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Traduire Marx, c’est le trahir

Sur les traductions à utiliser pour lire Marx afin de servir

à la critique de la valeur

*

Traduttore, traditore, « traduire, c’est trahir », ou littéralement, « traducteur, traître ».

   Repenser une théorie du capitalisme avec Marx et au-delà de Marx comme nous y invite le courant allemand de la « wertkritik », suppose souvent de repartir du texte même de Marx. La refondation théorique opérée depuis 1986 par les groupes KRISIS et EXIT autour de l'œuvre de Robert Kurz notamment, s’est faite en effet à partir d’une relecture de l’œuvre de Marx en langue allemande.

MARXISMES « HORS SOL » ET TRADUCTIONS : L'HYDRE DES MILLES MARXISMES 

   Pourtant, les « milles marxismes » actuels s’originent généralement très peu dans le texte allemand de Marx, ils se sont plutôt construits à partir des diverses traductions nationales qui soulèvent toujours d’énormes difficultés. Au fil des diverses traductions, des multiples erreurs et des choix de traduction contestables, certains de ces marxismes « hors sol » peuvent même finir par être étrangers à l’idée même de Marx, à sa théorie et à sa conceptualité hégélienne pour ce qui intéresse la théorie marxienne du capital. Le choix de la traduction des œuvres de Marx a donc une influence considérable pour repenser aujourd'hui une théorie critique radicale de la forme de vie capitaliste. C'est un point essentiel, et quantité de courants marxistes sont dès le départ invalidés par cette seule question du choix des mauvaises traductions. Depuis la fin du 19ème siècle [1] et la plus grande partie du 20ème siècle, la traductologie désormais devenue une véritable science avec sa rigueur, ses règles, ses débats théoriques et sa méthodologie, a fait d’énormes progrès au regard de l’à peu près des premières traductions d'il y a plus d'un siècle (pensons à Joseph Roy qui n’était qu’un traducteur spécialiste de Feuerbach et non de Hegel, ce qui fait que sa traduction du Capital est souvent très étrangère au texte allemand de Marx). 

HEGEL ET LES TRADUCTIONS FRANÇAISES

   En France, parce que la connaissance de l’œuvre de Hegel par le public francophone ne s’est développée surtout qu’après la Seconde guerre mondiale (surtout grâce à Kojève, Henri Lefebvre, etc.), la plupart des traductions des œuvres de Marx ont fait largement disparaître le langage hégélien chez Marx. C'est le problème général de la très grande majorité des traductions françaises des oeuvres de Marx. Cette évacuation du langage hégélien est aussi le fait de toutes autres raisons : soit parce que le souci principal des traducteurs était l’élégance de la langue, soit par simple ignorance, soit en vertu d’un douteux choix délibéré, comme dans l’inutilisable édition de la Pléiade de l'oeuvre de Marx, établie par Maximilien Rubel sur laquelle nous ne pouvons absolument pas travailler. C’est évidemment un grave inconvénient pour étudier Marx, quand les fondements de la théorie critique marxienne de l’économie politique traitent largement des concepts hégéliens.

LA TRADUCTION PEU UTILE DE JOSEPH ROY-MARX

   Tous ces problèmes de traduction commencent déjà avec Marx lui-même, qui avait révisé la traduction du premier volume du Capital, faite par Joseph Roy entre 1872 et 1874. Marx et Engels se rencontrent très vite, faute de s'être penchés sur les traductions contestables de Feuerbach par Roy, que ce dernier est en train de massacrer dans sa traduction le texte de Marx. Marx jugeait sa traduction « trop littérale », il réécrivait ou supprimait systématiquement dans le premier chapitre tous les passages trop « hégéliens » (en outre, cette traduction a été revue par chacun des éditeurs français successifs à sa fantaisie, ce qui a eu pour résultat un véritable bordel traductologique sans nom). Marx sans aucune expérience véritable en la matière, a donc relu le premier jet de traduction de Roy, mais là aussi dans sa correspondance Marx s'est plaint que même après avoir fait la relecture, il avait dû  « aplatir » beaucoup de passages pour les rendre acceptables au lecteur français de l’époque, surtout dans l’analyse de la marchandise.

En janvier 1873 Marx notait dans sa correspondance :

« Le travail que me donne la révision de la traduction proprement dite est inouï. J'aurais sans doute moins de mal, si j'avais moi-même fait d'emblée tout le travail. Et malgré tout, ce genre de réparation bricolée laisse toujours un résultat saboté » (cité par Lefebvre dans Le Capital, PUF, 2009, p. XLIII)

   Marx ne se fait donc guère d'illusion sur la scientificité de sa propre lecture,  tellement le premier jet de Roy est mauvais, ce sera de toute façon une « réparation bricolée », un « résultat saboté ». C'était impossible pour Marx de refaire une lecture rigoureuse, et il laisse clairement entendre qu'il aurait mieux valu jeter la traduction de Roy pour repartir sur un tout premier jet.

« Ce "rewriting" note Jean-Pierre Lefebvre, ne pouvait aboutir, dans les conditions où il s'est effectué, à un résultat satisfaisant. L'insuffisance de la traduction de Roy constituait un défaut de départ irrémédiable dont tous les "rewriters" professionnels ont l'expérience. Il faut effectivement mieux retraduire un texte entièrement, que tenter d'améliorer une traduction initiale jugée insatisfaisante » (ibid., p. XLII).

   Cependant, au vu des circonstances tout cela était impossible et Marx s'est résolu à continuer malgré tout relire la traduction pour un résultat sur lequel il ne se faisait pas d'illusion. Au final, peu satisfait de sa relecture, Marx notait également qu'il avait chercher à adoucir le texte en retirant le langage hégélien qui aurait été incompréhensible à l'époque pour les lecteurs français. Les concepts hégéliens n'étaient en effet pas connus en France à l'époque et auraient même pu paraître choquant pour la mentalité française.  Il faut comprendre le contexte historique de ce choix de traduction opéré par Marx, à la fin du XIXe siècle, aucun texte de Hegel n'est traduit en France, le vocabulaire philosophique hégélien est inconnu du public français, et qui plus est, le premier chapitre de la version allemande du Capital utilise énormément celui-ci, Marx faute de mieux a donc du se résoudre à contre-coeur à gommer tout cela. Marx n’était donc pas pleinement satisfait de cette version. Dans une lettre de 1878 à son traducteur russe, Marx soulignait d'ailleurs que les deux premiers chapitres du « Capital » devaient être traduits exclusivement (!) à partir du texte allemand et non de la traduction française de Roy-Marx. D'un autre côté, il faut dire aussi que Marx avait aussi cherché à disons un peu se populariser vers un nouveau public, et c'est particulièrement vrai dans le premier chapitre sur le passage sur le fétichisme, la théorie du double caractère du travail (travail abstrait-travail concret), des concepts que Marx jugeait à l'époque qu'ils resteraient de toute façon incompris par le public en France. Ce choix plutôt stratégique de Marx d'adapter la traduction à une époque et à un contexte intellectuel national, est évidemment contestable plus de 150 ans plus tard. On ne peut pas continuer à lire aujourd'hui « Le Capital » dans cette traduction de Roy-Marx. Ce qui fait que la version donnée par Marx lui-même n’est pas aujourd'hui la plus utile plus d'un siècle après la traduction Roy/Marx.

   Ce n'est absolument pas parce que c'est Marx lui-même qui a fait la relecture que cette traduction est la meilleure comme s'en sont rendus compte les traducteurs durant la deuxième moitié du XXe siècle. Mais bien sûr, les groupes capitalistes éditoriaux rééditent encore cette traduction car ils peuvent continuer à se faire beaucoup d'argent sur celle-ci. 

L'INUTILISABLE TRADUCTION DE MAXIMILIEN RUBEL PARUE DANS « LA PLEIADE » / « FOLIO ESSAIS »

   Après une nouvelle traduction française du Capital dans les années 1920 qui est restée peu diffusée, dans les années 1960, Maximilien Rubel a fait une nouvelle traduction du Capital, qui sera publiée dans la collection La Pléiade. Si Rubel est un personnage honorable parce qu'il est assez éloigné de certains aspects du marxisme le plus orthodoxe, qu'il appartient à un courant conseilliste ô combien plus sympathique que celui des Editions Sociales, et qu'il a fait des études intéressantes sur les manuscrits de Marx, il faut dire que sa traduction à La Pléiade n'est vraiment pas bonne.

Pour des exigences éditoriales, Rubel a coupé de nombreux passages dans le texte allemand qui n'apparaissent plus dans sa traduction, il a même interverti l'ordre des chapitres par rapport à l'original, et surtout dans le choix de traduction il a toujours privilégié la lisibilité par rapport à la fidélité au texte allemand de Marx, ce qui pose clairement un problème de compréhension pour le texte même de Marx. C'est donc une traduction très littéraire, faite au fil de la plume comme Rubel l'a dit lui-même et sans recul, qui ne peut plaire qu'à une collection prestigieuse certes, mais qui n'a pas la rigueur et le souci de la fidélité dans la traduction par rapport à l'original. Le traducteur Guillaume Fondu, remarque aussi que « l’édition de Maximilien Rubel, malgré un travail impressionnant et quelques grandes qualités, propose quasiment une réécriture de Marx et n’obéit donc pas du tout aux contraintes académiques » [2]Plus aucun travail théorique sérieux ne peut aujourd'hui être réalisé en Français à partir de cette traduction. Auréolée par sa parution dans « La Pléiade », cette traduction reste malheureusement aujourd'hui encore, la plus vendue sur les étalages du marché de l'édition, elle est reprise actuellement par le marchand Gallimard dans sa collection « Folio Essais ». Une traduction qui existe en poche à petits prix et qui engrosse les caisses de maisons d'édition peu soucieuces d'éditer un travail de traduction rigoureux pour aider à une  véritable réflexion théorique. Il n'est pourtant pas peu commun de voir encore des marxistes approximatifs continuer à mésinterpréter la pensée de Marx en s'appuyant sur une telle traduction. 

LES TRADUCTIONS Á UTILISER :

POUR Le Capital  

- Il faut ici utiliser la traduction du premier volume du  établie sous la direction du germaniste Jean-Pierre Lefebvre (d'ailleurs traducteur de Hegel) et publiée aux éditions Sociales en 1983, puis reprise par les PUF, une traduction rééditée en 2009 dans la collection Quadrige. Elle reproduit assez fidèlement la quatrième édition allemande du Capital, qui est presque identique à la deuxième édition de 1873. Paradoxalement, il faut noter que cette traduction est plus proche de l’esprit de l'original allemand du Capital que la traduction qu’avait rédigée Marx lui-même avec Joseph Roy. La traductologie a fait des progrès depuis le 19ème siècle, la traduction de 1983 est incomparablement plus fidèle et rigoureuse au texte. 

En 2015, paraîtra aux Editions Sociales une nouvelle édition de cette traduction du premier volume du Capital, revue et corrigée par Jean-Pierre Lefebvre. 

- Pour les premiers chapitres de la première édition allemande du Capital (qui apporte des choses intéressantes pour la wertkritik, elle comporte un langage beaucoup plus philosophique et l'on retrouve plus encore le vocabulaire hégélien), on dispose d’une traduction française assez bonne, et surtout intelligemment commentée, due au dominicain Paul-Dominique Dognin dans Les "sentiers escarpés" de Karl Marx. Le livre I du Capital traduit et commenté dans trois rédactions successives, Tome 1 : textes ; Tome 2 : Notes explicatives et critiques, Paris, éditions du Cerf, 1977. Cette édition est très rigoureuse, on retrouve le texte allemand sur une page et la traduction française sur la page suivante. Cependant cet ouvrage très précieux est aujourd'hui épuisé et ne se retrouve que dans des bibliothèques. 

- Pour le Chapitre 6 du livre 1 du Capital, voir Karl Marx, Le chapitre VI.  Manuscrits de 1863-1867 (traduction nouvelle préparée et présentée par G. Cornillet, L. Prost et L. Sève), éditions sociales-Geme, 2010. Les traducteurs se sont souvent alignés sur les choix de l'équipe Lefebvre (voir pour la traduction de Mehrwert, les pages 263-270 de cet ouvrage)

- Pour les autres livres du Capital, les livres II et III, mais aussi pour les Théories sur la plus-value, faute de mieux actuellement, il vaut toujours mieux se référer à ce qui a été publié chez les Editions Sociales que chez tout autre éditeur. Les traductions sont dans l'ensemble de meilleure qualité, même si Gilbert Badia n'a pas choisi de s'aligner sur les corrections de Lefebvre.

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POUR LES Grundrisse

Pour les Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », il faut absolument préférer la traduction publiée en 1980 (éditions Sociales) et rééditée en 2011, toujours sous la responsabilité du même Jean-Pierre Lefebvre.

L'INUTILISABLE TRADUCTION DES GRUNDRISSE PAR ROGER DANGEVILLE 

La première traduction française, beaucoup plus diffusée et publiée en 1968 par Roger Dangeville, est absolument non-utilisable. Cette traduction est « en effet extrêmement contestable remarquent Jean-Marie Brohm et Catherine Colliot-Thélène, sacrifiant systématiquement la fidélité à l’original à l’élégance du français. […] Or, un des principaux défauts de la traduction de R. Dangeville, lorsqu’il rencontrait sous la plume de Marx la terminologie hégélienne, est de ne l’avoir pas reproduite selon le lexique généralement utilisé par les éditions de Hegel en langue française. […] cette traduction n’est pas l’instrument adéquat d’une étude approfondie » de l’œuvre de Marx (Préface de Brohm et Colliot-Thélène au livre de Roman Rosdolsky, La genèse du « Capital » chez Karl Marx, François Maspéro, 1976, p. 13-14).  

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EDITION ALLEMANDE

Il faut sinon se reporter pour les œuvres de Marx dans la langue d’origine, aux Marx-Engels-Werke publiés aux éditions Dietz.

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QUELQUES OUVRAGES SUR MARX (disponibles en Français) :

- Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, La Grande dévalorisation. Pourquoi la spéculation et la dette de l'Etat ne sont pas les causes de la crise, Postédition, 2014.

- Georg Lukacs, Histoire et conscience de classe, Editions de Minuit, 1960 (1923).

- Isaak Roubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx, Syllepse, 2006 (1923).

- Hans-Georg Backhaus, « Dialectique de la forme valeur », paru dans la revue Critiques de l'économie politique, n°18, 1974 (1969)

- Roman Rosdolsky, La genèse du Capital chez Karl Marx. Tome 1 : Méthodologie. Théorie de l'argent. Procès de production, François Maspéro, 1976 (1968).

- Alfred Schmidt, Le concept de nature chez Marx, Puf, 1994.

- Robert Kurz, Lire Marx, La balustrade, 2002 et 2013.

- Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003. 

- Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009 (1993).

- Moishe Postone, Critique du fétiche-capital. Le capitalisme, l'antisémitisme et la gauche, PUF, 2013.  

- Alfred Sohn-Rethel, La pensée-marchandise, Editions du croquant, 2010.

 

Auteur : Clément Homs et Hasdrubal

Ces quelques remarques sur les traductions sont en partie l'adaptation d'une source : Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003.

 


 

Note [1] : Même si les auteurs ne se prononcent pas sur la qualité des traductions (ou seulement de manière implicite), pour mieux comprendre le contexte historique d'apparition des premières traductions en France des textes de Marx, on peut utilement renvoyer à l'article fort stimulant de Jacqueline Cahen, « Les premiers éditeurs de Marx et Engels en France (1880-1901)  », ainsi qu'à l'article de Vincent Chambarlhac, « L'orthodoxie marxiste de la SFIO : à propos d'une fausse évidence (1905-1914) », parus tous deux dans Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique, n°114, janvier-mars 2011, dossier spécial « Réceptions de Marx en Europe avant 1914  ».

[2] : Entretien de Guillaume Fondu, « Marx de retour à l'université ? », septembre 2014, paru sur le site https://blogs.mediapart.fr/edition/la-revue-du-projet/article/240914/marx-de-retour-luniversite-entretien-avec-guillaume-fondu >

Tag(s) : #Matériaux théoriques (extraits - textes)

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