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A propos de la disparition
de Hans-Georg Backhaus (1929-2026)
Neue Marx-Lektüre et Critique de la valeur-dissociation
Clément Homs
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Hans-Georg Backhaus, qui participait déjà dans les années 1960 aux séminaires d’Adorno consacrés à la compréhension et à la « reconstruction » critique de la théorie de la valeur de Marx, est décédé il y a quelques jours, le 9 mars 2026, à l’âge de 96 ans.
À l’exception d’un petit nombre d’intellectuels marxistes de très haut niveau qui, dès les années 1920, ont commencé à saisir ce que Marx tentait d’élaborer dans le difficile premier chapitre du Capital — sur le fétichisme de la marchandise, sur la « double nature » abstraite et concrète de la marchandise et du travail, ou encore sur le capital comme « sujet automate »/abstraction réelle, sorte de « Jaggernaut capitaliste » (Marx) — la grande majorité des courants marxistes, qu’ils soient académiques, militants, trotskystes ou autres, n’en ont guère compris la portée.
Le marxisme militant, comme le marxisme académique français, sont restés dans l’ensemble fidèles aux schémas du vieux marxisme traditionnel, en se concentrant sur les aspects les plus immédiatement accessibles de l’analyse marxienne — notamment une lecture sociologique centrée sur les classes et leurs luttes. Il suffit, pour s’en convaincre, d’ouvrir n’importe quel texte de Balibar, Bidet, Garo, Kouvélakis ou Harribey. Certains théoriciens influents, comme Althusser, allaient même jusqu’à affirmer qu’on pouvait sauter les pages du Capital consacrées au fétichisme de la marchandise, jugées obscures ou « métaphysiques ».
Parmi ces rares auteurs qui s’affrontèrent véritablement à la question du capitalisme comme une abstraction réelle, figurent Lukács, Roubine, Sohn-Rethel, Adorno, Rosdolsky et Colletti, et plus tard, à partir des années 1970-1980, Backhaus, Robert Kurz, Moishe Postone, Ernst Lohoff, Jean-Marie Vincent, Anselm Jappe, Ruy Fausto entre autres. Avec Helmut Reichelt, Backhaus fut l’un des principaux initiateurs de la reprise de ces débats en Allemagne. Leurs travaux ont joué un rôle décisif dans la naissance de ce que l’on appellera la « Nouvelle lecture de Marx » (Neue Marx-Lektüre). Les courants ultérieurs — comme la Wertkritik, les analyses de Postone ou encore ensuite à partir des années 1990 la Wert-Abspaltungskritik (critique de la valeur-dissociation) — s’inscrivent dans cet héritage intellectuel et ont tenté de prendre au sérieux ces pages difficiles du Capital afin de comprendre ce que Marx cherchait à dire sur l’essence même du capitalisme (voir Les Chiens de rue de la Théorie critique). L’enjeu est de saisir le capitalisme non simplement comme un système d’exploitation ou comme un conflit entre classes sociales fonctionnelles — ce qu’il est aussi — mais, plus fondamentalement, comme un mode spécifique de socialisation : une forme de vie structurée par une abstraction réelle, la valorisation de la valeur, c’est-à-dire la multiplication de l’argent comme fin en soi. Cette abstraction s’est objectivée dans les institutions et les pratiques quotidiennes de la société moderne et s’est pour ainsi dire anthropomorphisée dans l’activité de l'ensemble des individus, qui agissent comme les porteurs (selon différents rôles et une hiérarchie de classes fonctionnelles) d’un « sujet automate » — le mouvement d’auto-expansion de la valeur.
Les théoriciens de la Wertkritik et Wert-abspaltungkritik ont toutefois adressé plusieurs critiques à la Neue Marx-Lektüre. Ernst Lohoff, dans son article « Autodestruction programmée », reconnaît à Backhaus un rôle décisif dans la redécouverte du noyau théorique de la critique marxienne — en particulier l’analyse de la forme-valeur et du fétichisme — mais estime que cette reconstruction reste inachevée. Selon lui, elle n’a pas poussé jusqu’au bout la critique des catégories fondamentales du marxisme traditionnel : la notion de travail y conserve un statut ambigu, comme si elle pouvait valoir au-delà de la société capitaliste, au lieu d’être pleinement comprise comme une forme sociale historiquement spécifique — le travail abstrait. En outre, l’analyse reste largement concentrée sur la logique de la forme-valeur et de la circulation, sans déboucher sur une théorie systématique de la dynamique et des crises du capitalisme.
Robert Kurz développe une critique proche dans ses textes théoriques, notamment dans Geld ohne Wert (Horlemann, 2012). Tout en reconnaissant à la Neue Marx-Lektüre le mérite d’avoir redécouvert le noyau « ésotérique » de la critique marxienne, il lui reproche de rester enfermée dans une reconstruction essentiellement formelle et méthodologique, focalisée sur la première section du Capital (marchandise, valeur, argent). Selon lui, cette approche ne parvient pas à intégrer pleinement ces catégories dans l’analyse du processus d’ensemble du capital, c’est-à-dire de la reproduction et de l’accumulation du système (sur le plan du capital total). La critique de la valeur ne peut pourtant, selon Kurz, atteindre toute sa portée qu’en étant reliée à une théorie de la crise historique du capitalisme : la richesse capitaliste, fondée sur la valorisation de la valeur par le travail abstrait, porte en elle une contradiction interne — accentuée par le développement des forces productives et la substitution du travail vivant — qui conduit à une limite historique du système lui-même.
En ce sens, la Wertkritik et la Wert-abspaltungskritik se présentent comme un dépassement critique de la Neue Marx-Lektüre (y compris de Michael Heinrich) : elles prolongent son analyse des formes fondamentales du capitalisme, mais en l’intégrant dans une critique catégorielle du travail, du patriarcat, de l’État et de la politique, ainsi que dans une théorie globale de la dynamique et de la crise du système. Ce déplacement s’accompagne également de l’abandon du concept hégélien de totalité au profit du dispositif adornien de la dialectique négative (cf. Scholz et Kurz). Le grand mérite de Backhaus a été, avec d'autres, de réouvrir l’accès au cœur conceptuel du Capital — la critique de la valeur et du fétichisme — sans toutefois en tirer toutes les conséquences pour une théorie de la crise et de la possible fin historique de la société fondée sur la valeur.
En revanche, tout ce que Backhaus avait à dire sur le plan politique au-delà de ses interprétations de Marx et d’Adorno était souvent nettement plus discutable. Il n’est donc guère surprenant d’apprendre qu’il s’était rapproché ces dernières années du BSW (Bündnis Sahra Wagenknecht)...
On trouvera ci-dessous une traduction d’un article que Stephan Grigat consacrait au recueil de texte de Backhaus. Signalons également, outre les rares textes de Backhaus traduit en français comme « Dialectique de la forme-valeur », la traduction par la revue Variations, de « Theodor W. Adorno sur Marx et les concepts fondamentaux de la théorie sociologique », qui sont les notes de Backhaus sur le séminaire d'Adorno.
Clément Homs
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Fétiche incompris
Hans-Georg Backhaus se consacre à un chapitre du Capital que l’on préfère souvent passer rapidement : l’analyse marxienne de la forme de la valeur
Stephan Grigat
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Depuis la publication du Capital, la théorie de la valeur de Marx a suscité des réactions très diverses au sein de la gauche. Les premiers débats sur la théorie de la valeur au sein du mouvement ouvrier d’Europe occidentale et dans la jeune Union soviétique ont été violemment interrompus par le fascisme et le stalinisme. Après la Seconde Guerre mondiale, ce n’est qu’à la suite des événements de 1968 que la théorie de la valeur a connu un regain d’intérêt, ce qui se traduit notamment par le fait que de nombreux ouvrages et essais sur la théorie de la valeur, qui font encore autorité aujourd’hui, datent des années 1970.
Avec la fin des initiatives issues du mouvement de 1968, cet intérêt accru s’est toutefois à nouveau estompé. Seule une petite partie des personnes qui avaient participé aux discussions a justifié théoriquement l’abandon de la théorie défendue dans les années 1970. Dans la plupart des cas, cet abandon s’explique davantage par les biographies respectives que par des connaissances théoriques. Avec la fin du « socialisme réel », un processus similaire s’est à nouveau produit. Parmi les quelques marxistes restants, beaucoup sont devenus des témoins clés de la prétendue culpabilité de la théorie marxiste dans les crimes réels et supposés du stalinisme.
Il existe néanmoins quelques rares personnes qui se sont intéressées de manière continue à la théorie de la valeur depuis les années 1960. Hans-Georg Backhaus est l’une d’entre elles. Étudiant chez Adorno, il a commencé dès le début des années 1960 à se pencher de manière intensive sur la théorie de la valeur de Marx. Depuis les années 1970, Backhaus a publié plusieurs essais approfondis sur la critique économique de Marx, dont la plupart sont désormais rassemblés dans un volume complété par une introduction détaillée, deux textes publiés pour la première fois et une transcription d’un séminaire d’Adorno datant de 1962, dans lequel Backhaus a trouvé l’inspiration fondamentale pour presque tous ses travaux ultérieurs[1].
La continuité dans les écrits de Backhaus est remarquable. Il revient sans cesse sur les catégories fondamentales de la théorie de la valeur abordées dans les cent premières pages du Capital de Marx. Contrairement au marxisme-léninisme, dont les formes vulgarisées ne traitent tout simplement pas des catégories fondamentales de la théorie de la valeur et où Le Capital commence toujours par la plus-value, tandis que les économistes marxistes-léninistes les plus ambitieux voyaient avant tout dans la théorie de la valeur une théorie économique pour le socialisme, pour Backhaus, la marchandise et la valeur sont les concepts fondamentaux de la critique marxiste. Contre le socialisme affirmatif de la valeur, il objecte que l’exigence de supprimer le calcul de la valeur est « une conséquence impérative, une composante substantielle et non seulement accidentelle de la théorie de la valeur de Marx ».
Backhaus part du principe que la théorie de la valeur est restée largement incomprise jusqu’à aujourd’hui, non seulement par l’économie politique bourgeoise, mais aussi par le marxisme. Il voit l’origine de ces malentendus chez Engels et dans son interprétation de l’analyse marxiste de la circulation simple comme description historique de la production simple de marchandises. Backhaus a décrit en détail l’effet et la persistance de ce malentendu et d’autres dans son ouvrage exhaustif « Materialien zur Rekonstruktion der Marxschen Werttheorie » (Matériaux pour la reconstruction de la théorie de la valeur de Marx), dont la quatrième et dernière partie est publiée pour la première fois dans le présent volume.
Lui-même qualifie son travail d’une sorte de « pathologie de l’économie politique marxiste ».
Avec la même minutie, Backhaus s’est également confronté, dans presque tous ses textes, à ces quelques économistes non marxistes avec lesquels il vaut la peine de s’occuper.
À travers l’échec inévitable de ces économistes, Backhaus démontre à maintes reprises la logique de la « misère programmée de l’économie nationale ».
Backhaus souligne à juste titre que la théorie de la valeur de Marx n’est pas « ‘‘une théorie économique’’ parmi tant d’autres », mais une critique de toutes les autres théories économiques – à savoir une critique de l’économie politique. Elle ne peut être considérée comme une sorte d’entreprise concurrente de l’économie nationale bourgeoise, car l’objet de Marx est déjà complètement différent. Alors que l’économie bourgeoise tente de calculer le plus précisément possible les conditions existantes afin d’agir en tant que sujet – soit en tant qu’individu investissant du capital, soit en tant qu’individu produisant du capital –, afin d’entreprendre ou d’être entrepris, la théorie de la valeur de Marx, dès l’analyse de la marchandise, ne s’intéresse pas principalement à la grandeur de la valeur, mais à la forme-valeur.
Ce qui importait à Marx, c’était « le programme d’une théorie de la valeur en tant que théorie objective, par opposition à la théorie traditionnelle de la valeur en tant que théorie de l’échange ». La question centrale pour Marx n’est pas de savoir quelle est la valeur d’une marchandise, mais pourquoi une chose a une valeur. Backhaus, qui considère aujourd’hui la reconstruction de la théorie de la valeur comme « beaucoup plus difficile (...) qu’il y a vingt-cinq ans », voit une raison aux problèmes d’interprétation adéquate dans le fait que « la seule forme authentique de la théorie de la valeur de Marx » n’a pas été conservée : il souligne que les formulations du Capital constituent déjà une vulgarisation. Dans le « texte original » de Marx, publié en 1953, il manque les passages déterminants sur la marchandise et la valeur, qui ont dû servir de base à la présentation simplifiée dans Le Capital.
Backhaus, qui souligne à plusieurs reprises l’influence de la dialectique hégélienne et de la terminologie de Feuerbach dans l’œuvre de Marx, ne part pas du principe qu’il y a eu une rupture dans le développement de la pensée de Marx, comme l’a affirmé et continue d’affirmer la tradition de Louis Althusser. Il met plutôt en évidence la « continuité du schéma fondamental de la critique économique de Marx, depuis ses premiers écrits jusqu’au Capital ».
La différence fondamentale entre l’interprétation de Marx par Backhaus, qui s’inscrit directement dans la tradition de la Théorie critique, et le marxisme structuraliste, le marxisme empirique ou orienté vers la théorie scientifique, ainsi que l’économie néo-ricardienne-marxiste, réside dans le fait qu’il place les mystifications nécessaires et la réification au centre de ses réflexions : « Le thème de mes travaux est en fait toujours le même : le problème du fétichisme. » Au centre de la critique marxiste comme des interprétations de Backhaus ne se trouvent donc pas l’exploitation, la lutte des classes et les multiples contradictions sociales à la surface de la société capitaliste si volontiers invoquées par la gauche militante, mais simplement la différence entre l’essence et l’apparence.
Cette différence, qui s’exprime dans le fétichisme de la société bourgeoise, dont les amis du peuple de gauche ne veulent généralement pas entendre parler, car ils y voient le concept mal-aimé de « fausse conscience », est à la base de tout effort scientifique. Si l’apparence et l’essence des choses coïncidaient directement, toute science serait superflue selon Marx.
Backhaus, qui enseigne à l’université de Francfort-sur-le-Main et à Brême et qui a participé à la création du « Marx-Kolloquium », à l’origine de la fondation en 1994 de la « Marx-Gesellschaft e.V. » (Association Marx) dont le siège est à Hambourg, met en évidence dans ses recherches le potentiel critique et potentiellement révolutionnaire de la critique économique de Marx. On ne peut qu’approuver la maison d’édition Ça ira, qui a publié les écrits de Backhaus : ce qu’il a écrit sur la théorie de Marx au cours des 30 dernières années « est de loin ce qu’il y a de mieux à lire dans ce domaine dans notre pays ».
Hans-Georg Backhaus: Dialektik der Wertform. Untersuchungen zur Marxschen Ökonomiekritik. Ça ira, Freiburg i. Br. 1997, 550 S., DM 48
Paru dans Jungle World, 18 décembre 1997.
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[1] Hans Georg Backhaus, « Theodor W. Adorno sur Marx et les concepts fondamentaux de la théorie sociologique », Variations [En ligne], 24 | 2021, mis en ligne le 03 juillet 2021
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