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Six crises en vingt ans et une « super » crise qui de 2007 à 2009 n’est déjà pas loin d’avoir rendue « superflues » près de 61 millions de personnes sur la planète comme l’écrit le BIT au mois d’octobre 2009. Dès le début de la crise, il y a eu cependant un consensus général sur les « raisons » de la crise : la faute aurait été le fait d’ « excès » dans le système financier, eux-mêmes conditionnés par une dérégulation néolibérale trop forcée et une politique de l'argent bon marché par les banques d'émission. On aurait dans le rôle du « responsable de la crise », un secteur financier simplement mal géré, hyper dominant, irresponsable, fortement concentré, sous-capitalisé et miné par des conflits d’intérêts. La crise serait donc un simple incident de parcours, un simple accident de « l’industrie financière » au sein du ronron régulier et confortable de l’éternel capitalisme. On a ainsi vilipender sur toutes les estrades et sur tous les plateaux, en prenant la défense implicite ou explicite de la bonne, saine et supposée « économie réelle », l’ignominieuse « économie de casino », parasitaire et dominatrice de la première. Et la « crise » ne serait le signe de rien d’autres. Extrait ci-dessous du livre de Robert Kurz, Avis aux naufragés, Lignes, 2005.

Palim Psao



Les forums sociaux et les alliances contestataires voient grossir leurs rangs, les étudiants font grève contre les coupes budgétaires et l’augmentation des frais de scolarité. La société gronde depuis que, sous le label Agenda 2010, les contre-réformes antisociales s’en prennent aux acquis essentiels, frappant les gens d’une façon plus dure qu’attendu (ces contre-réformes n’épargnent même plus les classes moyennes). Une nouvelle conjoncture pour les mouvements sociaux se dessine. Et comme il fallait s’y attendre, la dynamisation sociale au sein de la gauche et dans les organisation qui, tel Attac, animent ces mouvements fait renaître la dispute autour des interprétations données à la crise. Cette dispute sur les causes sociales du déclin social n’est pourtant pas nouvelle. Elle a une longue histoire, laquelle, pour qui se penche dessus, révèle des traits surprenants.

 

Le XIXe siècle a connu une critique du capitalisme spécifiquement petite-bourgeoise qui entendait expliquer la crise et la pauvreté par les seules exigences du capital porteur d’intérêts ou capital financier. Sans ce « joug de l’intérêt » - pensait par exemple Proudhon -, il n’y aurait pas non plus de crises. C’était là le point de vue de petits boutiquiers qui, encore aujourd’hui (depuis le propriétaire du petit snack jusqu’aux boîtes de software), inclinent à penser qu’ils ne travaillent que « pour la banque » parce que le fardeau des intérêts et du paiement des crédits pèse lourd. Ce qu’ils oublient, c’est que, sans crédit bancaire, ils auraient été incapables de payer le coût de leurs investissements ou seraient en faillite depuis longtemps. Et le capital-argent se trouve être, dans le mode de production capitaliste, un élément spécifique du marché, qui a son prix, qu’on le veuille ou non.

 

Tout autre était l’argumentation du marxisme du mouvement ouvrier classique, tel qu’il fut représenté, entre autres, par Rudolf Hilferding dans son livre Le Capital financier paru en 1910. Pour lui, le capital financier constituait non pas la source de tous les maux, mais une puissance progressiste et socialisante qu’il ne restait plus qu’à soumettre au contrôle de l’ « Etat prolétarien ». Une fois ce contrôle mis en pratique, le socialisme aurait été pratiquement réalisé, du moins dans ses fondements. C’était certes là une vision qui restait largement en deçà du problème. Car Hilferding, tout comme le marxisme du mouvement ouvrier dans son ensemble, ne mettait nullement en question le principe « productif » de la valorisation, la forme sociale de la « valorisation de la valeur », pensant que la transformation décisive serait réalisé avec le contrôle politique purement extérieur exercé par le « parti ouvrier » et l’ « Etat ouvrier ». Pour autant, cette vision qui restait en deçà de Marx et ne rendait pas compte de la forme fétichiste de la valeur était bien différente de la vision petite-bourgeoise.

 

A considérer la discussion qui est en train de naître aujourd’hui, on constate que, dans l’idéologie spontanée des mouvements, on a plutôt tendance à mettre en avant la version petite-bourgeoise de la critique du capitalisme. Depuis les années 1990, c’est l’économie spéculative de la bulle financière qui passe pour la véritable cause de la crise. On se plaît à fustiger l’ « avidité » des vilains spéculateurs. Quand au capital porteur d’intérêts, la prétendue source de tous les maux, on entend lui assigner la place qui lui est due afin de rediriger l’argent (dont on prétend qu’ « il y en a assez pour tout le monde »), vers des investissements de capital productifs. Ici le rapport entre cause et effet est inversé. En réalité, la crise est conditionnée par la limite interne du capital productif lui-même. La force productrice de la troisième révolution industrielle [celle de la microélectronique] dépasse la capacité d’absorption du mode de production capitaliste, trop de force de travail est « libérée » et l’on voit naître des surcapacités qui rendent par la même les investissements productifs inutiles. C’est cela seul qui a engendré l’économie fondée sur l’endettement et la bulle spéculative. Celle-ci n’est que le résultat de la crise et la forme prise par celle-ci, non pas sa cause.

 

Mais la conscience qui prédomine actuellement dans les mouvements sociaux entend seulement critiquer le capital financier et non pas le mode de production capitaliste. Cette grille d’interprétation sert jusque dans les mouvements syndicaux et dans ce qui reste du marxisme académique, comme si l’on avait oublié la théorie formulée par Marx à propos des crises et de l’accumulation. Au fond, on retombe ici en deçà de Hilferding. Quelles en sont les raisons ?

 

Premièrement : l’effondrement du socialisme d’Etat a rendu obsolète l’option première du marxisme du mouvement ouvrier, qui consistait en ce que l’ « Etat prolétarien » prendrait sous sa coupe le « pouvoir progressiste » du capital financier. Plus personne n’ose défendre ce point de vue. Deuxièmement : à la suite des processus de socialisation et d’individualisation du capitalisme, la base sociale des mouvements est bien loin d’une « classe ouvrière productrice de survaleur », elle constitue plutôt un sujet diffus et généralisé de la valorisation dont les différentes catégories sociales – depuis le RMIste jusqu’à la tristement célèbre « Ich-AG [1]» en passant par l’intérimaire, l’éternelle étudiante et l’abonné aux petits boulots – se fondent les unes dans les autres et deviennent de plus en plus précaires. Le caractère social qui en résulte se trouve spontanément marqué par un côté néo-petit-bourgeois [2] (chacun son propre capital humain, à chacun de s’autovaloriser lui-même), le moyen de production « autonome » se réduisant à la peau même de l’individu. Troisièmement : la nouvelle qualité de la crise fait que ce qui reste du noyau du travail industriel apparemment producteur dépend désormais de l’anticipation « spéculative » sur une future création de valeur (superstructure de crédits, hyper-endettement à tous les niveaux, économie de la bulle spéculative).

 

Dans ces contextes, c’est la dépendance générale à l’égard du capital financier autonomisé qui est vécue comme le vrai scandale, alors que la véritable cause de la crise demeure ignorée. Même le marxisme universitaire (de toute façon déjà dilué dans le keynésianisme) devient réceptif à cette sous-critique – d’autant plus que la théorie keynésienne est centrée sur une prétendue solution de la crise à l’intérieur du capitalisme, qui porte sur les intérêts et le capitalisme financier. On ne doit pas passer sous silence qu’une critique du capitalisme tronquée de la sorte n’est pas sans affinité de contact avec des idéologies de crise populiste de droite. On sait bien qu’historiquement une critique réduite à celle du capitalisme financier s’est toujours accompagnée de stéréotypes antisémites. Quand aux médias bourgeois, ils découvrent ici déjà une possibilité de dénoncer le mouvement social en général comme « potentiellement antisémite ». On ne peut s’opposer à cette dénonciation qu’en dépassant l’analyse régressive et tronquée qui se limite au capital financier et qu’en revendiquant d’une façon nouvelle à la fois une socialisation que le principe de valorisation n’arrive plus à représenter et le potentiel civilisateur de celle-ci (services publics, etc.) : au-delà de Hilferding, pas en deçà de lui.

 

Décembre 2003.

Robert Kurz.



[1] L’une des trouvailles antisociales de l’Agenda 2010. La mesure vise à casser le travail au noir en invitant les chômeurs à se mettre chacun à son compte pour devenir un « Ich-AG », un « moi, société anonyme » (N.D.T.). C’est-à-dire le statut d’ « auto-entrepreneur » (note Palim Psao).

[2] « Coté néo-petit-bourgeois » pour sekundâre Kleinbürgerlichkeit. Ce n’est pas la mentalité petite bourgeoise, telle qu’elle s’est manifestée dans l’avènement du capitalisme au cours des XVIII et XIXe siècles, dont il est question  ici, mais d’une version « relookée », réchauffée (N.D.T.)


Voir aussi des développements des mêmes analyses théoriques dans :

- Robert Kurz,
Populisme hystérique. Confusion des sentiments bourgeois et chasse aux boucs émissaires.
- Anselm Jappe,
C'est la faute à qui ? (septembre 2008). A propos de la dénonciation des boucs-émissaires de la crise.
- Krisis,
Pourquoi l'effondrement de la bulle financière n'est pas la faute des banquiers cupides et pourquoi il ne peut y avoir de retour à un capitalisme d'assistance social (2008)
- Norbert Trenkle,
Le " retour de l'Etat " comme administrateur de la crise (aout 2009).
- Robert Kurz,
Le dernier stade du capitalisme d'Etat, (septembre 2008)

Tag(s) : #Racisme - homophobie - antisémitisme