milieu social commun ou d’une expérience quotidienne partagée, mais plutôt de revendications politiques ou de schémas d’interprétation capables de s’ancrer dans une prise de conscience de la crise déjà existante ?

Norbert Trenkle : Bien sûr, tout mouvement social doit aussi s’ancrer dans les expériences quotidiennes. Mais cela fait une différence lorsque l’expérience quotidienne se résume à l’individualisation et à la concurrence généralisée. Dans ce cas, l’effort doit d’abord viser à recréer des liens de solidarité – ce qui constitue en soi déjà le contenu de la politique. Il s’agit en fin de compte de développer de nouvelles formes de relations. C’est autre chose que l’expérience quotidienne dans un milieu commun, marquée par le travail de masse. Mais ce n’est pas seulement une question d’organisation, cela donne aussi lieu à d’autres revendications et objectifs.

Diskus : Revenons à Krisis : comment le travail théorique collectif peut-il encore fonctionner aujourd’hui ?

Norbert Trenkle : C’est une question difficile. Tel que nous nous sommes constitués et tel que nous avons développé notre théorie, cela ne fonctionne en tout cas plus aujourd’hui. Nous essayons donc d’assurer une continuité en menant également un important travail de formation, sous forme de formats en ligne, de camps d’été et de séminaires. Cette offre de formation s’adresse pour l’instant principalement à un public féru de théorie. Mais la question de savoir comment le projet Krisis pourra se poursuivre est vraiment difficile, et je n’ai pas de réponse pour l’instant. Je pense qu’il ne survivra que dans le cadre d’un nouveau mouvement social qui, espérons-le, est en train de se former.

Ernst Lohoff : Cela dit, nous devons bien sûr, dans une certaine mesure, contribuer par la théorie à la formation d’un tel mouvement. La théorie ne doit pas se limiter à une sorte d’événement « l’art pour l’art », mais doit, en fin de compte, constituer un programme de changement. Il est difficile de savoir comment cela se traduit concrètement, car tous les problèmes dont nous avons parlé se posent naturellement aussi en interne aujourd’hui. Les projets de vie que Norbert ou moi-même avons présentés ne sont pas réalistes d’un point de vue biographique pour la plupart de ceux qui sont là aujourd’hui. Aujourd’hui, la composition du groupe change plus rapidement qu’auparavant et il n’y a plus ce fort sentiment d’engagement. Cela présente des avantages et des inconvénients.

Diskus : Cela ne semble pas très optimiste…

Norbert Trenkle : Il y a malheureusement aussi beaucoup de régression, de recul au sein même de la gauche, ce à quoi je ne m’attendais pas. Surtout cette réorientation vers le marxisme traditionnel de la lutte des classes, allant jusqu’au stalinisme le plus obtus. On en vient alors à se demander : qu’avons-nous réellement accompli ? On a un peu l’impression d’être pris dans une boucle : à l’époque, nous nous en sommes pris aux marxistes traditionnels. Pour nous, qui venions des nouveaux mouvements sociaux, ils appartenaient à l’âge de pierre, et nous nous sommes battus contre eux avec délectation. C’est ainsi que notre groupe s’est constitué à l’époque, et aujourd’hui, 40 ans plus tard, cela revient. C’est assez frustrant.

Ernst Lohoff : Je trouve surtout la renaissance de la pensée de la lutte des classes extrêmement décevante. En 1989, j’ai écrit avec Robert Kurz un texte intitulé Le fétiche de la lutte des classes. Thèses pour une démythologisation du marxisme[2]. Aujourd’hui, cette idée est à nouveau défendue comme si de rien n’était, comme si cette critique n’avait jamais existé.

Diskus : Je ne suis toutefois pas certain que la prédominance des visions du monde postmodernes, qui prévalait avant le retour du marxisme traditionnel au sein de la gauche radicale, fût vraiment plus progressiste. Mais bien sûr, on peut se demander dans quelle mesure un marxisme qui se contente de ressasser de vieux dogmes peut être progressiste. Un exemple me vient spontanément à l’esprit : au sein de l’Organisation communiste (KO) – l’un des groupes-K ressuscités –, on peut désormais suivre un « cursus sur le communisme ». Il existe même différents modules dans lesquels on apprend à « appliquer » correctement le marxisme-léninisme. Outre le fait que l’académisation de la gauche se manifeste ici, ironiquement, déjà dans la terminologie, cela semble refléter une conception très instrumentale de la théorie : on appréhende la réalité en se martelant suffisamment les dogmes traditionnels.

Norbert Trenkle : L’une de nos critiques centrales dans les années 1980, tant à l’égard du marxisme traditionnel que des nouveaux mouvements sociaux, portait justement sur cette approche instrumentale de la théorie. On ne prend pas la théorie elle-même au sérieux en tant que sphère de réflexion sur la société. Au contraire, on se contente de piocher des figures de pensée dans le corpus théorique et de les appliquer sans nuance, comme tu viens de le décrire. C’était déjà notre critique à l’époque, dans les années 1980, tant à l’égard de la gauche que des mouvements sociaux. De ce point de vue, notre position n’a rien perdu de son actualité.

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Théorie marxienne et critique du travail, par Alastair Hemmens 

Métaphysique du travail : La carrière historique d’un concept apparemment suprahistorique, par Robert Kurz

 

[1] En Français, Robert Kurz, L’Effondrement de la modernisation. De l’écroulement du socialisme de caserne à la crise du marché mondial, Albi, Crise & Critique, 2021.

[2] Robert Kurz et Ernst Lohoff, Le Fétiche de la lutte des classes, Albi, Crise & Critique, 2021.

Tag(s) : #Textes contre le travail
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