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La critique de la valeur réduit-elle tout aux premiers chapitres
du livre I du Capital ?
Marcos Barreira
Ce bref texte de Marcos Barreira est une réaction, au Brésil, à une mécompréhension assez classique de la Critique de la valeur-dissociation (WAK) : celle qui consiste à réduire sa critique du capitalisme aux catégories exposées dans les premiers chapitres du livre I du Capital. Une lecture que l’on retrouve parfois, sous nos latitudes également, chez le lecteur un peu trop pressé, qui confond le niveau d’abstraction propre à l’exposition théorique avec une prétendue limitation de l’analyse. Barreira rappelle ici, en s’appuyant notamment sur Postone et Kurz, que la démarche de la critique de la valeur-dissociation consiste précisément à médiatiser les catégories fondamentales avec les formes historiques et concrètes de la socialisation capitaliste, jusqu’à sa dynamique de crise.
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Ce n’est pas la première fois que ce type de critique apparaît. L’idée selon laquelle la Critique de la valeur-dissociation limiterait son analyse du capitalisme aux premiers chapitres du Capital est fausse. Elle ne « prend », dans certains milieux, au Brésil, que parce que personne ne sait réellement ce qu’est la Critique de la valeur-dissociation et parce qu’elle permet de contourner le niveau d’exigence qu’implique un débat théorique plus « fondamental ». Au lieu de mettre en relation les catégories fondamentales du capitalisme avec l’analyse du réel, y compris les catégories de la circulation et de la « politique », ce qui constitue la démarche aussi bien chez Postone que chez Kurz, quoique de manière différente, cette idée d’une prétendue réduction de la théorie de Marx au « livre I » entend simplement continuer à « lire » le réel à partir de ses formes les plus immédiates. De fait, Postone montre avec beaucoup de rigueur que, de manière générale et malgré leurs nombreuses différences internes, les lectures traditionnelles de Marx ont en commun d’interpréter les catégories du Capital de manière immédiatiste, en restant prisonnières de la circulation.
Ce que nous trouvons dans la lecture que Postone fait de ces catégories n’est pas une réduction, mais une médiation. Il s’intéresse à différents niveaux d’analyse et à différents plans d’exposition. Son maître-ouvrage, Temps, travail et domination sociale, montre la différence entre les rapports de production au sens strict et les rapports de distribution, ce qui est important, comme le dit Postone, « pour comprendre la relation entre les catégories du livre I, telles que la valeur, la survaleur, le processus de valorisation et l’accumulation, et celles du livre III, telles que le prix, le profit et la rente ». Là où il y a une relation, la « critique » ne voit qu’une réduction.
Il n’est pas non plus très pertinent d’exiger de l’étude de Postone une analyse immédiate du marché mondial, y compris du système politico-étatique. Son approche se déploie sur un plan théorique beaucoup plus abstrait — ce qui ne constitue pas une négation ou une « réduction » de l’« analyse concrète », mais bien une exigence de fondement théorique de cette analyse. Il s’intéresse, d’une part, aux « formes fondamentales » qui structurent la société capitaliste, indépendamment de configurations historiques particulières ; d’autre part, au rapport entre ces formes — pensées à un niveau logique — et les « lois du mouvement » décrites à partir de la dynamique historique du capitalisme [par ex. les différentes tendances décrites dans le livre III]. Ces deux moments de la théorie ne sont pas séparés : l’analyse de Marx indique qu’il existe une « relation systématique » entre les « formes fondamentales et l’action sociale ». Il est impossible de penser ces « formes fondamentales » sans un contexte social et historique, tout comme il est impossible d’analyser ce dernier sans les formes sous-jacentes. Selon Postone, cependant, l’attitude la plus courante consiste précisément à faire l’inverse : penser les contextes historiques et l’action sociale « sur la base du caractère immédiat des formes manifestes ».
L’idée de « réduction », qui est déjà erronée en ce qui concerne l’entreprise de Postone, laquelle vise un « éclaircissement théorique fondamental », devient un véritable non-sens lorsqu’il s’agit de la Critique de la valeur-dissociation proprement dite et de sa théorie de la crise. Car, contrairement à l’ouvrage de Moishe Postone, qui s’occupe principalement d’une « réinterprétation de la critique marxienne » et non d’une théorie développée du capitalisme contemporain (même si certains « moments » non systématiques de cette théorie existent également dans d’autres de ses écrits), la Critique de la valeur-dissociation se trouve précisément confrontée, dès ses débuts, au problème de la socialisation capitaliste sous sa forme actuelle et à sa dynamique de crise.
Dans les années 1990, la « mode » dans la réception brésilienne de cette position était la critique inverse : Kurz fut accusé (par Ruy Fausto, par exemple) de se limiter aux mouvements superficiels du marché mondial. D’un autre côté, dès l’essai fondateur de la Critique de la valeur-dissociation, « La crise de la valeur d’échange », publié en 1986 dans Marxistische Kritik, Kurz s’intéresse surtout aux tendances et aux contradictions structurelles annoncées dans le livre III (tendances à la réduction du temps de travail social total, à la baisse de la masse de survaleur, à la formation d’un travail social immédiat, etc.), et non à une exposition logique des catégories. On peut en dire autant de la polémique de la Critique de la valeur-dissociation avec la « Nouvelle Lecture de Marx » [voir, par exemple, le débat entre Norbert Trenkle et Michael Heinrich], qui porte elle aussi sur l’interprétation de ces tendances du capitalisme développé, du « capital fictif » et de ce que Marx désignait, dans le livre III, comme la « véritable barrière de la production capitaliste ».
Dans l’œuvre de Robert Kurz, une exposition plus systématique de la « théorie de la valeur » n’est apparue qu’après sa théorie de la crise, laquelle contenait cependant déjà une analyse de la dynamique de crise médiatisée par les catégories marxiennes, alors encore non systématisées. Par conséquent, le seul fait d’attribuer à Kurz la même position qu’à Postone, alors qu’ils suivent des voies très différentes, montre déjà une méconnaissance du sujet.
Au fond, ce que l’on cherche avec cette démarche, c’est à « réduire » à une sorte de masse indifférenciée les approches qui permettent de sortir de l’éternelle rumination des lectures « politiques » de Marx, désormais complètement coupées de la réalité (je ne prends guère de risque en pariant que ce « critique » est également un négationniste de la crise…), puis à les expédier sans aucun critère comme une « régression ». Cela constitue déjà, en soi, une régression.
Marcos Barreira, 7 juin 2024
Traduit par Paulo Resende
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