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Le réalisme capitaliste de Mark Fisher

Une critique sans théorie de l'abstraction réelle ? 

On peut critiquer le « réalisme capitaliste » de Mark Fisher à partir de la critique de la valeur-dissociation élaborée par Robert Kurz et Roswitha Scholz surtout à partir du concept d’abstraction réelle capitaliste, en montrant d’abord que son analyse reste largement située au niveau des effets subjectifs et culturels. Chez Fisher, l’impossibilité d’imaginer une alternative (le réalisme capitaliste) apparaît principalement comme un blocage idéologique et psychique : le capitalisme s’impose comme horizon indépassable parce qu’il colonise les représentations, les affects et la production culturelle. À l’inverse, la critique de la valeur-dissociation, dans le sillage de Karl Marx, insiste sur le fait que les catégories fondamentales du capitalisme – valeur, travail abstrait, marchandise –, qui constituent des formes d’existence de la vie sociale, relèvent d’une « abstraction réelle », c’est-à-dire d’une forme sociale objectivée qui s’impose dans les pratiques et les vécus mêmes des individus. Dès lors, le réalisme capitaliste ne peut plus être compris uniquement comme une limitation de l’imaginaire, mais comme l’expression vécue d’un monde réellement renversé où les sujets sont déjà pris dans des médiations abstraites qui conditionnent leurs actions et rendent matériellement difficile toute sortie du système : la critique se déplace alors d’une idéologie vers une contrainte sociale impersonnelle.

Cette première limite s’accentue si l’on considère l’arrière-plan théorique implicite de Fisher, largement marqué par une conception althussérienne de l’idéologie. Fisher ne théorise pas le réalisme capitaliste à partir du concept d’abstraction réelle. Son approche reste plus proche d’un cadre post-marxiste influencé par Althusser, Jameson et Žižek, qui analyse le capitalisme en termes d’idéologie, de culture et de subjectivité (cela est typique du marxisme traditionnel anglo-saxon). En définissant le réalisme capitaliste comme une « atmosphère » qui délimite le pensable, Fisher tend à reconduire l’idée que la domination s’exerce d’abord au niveau des représentations et des « appareils idéologiques », même s’il en propose une version enrichie par Fredric Jameson ou Slavoj Žižek. Plusieurs critiques de Fisher convergent d’ailleurs vers une remise en cause implicite de sa filiation à Žižek : en privilégiant une analyse du capitalisme en termes d’idéologie, de subjectivité et de cynisme, Fisher tend à reproduire les limites d’une critique zizekienne, qui décrit finement le vécu du fétichisme mais en laisse dans l’ombre les fondements dans les formes sociales objectives. Or cette approche demeure insuffisante : elle sur-idéologise le problème en laissant entendre que la clôture du possible relève avant tout d’une hégémonie culturelle, alors qu’elle est enracinée dans des formes sociales objectives. Ce que Fisher décrit comme une « atmosphère » n’est pas seulement une contrainte symbolique, mais l’effet d’une médiation sociale abstraite-réelle qui structure l’agir lui-même au quotidien. Chez Mark Fisher, le fétichisme réel du monde renversé de la production de marchandises n’est pas théorisé de manière systématique à partir de Karl Marx, mais il est appréhendé à travers ses effets culturels et subjectifs, en particulier via l’influence décisive de Žižek : le capitalisme apparaît comme une réalité naturelle, indépassable, ce qui correspond à l’effet du fétichisme. Toutefois, cette naturalisation est comprise principalement sur un mode idéologique et culturel.

C’est ici encore que la filiation avec Žižek est centrale : Fisher reprend implicitement la notion de « fétichisme cynique », selon laquelle les individus ne sont pas dupes du système – ils savent que le capitalisme est problématique – mais continuent néanmoins à agir comme s’il n’y avait pas d’alternative (« je sais bien, mais quand même »). Le réalisme capitaliste désigne chez lui précisément cette situation où la critique du capitalisme coexiste avec son acceptation pratique. Ainsi, plutôt que de concevoir le fétichisme comme une structure objective de la socialité, Fisher, à la suite de Žižek, le comprend comme une forme de rapport subjectif au monde, quasi-extérieure à la socialisation par la valeur, caractérisée par le cynisme, la désillusion et l’impuissance.

Chez Fisher, le réalisme capitaliste pourrait évoquer le fétichisme de la marchandise chez Marx – le capitalisme apparaît comme une réalité naturelle et évidente – mais ce lien reste implicite. À l’inverse, des auteurs comme Moishe Postone et Kurz développent une conception forte de la « conscience fétichisée », entendue non comme une illusion, mais comme une forme de conscience adéquate à un monde structuré par des abstractions autonomisées. Les individus ne se trompent pas simplement : ils perçoivent le monde tel qu’il fonctionne réellement, c’est-à-dire comme un ensemble de rapports objectivés qu’ils rendent possibles au quotidien dans leur pratique déjà préformée dans l’abstraction réelle capitaliste, et qui leur font face comme des choses. L’impossibilité d’imaginer une alternative ne relève donc pas d’un simple blocage culturel, mais du fait que la pratique sociale elle-même, en tant que pratique fétichisée, est médiatisée par ces formes fétichistes. L’abstraction réelle capitaliste – à savoir la valorisation de l’argent comme fin en soi (et sa pratique abstraite-réelle correspondante, le travail, littéralement taillé dans la chair humaine) – s’est déjà matérialisée dans le monde sous la forme d’une configuration sociale spécifique. Au cours du passage de la subsomption formelle à la subsomption réelle, elle a engendré sa propre réalité : un monde capitalisé, une véritable anthropomorphose, pour reprendre l’expression de Camatte. Ainsi reconceptualisé, le réalisme capitaliste n’apparaît plus comme une simple hégémonie idéologique, mais comme une forme de conscience nécessaire, historiquement déterminée, enracinée dans l’abstraction réelle.

Cette reconceptualisation permet également de corriger une autre limite importante de Fisher : sa tendance à historiciser le réalisme capitaliste comme une configuration propre au néolibéralisme tardif (ce geste est caractéristique des critiques phénoménologiques et non catégoriales du capitalisme, et par là de toutes les formes d’altercapitalisme de gauche comme de droite). En liant le blocage du possible à la période post-soviétique, à la financiarisation ou à la « business ontology », Fisher capte une intensification réelle du phénomène, mais il en manque la dimension structurelle. Du point de vue de Marx relu par Kurz ou Postone, la clôture du possible est inscrite dans la logique même de la valeur dès les premières phases du capitalisme, dès la subsomption formelle de la vie sociale sous le travail abstrait. Le capitalisme, qu’il soit libéral, étatiste ou néolibéral, impose toujours une médiation abstraite-réelle qui limite objectivement les possibilités d’émancipation. Le réalisme capitaliste apparaît alors moins comme une spécificité historique récente que comme une modalité particulière – aujourd’hui exacerbée – d’une domination de l’abstraction réelle plus fondamentale.

Dans cette perspective, l’analyse de Fisher tend également à accorder un rôle excessif à la culture comme lieu privilégié de la critique. Les analyses de Kurz sur l’industrie culturelle (cf. L’industrie culturelle au XXIe siècle. A propos d’un concept d’Adorno et Horkheimer, Albi, Crise & Critique, 2020) permettent ici de radicaliser le diagnostic : la culture n’est pas seulement façonnée par une « atmosphère idéologique », elle est intégralement soumise au travail abstrait et à la logique de la valorisation, qui en déterminent les contenus, les formes et même les techniques . Il n’y a donc pas d’extériorité culturelle au capitalisme. L’industrie de la culture n’est pas un simple espace de reproduction idéologique, mais le prolongement du travail abstrait par d’autres moyens, structurant les formes mêmes du plaisir, du loisir et de la subjectivité . Ce que Fisher décrit comme une atmosphère de fatigue et de résignation apparaît alors comme le produit nécessaire d’une subjectivité façonnée par la logique de la valeur, où même le divertissement reproduit les contraintes du travail et de la concurrence.

Enfin, la théorie de la dissociation développée par Scholz permet d’approfondir encore cette critique en mettant en lumière une dimension largement absente chez Fisher : la division constitutive entre sphère de la valeur (production, travail abstrait, historiquement masculinisée) et sphère dissociée (reproduction, care, historiquement féminisée). Ce que Fisher décrit comme une atmosphère homogène du capitalisme apparaît alors comme enraciné dans une structuration plus profonde et contradictoire du social. La domination capitaliste ne repose pas seulement sur l’abstraction réelle, mais aussi sur cette dissociation (un rapport asymétrique entre les genres) qui organise différemment les positions et les expériences des individus connotés comme « masculins » et « féminins », y compris dans l’industrie culturelle elle-même.

On pourrait également dire que Fisher ne cherche jamais à comprendre son concept de réalisme capitaliste — c’est-à-dire l’impossibilité d’imaginer une alternative — à partir du problème de la conscience fétichisée de gauche, autrement dit de ce que l’on désigne comme l’« anticapitalisme tronqué ». Celui-ci s’inscrit dans une vision antinomique propre à la conscience fétichisée, opposant un bon concret hypostasié (le travail, l’industrie, les forces productives, positivement affirmés par une large part de la gauche) à un mauvais abstrait tout aussi hypostasié (réduit à la finance, au capital financier, aux figures de la prédation, etc.). Or, cette opposition constitue déjà en elle-même un moment du problème.

Le réalisme capitaliste, contrairement à ce que suggère Fisher, ne saurait être compris uniquement comme l’effet d’une hégémonie idéologique ou d’un blocage de l’imaginaire. Il doit être saisi comme le produit d’une conscience fétichisée, qui plus est dans ses contenus contemporains, à l’époque de la crise structurelle du capitalisme, mais aussi comme le résultat de l’anticapitalisme lui-même lorsqu’il demeure prisonnier des catégories fétichistes qu’il prétend critiquer. En ce sens, le réalisme capitaliste est tout autant alimenté par les formes dominantes de l’idéologie que par les formes d’un « anticapitalisme » qui, faute de rompre avec la logique de la valeur et le travail, contribue à reconduire ce qu’il entend dépasser.

En définitive, il s’agirait de déplacer profondément le concept de Fisher. Le réalisme capitaliste ne doit plus être compris comme une simple clôture idéologique propre au néolibéralisme, mais comme l’expression subjective d’un système fondé sur des abstractions réelles, une conscience fétichisée et une dissociation structurelle. Cela n’invalide pas l’apport de Fisher – qui reste précieux pour saisir la texture affective et culturelle de cette domination – mais en révèle les limites : sans une théorie des formes sociales fondamentales, le réalisme capitaliste demeure une description phénoménologique puissante, mais incomplète, du capitalisme contemporain.

Léa Cab, Exposé Cercle de lecture Wak, 2026.

 

Tag(s) : #Fin de l'art : L'art est une marchandise
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