La vue sur l’apocalypse ne doit pas devenir un luxe !

La gauche zombie : brève polémique contre l’aveuglement face à la crise d’une post-gauche marquée par le pré-fascisme

Tomasz Konicz

   Dans ce texte à la fois polémique et satirique, Tomasz Konicz s’en prend à ce qu’il appelle la « gauche zombie » : une gauche qui, face à l’aggravation manifeste de la crise socio-écologique du capital, continue de fonctionner avec les catégories et les réflexes politiques d’un monde déjà révolu. À partir des déclarations de Luigi Pantisano et Ines Schwerdtner, tous deux dirigeants de Die Linke (« La Gauche »), le parti de gauche allemand, sur les canicules, la protection des travailleurs et l’accès gratuit aux lieux de baignade, Konicz dénonce une politique climatique qui se contente d’aménager l’apocalypse plutôt que d’en affronter la cause : la dynamique de valorisation du capital. Il étend sa charge au populisme, au fétichisme de la lutte des classes et aux résidus du marxisme traditionnel, qu’il accuse de transformer la crise en décor tout en reconduisant les vieux réflexes politiques. Avec la métaphore des zombies de Romero, il décrit ainsi une gauche qui continue à « faire semblant d’être vivante » alors même qu’elle a perdu ses prises sur la réalité. Une charge féroce contre l’aveuglement d’une gauche qui rêve encore d’une petite place dans la gestion de la catastrophe à toute ressemblance avec certaines figures de la gauche française, etc., etc. : bon entendeur.

« N’est-ce pas ce que nous faisons, faire semblant d’être vivants ? »

Land of the Dead, George A. Romero

 

Cela ressemble un peu à une pièce de théâtre absurde, comme si Samuel Beckett en avait assuré la mise en scène. La crise socio-écologique mondiale du capital entre dans sa phase manifeste dans les grands centres, tandis que la vieille gauche régressive se perd dans une ignorance obstinée de la crise et dans le populisme. Il est presque impressionnant de voir par quelles contorsions mentales absurdes la « post-gauche » allemande parvient encore à se soustraire à cette évidence de la crise. En juillet, l’Europe a subi une vague de chaleur historique ; en Allemagne, les températures ont atteint des niveaux absurdes, dépassant les 40 degrés. La crise climatique capitaliste, alimentée par la nécessité pour le capital de générer toujours plus de profit, est en train de se transformer en catastrophe climatique. Mettre fin à la folie de la croissance capitaliste est tout simplement une question de survie.

Et qu’a réclamé, face à cette crise climatique manifeste, la nouvelle figure grotesque à la tête du parti Die Linke[1], Luigi Pantisano ? La création de nouveaux lieux de baignade gratuits, car ceux-ci ne devaient pas devenir « un bien de luxe »[2]. On voit défiler les images des régions européennes touchées par les incendies cette année, où des baigneurs ont pu « se détendre » sur la plage, à proximité des brasier et des colonnes de fumée[3]. Cela semble d’ailleurs être au cœur de la politique climatique de Die Linke : l’apocalypse climatique doit se dérouler de manière socialement acceptable. C’est peut-être trop d’honneur pour Beckett, cela ressemble plutôt à du Monty Python.

La collègue notoire[4] de Pantisano, Ines Schwerdtner, issue du milieu social-démocrate de Jacobin, a quant à elle plaidé, face aux sécheresses historiques, à l’assèchement des rivières et aux crises alimentaires à venir, en faveur d’une meilleure protection contre la chaleur afin d’être prêt pour le « prochain été caniculaire »[5]. Il faudrait des investissements dans les infrastructures, des plans canicule pour les écoles et les hôpitaux, ainsi qu’une meilleure protection au travail, dans le cadre de laquelle les « employeurs devraient être mis à contribution ». Ceux-ci devraient veiller à ce qu’il y ait davantage de pauses et suffisamment d’eau potable. Selon Mme Schwerdtner, les prolétaires doivent rester bien hydratés afin de continuer à produire littéralement le capital qui est la cause de la catastrophe climatique qui bat désormais son plein.

Eh bien, la lutte léniniste pour l’eau du thé, édulcorée à la sauce social-démocrate, refait surface après avoir été reléguée aux oubliettes de l’histoire : telle une satire réaliste post-gauche, interprétée par l’un de ces snobs de la classe moyenne au complexe prolétarien qui donnent le ton au sein du « Parti de gauche » – et qui sont prêts à tout[6], pour ne pas avoir à aller travailler eux-mêmes. Précisons-le : bien sûr, de telles mesures pourraient s’avérer utiles dans un cadre restreint, mais elles ont toutes en commun de ne s’attaquer qu’aux conséquences de la crise climatique, tandis que la cause systémique, à savoir la nécessité de valorisation du capital[7], est obstinément mise de côté.

D’où vient donc cette cécité face à la crise, véritablement absurde, de la vieille gauche, qui marque non seulement la question climatique et du parti Die Linke, mais aussi le marécage autoritaire et léniniste traditionnel qui ne cesse de s’étendre dans son sillage ? Il faut avant tout citer l’opportunisme de crise, c’est-à-dire les efforts déployés par les réseaux du Parti de gauche pour se tailler une place dans la gestion publique ou étatique de la crise. Pour cela, il faut ignorer ou marginaliser la théorie radicale de la crise. Car avec tout ce discours radical sur la crise, on ne se retrouve pas dans les négociations de coalition ni dans les talk-shows.

Le fait de redéfinir la question du système en une question de répartition[8] ouvre tout simplement des perspectives de carrière dans le milieu politique. Le moyen concret de carrière que constitue l’opportunisme, qui espère tirer profit de la tendance générale à la gestion étatique des crises, est un populisme obtus, devenu entre-temps hégémonique. On guette la moindre parole du peuple pour se proclamer représentant des intérêts du « petit homme » – ce qui illustre également l’impasse idéologique du populisme, qui s’oriente vers l’« opinion publique » façonnée par l’industrie culturelle et les discours identitaires, c’est-à-dire à l’apparence idéologique trompeuse de la société, au lieu de confronter cette fausse apparence à la réalité dure et inconfortable de la crise.

Cette stupidité populiste, qui ne peut jamais agir de manière systémiquement oppositionnelle, s’amalgame aux produits de décomposition idéologique du marxisme traditionnel[9], pour produire une forme particulièrement brute de critique du capitalisme, tronquée et ouverte à la droite. La contradiction interne du capital, qui se dépouille de sa propre substance par le biais du travail salarié, est complètement ignorée, au profit d’une perte de soi dans le fétichisme de la lutte des classes, dans le folklore prolétarien et dans une chasse au trésor néo-léniniste à la recherche d’« intérêts ». La personnification, propre à la vieille gauche, des rapports capitalistes fétichistes et irrationnels en un groupe de méchants mondiaux, la réduction de toutes les crises aux intérêts de groupes de pouvoir quelconques – non seulement elles sont compatibles avec la recherche fasciste de boucs émissaires, mais elles alimentent également le syndrome antisémite en période de crise. On constate parfois un véritable antisémitisme rédempteur centré sur Israël, qui imagine que l’anéantissement de l’État juif est une question de survie pour l’humanité.

Sans parler de la simple stupidité[10], qui permet à ce milieu régressif de courir après des « dirigeants » tout-puissants, alors que la crise climatique entrave de plus en plus la valorisation du capital et que les milliardaires construisent dans la panique leurs bunkers apocalyptiques[11] – il existe encore un autre facteur idéologique qui favorise l’autodissolution de la vieille gauche dans cette crise systémique manifeste. Il s’agit de la fausse immédiateté des revendications concrètes, qui découlent directement des retombées sociales de la dynamique de crise : garantir les emplois, défendre l’État-providence, etc. Et c’est précisément cela qui est illusoire face à la crise qui bat désormais son plein. On ne peut pas remonter le temps pour revenir au « miracle économique » ou à l’Union soviétique. Par « fausse immédiateté », il faut donc entendre la tendance des mouvements sociaux à s’enfermer inconsciemment dans des modes de pensée qui correspondent aux conditions sociales et aux contradictions contre lesquelles ils se dressent en réalité – ce qui ne pourrait être surmonté que par la médiation entre la pratique et une théorie radicale de la crise.

Dans son dernier film Land of the Dead[12], le maître incontesté du genre zombie, George A. Romero, a créé une scène prophétique dans laquelle les morts-vivants continuaient, en apparence, à vaquer à leurs occupations quotidiennes, à leur travail. Ils faisaient semblant d’être vivants, sans que leurs activités n’aient plus aucun sens profond. Cette image correspond parfaitement à la « post-gauche » actuelle, marquée par le pré-fascisme. La crise, si tant est qu’elle soit perçue, n’est qu’une étiquette qui vient agrémenter les anciens postulats et réflexes inchangés : soif de pouvoir étatique, fétichisme de la lutte des classes, nostalgie de l’État-providence, glorification du capital variable (« prolétariat ») en voie de dissolution en tant que sujet révolutionnaire, critiques simplistes à l’encontre des gros bonnets.

Il n’y a plus aucun point de repère par rapport à la réalité de la crise – notamment en ce qui concerne la crise climatique. Alors que le capital, dans son agonie, détruit les fondements de la civilisation, cette gauche zombie se livre en fait à une politique identitaire déconnectée de la réalité et déguisée en lutte des classes, précisément parce qu’elle-même est devenue insubstantielle, conservatrice, voire réactionnaire dans le processus de transformation qui s’amorce actuellement. Ces zombies politiques de gauche continueront à réclamer un accès équitable à la plage de l’apocalypse et à l’eau gratuite (cette fois sans thé) jusqu’à l’effondrement climatique – tels des disques rayés.

Ce faisant, cette « gauche zombie » s’inscrit pleinement dans le mouvement idéologique global des pays du centre du capitalisme tardif, dont les habitants continuent eux aussi simplement à faire comme si de rien n’était, pour ne surtout pas se réveiller dans le désert du réel. En fin de compte, par crainte d’une perte d’identité – de la perte de ce à quoi le capital a façonné les êtres humains par le biais de la socialisation –, même le premier pas vers une lutte émancipatrice pour orienter la transformation systémique à venir[13] semble impossible : dire les choses telles qu’elles sont. Si le capital en train de s’effondrer n’est pas surmonté de manière émancipatrice, l’humanité sombrera dans la barbarie. En interaction avec des poussées de crise sociale et économique de plus en plus violentes. Ce sur quoi spéculent en revanche nos « zombies politiques post-gauches », c’est une petite place climatisée dans la gestion de crise[14].

Tomasz Konicz (membre de la revue Exit !)

11 août 2026

 

[1] L’abréviation « PDL » que nous ne reprenons pas ici pour le lecteur français, forgée ici par l’auteur à partir de Partei Die Linke (« Parti La Gauche »), n’est pas le sigle officiel de Die Linke. Son emploi participe du ton polémique dans une partie de la gauche révolutionnaire allemande : en transformant le nom du parti en une désignation bureaucratique et légèrement artificielle, l’auteur prend ses distances avec une formation qu’il considère comme l’expression institutionnalisée et vidée de sa substance de la gauche politique (NdT).

[2] https://www.waz.de/politik/article412638598/darf-nicht-zum-luxus-werden-linke-chef-fordert-mehr-kostenlose-badestellen.html

[3] https://www.nbcnews.com/news/world/sunbathers-watch-beach-wildfires-burn-french-riviera-n786231

[4] https://www.n-tv.de/politik/Linken-Chefin-haelt-Erhoehung-des-Renteneintrittsalters-fuer-moeglich-article25948019.html

[5] https://www.stern.de/news/linke-dringt-auf-umfassende-konzepte-zum-hitzeschutz-37620780.html

[6] https://www.n-tv.de/politik/Linken-Chefin-haelt-Erhoehung-des-Renteneintrittsalters-fuer-moeglich-article25948019.html

[7] https://www.konicz.info/2022/01/14/ la-crise-climatique-et-les-frontières-extérieures-du-capital/

[8] https://www.konicz.info/2023/09/06/unwort-klimagerechtigkeit/

[9] https://www.konicz.info/2024/05/26/die-grosse-regression/

[10] https://www.konicz.info/2020/12/09/der-linke-bloedheitskoeffizient/

[11] https://www.konicz.info/2018/07/18/der-exodus-der-geldmenschen/

[12] https://www.youtube.com/watch?v=9t2UMyZ3piE

[13] https://www.konicz.info/2022/10/12/emanzipation-in-der-krise/

[14] https://www.tagesschau.de/inland/innenpolitik/pantisano-linke-cdu-100.html

Tag(s) : #Critique de l'anticapitalisme tronqué de la gauche
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