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Le livre « Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur » (Denoël, 2003) d'Anselm Jappe est réputé difficile. Ce livre présente au public français une relecture de la théorie critique du Marx de la maturité (Grundrisse et Capital), avec Marx et au-delà de Marx, qui doit beaucoup aux débats théoriques qui ont eu lieu en Allemagne ces trente dernières années dans les groupes Krisis et Exit, et de manière parallèle et indépendante aux Etats-Unis autour de l'oeuvre de Moishe Postone, ou en France autour de celle de Jean-Marie Vincent. Cette lecture a recentré la critique  sur des éléments très importants qui avaient été complètement escamotés ou ignorés par l'ensemble des courants marxistes orthodoxes comme hétérodoxes, militants comme universitaires ou les courants post-marxistes : la critique de l'économie comme critique de la forme valeur, la théorie de la double nature du travail, le concept de « synthèse sociale » proposé par Alfred Sohn-Rethel [1], la centralité donnée au concept de fétichisme réel de la marchandise et de la valeur constituant le capital tel un « sujet automate », comme l'a dit Marx. Avec cette reprise de la théorie critique de Marx centrée sur ce qui est véritablement à la racine sociale de la forme de vie collective capitaliste, c'est le marxisme traditionnel et le mouvement ouvrier classique qui n'a jamais cessé d'être un mouvement pour la socialisation par le travail abstrait [2], qui ont pu paraître justes et pertinents à un moment du développement logique des formes sociales capitalistes (au XIXe et durant une première partie du XXe siècle), mais qui se sont vus déconsidérés par l'aboutissement même de la totalisation de la forme de vie sociale capitaliste. Afin de faciliter la lecture du livre de Jappe, des résumés ont été réalisés par un groupe de lecture sur Paris en 2010-2011. Ci-dessous, voici le résumé du chapitre 7 intitulé « De quelques faux amis », de ce même livre, pp. 255-279.

 

D'autres chapitres ont été résumés  et nous vous les conseillons tout particulièrement si vous voulez vous lancer dans la lecture de « Les Aventures de la marchandise » :

 

La marchandise cette inconnue (résumé du chapitre 2)

Critique du travail (résumé du chapitre 3)

 

[1] Voir Alfred Sohn-Rethel, « La pensée-marchandise », Le croquant, 2010.

[2] Voir John Holloway, « Crack capitalism. 33 thèses contre le capital », Libertalia, 2012, p. 250, le chapitre « Le mouvement du travail est le mouvement du travail abstrait » ; ainsi que le livre du groupe Krisis, « Manifeste contre le travail », le chapitre X, « Le mouvement ouvrier : un mouvement pour le travail » (Léo Scheer, 10-18, 2002).

 

De quelques faux amis

 

Critique du néolibéralisme ou critique du capitalisme ?

            

 

Sortir du capitalisme est la seule option réaliste. Brider la mécanique de la valorisation en organisant son aménagement de l'intérieur est une illusion. La phase que nous connaissons montre bien que les entraves volent en éclat dès que la dynamique marchande se trouve menacée. Les contestations les plus récentes se focalisent cependant sur le maintien des entraves plus que sur la dissolution de cette dynamique.

        

 

Ainsi, un certain retour au keynésianisme se propose de lutter contre les nuisances néolibérales tout en maintenant le règne de la valeur en s'appuyant sur l'argent et l’État. Celui-ci est censé préserver des domaines qui sont pourtant déjà largement déterminés par la marchandise. Non seulement cette vision est fondée sur une nostalgie des « trente glorieuses », mais ce genre de retour en arrière est impossible. Le néolibéralisme n'est pas un dérèglement du capitalisme, mais son aboutissement logique. Il n'a pas été institué par une conspiration mais par le développement « normal » de la mécanique de la valeur. De plus, au lieu de témoigner de son triomphe, il s'avère être la marque de sa faiblesse. Pierre Bourdieu, par exemple, fait partie de ceux qui ne voient que rarement l'ambivalence des conquêtes faites au nom du droit des dominés au progrès. S'il faut refuser qu'une certaine fatalité du capitalisme soit la seule trajectoire possible pour nos sociétés, l'analyse de sa dynamique rend par ailleurs bien dérisoire le fait d'estimer qu'une de ses phases antérieures était désirable et puisse être rétablie à notre entier bénéfice. Placer l’État comme rempart entre les dominés et une économie considérée comme secteur distinguable de la vie sociale moderne, amène Bourdieu à faire l'apologie d'une reprise en main par la politique. Il ne voit pas la soumission structurelle et non pas idéologique de la politique par l'économie. Toute tentative de l’État de contenir la loi de la valeur se traduit en fait dans l'évaporation des moyens qu'il se donne concrètement et donc dans son propre délitement. Cette perspective n'est pas si catastrophique, mais ce n'est certainement pas l'objectif du réformisme bourdieusien. La crise du capitalisme n’apparaît aux néo-keynésiens que sous la forme de l'explosion de bulles financières. Ils ne peuvent envisager sa dimension structurelle. La « disparition » du travail représente pour eux un choix des dominants. Au lieu de reconstituer fictivement ce travail, il vaudrait mieux se défaire de sa « nécessité » surtout lorsqu'elle s'avère de plus en plus en contradiction avec une rentabilité en chute.

Dans une même perspective réformiste, Attac réclame le retour des États dans les affaires du monde et les institutions internationales. Ils vont jusqu'à proposer de participer à la cogestion de la mondialisation (évidemment sur la base de leur propre expertise). L'objectif est toujours et encore de sauver la société du travail. L'opposition entre un travail honnête et une finance diabolisée conduit à des discours où l'émancipation est censée s'appuyer sur la haine : il s'agit clairement d'un faux anticapitalisme.

 

Donner vaut-il mieux que vendre ?

 

La revendication d'une société où cohabitent une logique marchande et une logique non-marchande est portée par la mouvance anti-utilitariste (la revue du MAUSS par exemple, et dans son sillage, Jean-Claude Michéa). Le lien construit sur la base du don plutôt que sur l'échange est présenté et défendu comme alternative à condition de lui ménager une place suffisante. Mais le déferlement de la marchandise est incompatible avec une répartition stable entre don, échange et intervention étatique, qui demeure par ailleurs requise pour une redistribution monétaire des secteurs rentables vers ceux non rentables. Cette fonction suppose le maintien d'une économie viable, or il y a une totale contradiction entre sa dynamique et toute tentative de mettre à contribution ses fruits pour des besoins non solvables. Le risque est aussi de maintenir le travail dans le rôle fondamental et spécifique qu'il joue dans le capitalisme et que la distribution d'un revenu de base n'ait rien d'émancipateur dans ces conditions.

 

La dernière mascarade du marxisme traditionnel

 

Le négrisme (les thèses d’Antonio Negri et Michael Hardt, les revues Multitudes, Vacarme…) voit dans le travail immatériel la source d'une nouvelle subjectivité révolutionnaire. Cette vision est erronée et repose sur l'idée que l'exploitation ne s'inscrit que dans la spoliation de la plus-value. En fait, le capital ne se donne pas comme objectif d’exploiter le plus de personnes possibles mais le plus de travail rentable possible. Transformer le travail en valeur est encore vu comme un fait ontologique, neutre, voire positif pour cet ultime avatar du marxisme traditionnel. De plus, Negri fait partie de ceux qui entretiennent la confusion entre travail immatériel et travail abstrait en postulant que l’ordinateur serait l'instrument d'une création de valeur sans capital.

 

Sortir de la société marchande (de la marchandise)

 

Face à ses analyses tronquées, il faut promouvoir un dépassement de toutes les formes fétichistes. La crise actuelle est en effet celle de toutes les formes fétichisées propres à notre civilisation. La transition historique qu'elle amorce est possiblement celle qui mènerait au déclin de toute forme fétiche. Il ne faut pas se leurrer sur une prétendue téléologie de l'Histoire, mais reconnaître tout de même qu'à partir du moment où la dynamique de la valeur marchande est engagée, elle se dirige vers son auto-dissolution. Le vide ainsi laissé, crée des turbulences et peut accueillir aussi bien la barbarie que l'émancipation. Cette dernière peut être visée dès lors que l'on dépasse la division entre production et consommation dans un mouvement de réencastrement des liens dont nous avons confié le déploiement à l'économie. Dorénavant la critique du capitalisme est équivalente à la critique du travail : expulsés de tout travail, unissez-vous !

 

 

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Tag(s) : #Critique de l'anticapitalisme tronqué de la gauche