L’État-racketteur

Comment le berceau de la démocratie libérale devient son tombeau

Ernst Lohoff

Conférence donnée lors du séminaire d’été du groupe Krisis ‒ 2026

   Comment comprendre le trumpisme sans le réduire à un retour du passé ? Dans cette conférence donnée au séminaire d’été du groupe Krisis en 2026, Ernst Lohoff, co-auteur de La Grande dévalorisation, publiée aux éditions Crise & Critique, propose de replacer l’ascension de MAGA dans les transformations structurelles du capitalisme contemporain. Loin de voir dans la politique de Trump une simple résurgence de l’isolationnisme, de l’impérialisme ou du fascisme, il l’interprète comme le produit d’une décomposition de la démocratie libérale, elle-même liée à la crise du compromis fordiste, à la financiarisation du capitalisme et à la désagrégation des anciens cadres de cohésion sociale. Les États-Unis constitueraient ainsi une avant-garde de cette évolution : leur position singulière dans le système-monde capitaliste, leur désindustrialisation et leur dépendance à la finance mondiale y ont poussé plus loin qu’ailleurs la dissolution du rapport entre capital, travail et État. De la politique douanière à l’« America First », du chantage exercé sur les alliés à l’agressivité envers le Sud global, jusqu’au rapport ambivalent à l’État et aux institutions, Lohoff montre ainsi que les références historiques mobilisées par Trump recouvrent une réalité profondément nouvelle : moins un retour au XIXᵉ ou au XXᵉ siècle qu’une tentative autoritaire de gérer les contradictions d’un capitalisme entré dans une nouvelle phase de crise.

1.

Dans l’exposé qui suit, il sera question de situer historiquement le trumpisme. Une précision préalable s’impose : bien que j’aie publié, au cours des deux dernières années, plusieurs textes sur l’évolution de la situation aux États-Unis, je ne suis pas un spécialiste des États-Unis qui aurait consacré toute sa carrière à l’étude des particularités de la société américaine.  Mon cadre théorique est celui d’une analyse, appuyée sur le courant de la « critique de la valeur » (Wertkritik), de la dynamique du système-monde capitaliste et des transformations sociales qui l’accompagnent. C’est donc à cette perspective que répondra l’orientation de l’exposé d’aujourd’hui. Il s’agit avant tout de comprendre pourquoi, dans la situation historique actuelle, les courants de droite connaissent un tel regain. Quel rapport cela entretient-il avec les transformations que le capitalisme a traversées au cours des dernières décennies ? Les États-Unis seront ici considérés comme un cas particulier d’une évolution plus générale. Les spécificités du mouvement MAGA par rapport aux droites européennes seront bien entendu également abordées. Mais, là encore, la réponse ne sera pas recherchée dans une histoire antérieure différente de celle de l’Europe, marquée par l’immigration et la société esclavagiste, mais dans la position particulière qu’occupent les États-Unis dans la division internationale du travail et dans le système-monde capitaliste.

Cette approche se distingue donc des schémas explicatifs courants. Dans le débat public, les États-Unis sont souvent considérés de manière isolée. Mais surtout, le trumpisme est généralement interprété comme le retour de situations déjà connues dans l’histoire. Les uns parlent d’un retour des États-Unis à leur tradition isolationniste, les autres d’un retour de l’impérialisme et du fascisme. De telles assimilations permettent certes d’identifier les potentiels idéologiques et les dispositions héritées de l’histoire des mentalités que le mouvement MAGA réactive. Mais elles laissent dans l’ombre la question de savoir pourquoi cela fonctionne si bien dans les conditions actuelles — et avec une force encore plus grande aux États-Unis qu’en Europe.

Conformément à cette orientation, cette intervention s’articule en deux parties. Je commencerai par examiner de manière générale pourquoi, dans les pays occidentaux, la démocratie libérale est en train de devenir, au XXIe siècle, un modèle en voie d’obsolescence. Ce n’est que dans la deuxième partie que j’aborderai le cas des États-Unis. Ce n’est que dans la deuxième partie que j’en viendrai aux États-Unis. Je commencerai par me demander pourquoi l’ancien berceau de la démocratie libérale assume précisément le rôle d’avant-garde dans sa mise à bas. Je m’attacherai ensuite à discuter de manière critique l’idée largement répandue selon laquelle l’évolution actuelle des États-Unis constituerait une nouvelle édition de situations appartenant au passé. Voir dans les États-Unis un pays en train de revenir à l’isolationnisme, ou s’attendre à un retour de l’impérialisme et du fascisme, revient à manquer ce qu’il y a de nouveau dans l’évolution actuelle. Pour en saisir la spécificité, telle est ma thèse, il faut comprendre le trumpisme comme un produit de décomposition de la démocratie libérale elle-même, désormais en voie de dissolution.

2.

Dans l’idéologie dominante, il est considéré comme acquis que la démocratie libérale et l’économie de marché sont les deux faces d’une même médaille. Il y a quelques années, l’ancien président fédéral allemand Joachim Gauck résumait ce credo dans son discours de remerciement à l’occasion de la remise de la Rose de Luther : « Le penseur libéral Friedrich August von Hayek a sans aucun doute raison lorsqu’il constate que la liberté dans la société est indissociablement liée à la liberté dans l’économie. » Cette affirmation n’est pas entièrement fausse. Il fut effectivement une époque où le mode de production capitaliste et la démocratie libérale allaient de pair.

Après la Seconde Guerre mondiale, démocratie et capitalisme ont formé pendant environ quatre décennies une alliance étroite. Mais surtout, Gauck nous met sur une fausse piste en se référant précisément à Hayek. À l’apogée de la démocratie libérale, la vie économique n’était en effet nullement façonnée par les conceptions de néolibéraux purs et durs comme Hayek. La démocratie libérale était, au contraire, le fruit de « l’âge social-démocrate » (Ralf Dahrendorf). À cette époque, les forces du marché étaient fortement régulées par l’État et un vaste secteur public de prise en charge des besoins collectifs s’était constitué — tout cela relevant, aux yeux de la figure tutélaire de Gauck en matière de marché, de la pure diablerie.

À la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, le mouvement ouvrier fut le principal fer de lance du processus de démocratisation et militait en faveur d’une extension des services publics dans l’intérêt des salariés. Le camp libéral combattait ces revendications, qu’il considérait comme une menace pour les libertés individuelles. Après les guerres mondiales, les représentants du libéralisme renoncèrent à cette résistance. Il était désormais admis par consensus que les salariés étaient eux aussi des propriétaires de marchandises jouissant de droits égaux, et que leurs intérêts devaient compter dans l’action des pouvoirs publics autant que l’intérêt du capital à se valoriser. Dans les débats de gauche, cette configuration particulière est désignée sous le terme de « compromis de classes fordiste ». Un point décisif reste toutefois généralement sous-estimé : ce « compromis de classes » n’était pas simplement le produit des rapports de forces politiques ; il possédait également quelque chose comme une « base matérielle ». D’une part, dans le capitalisme industriel, la force de travail était encore, en tant que source de la valeur, la marchandise clé du système de la richesse capitaliste. Les vendeurs de force de travail dépendaient du capital, mais, inversement, le capital dépendait lui aussi de la main-d’œuvre industrielle salariée. D’autre part, il existait encore à cette époque des économies nationales relativement fermées et, avec elles, un cadre de référence commun dans lequel les intérêts du capital et du travail pouvaient être conciliés.  

Cet ordre fordiste entra en crise dès les années 1970. Le volume du travail industriel commença à diminuer. Dans tous les États capitalistes centraux, les taux de croissance s’effondrèrent, tandis que les taux d’inflation s’envolaient. Le capital trouva une issue à cette crise. Un tout nouveau type de capitalisme vit le jour. Depuis lors, le moteur de l’économie n’est plus l’extraction de survaleur, mais la création de capital fictif. Il s’est constitué un système que l’on peut qualifier de « capitalisme inversé » [1]. Son industrie de base est en effet la superstructure financière — la multiplication du capital sur les marchés financiers. Parallèlement, les cycles de circulation du capital se sont transnationalisés. Cela concerne non seulement les flux financiers, mais aussi l’industrie et les services.

Cette évolution sape cependant le fondement sur lequel le libéralisme et la démocratie avaient autrefois pu se réconcilier. D’une part, les cadres de référence dans lesquels le capital et le travail défendent leurs intérêts respectifs se disloquent. La représentation des intérêts des vendeurs de force de travail reste liée au cadre de l’État-nation. Le capital, en revanche, opère directement à l’échelle du marché mondial. Il devient apatride et menace en permanence de délocaliser ses activités. À lui seul, ce phénomène rend le rapport entre le capital et le travail de plus en plus asymétrique. S’y ajoute le déplacement de la dynamique de l’accumulation vers les marchés financiers. Les salariés restent dépendants du capital pour trouver un emploi et assurer leur subsistance. Pour le capital, en revanche, le travail joue un rôle toujours moindre.

Ces évolutions ont des conséquences considérables sur la sphère politique. Dans la constellation fordiste, l’État parvenait relativement bien à concilier sa fonction de « capitaliste en idée » avec son rôle de garant des services d’intérêt général pour les larges masses. À l’ère du capitalisme inversé, ces fonctions s’éloignent cependant toujours davantage l’une de l’autre. Dans les démocraties libérales, face à ce conflit d’objectifs, l’État opte pour le primat de l’économie. D’« État-Père », il devient finalement, pour des couches toujours plus larges de la population, une sorte de « beau-père ». La démocratie libérale échoue de plus en plus dans sa capacité à concilier les intérêts — sa discipline reine d’autrefois. Cette évolution est encore aggravée par l’extrême différenciation des situations d’intérêt qui résulte du néolibéralisme et de l’individualisation. Les milieux sociaux relativement homogènes et les trajectoires de vie balisées qui existaient encore à l’époque du travail de masse se sont dissous. Plus le paysage des intérêts est fragmenté, plus l’État libéral est désespérément dépassé lorsqu’il s’agit d’en faire la synthèse.

Dans la société marchande, la politique n’est jamais uniquement une politique des intérêts. Elle doit également forger une identité commune capable de maintenir ensemble l’État et la société par-delà leurs intérêts antagonistes. Or, dans cette discipline, la démocratie libérale n’a jamais été particulièrement performante. En matière de production d’une identité collective, elle vivait de l’héritage des phases antérieures du développement capitaliste. Depuis le XIXe siècle, trois liens ont maintenu la cohésion des sociétés occidentales : la religion du travail, l’adhésion à l’« identité nationale » respective et l’identité de genre patriarcale moderne. Les démocraties libérales de l’après-guerre en Europe et en Amérique du Nord reprirent ces trois éléments de cohésion et y ajoutèrent l’anticommunisme. Comme dans d’autres pays, ce n’est que très tard que l’Allemagne eut l’idée de doter sa propre société d’une offre identitaire proprement libérale-démocratique. Depuis que Dolf Sternberger invoqua un « patriotisme constitutionnel » dans un éditorial de la FAZ en 1979, cette expression hante l’espace public libéral. Ce nouveau credo n’a cependant jamais exercé un grand pouvoir d’attraction. Rien de bien surprenant à cela. Il est difficile d’imaginer une identité collective plus vide de contenu et plus abstraite que l’adhésion commune à certains modes de procédure.

La crise de la démocratie libérale s’est construite sur plusieurs décennies. Elle a commencé insidieusement dès le dernier millénaire. À cette époque, la théorie néolibérale du « ruissellement » (trickle-down) s’est substituée à la prise en compte réelle des intérêts des classes aux revenus les plus faibles. Elle postule que si « notre » économie et les plus fortunés se portent suffisamment bien, la prospérité finira également par « ruisseler » vers les étages sociaux inférieurs. Pour les classes populaires, cette promesse fut dès le départ une pure dérision. Avec le krach des valeurs technologiques de 2000 et la grande crise financière de 2008, cette doctrine perdit cependant toute plausibilité également pour de larges pans des classes moyennes. Mais quelque chose d’autre est au moins aussi important : les transformations que le capitalisme a connues depuis les années 1980 dissolvent simultanément le ciment identitaire. En ce qui concerne la religion du travail, la crise financière de 2008 marque le point de bascule entre son érosion progressive et une crise manifeste de légitimation. Pour empêcher un effondrement du système économique mondial, les responsables politiques furent contraints de sauver le système bancaire en détresse. Ce faisant, ils transgressèrent la religion du travail qu’ils prêchent jour après jour. D’une part, le sauvetage des banques contrevenait de manière flagrante à la conception dominante de la justice, fondée sur le principe d’équivalence. C’est précisément en faveur des acteurs responsables de la crise que les gouvernements et les banques centrales mobilisèrent des sommes astronomiques. D’autre part, les responsables politiques ne disaient certes pas les choses ouvertement, mais ils les révélaient clairement par leurs actes : ce qui est « d’importance systémique », c’est la superstructure financière et sa dynamique, et non les « travailleurs qui triment dur », sans cesse invoqués.

La construction d’identités collectives passe toujours par des délimitations claires entre ceux qui appartiennent au « Nous » et les « Autres ». Dans la phase fordiste, le capital comme l’État libéral participaient activement à la privatisation des privilèges en faveur de l’homme blanc, travailleur et national, au maintien d’un « nous » national et de l’ordre patriarcal des sexes. Dans les conditions du capitalisme post-fordiste, cela est toutefois devenu dysfonctionnel pour le capital. Il est dans l’intérêt du capital transnational de s’assurer un accès libre à toutes les ressources. En ce qui concerne la force de travail, cela inclut également les femmes et les détenteurs d’un passeport étranger. Cela n’a évidemment pas fait du capital, ni des agents étatiques qui le servent, des avant-gardes de la lutte contre le racisme et le sexisme. Cette indolence a toutefois laissé une marge de manœuvre aux aspirations émancipatrices et contribué à la désagrégation de l’ordre traditionnel de la politique identitaire. Tant que le nouveau type de capitalisme fonctionna de manière à peu près fluide, l’érosion de la démocratie libérale resta un processus insidieux. Mais dans le sillage de la succession de crises qui secoue depuis quelques années l’organisation de la société mondiale, elle est devenue manifeste et l’on assiste à un puissant retour de bâton autoritaire.

Le mécanisme fondamental est assez simple. Qu’il s’agisse de la crise des marchés financiers ou de la pandémie de Covid-19, un sentiment de perte de contrôle fondamentale s’est répandu dans de larges couches de la population. On se sent à la merci d’une puissance étrangère et menaçante. Dans le même temps, le mode de vie et le système économique capitalistes sont toutefois acceptés et prônés comme incontournables. L’autoritarisme de droite est aujourd’hui la forme dominante d’expression de ce mélange entre climat de crise et apologie du capitalisme. Il impute la responsabilité de la misère structurelle de la société capitaliste à des sujets malveillants ou incompétents et ouvre, par la mobilisation contre ceux-ci, une perspective d’action fantasmagorique.

En Europe et aux États-Unis, les cercles de la nouvelle droite aiment, on le sait, radoter sur le « grand remplacement ». Ce récit traduit, dans la mesure où l’homme blanc qui travaille est effectivement en voie d’obsolescence et où le mode de production et de vie capitaliste se heurte à ses propres limites, une évolution bien réelle ; le tour de passe-passe consiste à transformer ces mutations structurelles en un plan d’anéantissement délibéré ourdi par des élites perfides. De cette manière délirante, ce récit permet non seulement à la blessure narcissique provoquée par l’érosion de sa propre position privilégiée de trouver une issue, mais aussi d’exprimer et de conjurer les angoisses suscitées par la crise. i l’on met hors d’état de nuire les « partis du système », si l’on écrase les communautés LGBTIQ et si l’on remet les femmes et les migrant·es à la place qui leur revient, alors, se promet-on, l’ancienne grandeur reviendra. Et si les choses ne se passent finalement pas comme prévu, on aura au moins obtenu vengeance pour les humiliations subies. Le cœur de la vision du monde de l’autoritarisme de droite peut donc se résumer en une phrase : les bouleversements sociaux provoqués par le capitalisme inversé sont imputés au libéralisme politique.

Lorsque ces schémas d’interprétation autoritaires de droite déterminent l’action politique, le rôle de la politique se transforme fondamentalement. Depuis le tournant du millénaire, son activité principale consistait à gérer les crises et à tenter désespérément de maintenir les contradictions sociales sous le couvercle. Elle apparaissait donc, non sans raison, comme une force ballottée par les événements et réduite à la réaction. L’autoritarisme de droite simule une capacité d’action en personnalisant la crise structurelle et en divisant activement la société sous le signe de la politique identitaire. Dès lors que ces courants s’emparent des commandes, la politique devient elle-même un facteur de crise supplémentaire et autonome.

3.

La thèse centrale de cet exposé est, je l’espère, désormais clairement établie : la démocratie libérale et le capitalisme n’ont finalement été compatibles qu’à un certain stade du développement capitaliste. Plus précisément : la démocratie libérale ne convient comme forme de gouvernement qu’à un capitalisme dans lequel le capital et le travail se rencontrent à armes égales. Or cette phase du développement capitaliste appartient désormais à l’histoire. L’autoritarisme de droite est un produit de décomposition de la démocratie libérale. Il est issu du capitalisme inversé porté par la dynamique des marchés financiers et de la crise de celui-ci.

Si l’on défend cette thèse, une question s’impose naturellement : pourquoi les États-Unis, précisément, prennent-ils la tête de la destruction de la démocratie libérale ? La réponse tient à la position particulière qu’occupent les États-Unis dans la division transnationale du travail. Celle-ci fait que la dépossession du pouvoir du travail et le processus de polarisation sociale y sont nettement plus avancés que, par exemple, dans l’Union européenne. Depuis l’époque de Reagan, les États-Unis misent sur la création de croissance par la libération des marchés financiers. Ils ont exporté à grande échelle des promesses d’avenir sous la forme d’actions ou de titres de dette dans le monde entier, construisant ainsi notamment une position dominante à l’échelle du marché mondial dans le secteur des technologies de l’information. En contrepartie, ils ont laissé la production industrielle aux pays d’Asie de l’Est, principalement à la Chine, et à l’Union européenne, notamment à l’Allemagne. Cette division du travail a certes stimulé l’économie mondiale, mais elle a entraîné aux États-Unis une désindustrialisation. Et même si le secteur informatique en plein essor procure aux États-Unis des excédents dans leur balance des services, son effet sur l’emploi reste limité. Aux États-Unis, avec leurs 340 millions d’habitants, les effectifs cumulés de Microsoft, Google, Apple et Meta ne s’élèvent qu’à 356 000 personnes. Une grande partie de la population active a été repoussée vers le secteur des bas salaires et marginalisée. Des régions entières ont connu un effondrement sans précédent. Un mot suffit : la « Rust Belt ». En 1980, la part de l’industrie manufacturière dans l’emploi s’élevait encore à 21 %. En 2024, elle n’était plus que de 8 %. En Allemagne, la part de l’emploi industriel dans l’emploi total a reculé beaucoup plus lentement, grâce à sa position dans la division internationale du travail. En 2024, elle s’élevait encore à près de 24 %. Le démantèlement de l’ordre fordiste s’est donc opéré avec un retard correspondant et est resté incomplet.

4.

Comme je l’ai indiqué au début, de nombreux observateurs situent le mouvement MAGA dans une perspective diachronique. Lorsque Trump est revenu pour la deuxième fois à la Maison-Blanche et s’est attelé à sa grande œuvre de transformation, on a souvent affirmé que des phases du capitalisme que l’on croyait dépassées risquaient de faire leur retour. Dans l’espace public libéral, il était tantôt question d’une renaissance de l’impérialisme, tantôt d’une renaissance de l’isolationnisme ; dans les milieux de gauche, on parlait surtout d’une réédition du fascisme.

Que de telles représentations rencontrent un large écho s’explique aisément. On prend au mot le mouvement MAGA et son président, qui se complaisent véritablement dans des aspirations nostalgiques. Ils ne manquent aucune occasion de puiser dans les vieilles malles de l’histoire. Le slogan même qui a donné son nom au mouvement MAGA est à cet égard révélateur. D’une part, le again de « Make America great again » promet de restaurer une grandeur passée. D’autre part, il s’agit d’un vieux slogan. Ronald Reagan l’utilisait déjà en 1980 dans sa campagne électorale contre Jimmy Carter. L’expression « America First » porte plus encore les marques du temps. Elle remonte aux années 1930 et donna son nom à l’America First Committee. Celui-ci devint, au début des années 1940, le point de ralliement des adversaires de l’entrée en guerre des États-Unis. La figure emblématique de ce courant était l’aviateur transatlantique et sympathisant du nazisme Charles Lindbergh.

Les fantasmes annexionnistes de Trump concernant le Panama, le Groenland ou le Canada s’inspirent eux aussi, sur le plan géographique, d’anciennes ambitions. Le canal de Panama, inauguré en 1914, était un projet américain, et ce n’est que depuis 1999 que la zone du canal est entièrement administrée par le Panama. Après que les États-Unis eurent acheté l’Alaska à l’Empire russe en 1867, le département d’État envisagea également d’acquérir le Groenland. Pour s’emparer du Canada, les États-Unis menèrent même, entre 1812 et 1814, une guerre qui fut peu couronnée de succès. Dans sa rhétorique également, le trumpisme s’inspire étroitement de l’idéologie expansionniste du XIXe siècle, telle qu’elle fut notamment formulée au milieu du siècle dans le célèbre essai « Annexation » de John L. O’Sullivan : on y lit : « l’accomplissement de notre destinée manifeste à nous étendre sur le continent que la Providence nous a attribué pour le libre développement de nos millions toujours plus nombreux ». Le 3 janvier 2026, le président américain tint une conférence de presse consacrée à l’intervention militaire et reprit avec empressement le mot d’ordre de « doctrine Donroe » pour désigner sa politique. Là encore, il s’agissait d’une référence historique, cette fois à la doctrine Monroe, proclamée en 1823 par le président américain de l’époque, James Monroe.

Le mouvement MAGA et Trump ont renoncé à la Pax Americana et se réfèrent volontiers, pour légitimer leur politique, à des concepts idéologiques qui avaient façonné la politique du pays avant cette époque. Cela ne signifie toutefois nullement que la politique américaine actuelle obéisse à une logique comparable à celle du « long XIXe siècle », c’est-à-dire à l’époque allant de 1789 à 1914. Le cadre de référence du capitalisme mondial s’est transformé si radicalement que des slogans similaires peuvent recouvrir, avant et après la Pax Americana, des contenus diamétralement opposés.

Au cours du long XIXe siècle, les États-Unis étaient une nation jeune et en plein essor, ainsi qu’un pays d’avant-garde de la société marchande moderne en pleine ascension. À cette époque, la politique du pays était caractérisée par une nette dualité. Sur le double continent américain, elle était orientée vers l’expansion et l’impérialisme ; à l’égard des puissances européennes, elle était isolationniste. Commençons par examiner l’isolationnisme, c’est-à-dire la question des relations avec les États capitalistes centraux concurrents. Que signifiait autrefois l’isolationnisme ? Et que recouvre aujourd’hui la politique America First, héritée du vocabulaire de l’isolationnisme ? Nous appliquerons ensuite la même démarche à la question du retour de l’impérialisme.

5.

Pour ce qui est de l’isolationnisme historique, une précision s’impose tout d’abord. Au sens strict, l’isolationnisme ne concernait en effet qu’un seul domaine de la politique : la politique étrangère. En tant que « Terre promise », les États-Unis ne voulaient rien avoir à faire avec les conflits de la « vieille Europe », tandis que les puissances européennes étaient priées d’épargner le « Nouveau Monde » et de ne pas y poursuivre leurs ambitions coloniales. Tel était déjà le contenu central de la doctrine Monroe, évoquée précédemment, de 1823. Celle-ci fut proclamée après que presque tous les pays d’Amérique latine eurent conquis leur indépendance vis-à-vis de l’Espagne et du Portugal, dans le sillage des guerres napoléoniennes. Aux États-Unis, la crainte d’une recolonisation était alors très présente. C’est à cette menace que s’opposa la doctrine Monroe.

En ce qui concerne la politique économique, on ne peut en revanche pas parler d’isolationnisme, dans la mesure où le Sud agraire, avec ses plantations de tabac et de coton, produisait dès le départ pour le marché mondial de l’époque. Il existait toutefois quelque chose qui s’en rapprochait : le protectionnisme. Peu après la guerre menée contre la Grande-Bretagne au sujet du Canada, en 1812-1814, les États-Unis commencèrent à ériger des barrières douanières. Celles-ci avaient pour fonction de protéger la jeune industrie américaine face à la concurrence britannique, initialement écrasante. Lorsque Trump proclama son « Liberation Day », le 2 avril 2025, et imposa à ses partenaires commerciaux des droits de douane s’élevant en moyenne à 47 %, il se situait ainsi à peu près exactement dans l’ordre de grandeur du McKinley Tariff de 1890. Trump s’est d’ailleurs explicitement réclamé à plusieurs reprises de McKinley. Le protectionnisme était synonyme d’un développement autocentré — et il fut couronné de succès. Les États-Unis parvinrent alors à constituer une économie nationale autonome. À la fin du XIXe siècle, ils dépassèrent leur ancienne métropole pour devenir la première puissance industrielle mondiale.

Dans un autre domaine essentiel, les États-Unis pratiquèrent en revanche exactement le contraire d’une fermeture à l’égard de l’Europe : dans leur politique démographique et migratoire. La doctrine Monroe est souvent résumée par la formule « L’Amérique aux Américains ». Il ne faut toutefois pas comprendre le terme « Américains » comme désignant l’ensemble des habitants du continent. Selon la conception dominante de l’époque, les « vrais Américains » étaient uniquement les descendants des immigrants qui étaient partis d’Europe occidentale, septentrionale et centrale pour gagner le Nouveau Monde. Les populations indigènes, les Noirs et les Asiatiques n’en faisaient pas partie, et les Hispaniques seulement lorsque les circonstances l’exigeaient. Tout au long du XIXe siècle, des dizaines de millions d’émigrants européens affluèrent aux États-Unis. Certes, des restrictions à l’immigration furent instaurées à partir des années 1870, mais les limitations à l’immigration visaient d’abord exclusivement les Asiatiques, puis également les Européens de l’Est et du Sud.

6.

L’isolationnisme historique concernait exclusivement les relations des États-Unis avec l’Europe et ne portait que sur les relations extérieures du pays. Il n’en va absolument pas de même pour l’idéologie d’exclusion du mouvement MAGA. Cela commence déjà par le fait qu’elle s’articule autour d’une question qui ne jouait aucun rôle dans l’isolationnisme historique : l’afflux indésirable de populations en provenance du Sud global.

Et un autre élément est remarquable. Le mouvement MAGA reprend certes la vision raciste du monde déjà bien connue au XIXe siècle ; celle-ci est toutefois très différemment connotée qu’à l’époque. Pour les racistes du XIXe siècle, la supériorité de l’homme blanc allait tout autant de soi que l’idée selon laquelle les États-Unis étaient une nation d’immigrants d’origine européenne. Les partisans du MAGA, en revanche, se considèrent comme placés dans une situation imaginaire de légitime défense. Ils s’en prennent aux Hispaniques, aux Noirs et à d’autres groupes avec une fureur désespérée, presque démente, afin de transformer à nouveau les États-Unis en une nation blanche.

Il ne s’agit donc pas seulement de limiter l’immigration, mais aussi, au-delà de cela, de promouvoir la « remigration ». Les déportations massives frappent également des personnes qui, de facto, sont depuis longtemps devenues partie intégrante de la société américaine. Le résultat de cette entreprise est une division et une désintégration de la société. D’une part, parce qu’un grand nombre de personnes sont persécutées pour des motifs racistes. D’autre part, parce que tout le monde ne se réjouit pas de cette persécution.

7.

Au début de cette présentation, j’ai esquissé la division internationale du travail qui s’est mise en place depuis l’ère Reagan. Pendant des décennies, les États-Unis ont été le moteur de l’économie mondiale, puisqu’ils ont exporté à grande échelle des actions et des titres de dette dans le monde entier. En contrepartie, des pays comme la Chine et l’Allemagne ont pu exporter des biens industriels. Les États-Unis ont, quant à eux, pris la tête du marché mondial dans le secteur des technologies de l’information, qui s’était développé avec l’essor boursier des années 1990. Ce modèle a stimulé la croissance économique tant aux États-Unis que dans le monde entier, mais il a également eu un prix pour les États-Unis. Le pays a connu une désindustrialisation et une polarisation sociale très poussée. Par ailleurs, sa dette extérieure a atteint des proportions astronomiques.

On comprend dès lors pourquoi la politique économique de Trump est interprétée comme un retour au XIXe siècle. Au XIXe siècle, les États-Unis pratiquaient le protectionnisme. Ils ont construit leur économie nationale derrière des barrières douanières. Trump a promis à ses électeurs une réindustrialisation du pays. Il a suffisamment répété par quel remède miracle il entendait atteindre cet objectif : « To me, the most beautiful word in the dictionary is tariff, and it’s my favorite word. »

Si l’on considère la politique douanière isolément, on pourrait l’interpréter comme une tentative de revenir à une économie nationale fermée et d’inverser la division internationale du travail qui s’est mise en place depuis l’ère Reagan. Trump passe ainsi pour un démondialisateur. Mais la perspective change dès lors que l’on prend en compte les deux autres piliers de l’actuelle division internationale du travail. En ce qui concerne la dépendance des États-Unis à l’afflux de capitaux étrangers et leur position de très loin dominante comme pôle mondial des technologies de l’information, le gouvernement américain défend en effet un mondialisme sans états d’âme. Alors que l’administration Trump ne se lasse pas de vouloir punir les autres pays capitalistes pour le gigantesque déficit de la balance commerciale des États-Unis, elle ne souffle mot de l’excédent de leur balance des services, dû aux profits colossaux réalisés à l’étranger par le secteur américain des technologies de l’information. Au contraire, le gouvernement américain agit comme le commando politique de la Silicon Valley. Pour ne prendre que l’exemple le plus récent : la Commission européenne vient d’infliger une amende de 890 millions d’euros à Google, au motif que le groupe enfreint de manière permanente les règles européennes en matière de concurrence numérique. Trump a réagi promptement sur Truth Social : les États-Unis ne seraient pas la « tirelire de l’Europe », a-t-il déclaré, dénonçant une pratique illégale et discriminatoire, voire un « vol » que son gouvernement ne tolérerait pas, et annonçant des mesures de rétorsion.

C’est exactement le contraire de la politique économique du XIXe siècle, qui visait à construire une économie nationale autonome. Les États-Unis interviennent massivement dans les processus de décision juridiques et réglementaires de l’Union européenne afin d’imposer à l’échelle mondiale la dérégulation du secteur des technologies de l’information. On retrouve une situation très similaire en ce qui concerne la dépendance à l’afflux de capitaux étrangers. Au XIXe siècle, le développement de l’économie américaine était pour l’essentiel financé depuis l’intérieur du pays. Depuis l’ère de la Reaganomics, en revanche, l’économie américaine dépend de l’afflux permanent de capitaux étrangers à la recherche de placements.

Pour donner quelques chiffres : en 1986, les États-Unis sont devenus pour la première fois depuis 1914 une nation débitrice nette. À cette époque, le pays avait une dette extérieure de 107,4 milliards de dollars. En 2023, celle-ci atteignait près de 20 000 milliards de dollars, et dès l’année suivante, près de 27 000 milliards. Un démondialisateur devrait évidemment chercher à inverser cette tendance. Le gouvernement Trump fait cependant exactement le contraire. Sa politique de baisse des impôts a encore accru la dette publique et renforcé la dépendance à l’égard de l’étranger. Grâce à la bulle de l’IA, les capitaux continuent d’affluer. L’État américain, lourdement endetté, est toutefois considéré sur les marchés financiers comme un enfant à problèmes et ne peut placer de nouveaux titres de dette publique qu’en consentant d’importantes primes de taux d’intérêt. Lorsque Trump a pris ses fonctions, les États-Unis devaient payer 4,6 % d’intérêts sur leurs obligations à dix ans, contre seulement 2,5 % pour l’Allemagne. Dans l’entourage de Trump, on commence donc déjà à réfléchir à ce qu’il faudra faire lorsque le refinancement de la dette publique deviendra impayable. Stephen Miran, le principal conseiller économique de Trump, a élaboré un plan en ce sens sous le nom d’« accord de Mar-a-Lago ». Celui-ci prévoit que les banques centrales étrangères échangent leurs réserves de change libellées en dollars — soit pas moins de 7 700 milliards de dollars — contre des obligations sans intérêts d’une durée de cent ans. En clair : les banques centrales des autres États devraient servir de bad banks aux États-Unis pour leurs dettes publiques américaines en difficulté. Afin d’inciter les États concernés à jouer le jeu, les bonnes volontés seraient récompensées par des droits de douane plus avantageux. Si les Européens et les alliés d’Extrême-Orient ne se laissent pas convaincre malgré cette carotte, le bâton est prévu. Le bouclier nucléaire américain leur serait retiré. Il s’agit ni plus ni moins que d’une affaire de racket en échange d’une protection.

Si l’on garde à l’esprit ces relations, nous sommes confrontés à une logique tout autre que celle d’un retour des États-Unis à l’isolationnisme historique ou d’un démantèlement des relations économiques mondiales. L’antimondialisme des trumpistes n’en est pas un. Il représente plutôt la tentative d’externaliser les coûts consécutifs d’un capitalisme mondialisé, tout en permettant au pays de continuer à en profiter. Un tel programme est voué, en définitive, à l’échec. Les États-Unis démantèlent l’ordre qu’ils ont eux-mêmes contribué à instaurer sous leur propre direction et plongent le capitalisme mondial dans le chaos.

 

8.

Sous Trump, les États-Unis se comportent en maîtres-chanteurs non seulement à l’égard de leurs anciens alliés qu’ils ont pris en grippe, mais se montrent également particulièrement agressifs et impitoyables envers le Sud global. Cela a conduit certains observateurs de ce côté-ci de l’Atlantique à parler d’un retour de l’impérialisme. Dans ce contexte, le terme de « retour » est toutefois doublement trompeur. D’une part, les États-Unis n’ont jamais mené à l’égard de l’Europe une politique de soumission impériale. Ils ne peuvent donc pas y « revenir ». À l’égard de la périphérie capitaliste, en revanche, les États-Unis ont toujours adopté une attitude impérialiste depuis la guerre américano-mexicaine de 1846-1848. Là encore, il est donc impossible de parler d’un retour. Au cours des deux derniers siècles, seule la forme de l’impérialisme a changé.

Dès le XIXe siècle, les États-Unis suivirent, dans leur politique d’expansion, une voie différente de celle des puissances européennes. Celles-ci édifièrent des empires coloniaux concurrents, pillèrent les pays et les peuples étrangers et les maintinrent dans une dépendance politique à l’égard de la métropole. Des conflits éclataient ainsi en permanence pour déterminer quelle puissance européenne pouvait s’arroger le pouvoir exclusif de disposer de tel ou tel territoire extra-européen. Les États-Unis pratiquèrent en revanche presque exclusivement un impérialisme de peuplement. Au prix de l’extermination des populations indigènes, ils étendirent démesurément les États-Unis et, avec eux, l’espace géographique appartenant au centre capitaliste. Ce mouvement d’incorporation territoriale sur le double continent s’acheva à l’ouest sur le Pacifique et au sud sur le Rio Grande. Dans leur « arrière-cour » latino-américaine, ils se contentèrent généralement d’un contrôle indirect et renoncèrent dans une large mesure aux annexions. Sous le signe de la Pax Americana, le modèle américain s’imposa au Sud global et les empires coloniaux disparurent. Dans le même temps, la confrontation entre les blocs transforma les relations entre les puissances impérialistes elles-mêmes. Les impérialismes européens jusque-là concurrents passèrent à la coopération et fusionnèrent, sous l’hégémonie des États-Unis, en un impérialisme occidental unifié. Le passage d’une relation de confrontation à une relation de coopération profita à l’ensemble des États capitalistes centraux et constitua le cadre politique non seulement de l’essor de l’après-guerre, mais aussi du capitalisme inversé porté par la dynamique des marchés financiers au cours des dernières décennies. C’est précisément cette relation de coopération que le trumpisme dénonce, selon la devise : « Le fort est plus puissant lorsqu’il est seul. »

Cette stratégie a peu de chances de fonctionner à moyen terme. Pour l’instant, le régime de chantage profite encore du fait que ses anciens alliés tentent de préserver autant que possible ce qui peut l’être du statu quo ante. Pour maintenir provisoirement les restes de l’ensemble occidental, ils font de larges concessions au régime Trump. Mais à mesure que les processus de crise économiques et politiques progressent, cette attitude perd de plus en plus son fondement. Dans la confrontation avec leurs anciens alliés, les États-Unis ont cependant, en définitive, les cartes les plus faibles. D’une part, la tentative de parvenir à une réindustrialisation des États-Unis par la politique douanière est vouée à l’échec. Une politique de fermeture, du fait de l’imbrication de l’économie réelle et de la dépendance des entreprises américaines à l’égard de fournisseurs étrangers, entraîne aux États-Unis mêmes une hausse des coûts et des frictions. L’augmentation de l’inflation en fournit déjà la preuve. Mais surtout, le talon d’Achille de l’économie américaine réside dans sa dépendance à l’afflux de capitaux étrangers.

À l’égard du Sud global également, la réorientation de la politique américaine ne conduit finalement qu’à davantage de chaos, et non à davantage de contrôle. « America First » signifie que les États-Unis abandonnent des instruments importants de leur capacité d’influence. Ainsi, l’agence de développement USAID (United States Agency for International Development) a par exemple été en grande partie démantelée. Les États-Unis renoncent à un impérialisme à visage humain et misent à la place sur les menaces et les opérations militaires commando. Une telle politique produit des failed states, mais ne construit pas un empire. La chute du dictateur vénézuélien Maduro a certes été célébrée comme un succès, mais cette appréciation est pour le moins à courte vue. Une frappe militaire peut certes chasser du pouvoir un dirigeant indésirable, mais elle ne crée pas pour autant un ordre de succession stable et durablement avantageux pour les États-Unis. Contrairement à la guerre froide, lorsque les changements de régime étaient généralement intégrés dans un ensemble d’aide économique à la reconstruction, d’alliances militaires et d’élites loyales, l’interventionnisme actuel est précisément dépourvu de cette profondeur institutionnelle.

L’impérialisme de Trump reflète davantage la manière dont la clientèle de Trump conçoit une politique de puissance sans concessions qu’il n’indique comment une politique impérialiste pourrait fonctionner aujourd’hui. Si l’on voulait résumer le principe fondamental de la politique étrangère trumpienne en une formule, on pourrait parler d’un « impérialisme d’externalisation ». Trump souhaite tenir toutes les crises du monde à distance de son propre seuil tout en utilisant le reste de la planète comme une décharge pour les produits indésirables de la production et du mode de vie capitalistes, ainsi que pour les êtres humains « superflus ». Cet objectif est toutefois voué à être nécessairement manqué. Cette manière de procéder ne fait pas qu’aggraver les problèmes du reste du monde : la crise mondiale finit, d’une manière ou d’une autre, par se répercuter sur les États-Unis. Le conflit avec l’Iran donne un avant-goût de la direction prise. Les États du Golfe constatent actuellement qu’une alliance avec les États-Unis n’offre aucune sécurité, mais constitue au contraire un danger. Or les empires reposent sur la capacité de l’hégémon à intégrer les puissances hégémonisées. C’est ce que la Pax Americana a accompli de manière exemplaire. L’impérialisme de Trump est au contraire un programme de destruction accélérée d’un empire.

9.

Le dernier volet de la trilogie du retour est l’idée selon laquelle l’évolution aux États-Unis débouche sur une réédition du fascisme, comme le soutient par exemple l’historien américain Timothy Snyder. Cette analogie possède nettement plus de consistance réelle que les deux précédentes. Le rapport du mouvement MAGA et de son président aux droits de l’homme et à la séparation des pouvoirs ressemble à celui du fascisme historique. Tant pour le fascisme historique que pour le trumpisme, le racisme et la défense de l’ordre patriarcal des genres sont constitutifs. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’être un expert en antisémitisme pour reconnaître, dans les diverses théories du complot qui circulent au sein du mouvement MAGA, les schémas de l’antisémitisme classique. Dans les années 1920, Carl Schmitt faisait de la distinction entre ami et ennemi le trait essentiel du politique. Donald Trump n’a probablement jamais entendu parler du futur éminent juriste du régime nazi. Il n’en est pas moins un schmittien pratiquant. Déjà dans ses diatribes de campagne, Trump rangeait les journalistes critiques dans le « camp ennemi » (enemy camp) et désignait le Parti démocrate ainsi que toute opposition comme « l’ennemi de l’intérieur » (the enemy from within).

Malgré ces similitudes indéniables, il existe des différences fondamentales qui rendent trompeur le fait de placer sous une même étiquette le fascisme italien, le national-socialisme et le trumpisme. Produit de décomposition de la révolution néolibérale, le mouvement MAGA entretient avec l’État un rapport tout autre que celui du nazisme et du fascisme italien. La période allant de la Première Guerre mondiale jusqu’aux années 1970 a été marquée, à l’échelle mondiale, par un processus de renforcement de l’État. Le régime nazi comptait parmi les partisans les plus déterminés de l’extension de l’emprise des instances étatiques. L’Allemagne national-socialiste ne développa pas seulement considérablement l’armée et l’appareil répressif : le secteur public civil connut lui aussi une forte expansion. À cela s’ajoutait le Service du travail du Reich (Reichsarbeitsdienst), rendu obligatoire en 1935 pour les jeunes hommes, puis étendu en 1939 aux jeunes femmes. La mise en place de dispositifs relevant de l’État-providence constituait une composante intégrale de ce programme d’étatisation. J’ai parlé au début de cet exposé de la double fonction de l’État comme capitaliste collectif en idée et comme garant de la prise en charge des besoins fondamentaux de la société. C’est précisément sous le régime nazi que s’est forgée la notion de Daseinsvorsorge, c’est-à-dire de prise en charge publique des besoins essentiels de l’existence.

C’est dans ce contexte qu’il faut également considérer l’antisémitisme et l’idéologie de la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) des nationaux-socialistes. À l’époque, à peine un pour cent de la population était exclu par définition de la « communauté du peuple ». Pour ces personnes, cela signifiait l’exclusion, la persécution et, finalement, l’extermination physique.

À tous les autres, en revanche, le national-socialisme promettait de bénéficier des largesses de l’État, pourvu qu’ils fussent désireux et capables de travailler et loyaux envers le régime. L’idéologie de la « communauté du peuple » visait à intégrer la société par la voie répressive. Le contraste avec le trumpisme et ses discours alarmistes sur le Deep State, accusé de mettre les individus sous tutelle, ne pourrait être plus net. Le mouvement MAGA ne rompt pas avec l’anti-étatisme néolibéral : il le pousse à son paroxysme. Certes, l’agence de démantèlement de l’État, la Doge, initialement dirigée par Elon Musk brandissant sa tronçonneuse, appartient désormais au passé, mais le programme de deconstruction of the administrative state est loin d’avoir disparu. Ce n’est pas seulement l’État-providence américain qui est en ruines. On mise également sur la privatisation de fonctions étatiques importantes. Ainsi, le nombre d’employés des agences fédérales a diminué de plus de dix pour cent en 2025 et devrait continuer à décroître.

L’étatisme nazi allait de pair avec une mobilisation politique générale de la « communauté du peuple ». Les nationaux-socialistes n’avaient pas seulement un goût prononcé pour l’esthétique des masses alignées au garde-à-vous : ils misaient également sur les organisations de masse comme instrument central de contrôle et d’influence. En 1939, un adulte sur onze était membre du parti. À l’aide des nombreuses organisations qui lui étaient affiliées, telles que le Front allemand du travail, les Jeunesses hitlériennes et la Ligue des femmes nazies, le régime nazi cherchait à encadrer la vie de chacun, du berceau à la tombe. Le slogan « Tu n’es rien, ton peuple est tout » exprimait ce collectivisme völkisch.

De ce point de vue, le trumpisme représente exactement l’inverse. Selon leur propre conception, les membres du mouvement MAGA constituent un mouvement de résistance contre un État qui outrepasserait ses prérogatives. Les lois sur les armes et l’assurance maladie obligatoire sont rejetées au motif qu’elles entraveraient prétendument la liberté de l’individu et le priveraient de ses droits fondamentaux. Cette différence fondamentale possède évidemment aussi une dimension socio-psychologique. Pour le type humain qui rêve de se fondre dans un Grand Tout völkisch, la Théorie critique a forgé le concept de « caractère autoritaire ».  L’autoritarisme libertaire qui caractérise le mouvement MAGA ne peut cependant être appréhendé qu’en partie à l’aide de ce concept. Comme le soulignent Caroline Amlinger et Oliver Nachtwey dans leurs analyses, les protagonistes de cette nouvelle forme d’autoritarisme relèvent avant tout du type de personnalité narcissique.

La dimension socio-psychologique constituerait toutefois un sujet à part entière, qui dépasse le cadre de cet exposé. Disons simplement ceci : dans l’autoritarisme classique, le « moi » se soumet à une autorité supérieure ; dans l’autoritarisme libertaire, le moi blessé s’érige lui-même en autorité. Dans le trumpisme, l’affirmation narcissique de soi devient un programme politique. Même si le mouvement MAGA, avec son culte de l’Amérique blanche, invoque une identité collective, il poursuit le processus d’individualisation qui caractérisait la phase néolibérale. La boucle est ainsi bouclée. Notre point de départ était la crise de la démocratie libérale : son pouvoir d’attraction dépendait de manière décisive de sa capacité à réunir les intérêts de différents groupes sociaux. Or une telle synthèse sociale devient toujours plus difficile, surtout dans un pays aussi profondément fragmenté socialement que les États-Unis. Le trumpisme tire les conséquences de cette situation. En matière de politique d’intérêts, il se concentre sur l’imposition des intérêts immédiats de certaines entreprises et branches d’activité.

À l’égard des couches sociales malmenées par le capitalisme des marchés financiers, il joue en revanche résolument la carte de la politique identitaire. Avec ses diatribes haineuses contre les « élites libérales » et les « migrants criminels », il offre un écran de projection sur lequel peut se décharger la frustration accumulée depuis longtemps. Le prix à payer pour l’intégration idéologique de ses propres partisans est toutefois la désintégration accélérée de la société dans son ensemble. Aux forces centrifuges économiques qui agissent depuis des décennies viennent désormais s’ajouter de puissantes forces centrifuges politiques.

Ernst Lohoff, juillet 2026.

(Document de travail n° 8/2026)

Traduit par Francine Meunier

 

[1] Voir Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, La Grande dévalorisation. Pourquoi la spéculation et la dette de l’Etat ne sont pas les causes de la crise, Albi, Crise & Critique, 2024 (2012).

Tag(s) : #Chroniques de la crise au quotidien
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