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La psychanalyse négative selon Russell Jacoby
Frank Grohmann
« Le marxisme soviétique, qui rejetait d’emblée la subjectivité, déboucha sur une conception de la société sans contenu. Les néo-freudiens, dans leur empressement à trouver le rôle de la société, ne vont pas plus loin que la surface et aboutissent à une conception insipide de la société. Une fois encore, indépendamment de leurs propres opinions politiques, ce sont Freud et ses disciples qui, dans leur quête obstinée de la genèse et de la structure de la psyché individuelle, témoignèrent du pouvoir de la société dans et sur l’individu. C’est ici que se trouve la véritable dialectique de la psychanalyse : bien qu’apparemment à l’opposé de l’universel (la société), la psychanalyse redécouvre la société dans la monade individuelle. La dimension critique de la psychanalyse est enracinée dans cette dialectique : elle perce le mensonge de l’individu isolé avec le secret de son substrat socio-sexuel-biologique. […] La théorie critique, en prenant appui sur la psychanalyse, s’enfonce dans la subjectivité jusqu’à toucher le fond : la société. À cet endroit, la subjectivité devient objectivité ; on poursuit la subjectivité jusqu’à tomber sur les événements sociaux et historiques qui ont préformé et déformé le sujet. Ceci constitue la dialectique sujet-objet, une dialectique qui trahit la logique du positivisme, partagée à la fois par les psychologues comportementalistes et leurs adversaires, les psychologues « humanistes ». Cette logique positiviste proscrit alternativement la subjectivité (comme non scientifique) ou la recommande (comme non scientifique, à savoir comme une valeur humaine). Les deux variantes du positivisme supposent une notion vide du sujet.
[…] La psychanalyse négative est la psychanalyse à l’ère du capitalisme synchronisé ; c’est la théorie de l’individu éclipsé. Il s’agit de la psychanalyse cantonnée à son propre domaine d’étude, l’individu, à l’époque de la désintégration du moi sous l’impact d’une société de masse. La psychanalyse négative est « doublement » objective en ce sens qu’elle retrace d’abord le contenu objectif de la subjectivité, puis découvre qu’il n’existe qu’une configuration objective de la subjectivité. À présent, il n’y a « aucune » subjectivité. […] Cette métathéorie, la psychanalyse en tant que science objective de la subjectivité, se transmet alors au marxisme ; la psychanalyse négative est la psychanalyse réfractée à travers le marxisme. Cette réfraction appelle un examen de l’individu — l’objet de la psychanalyse — à la lumière des développements intervenus depuis les formulations de Freud. Pour aller vite, le passage au capital monopolistique a porté un coup fatal à l’individu dont la santé a toujours été idéologie. […] La psychanalyse devient négative, elle devient l’étude de vestiges ; elle explore un sujet dont la subjectivité est administrée jusqu’à disparaître.
Il s’agit de contribuer à briser la continuité historique, poursuivre au niveau du psychisme ce que le marxisme occidental a poursuivi au niveau non psychologique : la force objective du capitalisme qui a paralysé le sujet en tant que force historique active. La relation exacte entre ces deux sphères est difficile à saisir. La psychanalyse négative ne connaît qu’une relation négative ; elle examine les formes psychiques qui ont détourné, entravé ou dissous une conscience historique et une conscience de classe. Il est tentant, et même en partie correct, d’établir des parallèles exacts entre ces deux niveaux ; de transposer une analyse de la réification en tant que forme de conscience vers la dimension psychique, par exemple, pour trouver dans cette dernière une qualité figée, rigide et non dynamique associée à la première. […] Cependant, il ne faut pas oublier la non-identité entre ces deux niveaux, surtout eu égard aux développements récents. Les formes psychiques et de caractère de la réification sont historiquement spécifiques, et ce d’une manière différente des formes non psychiques ; chacune suit une dynamique différente qui n’est pas isolée, mais dérivée de la dynamique du capitalisme. Comme le souligne Adorno, le concept de réification ne doit pas être réifié. Il serait erroné d’identifier le puritain froid et sexuellement refoulé comme la forme immuable de réification du caractère bourgeois. »
Russell Jacoby, « Negative Psychoanalysis and Marxism », in Social Amnesia, 1975.
Dans ces réflexions développées il y a un demi-siècle, Russell Jacoby [1] constate que les contradictions qui constituent l’essence de la société bourgeoise ne permettent pas la construction d’une synthèse harmonieuse entre Marx et Freud. Partant, la tâche théorique de déterminer le rapport entre le sujet de l’inconscient et l’objet de la critique de l’économie politique ne peut pas consister à réconcilier l’incompatible par simple addition. Une telle démarche conduit inévitablement à occulter les contradictions réelles.
Les tentatives antérieures de rapprocher Freud et Marx ont abouti pour cette raison à l’un ou l’autre type de réductionnisme. Soit la constellation sociale était réduite à des constellations personnelles et pulsionnelles, soit l’individu était négligé dans une phénoménologie sociologique. L’une des formes de réductionnisme réduit tout à ses origines supposées (elle réduit par exemple le capitalisme à la pulsion) et nie toute vérité au-delà de la clarification de ces origines ; l’autre forme de réductionnisme ignore la quête des origines et accepte sans autre forme de procès la vérité admise. Les deux formes de réductionnisme manquent ainsi, de manière différente, la dialectique entre individu et société. Partant du marxisme vulgaire, l’une de ces formes de réductionnismes ne laissait pas de place au sujet ; partant de la psychanalyse, l’autre était constamment menacée de raccourcis psychologiques ou sociologiques. En d’autres termes, toutes les tentatives de ce qu’on appelle le freudomarxisme — que Jacoby passe en revue méthodiquement — échouent en raison de leur incapacité à maintenir et à supporter la tension entre individu et société ou entre psychanalyse et économie politique.
Jacoby veut montrer que le psychologisme et le sociologisme sont en réalité les deux faces d’une même médaille. Il souligne, de là, que seule la théorie critique a reconnu et accepté de reconnaître ces deux aspects en tant que tels, sans les identifier l’un à l’autre ni les séparer de manière absolue. La théorie critique explore plutôt l’imbrication réelle de ces deux dimensions. Elle tente de faire ressortir leurs différences sans homogénéiser ce qui est incompatible, et elle le fait en s’efforçant de respecter la logique spécifique de la société et celle de la psyché.
C’est précisément à cet endroit que la théorie critique rejoint la psychanalyse. Une théorie critique informée par la psychanalyse se plonge dans la subjectivité jusqu’à toucher la société au bout. En effet, la psychanalyse de Freud découvre le social au plus profond de l’individu et atteint donc l’universel dans le particulier. Elle examine à partir de là comment, inversement, la subjectivité se fait objectivité. Jacoby qualifie pour cette raison la psychanalyse de procédé qui révèle le contenu objectif de la subjectivité et qui constitue en soi une dialectique entre sujet et objet.
C’est de deux manières que la psychanalyse peut ainsi être comprise comme une théorie objective de la subjectivité : non seulement elle analyse la subjectivité jusqu’à rencontrer ses déterminants sociaux, mais elle révèle en même temps, conclut Jacoby, une société qui a poussé si loin l’enrôlement du sujet que celui-ci a cessé d’exister. Cette théorie critique de la subjectivité, qui explore la subjectivité jusqu’à son point de dissolution, est la théorie critique d’une psychanalyse négative : la théorie d’un sujet « sans sujet », dont la subjectivité doit être libérée. Redisons-le : la psychanalyse négative désigne la psychanalyse à l’ère du capitalisme organisé, consiste en une théorie du déclin de l’individu et est doublement objective. Elle détecte le contenu objectif de la subjectivité ; elle découvre qu’il n’existe pour l’instant que certaines conditions objectives préalables à la possibilité de la subjectivité. En d’autres termes : il n’y a pas encore de subjectivité.
Cette théorie objective de la subjectivité, qui est celle d’une psychanalyse traversée par le marxisme est, comme le dit Jacoby, négative au sens où elle explore des vestiges : des sujets dont la subjectivité a été sacrifiée au monde administré dans la modernité productrice de marchandises. Il s’agit également d’une psychanalyse négative précisément au sens où elle révèle la double signification réelle du concept de subjectivité : l’oppression de l’individu par une réalité brutale doit être surmontée pour que la subjectivité se réalise. Pour que les individus deviennent des individus, ils doivent reconnaître à quel point ils n’existent pas encore. Cela signifie également que pour devenir des individus, ils doivent se débarrasser de l’illusion d’être déjà des individus.
Pour Jacoby, la théorie critique et la psychanalyse convergent ainsi vers le cœur du problème : la réalisation de la subjectivité passe par son objectivation. C’est pourquoi il est important de rendre justice à ces deux aspects dans leur unité et leur différence.
Mais la théorie critique n’est pas seulement éclairée par la psychanalyse. C’est aussi elle qui sait éviter la banalisation de la psychanalyse en ne la considérant ni comme une clé pour expliquer la société dans son ensemble, ni comme une méthode limitée aux problèmes de la thérapie et de la psychosexualité (Freud) de l’individu. Elle s’en sert comme d’un instrument critique. La conscience n’est pas non plus considérée par la théorie critique comme une sorte de déchet psychologique des névroses et des pulsions individuelles, ni comme la simple expression sociologique des normes sociales.
*
En cette année 1975, Russell Jacoby retourne assurément à la source de la raison sociale de la subjectivité. Mais il reste qu’il se contente de trop peu, aussi bien en ce qui concerne la théorie critique que la psychanalyse. Il ne se réfère ni à la psychanalyse ni à la théorie critique en partant de leurs propres présupposés (tant ceux de Freud que de Marx) et hésite dans les deux cas à s’engager au niveau logique et catégoriel respectif pour les mettre en relation. Et ce d’autant plus qu’il ne problématise pas la lecture réductrice qu’Adorno fait de la psychanalyse freudienne [2]. Ainsi, Freud apparaît comme celui qui n’attendait qu’Adorno ; Adorno, de son côté, apparaît comme celui qui ne fait que conduire Freud à son terme. Le projet de leur rencontre théorique, c’est-à-dire d’une médiation effective, reste donc une invocation. De ce fait, Jacoby ne peut s’empêcher de surestimer la rencontre entre psychanalyse et théorie critique. Le verrou de la dialectique sujet-objet se transforme ainsi subrepticement en une clé capable de l’ouvrir. La subjectivité est d’autant plus hypostasiée que Jacoby estime pouvoir la situer clairement entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore. Ce faisant, sa conception du sujet reste, comme il le dit lui-même, objective à double titre, et passe pour cette raison même à côté du noyau de la découverte freudienne : le sujet de l’inconscient est le lieu d’une activité psychique, de processus pulsionnels, et non pas seulement le résultat passif d’un processus objectif ou de conditions sociales.
Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, on est toujours en peine d’un projet critique à deux piliers [3] qui reste pourtant plus nécessaire que jamais. Si l’on veut que le problème du rapport entre la critique freudienne du sujet et la critique marxiste de la société cesse de nous échapper dans un sens ou dans l’autre, on ferait bien de considérer le dualisme sujet-objet lui-même comme un symptôme au sens psychanalytique du terme. Un tel changement de point de départ permettrait de quitter la logique de la question également soulevée par Jacoby, à savoir : pourquoi les sujets n’ont-ils pas joué le rôle qui leur était assigné, c’est-à-dire pourquoi n’ont-ils pas fait la révolution ? Comme il est impossible d’échapper à une telle logique du rôle assigné, dès lors qu’on pense pouvoir répondre à la question et ainsi ouvrir la voie, il ne reste plus qu’à refuser la question elle-même, à considérer la subjectivité essentiellement comme une nécessaire formation de compromis et à analyser cette « forme sujet » (R. Kurz) dans la modernité productrice de marchandises en tant que telle.
Et ce, en partant des deux côtés simultanément, afin que la psychanalyse et la théorie critique ne se trouvent pas seulement ensemble du bon côté, mais qu’elles avancent réellement ensemble, du côté de Marx et du côté de Freud. Il y aura seulement ainsi une chance de faire bouger les choses.
Frank Grohmann, 14 novembre 2025
Ceci est la version écrite d’une présentation faite au séminaire « Psychanalyse et capitalisme » (Café Plume, Berlin) le 15 novembre 2025.
[1] R. Jacoby, »Negative Psychoanalysis and Marxism«, Social Amnesia. A Critique of Conformist Psychology from Adler to Laing, Beacon Press, London, 1975. Voir aussi R. Jacoby, The Repression of Psychoanalysis. Otto Fenichel and the Political Freudians, Basic Books, New York, 1983.
[2] Voir S. Aumercier, F. Grohmann, « Adorno et la psychanalyse », Quel sujet pour la théorie critique ? Aiguiser Marx et Freud l’un par l’autre, Albi, Crise & Critique, 2024.
[3] F. Grohmann, « Les deux jambes de François Tosquelles », 2023, https://grundrissedotblog.wordpress.com/2023/06/10/les-deux-jambes-de-francois-tosquelles/
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