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Antitsiganisme

Future entrée de l'Abécédaire de la critique de la valeur-dissociation

Parution chez Crise & Critique, en 2027

Chez Roswitha Scholz, l’antitsiganisme ne désigne pas simplement un ensemble de préjugés ou de discriminations dirigés contre les Sintés et les Roms. Il constitue, de manière beaucoup plus fondamentale, une forme spécifique et structurelle du racisme moderne, intimement liée à la constitution de la société capitaliste. Loin d’être marginal ou secondaire, il en représente une dimension essentielle mais largement refoulée, y compris dans les traditions critiques. L’antitsiganisme apparaît ainsi comme une clé d’intelligibilité des logiques profondes de la modernité, en particulier de son rapport au travail, à la norme sociale et à l’exclusion.

Dans cette perspective, Scholz insiste sur le fait que la figure du « Tsigane » est une construction historique et idéologique qui accompagne l’émergence du capitalisme européen. À partir de la fin du Moyen Âge et du début de l’époque moderne, au moment où se mettent en place les rapports de travail salarié, la discipline productive et l’État territorial, certaines populations mobiles ou marginalisées sont progressivement désignées comme « improductives », « asociales » ou « réfractaires au travail ». Le « Tsigane » devient alors le support privilégié de cette désignation. Il ne s’agit pas d’une description empirique, mais d’une catégorisation normative, qui oppose le sujet moderne ‒ travailleur, discipliné, sédentaire ‒ à son envers supposé.

L’antitsiganisme doit ainsi être compris comme un racisme centré sur le travail. Il construit une figure qui incarne négativement tout ce que la société capitaliste rejette : l’oisiveté, l’errance, l’absence de discipline, mais aussi la non-intégration dans les formes juridiques et économiques dominantes. Cette construction permet de naturaliser des différences sociales en les transformant en différences d’essence : ce qui relève en réalité de processus historiques (expulsion, pauvreté, marginalisation) est attribué à une prétendue nature des individus visés. De ce point de vue, l’antitsiganisme participe pleinement de la formation des catégories raciales modernes, même avant leur formalisation « scientifique ».

Cependant, l’apport spécifique de Scholz réside dans l’inscription de l’antitsiganisme dans la théorie de la valeur-dissociation. Selon cette approche, la société capitaliste ne repose pas uniquement sur la production de valeur (le travail abstrait), mais aussi sur une dissociation constitutive : certaines dimensions de la vie (le soin, l’émotion, la reproduction sociale, la corporéité) sont reléguées hors de la sphère valorisée et assignées notamment au féminin. Dans ce cadre, la figure du « Tsigane » occupe une position spécifique : elle ne représente pas seulement ce qui est dissocié sur le plan des rapports de genre, mais ce qui est exclu à la fois du travail et de la loi. Le « Tsigane » apparaît ainsi comme une figure limite de la modernité, située au seuil de l’ordre social.

C’est dans ce contexte que Scholz mobilise le concept d’« homo sacer », emprunté à Giorgio Agamben. Elle soutient que le « Tsigane » constitue l’homo sacer par excellence, c’est-à-dire une figure de l’exclusion absolue : un être qui peut être persécuté, expulsé ou détruit sans que cela remette en cause l’ordre juridique, précisément parce qu’il est déjà situé en dehors de celui-ci. Mais cette exclusion n’est pas extérieure au système ; elle en est au contraire une condition interne. Le « Tsigane » est exclu, mais cette exclusion même fonde et stabilise l’ordre social, en définissant ses limites et en donnant un contenu négatif à la norme.

L’antitsiganisme possède en outre une dimension profondément projective et socio-psychique. Il exprime la peur, propre au sujet moderne, de la déchéance sociale, de la perte de statut et de la chute dans l’« asocialité ». Le « Tsigane » fonctionne comme un miroir inversé : il incarne ce que chacun pourrait devenir en cas d’échec dans la compétition sociale. La violence antitsigane apparaît alors comme un mécanisme de défense : en projetant sur un groupe extérieur les traits redoutés, le sujet marchand transclasse se rassure sur sa propre normalité. Cette dynamique explique le caractère persistant et diffus de l’antitsiganisme, y compris sous des formes implicites ou « structurelles », où les stéréotypes circulent sans référence explicite aux populations concernées.

Une caractéristique essentielle de l’antitsiganisme est enfin son ambivalence constitutive. La figure du « Tsigane » est à la fois objet de rejet et de fascination. D’un côté, elle est associée à la criminalité, à la paresse, à la menace sociale ; de l’autre, elle est investie de significations positives dans des imaginaires romantiques : liberté, spontanéité, vie sans contraintes, authenticité. Cette romantisation (que l’on peut retrouver politisée à gauche) ne constitue pas une alternative au racisme ; elle en est au contraire l’envers. Les deux dimensions procèdent de la même logique projective : elles attribuent au « Tsigane » ce que la société réprime ou désire sans pouvoir se l’approprier.

Dans cette optique, l’antitsiganisme se distingue d’autres formes de racisme, notamment de l’antisémitisme. Alors que ce dernier construit une figure de puissance abstraite, associée à la domination et à la surcivilisation, l’antitsiganisme produit une figure inverse : celle de la déchéance sociale, de l’infériorité et de l’exclusion. Les deux formes apparaissent ainsi comme complémentaires dans la structure idéologique de la modernité : l’une projette un excès de pouvoir, l’autre un défaut radical d’intégration.

En définitive, l’antitsiganisme, ne peut être compris ni comme un simple préjugé ni comme une survivance archaïque. Il constitue une forme centrale de la barbarie moderne, inscrite au cœur même des rapports sociaux capitalistes. En construisant la figure du « Tsigane » comme homo sacer ‒ c’est-à-dire comme être exclu, asocial et sacrifiable ‒ la société moderne produit simultanément sa propre norme, son identité et ses mécanismes de défense. L’analyse de l’antitsiganisme révèle ainsi non seulement la violence exercée contre les Sintés et les Roms, mais aussi les structures profondes de la modernité elle-même, dans lesquelles exclusion et intégration, loi et absence de loi, travail et rejet du travail sont indissociablement liés.

Bibliographie : Roswitha Scholz, Homo sacer et les « Tsiganes ». L’antitsiganisme – Rélfexions sur une variante essentielle et donc « oubliée » du racisme moderne, Albi, Crise & Critique,  2025.

 

Tag(s) : #Racisme - homophobie - antisémitisme
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