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Antiéconomie (sortir de l’Économie)

Future entrée de l'Abécédaire de la critique de la valeur-dissociation

Parution chez Crise & Critique, en 2027

*

Le concept d’antiéconomie désigne une orientation critique et pratique qui rompt avec l’ensemble des conceptions et pratiques traditionnelles de l’émancipation. Il s’agit d’un déplacement décisif : là où la plupart des critiques du capitalisme (dont le marxisme) visent à transformer, réguler ou réorganiser l’économie (par le marché, l'autogestion, la démocratisation ou par la planification), l’antiéconomie affirme que l’“économie” elle-même ‒ en tant que sphère séparée, régie par des lois propres ‒ est une forme sociale historiquement spécifique, propre au capitalisme, et qu’elle doit être abolie.

L’économie n’est pas ici comprise comme l’ensemble des activités matérielles de reproduction de la vie, mais comme leur forme socialement médiatisée par des abstractions : valeur, travail abstrait, argent. L’économie correspond à une sphère autonomisée de la vie sociale, régie par une fin en soi abstraite ‒ la valorisation de la valeur, la multiplication de l’argent ‒ et séparée du contrôle conscient des individus. Ce point est fondamental. Autrement dit, ce que l’on appelle “économie” est déjà une construction sociale déterminée, dans laquelle les activités humaines ne sont reconnues qu’en tant que quantités abstraites de travail, médiatisées par la valeur. L’antiéconomie consiste précisément à refuser cette réduction, et à viser une forme de socialisation où les activités ne seraient plus organisées selon cette logique abstraite. « Sortir de l’économie » signifie alors non pas améliorer cette sphère ou la rationaliser, mais abolir son existence même comme sphère séparée.

Dans cette perspective, la totalité capitaliste apparaît comme une structure différenciée par un clivage interne entre différentes sphères fonctionnelles. La sphère économique (marché, travail, production de valeur) et la sphère politique (État, droit) en sont les formes principales. Elles sont à la fois complémentaires et contradictoires : l’économie fonctionne selon une logique aveugle-automatique d’accumulation, tandis que la politique tente d’en réguler les effets, les frictions et les contradictions, sans jamais pouvoir en dépasser les présupposés. L’antiéconomie ne vise donc pas seulement l’économie au sens étroit, mais cette configuration globale, dans laquelle la séparation des sphères est elle-même une expression du fétichisme social*.

C’est pourquoi l’antiéconomie repose sur une critique catégoriale* du capitalisme. L’antiéconomie ne vise pas seulement les effets visibles du système (exploitation, crises, inégalités) et ne s’attaque pas uniquement aux institutions ou aux rapports de propriété, mais, plus fondamentalement, à ses catégories constitutives qui structurent la vie sociale : valeur, travail, marchandise, argent, mais aussi économie et politique. Ces catégories ne sont ni des instruments neutres ni des constantes anthropologiques ; elles sont des formes de vie historiquement déterminées, qui structurent les pratiques, les institutions et les subjectivités dans le capitalisme. En ce sens, elles relèvent de ce que la tradition issue de Karl Marx a permis de penser comme des abstractions réelles : des formes sociales objectivées qui organisent concrètement la vie sociale, s’imposent aux individus comme des contraintes objectives et orientent leurs pratiques, tout en apparaissant comme naturelles et allant de soi.

Dans ce cadre, l’apport de Moishe Postone est décisif : en montrant que le travail constitue une médiation sociale historiquement spécifique, il permet de comprendre que le cœur du capitalisme ne réside pas seulement dans la propriété privée* ou le marché, mais dans une forme particulière de socialisation fondée sur le travail abstrait* et le temps abstrait*. Kurz et Jappe radicalisent cette analyse en insistant sur le caractère totalisant et fétichiste de ces catégories : elles forment un système de médiations abstraites qui s’impose aux individus comme une seconde nature* et organise l’ensemble de la reproduction sociale. L’économie n’est alors qu’une forme institutionnalisée de cette abstraction, et la politique (l’État) son complément nécessaire.

Il en découle que l’antiéconomie n’est pas un projet économique alternatif. Elle ne propose ni une « autre économie », ni une meilleure répartition, ni une planification plus rationnelle. Toutes ces perspectives restent internes à l’économie en tant que forme sociale. L’antiéconomie vise au contraire une sortie de l’économie, c’est-à-dire la disparition de la nécessité même de passer par des médiations abstraites pour organiser la vie sociale. Elle implique donc également une critique de la politique, puisque l’État est le corrélat nécessaire de l’économie autonomisée : il en régule les contradictions sans en remettre en cause les fondements.

Dès lors, l’antiéconomie implique une double rupture. D’une part, elle refuse aussi bien les formes libérales que les formes étatiques du capitalisme : marché et planification apparaissent comme deux modalités internes d’une même logique. D’autre part, elle récuse toute stratégie centrée sur la prise du pouvoir politique, dans la mesure où celle-ci reste enfermée dans les catégories qu’elle prétend dépasser. Comme le souligne Kurz, la transformation sociale ne peut pas être pensée comme une intervention « d’en haut », mais comme un processus de dépassement des formes mêmes de la médiation sociale, impliquant aussi une critique de la politique comme sphère séparée. L’antiéconomie est donc indissociablement une antipolitique, non au sens d’un rejet de toute organisation collective, mais d’un refus et d’un dépassement de la forme politique propre à la société de la valeur.

C’est pourquoi « sortir de l’économie » suppose une reconceptualisation radicale de la révolution. Il ne s’agit plus d’un simple changement de régime, ni même d’une transformation des rapports de propriété, mais d’une rupture catégoriale (chez Robert Kurz), c’est-à-dire d’une transformation des catégories fondamentales qui structurent la vie sociale. En ce sens, il s’agit également d’une rupture ontologique, au sens d’un bouleversement des formes mêmes de l’être social, impliquant une rupture avec les formes constitutives de la socialisation capitaliste-patriarcale. Sortir de l’économie, c’est ainsi sortir du monde dans lequel des catégories comme travail, valeur ou production possèdent une validité structurante.

Une telle perspective implique de penser la transformation sociale non plus seulement au niveau des structures visibles, mais au niveau des formes de vie elles-mêmes. Toutefois, cette rupture ne peut être ni immédiate ni purement négative. Elle ne peut résulter d’un simple acte de destruction ou d’un basculement instantané, mais suppose un processus historique de transformation, au cours duquel émergent des formes sociales alternatives de reproduction. C’est dans ce cadre que Kurz introduit la notion de “formes germinales” : des pratiques et des configurations sociales qui, au sein même de la société capitaliste, commencent à se soustraire à la logique de la valeur.

Ces formes germinales ne doivent pas être comprises comme des enclaves isolées ou des expérimentations marginales, mais comme des moments d’un mouvement social plus large, traversé de luttes de réappropriation et de conflits qui excèdent l’immanence du système. Elles participent d’une dynamique de transformation à la fois locale et potentiellement macrosociale, dans laquelle peuvent s’expérimenter des modes de coopération affranchis des médiations abstraites ‒ valeur, travail, argent, État, politique, économie. Elles ne réalisent pas encore la rupture catégoriale, mais en constituent des anticipations pratiques, en tension avec l’ordre existant.

C’est pourquoi l’antiéconomie ne désigne pas seulement une critique théorique, mais une orientation pratique déterminée : celle d’un processus de déséconomisation progressive de la vie sociale. Il s’agit de faire émerger des formes d’activité et de coopération dans lesquelles les pratiques humaines cessent d’être subordonnées à une logique abstraite et autonome, pour être réorganisées selon des critères conscients, qualitatifs, sensibles et sociaux. L’émancipation ne prend alors plus la forme d’une “autre économie”, mais d’un dépassement de l’économie comme telle, à travers la transformation effective des formes de vie et des médiations sociales.

Dans cette perspective, l’antiéconomie ne propose pas une nouvelle gestion des ressources ni un modèle alternatif d’organisation économique, mais une reconfiguration du social comme tel : une forme de vie dans laquelle les activités humaines ne seraient plus médiatisées par des abstractions autonomisées, mais organisées selon des relations conscientes, qualitatives et non fétichisées. Elle marque ainsi le passage d’une critique de l’économie politique à une critique de l’économie comme forme de vie, et d’une idée de révolution comme prise de pouvoir à une conception de l’émancipation comme dépassement des catégories mêmes du monde social capitaliste.

On peut ainsi reformuler de manière synthétique la notion d’antiéconomie : elle désigne une critique catégoriale du capitalisme qui vise le dépassement des formes sociales fondamentales (travail, valeur, argent, économie, État), et qui implique une transformation historique des modes de médiation sociale eux-mêmes ‒ une sortie des abstractions réelles qui structurent la vie moderne.

𝐁𝐢𝐛𝐥𝐢𝐨𝐠𝐫𝐚𝐩𝐡𝐢𝐞 : Anselm Jappe, « Sortir de l'Economie », in Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, 𝑀𝑜𝑛𝑑𝑒𝑠 𝑝𝑜𝑠𝑡𝑐𝑎𝑝𝑖𝑡𝑎𝑙𝑖𝑠𝑡𝑒𝑠, Paris, La Découverte, 2026 ; Abolissons le travail !, 𝐽𝑎𝑔𝑔𝑒𝑟𝑛𝑎𝑢𝑡 n°3, 2022 ; Robert Kurz, 𝐷𝑢 𝑐𝑎𝑝𝑖𝑡𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚𝑒, 𝑡𝑎𝑏𝑙𝑒 𝑟𝑎𝑠𝑒. 𝐸𝑠𝑠𝑎𝑖𝑠 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑢𝑛𝑒 𝑟𝑒𝑓𝑜𝑟𝑚𝑢𝑙𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑙’𝑒́𝑚𝑎𝑛𝑐𝑖𝑝𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑠𝑜𝑐𝑖𝑎𝑙𝑒 𝑎𝑝𝑟𝑒̀𝑠 𝑙𝑎 𝑓𝑖𝑛 𝑑𝑢 « 𝑚𝑎𝑟𝑥𝑖𝑠𝑚𝑒 », Albi, Crise & Critique, 2026 ; Groupe Krisis, 𝑀𝑎𝑛𝑖𝑓𝑒𝑠𝑡𝑒 𝑐𝑜𝑛𝑡𝑟𝑒 𝑙𝑒 𝑡𝑟𝑎𝑣𝑎𝑖𝑙, Albi, Crise & Critique, 2020 ; Anselm Jappe et Serge Latouche, 𝑃𝑜𝑢𝑟 𝑒𝑛 𝑓𝑖𝑛𝑖𝑟 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑙’𝑒́𝑐𝑜𝑛𝑜𝑚𝑖𝑒, Paris, Libre et solidaire, 2011 ; Alastair Hemmens, Ne travaillez jamais. La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord, Albi, Crise & Critique, 2019 ; Clément Homs, « Critique du substantivisme économique de Karl Polanyi », 𝑆𝑜𝑟𝑡𝑖𝑟 𝑑𝑒 𝑙’𝑒́𝑐𝑜𝑛𝑜𝑚𝑖𝑒, n°4, 2012 ; Robert Kurz, 𝐴𝑟𝑔𝑒𝑛𝑡 𝑠𝑎𝑛𝑠 𝑣𝑎𝑙𝑒𝑢𝑟. 𝐹𝑜𝑛𝑑𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡𝑠 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑢𝑛𝑒 𝑡𝑟𝑎𝑛𝑠𝑓𝑜𝑟𝑚𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑐𝑟𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑑𝑒 𝑙’𝑒́𝑐𝑜𝑛𝑜𝑚𝑖𝑒 𝑝𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒, Albi, Crise & Critique, 2027 ; Serge Latouche, 𝐿’𝑖𝑛𝑣𝑒𝑛𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑙’𝑒́𝑐𝑜𝑛𝑜𝑚𝑖𝑒, Paris, Albin Michel, 2005 ; Quelques ennemis du meilleur des mondes, 𝑆𝑜𝑟𝑡𝑖𝑟 𝑑𝑒 𝑙'𝑒́𝑐𝑜𝑛𝑜𝑚𝑖𝑒, Vierzon, Le Pas de Côté, 2012.

Tag(s) : #Dictionnaire Wertkritik
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