Critique de la religion négligée, religiosité non assumée

Observations sur le thème de la gauche et de la religion

Entretien avec Lothar Galow-Bergemann par TKA Theorie, Kritik & Aktion | Berlin

Alors que la critique de la religion tend à disparaître du paysage intellectuel de la gauche, Lothar Galow-Bergemann revient sur les raisons de cet abandon et sur ses conséquences. Il montre comment ce recul peut aller de pair avec la résurgence de formes de pensée manichéennes, identitaires et quasi religieuses, jusque dans certains courants se réclamant de l’émancipation. De la complaisance envers certaines religions non occidentales à l’essor de l’évangélisme chrétien et de l’ésotérisme, en passant par la croyance en la puissance supposée naturelle du marché, l’entretien invite à prendre au sérieux l’actualité des religionismes, d’où qu’ils viennent, et la nécessité de leur critique. Sa formule résume sa position : « conciliant envers les personnes religieuses, inflexible envers la religion ».

Militant antifasciste et essayiste allemand proche de la revue et du groupe Krisis, Lothar Galow-Bergemann travaille notamment sur la critique du capitalisme et de la religion, l’extrême droite, l’antiracisme, l’antisémitisme et les dérives autoritaires de la gauche. Il donne également de nombreuses conférences en Allemagne. Il a publié en 2021 un essai, non traduit en français, intitulé « La question de Gretchen posée à nouveau. Sur le rapport entre capitalisme, religion et critique de la religion au XXIᵉ siècle ». Son parcours, de l’engagement marxiste-léniniste à la remise en question du « socialisme réel », nourrit également sa critique des formes contemporaines de religiosité politique.

Quels sont tes propres points de contact avec la critique de la religion au sein de la gauche ?

J’ai « bénéficié » dans mon enfance d’une éducation chrétienne stricte et autoritaire. Mon propre « virage à gauche » a été fortement marqué par la critique marxiste de la religion. Pour moi, être de gauche sans critiquer la religion reste aujourd’hui encore inconcevable. Je dois toutefois reconnaître qu’il existe des personnes qui voient les choses différemment. Elles se considèrent à la fois comme de gauche et comme croyantes. J’ai eu affaire à plusieurs reprises à ce genre de personnes dans divers contextes politiques concrets et je m’entendais très bien avec elles. Mais malgré toute l’estime que je leur porte, une certaine difficulté subsiste pour moi : je ne parviens pas vraiment à comprendre comment elles parviennent à concilier ces deux aspects. Il doit bien y avoir, chez les personnes de gauche, quelque chose de non émancipateur, d’autoritaire, orienté vers l’auto-assujettissement, tant qu’elles croient encore en « Dieu ». J’ai appris à supporter cette tension entre estime personnelle et critique intellectuelle. Je crois que c’est là un élément central de tout concept émancipateur. La critique de la religion est indispensable. Mais la liberté de culte pour ses adeptes l’est tout autant. Comme on le sait, des soi-disant « gauchistes » ont déjà causé beaucoup de mal à cet égard, allant jusqu’à commettre de graves crimes, comme le montre l’histoire du « socialisme réel ». L’émancipation ne s’impose pas. Cela produit l’effet inverse.

J’ai eu et j’ai encore d’autres points de contact avec la critique de la religion au sein de la gauche, par exemple dans le débat sur « l’» islam ou l’islamisme, sujet sur lequel j’ai d’ailleurs publié des articles de temps à autre. Ou encore au sein du groupe Krisis. Un débat y est engagé depuis longtemps pour savoir si la religion ne peut aujourd’hui être comprise que comme un aspect de la totalité moderne de la forme-marchandise, ou si ce mélange ancestral de patriarcat et de religion reste une forme de domination autonome qui ne peut être déduite de la totalité de la forme-marchandise. Voici mon point de vue. À mon sens, le patriarcat producteur de marchandises ne suffit pas, par exemple, à expliquer pourquoi la position sociale des femmes est manifestement la plus faible là où la religion exerce la plus grande influence : chez les évangéliques et les islamistes, les catholiques et les orthodoxes. Ce débat passionnant peut d’ailleurs très bien être suivi dans le petit ouvrage La question de Gretchen posée à nouveau. Sur le rapport entre capitalisme, religion et critique de la religion au XXIᵉ siècle (in Krisis, 2/2021)[1].

Pourquoi la critique de la religion est-elle souvent si réductrice, voire si absolue, au sein de la gauche ?

D’une part, parce que certains adhèrent encore – ou, malheureusement, à nouveau – à l’idée simpliste exprimée dans la citation faussement attribuée à Marx, selon laquelle la religion serait l’opium du peuple. Elle provient, ce que peu de gens savent, de Lénine et, comme beaucoup de ses propos, elle se prête à des théories du complot. À y regarder de plus près, la maxime marxiste « La religion est l’opium du peuple » est en réalité tout le contraire : elle met l’accent sur le « soupir de la créature opprimée » et se soustrait à toute interprétation complotiste.

Mais cela touche également à un problème général lié au fait d’« être de gauche ». Malheureusement, cela ne signifie pas automatiquement être réfléchi et critique. L’origine de toute « gauche » réside dans l’indignation face à la domination, à l’exploitation, à l’oppression et à l’inhumanité. Il s’agit donc d’une réaction émotionnelle. Celle-ci est importante et c’est une bonne chose ; si elle venait à s’éteindre un jour, la gauche prendrait elle aussi fin. Mais cela ne suffit pas à surmonter la tendance à rechercher des réponses simplistes, dont on espère tirer une orientation rapide et des « conseils pratiques » dans un monde complexe. On peut l’observer à maintes reprises dans l’histoire de la gauche, et même dans la situation de crise actuelle, des analyses superficielles telles que « C’est la faute des riches », « Le fascisme est la dictature du capital financier » ou « La classe ouvrière est le sujet révolutionnaire » retrouvent un certain écho. Non seulement parmi les très jeunes militants de gauche, pour ainsi dire « novices », mais aussi parmi certains qui ont pourtant déjà eu davantage de temps pour réfléchir.

Cela traduit une vision manichéenne du monde, trop promptement encline à diviser le monde entre « le bien » et « le mal » et à se ranger sans hésitation du côté du « bien ». Cette façon de penser s’apparente davantage à la pensée religieuse que ses adeptes ne veulent bien l’admettre. Et comme toujours, les frères et sœurs ennemis doivent se démarquer les uns des autres avec une virulence particulière.

Dans l’ensemble, cependant, je ne perçois même plus de critique de la religion, non pas seulement simpliste, mais tout simplement inexistante. Pour de nombreux militants de gauche, le sujet n’est tout simplement plus d’actualité. Pour les uns, l’émancipation se réduit à la question sociale au sens strict, qu’ils ramènent ensuite à la « politique de classe ». Tout ce qui divise doit passer au second plan « dans la lutte des classes », la religion relevant exclusivement de la sphère privée. Sur ce point, ils rejoignent d’ailleurs, fait intéressant, leurs adversaires, pour qui seule la politique identitaire compte désormais. En effet, ce qui est critiquable reste également intouchable pour ces dernières dès lors qu’elles le traitent de fait comme une sorte de « sphère privée ».

En nous penchant sur la critique de la religion par la gauche, nous avons rencontré beaucoup de résistance de la part de nos camarades. Quelle est ton impression : d’où vient cette forte résistance ?

D’une part, parce qu’une conception étrange de ce qu’est le racisme se répand. Selon cette conception, les identités collectives, telles que les soi-disant « cultures », sont considérées comme incontestables, car toute critique à leur égard serait « colonialiste », « eurocentriste », etc. Ainsi, les religions sont de fait placées sous protection, tandis que l’oppression massive et la privation de droits dont souffrent particulièrement les femmes à travers le monde sont ignorées. Or, cela est en soi raciste et sexiste, car la souffrance de nombreuses personnes, notamment dans le « Sud global », est soit passée sous silence, soit, dans le pire des cas, carrément niée.

D’autre part, parce que beaucoup ne considèrent tout simplement plus la religion comme pertinente. Je trouve toutefois intéressant, ici, l’évolution du mouvement de solidarité avec le peuple iranien. Les personnes de gauche, y compris des féministes déclarées, qui ont toujours refusé de voir dans le voile une oppression patriarcale des femmes fondée sur la religion, le considérant parfois même comme l’expression de l’« autodétermination », sont confrontées à un dilemme. Lorsque le slogan « Femme, vie, liberté » mobilise les masses en Iran et que le régime se trouve menacé par le fait que de plus en plus de femmes ont le courage de retirer leur voile, même en public, on constate toute la puissance émancipatrice que recèle la « question du voile ».

Il est réjouissant de constater que certains, qui, par un faux « anti-impérialisme » en ce qui concerne l’Iran, se sont jusqu’à présent montrés – pour le dire avec prudence – très réservés, se solidarisent désormais nettement davantage avec les femmes iraniennes. Mais en réalité, cette évolution devrait les inciter à remettre en question leurs propres a priori, y compris ceux concernant la critique de la religion, qui ne serait soi-disant plus si importante. Nous verrons bien…

Par le passé, tu as beaucoup publié sur la critique du capitalisme. La critique de la religion joue-t-elle un rôle pour toi dans ce contexte ?

Oui, tout à fait, même si je n’intègre pas à chaque conférence sur la critique du capitalisme des diapositives consacrées à la critique de la religion. La critique de la religion doit être, au fond, la critique de la « vallée des larmes », comme l’appelle Marx ; elle doit être une critique radicale de la société. Mais celle-ci ne peut exister sans critique de l’idéologie. Là où la foi en Dieu cède la place à la foi dans la puissance supérieure du marché, qui est désormais acceptée comme quasi « naturelle », la religiosité n’est pas vraiment surmontée. Il est intéressant de noter que Walter Benjamin considère lui-même le capitalisme comme une religion et le caractérise comme un « culte non pas expiatoire, mais générateur de culpabilité ». Cela s’explique par le fait que la domination abstraite et insondable de la valeur n’apparaît pas seulement aux hommes – à l’instar de Dieu – comme une donnée absolue et incontestable. De plus, ils ont affaire à une puissance supérieure à laquelle ils doivent un tribut infini et qui, par principe, ne peut donc jamais être satisfaite. Cela devient évident dans la contrainte immanente de croissance du capital, à laquelle l’homme et la nature doivent se soumettre. Le fait que le christianisme, avec son culte extrême de la culpabilité, ait profondément façonné l’histoire du continent qui a finalement donné naissance à la modernité capitaliste ne rend pas cette hypothèse moins plausible. Enfin, la religion semble faite sur mesure pour répondre au besoin des individus modernes isolés de la société de consommation, qui aspirent à trouver un ancrage dans des identités collectives.

Depuis quelques années, on observe, selon nous, un renforcement des références positives aux religions non chrétiennes, comme l’islam, dans les milieux de gauche. Comment se fait-il que cette ambivalence (le christianisme est mauvais, l’islam est bon) ne soit pas reconnue comme telle ?

Au cours de la dernière décennie, il est devenu évident pour un nombre croissant de personnes que la modernité d’inspiration occidentale traverse une crise profonde – même dans les centres relativement prospères. Le déclin rapide du rayonnement des Lumières et de la démocratie libérale qui en découle n’a jusqu’à présent donné lieu qu’à peu d’éléments émancipateurs qui dépasseraient les conditions actuelles pour ouvrir la voie à un véritable royaume de liberté. Au contraire, c’est la régression qui prévaut à bien des égards. À mesure que les « valeurs occidentales » se révèlent creuses et fragiles, tant l’autoritarisme que tout ce qui est « non occidental » gagnent en attractivité, parfois même la combinaison des deux. La distance critique vis-à-vis des collectifs coercitifs s’effrite, y compris dans certaines franges de la gauche. Le colonialisme, l’impérialisme et le racisme de l’Occident conduisent, par ricochet, à un manque de critique envers ses adversaires.

Le mélange explosif entre la crise de la valorisation du capital, le déclin auto-infligé de l’Occident et un antiracisme mal compris favorise diverses voies de gauche menant à l’autoritarisme. Que l’on considère comme de gauche la rhétorique de fermeture des frontières de Wagenknecht à l’encontre des réfugiés ou la défense de collectifs coercitifs non occidentaux, on finit dans tous les cas par sympathiser avec des régimes autoritaires et patriarcaux.

On peut également en arriver là en déclarant que « l’islam » est une religion mauvaise en soi et que « le christianisme » est une religion meilleure en soi, sous prétexte que ce dernier serait soi-disant depuis longtemps devenu « une affaire privée ». On occulte ainsi les souffrances massives causées par la misogynie chrétienne, l’homophobie et la transphobie, et ce pas seulement chez les évangéliques. La critique de la religion est ainsi amputée et réduite à une simple « critique de l’islam ». Ce n’est pas un hasard si d’anciens militants de gauche qui ont pris cette voie s’expriment de la même manière que les membres de l’AfD.

Si tu jettes un regard critique sur ton propre parcours politique, as-tu toi-même eu des points de contact avec une sorte de quasi-religiosité ?

Comme je l’ai dit, mon éveil politique à la fin des années 1960 et au début des années 1970 s’est accompagné dès le départ de doutes intellectuels sur la religion ; les deux étaient indissociables. Et pourtant, après une phase antiautoritaire – rétrospectivement brève – au milieu des années 1970, je me suis assez rapidement retrouvé dans un parti marxiste-léniniste autoritaire, où je me sentais à l’aise et où j’étais très actif. Ce n’est qu’avec l’effondrement de la RDA et de l’Union soviétique que j’ai pu reprendre suffisamment de recul. Peu à peu, j’ai pris conscience des nombreux points communs entre le marxisme-léninisme et la religion. Le dogme selon lequel la classe ouvrière est appelée à la révolution et doit y être conduite par ceux qui l’ont compris. Le parti en tant que gardien de la vérité. La répression et la persécution des hérétiques. Le dirigeant meurt en fonction, etc…

Dans « Trois sources et trois composantes du marxisme », Lénine écrit textuellement : « La doctrine de Marx est toute-puissante parce qu’elle est vraie. Elle est cohérente et harmonieuse en soi, elle donne aux hommes une vision du monde unifiée. » Il s’agit là d’une vision du monde religieuse. De cette prétention à la toute-puissance et à la vérité découle la conviction de représenter le bien contre le mal, d’être appelé à diriger et d’être légitimé à recourir à la violence. L’ouvrage de Lénine « Que faire ? », dans lequel il se donne pour mission en 1902 de placer le mouvement ouvrier « sous l’aile » de son parti, marque à la fois l’acte de naissance et l’acte de décès de l’Union soviétique.

Qu’est-ce qui t’a amené à changer d’avis ?

En fin de compte, la chute du socialisme réel. Le discrédit total du « marxisme-léninisme » et de sa conception instrumentale de la politique. C’est à cette époque que j’ai également commencé à comprendre qu’il est bien plus compliqué et long de se défaire des modes de pensée et des schémas comportementaux religieux que je ne l’avais moi-même longtemps pensé. La religiosité et l’autoritarisme sont étroitement liés ; tous deux sont profondément ancrés en nous. C’est peut-être là l’aspect le plus insidieux de la religion : elle peut aussi se manifester sous la forme de l’athéisme.

La critique du capitalisme et celle, par exemple, des opposantes évangéliques à l’avortement font partie intégrante de l’identité de la gauche sociopolitique. On pourrait en conclure que la critique des conditions sociales oppressives est comprise et mise en pratique. Comment expliquer alors l’absence de critique à l’égard des courants quasi-religieux tels que l’ésotérisme ?

Par une absence quasi totale de critique de la religion.

On s’oppose aux opposantes à l’avortement parce qu’elles refusent aux femmes leur autodétermination et veulent les maintenir sous le joug patriarcal. C’est bien sûr juste. Mais la religiosité qui pousse par exemple les évangéliques à adopter cette position n’est pas abordée ni faite l’objet de la critique. La grande majorité des « critiques du christianisme » de gauche ne le critiquent pas vraiment en tant que religion. Certes, la mauvaise réputation des Églises en tant que gardiennes du christianisme a également rejailli sur ce dernier. Mais le discours social, y compris celui de la gauche, tourne pourtant principalement autour de la critique des Églises et non pas de la critique de la religion. Lorsque les opposantes à l’avortement sont condamnées pour leur misogynie et les Églises pour leurs crimes d’abus sexuels, s’agit-il vraiment déjà d’une critique de la religion ? Aborde-t-on ici vraiment l’élément décisif sans lequel les Églises ne pourraient tout simplement pas fonctionner ? À savoir le fait que des masses de personnes se remettent entre les mains d’une « puissance supérieure » imaginaire et lui accordent, comme si cela allait de soi, le droit de décider de leur propre vie et de celle d’autrui ? C’est précisément parce que la simple critique des Églises ne va pas jusqu’à la critique de la religion qu’on peut expliquer pourquoi, d’un côté, l’attrait des Églises diminue, mais que, de l’autre, l’ésotérisme ne cesse de gagner en popularité depuis des décennies. La religiosité reste largement intacte. Elle ne fait que prendre de nouvelles formes. Le charabia autour du coronavirus, auquel participent un nombre remarquablement élevé d’adeptes de l’ésotérisme, devrait redonner un nouvel élan à la critique de gauche de la religion. L’ésotérisme, en tant que religion de masse, et son rôle hostile à l’émancipation méritent résolument davantage d’attention.

As-tu une idée de la manière dont une gauche émancipatrice pourrait se positionner face à la religiosité ?

Conciliant envers les personnes religieuses, inflexible envers la religion.

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