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Robert Kurz

 

Ci-dessous trois comptes-rendus par Anselm Jappe de l'ouvrage de Robert Kurz (1943-2012), « L'effondrement de la modernisation. De l'écroulement du socialisme de caserne à la crise de l'économie mondiale » [1] ainsi que de deux de ses essais majeurs, « Domination sans sujet. Pour le dépassement d'une critique sociale superficielle » (1993) et « Le dernier éteint les lumières » (1993). Les deux derniers compte-rendus sont traduits de l'italien par Jacques et Raymonde Meunier. 

 

Robert Kurz, un des principaux fondateurs du courant de la critique de la dissociation-valeur, a cofondé en 1986 la revue KRISIS et a participé en 2004 à la création de la revue EXIT ! Il est par ailleurs l'auteur d'autres ouvrages importants dont nous ne citerons que les plus connus : « Le livre noir du capitalisme. Un adieu à la société de marché » (1999, 816 pages), « Le capital-monde. Mondialisation et limites internes au système moderne de production marchande » (2005, 479 pages) et « Argent sans valeur. Fondements pour une transformation de la critique de l'économie politique » (2012, 419 pages [2]).  Nous renvoyons à la présentation par A. Jappe de ce dernier ouvrage dans, Robert Kurz : Voyage au coeur des ténèbres du capitalisme

 

Bonne lecture, 

Palim Psao

 

[1] Nous espérons une traduction en France en 2015/2016 ; Robert Kurz, «  Der Kollaps der Modernisierung. Vom Zusammenbruch des Kasernensozialismus zur Krise der Weltökonomie », Eichborn, Frankfurt am Main, 1991. 

[2] Traduction en portugais chez Antigona (Lisbonne) en 2014 (diffusion au Brésil ; pour commande depuis la France voir avec Antigona).

der kollpas

 



Extrait de l'article d’Anselm Jappe « Esquisse pour une histoire de la critique de la valeur » (à paraître en 2014).

 

En 1991, le mur de Berlin était tombé, et l’Union soviétique se préparait à rendre définitivement l’âme. Dans le champ de ceux qui étaient convaincus depuis toujours, ou depuis un certain temps, que l’économie de marché et la démocratie occidentale constituaient le dernier mot de l’histoire, l’euphorie de la victoire se répandait. Dans la gauche radicale, y compris parmi ceux qui ne s’étaient jamais fait d’illusions sur le « socialisme réel », la consternation était forte : était-il donc vrai que le capitalisme était indépassable, fallait-il dorénavant se limiter à proposer quelques modestes réformes ?

Dans ce contexte, la parution d’un livre en Allemagne intitulé « L’Effondrement de la modernité. De l’écroulement du socialisme de caserne à la crise de l’économie mondiale » ne pouvait que paraître bizarre. Cependant, ce livre, publié par un grand éditeur, eut un retentissement notable dans l’Allemagne fraîchement « réunifiée ». Son auteur, Robert Kurz (1943-2012), n’était connu auparavant que dans des cercles marxistes restreints pour être l’animateur d’une revue plutôt confidentielle qui avait changé depuis peu son nom de « Marxistische Kritik » en « Krisis ».

 

Kurz assurait dans son livre que l’effondrement des pays de l’Est, loin de représenter le triomphe durable de l’Occident capitaliste, n’était qu’une étape dans le collapsus graduel de l’économie mondiale basée sur la marchandise, la valeur, le travail abstrait et l’argent. Le mode de production capitaliste aurait atteint, après deux siècles, ses limites historiques : la rationalisation de la production, qui comporte le remplacement de la force de travail humaine par des technologies, mine à la base la production de valeur, et donc de survaleur. Celle-ci est la seule finalité de la production de marchandises : mais il n’y a que le travail vivant – le travail dans l’acte de son exécution – qui crée la valeur et la survaleur. L’URSS n’aurait été qu’une variante de la société mondiale de la marchandise : il s’agissait d’une « modernisation de rattrapage », c’est-à-dire l’introduction violente des mécanismes de base de la production de valeur dans un pays arriéré qui autrement n’aurait jamais pu devenir une partie autonome du marché mondial. Si l’URSS n’était pas « socialiste », cela n’était pas dû seulement à la dictature d’une couche de bureaucrates, comme l’affirmait la gauche anti-stalinienne. La véritable raison en était que les catégories centrales du capitalisme – marchandise, valeur, travail, argent – n’y étaient pas du tout abolies. On prétendait seulement les gérer « mieux », au « service des travailleurs ». Ce n’était pas une « alternative » au système capitaliste qui s’était écroulée, mais le « maillon le plus faible » de ce système même. Cependant, le mécanisme dont les pays dits « socialistes » étaient restés les victimes aurait bientôt mis en crise également les « vainqueurs », c’est-à-dire le capitalisme occidental, destiné à rentrer bientôt dans une phase de grandes turbulences jusqu’à l’écroulement de la société basée sur le fétichisme de la marchandise. De quel mécanisme s’agit-il ? De l’impossibilité de contenir la croissance des forces productives, et notamment les gains de productivité énormes obtenus par la micro-électronique à partir des années 1970, dans la camisole de force de la production de valeur marchande. La valeur, comme forme sociale, ne considère pas l’utilité réelle des marchandises, mais seulement la quantité de « travail abstrait » qu’elles contiennent, c’est-à-dire la quantité de pure dépense d’énergie humaine mesurée en temps.

 

Dans ce premier livre de Kurz (auquel succédèrent trois livres dans les deux années suivantes, et une douzaine en tout), on trouvait déjà bon nombre de caractéristiques de la critique de la valeur, et de la production de Kurz en particulier : une critique impitoyable – souvent prononcée sur un ton d’authentique indignation – du capitalisme dans toutes ses variantes, combinée à une critique également impitoyable des termes convenus de la critique anticapitaliste : la lutte des classes et le prolétariat comme sujet révolutionnaire, la défense du travail et des travailleurs et une conception qui considère le capitalisme essentiellement comme une domination exercée par la « classe capitaliste » qui possède les moyens de production. Tous ces concepts étaient soumis par Kurz à un examen sévère : non certes pour conclure à l’impossibilité de sortir du capitalisme, mais pour découvrir qu’il s’agissait encore de « critiques immanentes », insuffisantes, qui visaient à mieux distribuer et gérer les catégories de base du capitalisme, et non à les abolir. Dans « L’Effondrement de la modernisation », on trouvait déjà le mélange de « critique catégorielle » rigoureuse et d’analyses détaillées des développements économiques et sociaux en cours. On pouvait également y noter l’attitude irrespectueuse de l’auteur envers presque tout le marxisme traditionnel et les autres formes de la gauche radicale, envers toute la pensée bourgeoise et même envers une partie de l’œuvre de Marx lui-même. Rien d’autre que la critique de l’économie politique élaborée par Marx ne servait de fondement théorique à cette œuvre de démolition des certitudes de la gauche. S’y ajoutaient, pour expliquer l’intérêt que ce livre suscita, le style brillant, vigoureux et souvent polémique de Kurz et son penchant pour des descriptions drastiques des catastrophes à venir à brève échéance (et si ce côté « apocalyptique » a souvent joué un grand rôle dans l’attention qu’un public plus vaste et les média prêtaient à la critique de la valeur, il a également causé quelques équivoques).

[...]

 


 

ANSELM JAPPE

COMPTE-RENDU

Robert Kurz, Der Kollaps der Modernisierung (L’effondrement de la modernisation), Eichborn, Frankfurt a. M. 1991, p. 288

Robert Kurz, Der Letzte macht das Licht aus (Le dernier éteint les lumières), Tiamat, Berlin 1993, p. 192

Robert Kurz, « Subjektlose Herrschaft » (Domination sans sujet), p. 79, in: Krisis nr. 13, décembre 1993

 

Après la chute du mur de Berlin et des économies des pays de l’Est, deux courants s’étaient affrontés en Allemagne : le courant majoritaire se réjouissait de l’évènement et y voyait la confirmation de la supériorité du modèle occidental. Une minorité au contraire se préoccupait du poids énorme que prendrait une Allemagne réunifiée, elle parlait du danger d’un « Quatrième Reich » et dénonçait en outre la soumission inconditionnelle des pays de l’Est au capital mondial.

 

Après le double effondrement du mur de Berlin et des économies des pays de l’Est on considérait unanimement comme inévitable la naissance d’une Allemagne super-puissance et une expansion rapide du capitalisme occidental, tenu pour vainqueur par le tribunal de l’Histoire, en direction des pays de l’Est. Les différences d’opinions ne concernaient que l’évaluation : en Allemagne une majorité se réjouissait que le pays ait retrouvé son rôle historique, alors qu’une minorité dans ce pays et une majorité à l’étranger redoutaient un « Quatrième Reich ». Le triomphe définitif du capitalisme – mot de nouveau en vogue et débarrassé de toute saveur injurieuse – pouvait aussi bien être un motif de triomphe que de ressentiment hargneux, selon les goûts.

 

Robert Kurz et la revue Krisis qu’il dirigeait, étaient pratiquement seuls à démontrer que l’annexion d’une économie en pleine déconfiture serait désastreuse pour l’Allemagne et que la sortie de scène des régimes « communistes » n’était qu’un élément d’une crise économique globale qui avait déjà miné dans leurs fondements les sociétés occidentales qui avaient donc bien d’autres problèmes que la conquête de nouveaux espaces.

 

Le désenchantement rapide quant aux espérances de nouveaux miracles économiques ft probablement la cause du fait que, Der Kollaps der Modernisierung, sorti en septembre 1991, a atteint rapidement les vingt-mille exemplaires et a été appelé par l’influent Frankfurter Rundschau, « la plus discutée des publications récentes ». Partant de l’écroulement de l’URSS, il affirme l’existence d’une identité substantielle entre l’économie de marché et l’économie d’Etat : elles se basent toutes deux sur le « travail abstrait », c’est-à-dire sur le travail comme fin en soi, ne visant pas à satisfaire des besoins concrets mais à faire aller de l’avant « l’auto-mouvement » de l’argent et son accroissement perpétuel. L’extension à toute la vie sociale du travail abstrait s’est imposée à partir de la Renaissance à des stades différents et constitue vraiment le processus de modernisation. L’élément étatiste et l’élément monétariste, c’est-à-dire libre-échangiste y ont prévalu par phases alternatives, les interventions de l’Etat, en général brutales, étaient essentielles pour ce que Marx a décrit comme « accumulation primitive ». Une fois que le capitalisme avait pris le départ, il devenait toujours plus difficile pour tout nouvel arrivé d’y entrer. La révolution russe de 1917 posa, au-delà de la volonté de ses chefs, le problème de mener rapidement une modernisation de rattrapage par l’orientation de la survaleur vers des secteurs stratégiques. Ce qui a répugné à la conscience occidentale, comme l’autoritarisme en URSS était, en réalité, une répétition concentrée de son propre passé. La preuve en est que, comme le démontre Kurz, le « socialisme réel » ressemblait beaucoup à « l’Etat commercial fermé » préconisé par Fichte. Les prix, l’argent, le profit, les salaires, la marchandise, aucune des catégories de base n’avait disparu. Au contraire, Lénine a vu dans l’économie allemande de la Première guerre mondiale et plus spécifiquement dans la poste allemande un modèle à suivre. Mais alors que l’URSS réussissait dans la période staliniste à répéter l’accumulation extensive de la période initiale du capitalisme, elle se révéla incapable de passer aux stades successifs. L’absence du marché comportait le manque total d’une adaptation de la production de valeur à la nécessité réelle.

 

Traduction de l’italien : Jacques et Raymonde Meunier

 

 


 

ANSELM JAPPE

COMPTE-RENDU  

Robert Kurz, Der Kollaps der Modernisierung (L’effondrement de la modernisation), Eichborn, Frankfurt a. M. 1991, p. 288

Robert Kurz, Der Letzte macht das Licht aus (Le dernier éteint les lumières), Tiamat, Berlin 1993, p. 192

Robert Kurz, « Subjektlose Herrschaft » (Domination sans sujet), p. 79, in: Krisis nr. 13, décembre 1993

 

En 1990 après la chute du mur de Berlin et l’effritement des régimes de l’Est, deux choses semblaient incontestables : la victoire définitive de l’économie de marché et de la démocratie occidentale et l’accession de l’Allemagne au rang de superpuissance. Les divergences d’opinions ne concernaient que le jugement à porter. Robert Kurz prêchait alors dans le désert quand il annonçait que la « réunification » se révèlerait être un désastre et que l’écroulement des pays de l’Est n’était que le dernier pas vers la crise globale de l’économie marchande. Le désenchantement naissant du public allemand deux ans après aura été la cause du succès de Der Kollaps der Modernisierungqui, sorti en septembre 1991 s’est écoulé rapidement à vingt mille exemplaires et a été appelé par l’influent Frankfurter Rundschau, « la plus discutée des publications récentes ».

 

La différence entre l’économie planifiée et l’économie de marché n’est que relative, ainsi commence le livre, alors que leur base commune pèse bien davantage : le « travail abstrait » qui ne tend pas à produire des valeurs d’usage mais uniquement de la survaleur et un simple accroissement de l’argent comme «  fin tautologique à lui-même » au-delà de tous les besoins réels. Le capitalisme s’est formé (« accumulation primitive ») grâce à des phases alternées d’un interventionnisme d’Etat, souvent brutal, et d’une autorégulation du marché. Une fois établis les premiers capitalismes nationaux, il est devenu toujours plus difficile pour de nouveaux arrivés de s’insérer dans le marché mondial. La révolution russe, indépendamment de la volonté de ses chefs, n’avait pas – et ne pouvait pas avoir – comme horizon le communisme, mais une simple « modernisation de rattrapage » ; ce n’est pas par hasard que Lénine lui-même indiquait dans la poste allemande un modèle à imiter. Les catégories de base de la production capitaliste telles que la valeur, l’argent, les salaires, les prix, n’ont jamais été abolies en URSS ; c’est plutôt une répétition accélérée qui a eu lieu, et pour cette raison d’autant plus brutale, de « l’accumulation primitive ». Quand la conscience occidentale était saisie d’horreur devant le « totalitarisme », elle ne voyait en réalité qu’une image concentrée de son propre passé. Aux premiers succès de l’URSS dans l’augmentation extensive de sa production a succédé un raidissement de ses structures de pouvoir ; la suspension de la dynamique interne de la valeur en a exaspéré jusqu’à l’absurde les côtés négatifs, comme le décrochement total de la création de valeur par rapport aux besoins sociaux. C’est ainsi que l’URSS au bout de quelques années a de nouveaux pris du retard et c’est seulement grâce à une autarcie forcée qu’elle pu résister quelque temps à la compétition internationale. Voilà pourquoi c’est une tragique erreur de croire maintenant que l’on peut simplement remplacer un modèle « erroné » par un modèle « juste » : l’économie de marché n’est pas extensive à volonté, c’est au contraire une bête condamnée à se dévorer elle-même. Toute augmentation de productivité dans les centres les plus avancés invalide la production de valeur dans les pays qui ne peuvent tenir le rythme ; en même temps aucune autarcie n’est plus possible. Dans cette course, se sont d’abord effondrées les économies du Tiers monde, puis celles de l’Est, alors que se met en place une lutte finale entre les pays occidentaux eux-mêmes. Kurz analyse dans les détails les apories qui minent à la base même les deux « locomotives » de l’économie mondiale, l’Allemagne et le Japon. Dans toute cela, il ne voit pas du tout une crise conjoncturelle, quoique grave, mais le dernier raidissement d’un modèle de production fondé sur l’utilisation abstraite du travail et de la nature et dans laquelle le très haut niveau de productivité se trouve dans une opposition toujours plus criante avec sa subordination à l’automouvement de l’argent. Le scénario par lequel Kurz conclut est apocalyptique : une partie toujours plus importante de l’humanité n’est même plus exploitée mais coupée de tout lien avec l’économie et la civilisation. De ses réactions désespérées naissent des guerres civiles et d’effrayants potentiels de retour à la barbarie.

 

Kurz et le groupe réuni en 1986 autour de la revue Krisis proposent une véritable révolution théorique dont les essais rassemblés dans Der Letzte macht das Licht aus prouvent l’ampleur. Dans son parcours iconoclaste Kurz s’en est pris à presque toutes les vaches sacrées d’une Gauche dont l’entrée en crise, contemporaine du capitalisme qu’elle prétendait combattre, ne lui semble pas fortuite.

 

La socialisation fondée par la valeur d’échange est aveugle et inconsciente, et n’est pas du tout le résultat d’une volonté préexistante. Indifférente à tout contenu, la forme valeur quand elle s’impose à toute la société ne peut que mener à la catastrophe. Les sujets collectifs, comme les classes, ne sont pas les acteurs de l’histoire mais ils sont eux-mêmes constitués puis dissous par le mouvement de la valeur ; cette affirmation implique une radicale remise en perspective du concept de « lutte des classes ». Le conflit entre prolétariat et bourgeoisie n’était pas autre chose qu’un conflit à l’intérieur du rapport capitaliste. Le mouvement ouvrier loin d’avoir eu pour but le dépassement de la société marchande était à proprement parler un moteur de son plein développement : il a combattu avec succès les restes pré-capitalistes identifiés à tort avec l’essence du capitalisme. C’est ainsi qu’il a promu le triomphe du capital abstrait sur les capitalismes empiriques. Le résultat en est le remplacement des classes par des rôles interchangeables, dernier achèvement de la forme-marchandise « derrière » laquelle il n’y a pas de sujet-agent à démasquer. On a maintenant atteint le stade où deviennent actuels le « Marx ésotérique » et sa critique du fétichisme alors que n’a plus cours le marxisme « sociologique » qui considère les sujets sociaux comme un prius et non comme un dérivé et croit pouvoir dominer les automatismes de la valeur par la volonté politique. Les catégories telles que « impérialisme » et « colonialisme » reçoivent un nouvel éclairage : désormais les présumés « centres impérialistes » ne veulent plus faire de conquêtes durables, mais tenir à l’écart ceux dont ils n’ont plus besoin. Le fascisme était, toujours selon Kurz, un violent déclic dans l’imposition de la forme-marchandise dont le résultat final est la démocratie occidentale avec son égalité et sa liberté formelles, le fascisme n’étant donc qu’un « précurseur ». Mais on ne peut lui opposer une « vraie » démocratie, de même qu’à l’égalité formelle des portions de valeur ne peut jamais correspondre une identité quantitative : il faut plutôt dépasser cette forme abstraite de socialisation.

 

Il n’y a pas de sujet constitué – que ce soit la classe ouvrière, les peuples du Tiers Monde, les femmes ou les marginaux -, aucun « bon pôle » prêt à s’approprier le monde et qui n’en est empêché que par la manipulation ou la violence des classes dominantes. La valeur est une forme « a priori » égale pour tous, ce qui signifie que pour chacun ses intérêts se présentent sous la même forme abstraite d’argent et de « droits démocratiques ». Il n’existe donc pas – comme au contraire chez Adorno auquel Kurz doit beaucoup – de « reste non réifié » susceptible d’être mobilisé. Cela ne doit pas cependant conduire au désespoir : c’est la société moderne qui a développé en son sein tout le potentiel d’une société basée sur le concret.

 

L’essai « Subjektlose Herrschaft » (Domination sans sujet) s’occupe de la « domination », catégorie très en vogue parce qu’apparemment elle englobe davantage que les catégories économiques. Kurz prend ses distances avec le structuralisme, même celui d’Althusser, et avec les théories des systèmes. Pour Kurz le sujet n’est ni une erreur théorique ni un simple pantin mais un « pantin qui tire lui-même les fils ». Le sujet existe mais il n’est pas conscient de sa propre forme, laquelle précède même toute possibilité de conscience de classe. Sujet et objet ne sont pas des données ontologiques mais sont tous deux créés par l’inconscient. Pour la compréhension de la constitution fétichiste de cet inconscient, Freud aussi bien que Marx sont utiles car il faut y voir le produit d’un processus historique et non une donnée individuelle et naturelle. La domination existe effectivement mais pas comme un arbitraire personnalisé, plutôt comme un fluide qui envahit tout.

 

L’ambitieuse tentative de Krisis de lire l’histoire comme une « histoire de rapports fétichistes » où la valeur a succédé à la terre, aux liens du sang, au totémisme en tant que formes dans lesquelles s’exprime la puissance humaine inconsciente d’elle-même, débouche sur l’affirmation qu’une telle « préhistoire » de l’humanité est sur le point de se terminer. Toutes ces formes sont devenues une « seconde nature », instrument indispensable à l’homme pour se différencier de la première nature, mais désormais il est aussi possible que nécessaire pour l’humanité de procéder d’une « seconde humanisation », celle fois consciente.

 

La cohérence avec laquelle Kurz pousse jusqu’à leurs conséquences extrêmes ses propres thèses comporte évidemment bien des points discutables et même quelques interprétations forcées. Mais l’énorme richesse de ses intuitions dont on a résumé ici qu’une partie et sa façon de couper court à bien des points discutés péniblement depuis des décennies font que l’on peut être sûr de se trouver devant un filon théorique promis à un grand avenir, également parce qu’il est un des rares qui offre des propositions pour dépasser en avant, et non en reculant, l’état actuel du monde et cela sans appels impuissants à l’éthique.

 

Traduction de l’italien : Jacques et Raymonde Meunier


 

 

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