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Le petit connard de gauche

Une contribution à la typologie des fans sans leader

Robert Kurz

« La pensée dénigrée par les activistes représente manifestement pour eux un gros effort : elle donne trop de travail, elle est trop pratique. Celui qui pense, résiste ; il est plus confortable de se laisser entraîner par le courant, même s'il se déclare contre le courant. En cédant à une forme régressive et déformée du principe de plaisir, en se facilitant les choses, en se laissant aller, on peut espérer en sus une prime morale de ceux qui pensent la même chose. Le sur-moi collectif de substitution ordonne en un grossier renversement ce que désapprouvait l’ancien sur-moi : l’abandon de soi fait de celui qui est consentant un homme meilleur. »

(Theodor W. Adorno, « Notes critiques sur la théorie et la pratique », dans Modèles critiques : interventions, répliques, Payot, 2003, p. 324)

 

« Que signifie encore aujourd’hui être de gauche ? » Tel était le titre d’un recueil publié par des bavardeurs intarissables, notoirement célèbres dans les années 1980. À l’époque déjà, les réponses étaient d’une banalité sans pareille. Être de gauche, c’est être ennuyeux – aujourd’hui plus que jamais. Un regard sur le paysage intellectuel de gauche revient à contempler un jardin peu après la fonte des neiges : partout des déchets désolés, des plantes mortes de l’an dernier et des tas de feuilles fanées. Le hic, c’est que la gauche, notamment la gauche postmoderne, reste comme cela tout au long de l’année. Plus rien n’y fleurit. De l’histoire de décomposition du marxisme du mouvement ouvrier s’est dégagé un type de gauche résiduelle qui, par son souffle spirituel, recouvre habituellement les couleurs les plus éclatantes de la pensée et de l’action d’un voile gris universel.

Cette situation déplorable ne s’explique pas seulement par le maintien des principes fondamentaux de l’ontologie traditionnelle du travail. Il s’agit plutôt d’un syndrome résultant du besoin éternel d’auto-validation, de maniabilité, d’efficacité rapide et de « valeur nutritive pratique » immédiate dans des conditions qui ne sont plus adaptées au capitalisme de crise du 21e siècle. Les porteurs de ce syndrome peuvent tout à fait s’emparer d’idées nouvelles, voire d’une critique réductionniste du travail, qui commence déjà à hanter les colonnes des journaux bourgeois. Mais uniquement pour les rendre aussitôt poussiéreuses, c’est-à-dire pour les intégrer à leur horizon de compréhension trop limité. Le politicien de comptoir de gauche devient l’anti-politicien de comptoir de gauche. Ce qui emmerde l’anti-politicien de comptoir, à l’instar de tous ses prédécesseurs, c’est avant tout le caractère prétendument incompréhensible ou déconnecté de la théorie. Il veut que la nouveauté lui soit présentée sous une forme prédigérée, afin de pouvoir la chier de suite sans effort. Il appelle alors cela le rapport théorie-pratique.

Cette manière de penser, héritée de l’histoire de gauche, convient à un personnage que l’on pourrait peut-être qualifier judicieusement de petit connard de gauche. Ce dernier nourrit l’espoir de faire, d’une façon ou d’une autre, une percée majeure, parce qu’il se sait compatible avec tous les connards normaux de ce monde. Il y a des petits connards de gauche dans toutes les générations : surtout des anticonformistes autoproclamés à la hauteur des graffitis dans les toilettes, des bricoleurs sociaux qualifiés, des utopistes de la vie quotidienne et des philosophes de comptoir. Les petits connards de gauche plus âgés connaissent pas mal de littérature par le bouche à oreille. Au fil des décennies, ils ont tellement ingurgité de conversations de bistrot qu’à la place des tournois de skat, ils organisent parfois des compétitions de name-dropping. Ils adoptent à l’égard du reste du monde une attitude paternaliste. Les petits connards de gauche plus jeunes ont déjà grandi avec Internet. Ils ne lisent en général pas de livres, mais au mieux des recensions. Cela leur suffit pour prendre part aux conversations. Et ils ne rédigent rien, mais téléchargent des passages de textes. Ce qui est à moitié lu et digéré est déversé de préférence dans l’arbitraire d’un dégueulis d’opinions non médiatisé sur des listes de diffusion anonymes. Les orateurs virtuels du Hyde Park qui s’y bousculent jouent le rôle que tenaient autrefois les auteurs professionnels tout aussi pompeux de lettres de lecteurs.

Tous les petits connards de gauche ont en commun le fait d’honnir d’une certaine manière toute élaboration théorique originale et cohérente. Certes, ils veulent en profiter comme d’une marchandise, mais en aucun cas payer pour cela, pas même au prix d’un effort conceptuel. Leur sport favori consiste à mépriser mesquinement les théoricien∙ne∙s en tant que producteur∙rice∙s individuel∙le∙s, et à les taxer d’« entrepreneurs de la théorie », tout en voulant ériger leur propre raisonnement incontinent en standard général de la réflexion critique.

Les campagnes contre le copyright et l’octroi de licences, initialement lancées pour lutter contre l’exploitation des scientifiques et des inventeurs par les multinationales, ainsi que contre l’expropriation des pays de la périphérie de leurs propres ressources de savoir, sont détournées par les petits connards de gauche et instrumentalisées pour célébrer, dans l’espace de la critique sociale, comme une « aptitude au communisme », l’expropriation intellectuelle et journalistique des producteur∙rice∙s de théorie par des aspirants-théoriciens complaisants. Les textes doivent être arbitrairement placés dans des contextes qui vont totalement à l’encontre des intentions de leurs auteurs. Les idées formulées et les approches théoriques sont traitées comme des objets libres de braconnage, où la volonté des producteur∙rice∙s peut être allègrement foulée aux pieds. Ce qui n’est rien d’autre qu’une manière particulièrement vulgaire, propre aux sujets bourgeois de la concurrence, d’assouvir leur besoin d’affirmation de soi et de représentation de soi aux dépens des autres, est mensongèrement présenté comme la « forme germinale » d’un mode de production au-delà du capitalisme.

Sous le prétexte hypocrite que toutes les réalisations culturelles sont finalement collectives et que tous∙tes les théoricien∙ne∙s s’appuient toujours, d’une manière ou d’une autre, sur les idées des autres, les petits connards de gauche promeuvent le pillage sans scrupules des processus d’élaboration théorique, sans jamais citer la moindre référence. Le vol d’idées concurrentes, en tant que régression encore plus basse que le niveau de mesquinerie intellectuelle académique, et même le plagiat éhonté, sont considérés comme normaux, voire comme des actes égalitaires d’émancipation. Toutes les règles de citation, de mention des sources et, plus largement, de reconnaissance du statut d’auteur, sont rapidement intégrées de force au principe capitaliste de propriété et de valorisation. À peine a-t-il discuté à chaud d’un texte que le petit connard de gauche est convaincu d’en être l’auteur, quand il ne s’imagine pas déjà l’avoir dépassé depuis longtemps.

L’égalitarisme du petit connard de gauche n’est autre que celui d’un suiveur pas foutu d’être autonome et fiable, qui se berce pourtant d’illusions en ce qui concerne la supériorité de sa pensée éclectique, qu’il identifie à un développement personnel indépendant. L’économie du pillage intellectuel se fait passer pour une « capacité de jugement critique », afin d’extraire dans les écrits théoriques les éléments qui sont censés être conformes à sa propre demi-éducation et à son mode de pensée tronqué, laissant les cadavres virtuels des producteur∙rice∙s de théorie sur le bas-côté de la fabrique aride d’opinions. Cette sorte d’« appropriation » consumériste, qui justement ne passe pas par la médiation conceptuelle, conduit à l’abandon des discours.

Le petit connard de gauche n’est anti-autoritaire que dans la mesure où il disqualifie la prétention à l’honnêteté et à la fiabilité intellectuelles comme une présomption dictatoriale, un dogmatisme, un paternalisme élitiste, etc., dans le but de subsumer la pensée critique sous son propre manque d’honnêteté et de fiabilité. Le petit connard de gauche fanfaronne contre les leaders et les stars, mais n’est qu’un fan de plus. Le paradoxe du fan sans leader tient au fait que la création de textes, en tant qu’objets de l’attention, ne doit pas dépasser la qualité d’un courrier de fan, de sorte que le fan et le leader ne fassent plus qu’un, un peu à la manière d’une mise en scène à la Big Brother. Ainsi, le rapport propre à l’industrie culturelle et au spectacle n’est pas surmonté : il est simplement réduit à une totale ignorance démocratique de base.

S’il y a une chose qui peut encore accroître la rage dégoulinante du petit connard de gauche, c’est bien l’apparition de théoriciennes, de femmes qui ont leurs propres prétentions intellectuelles. Car le petit connard de gauche n’est pour la plupart pas seulement masculin : il est l’incarnation même de l’identité masculine en crise. Même au bord du naufrage social, la suprématie sexuelle doit être affirmée, de préférence en crachant sans discernement sur les produits de la pensée féminine. Les malentendus grossiers et le manque de connaissances sont élevés au rang de critères de jugement, afin de pouvoir se sentir supérieurs aux femmes qui ont accompli un travail de médiation théorique ; ce qui est encore rejeté comme une « obsession de la performance », de sorte que la paresse de la pensée se trouve anoblie en « résistance ».

Après deux siècles d’universalisme androcentrique, tels qu’ils ont dominé l’histoire de la théorie des Lumières, le petit connard de gauche estime toujours pouvoir se présenter en roi philosophe miniaturisé, barricadé derrière des espaces de discussion réservés aux hommes, où les femmes sont déjà per se reléguées au second plan, et ne doivent prendre la parole que lorsqu’on le leur demande et qu’on les interroge comme « élèves de l’homme ». Ce qui n’empêche pas bien sûr le petit connard de gauche de déplumer également les théoriciennes, de manière à ce que les idées jugées dignes d’« appropriation » puissent être, une fois effacée toute trace de création féminine, introduites en douce dans l’univers de pensée du petit connard de gauche.

Il était inévitable que le petit connard de gauche découvre la critique de la valeur et du travail et cherche à la réduire en miettes de manière plus (anti)politique. Pour cela, il faudrait tordre toute l’approche théorique. Il faudrait notamment désarmer la thématisation critique de la dissociation du rapport bourgeois entre les sexes, de façon à ce qu’elle ne blesse plus le petit connard de gauche. On trouve même désormais des fournisseurs spécialisés d’une presse à scandale « critique de la valeur » destinée aux commères de langue allemande, comme par exemple la revue viennoise Streifzüge et d’autres officines apparentées de la pensée réductionniste. Le fait qu’il s’agisse clairement de clubs masculins ne dérange pas le petit connard de gauche ; au contraire, il peut flairer avec une joyeuse gratitude l’âme sœur tant désirée.

C’est la proximité partagée avec le sol qui crée ici une affinité. Les rares mouvements de pensée indépendants des théoriciens amateurs d’une critique de la valeur simplifiée ne dépassent pas l’altitude de vol d’un poulet. Quant à Franz Schandl, l’idée ne peut franchir les Alpes qu’à pied. Ce beau spécimen de la presse people « critique de la valeur » en est venu fatalement à éplucher les potins croustillants de « Charles et Camilla ». Quand l’éternelle « résistance », que nul ne remarque, hormis les moulins à paroles de la critique de la valeur, s’installe « en soi » partout, elle doit aussi résider au sein de la maison Windsor. Le petit connard de gauche peut même encore admirer ce genre de situation embarrassante, parce que son propre niveau de pensée se trouve au ras des pâquerettes. Ainsi, on est assez éloigné pour permettre une certaine réceptivité, tout en restant suffisamment près pour proclamer haut et fort, dans le parc animalier postmoderne, la démocratie de base de la pensée sauvage de l’immédiateté.

À présent, on lorgne sur un marketing critique de la valeur et du travail pour le bagage théorique accaparé et frauduleusement estampillé comme produit de sa propre pensée, ainsi que sur une vente bon marché pour laquelle les âmes intellectuelles des sous-traitants font déjà la queue. La tendance est à la « critique de la valeur en trois jours » ou à la « critique de la valeur pour les nuls », accompagnée sur demande d’une théorie de la dissociation « usurpée » (après avoir brûlé symboliquement sa créatrice d’origine) et remaniée par l’universalisme androcentrique, pour la placer dans la rubrique « Femmes » ou, par souci de simplification, la dépouiller complètement de toute problématique sur la dissociation. Et, bien sûr, suivie d’une « Introduction à la critique de la valeur pour les petits connards de gauche », richement illustrée et contenant de nombreuses recettes et instructions.

Car la théorie grise dans sa version Reader’s Digest ne doit pas rester en l’état ; elle doit être couronnée par une praxis encore plus grise, faite par et pour les petits connards de gauche. Pour assurer une transition, rien de tel que les témoignages touchants tirés du quotidien des petits connards de gauche, qui offrent la dose de stimulation et la mise en condition émotionnelle nécessaires, comme par exemple : « Comment j’ai découvert par hasard la critique de la valeur sur une table à un marché aux livres et comment cela a changé ma vie », « Comment la critique de la valeur m’a donné des idées intéressantes pour organiser mes vacances à Majorque » ou encore « Comment la critique du travail m’a réconforté lorsque j’ai échoué à l’examen de plombier social ».

Et puis les choses sérieuses commencent pour de bon avec des exercices simples, des projets bien-être et des perspectives utopiques pour les petits connards de gauche : « Pisser ensemble dans les bois sans dépenser d’argent : une résistance germano-autrichienne contre l’industrie transnationale des toilettes autoroutières », « Copyleft à la ferme : quand les vaches apprennent à voler grâce à l’appropriation virtuelle », « Mieux vivre sous les ponts romantiques : ne laissons pas notre quotidien rebelle nous gâcher la vie ! », « Mon utopie toute personnelle : un concours de dessin pour quadragénaires en souffrance conceptuelle » ou « Faire un pas vers le dépassement pratique de l’esprit de compétition dans les communautés de jeunes adeptes de la masturbation » (avec le pédagogue sentimental viennois et sociopathologue Dr Lorenz Glatz comme invité spécial). Sans oublier, bien sûr, la grande immersion d’une semaine consacrée à la critique de la valeur, avec des exercices de sensibilité pour les débutants, des jeux d’objectivité pour les plus avancés, et des soirées conviviales en groupe dans le parc naturel de la forêt bavaroise (nombre limité de participants).

En un mot, cette offre bon marché « critique de la valeur » est vraiment conçue sur mesure pour les petits connards de gauche. Il est tout à fait possible d’en tirer a contrario une certaine détermination définitionnelle : celui qui, dans le conflit autour du développement de la critique de la valeur-dissociation, se sert dans le magasin théorique du « Tout à 1 € » est sans aucun doute un petit connard de gauche. Lors de l’assemblée générale qui a marqué la scission de Krisis, on pouvait déjà observer un attroupement de petits connards de gauche prenant un malin plaisir à participer au bashing des théoriciens, et surtout des théoriciennes, en donnant libre cours à leur ressentiment et en jouant à « Wir sind das Volk ». Il est vrai que le petit connard de gauche n’est d’aucune importance pour l’avancement de l’histoire de la théorie et pour la constitution de la résistance sociale. Mais chaque petit connard de gauche a le droit à son quart d’heure de célébrité dans son petit sociotope de connard, avec sa poésie critique du travail et son affect misogyne. Et c’est déjà pas mal.

Traduction de l’allemand par Frank Reinhardt

 

Tag(s) : #Critiques-répliques (auteurs - livres - films)
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