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Plus que jamais en situation

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Anselm Jappe

Paru dans le n°4 du Nouveau magazine littéraire, avril 2018. 

Les concepts forgés par Debord, à commencer par celui de « spectacle », sont cotés sur le marché des idées. Mais on est loin d'avoir épuisé leur prescience contemporaine.

   Guy Debord a souvent dit que, plus que toute autre chose, il se considérait comme un « stratège ». Et, en effet, l'intérêt qu'il continue de susciter, plus de cinquante ans après la publication de son oeuvre majeure, La Société du spectacle, a beaucoup à voir avec sa capacité d'obtenir ce qu'il se proposait avec un minimum d'effort. Ainsi, il a réussi son pari d'élever sa voix contre le « spectacle » sans paraître sur scène, ainsi que le jugeaient indispensable tous les autres ennemis jurés de l'ordre existant : Debord ne se produisait jamais en public, n'accordait aucune interview, n'écrivait pas dans la presse, ne communiquait qu'à travers les moyens qu'il avait lui-même choisis (la revue Internationale situationniste, ses livres et ses films, promus par des producteurs et des éditeurs amis). Bref, il était inaccessible.

   Cela a beaucoup contribué au mythe qu'il avait réussi à créer autour de lui. Jusqu'à son suicide en 1994, il a su défendre sa « mauvaise réputation » (titre de son dernier livre, en 1993) de subversif infréquentable. C'était déjà un cas presque unique. Cependant, tout de suite après sa disparition, a commencé une diffusion de sa pensée qui frôlait parfois la panthéonisation et qui a fait de lui un « grand auteur français », en général aux dépens du contenu subversif de sa vie et de son oeuvre. Aujourd'hui, les milieux les plus divers s'en réclament ou répètent ses idées, sans même parfois en connaître l'origine. Des artistes de tout bord pratiquent la « psycho-géographie » ou la « dérive » (il en existe même une application pour téléphone mobile !), les hackers se revendiquent du « détournement », et le premier politicien venu vitupère contre la « société du spectacle ». De même, les formes les plus variées de contestation qui s'appuient sur les médias, des Yes Men aux Pussy Riots ou à Act Up, sont souvent entrevues comme des successeurs des situationnistes.

LE CAPITAL DE SON ÉPOQUE

   Il serait vain de vouloir décider qui continue vraiment à porter le flambeau situationniste et qui en est un vulgaire « récupérateur ». À l'évidence, l'influence de Guy Debord se retrouve dans mille et un discours qu'il n'aurait jamais approuvés. Faut-il alors conclure que même le grand réfractaire a fini par devenir une figure du spectacle comme les autres, bon sujet pour des colloques universitaires, et bientôt au programme de l'agrégation ? Ou faut-il lui concéder un rôle de « prophète » ? Il a annoncé l'omniprésence de la télévision à une époque où n'existaient que trois chaînes en noir et blanc. Il a prédit l'écroulement de l'URSS quand celle-ci passait encore en Occident pour une rivale menaçante, géopolitique et technologique, des États-Unis. Il a anticipé la convergence des anciennes démocraties et dictatures dans de nouvelles formes d'autoritarisme (ce que d'aucuns nomment aujourd'hui les « démocratures ») ou encore la multiplication des informations fausses ou invérifiables, les désormais célèbres fake news. Un prophète ? Un visionnaire ? Évidemment oui. Et ce n'est pas rien. Mais le cantonner à ce rôle de « précurseur » implique aussi, sournoisement, l'idée que d'autres ont dit après lui les mêmes choses, mais en mieux.

   Y a-t-il alors des domaines où Guy Debord a encore quelque chose de neuf à nous dire, où il nous ouvre des pistes non explorées ? D'abord, il faut toujours rappeler que le spectacle dont il parle ne se limite pas aux médias. Il concerne toute forme de vie où intervient une séparation structurelle entre acteurs et spectateurs, organisateurs et organisés. Le spectacle consiste dans la passivité de la majorité des gens qui se borne à contempler les images au sens large, de la vie que le système économique les empêche de vivre réellement. C'est le cas non seulement au cinéma mais dans la politique, où nous laissons d'autres agir à notre place. Nous consommons les marchandises non pas pour leur valeur d'usage, mais pour le bonheur qu'elles promettent illusoirement. Et même l'art et la culture ne font que nous montrer des passions et des « situations » que nous ne vivons pas directement - cela non pas parce que ce serait impossible, mais parce que l'économie capitaliste nous oblige à passer notre vie à travailler et à nous adapter à ses exigences. Le spectacle est une « aliénation » au sens marxiste : une projection inconsciente des forces collectives humaines sur un facteur externe qui gouverne les hommes qui l'ont créé. Et, de ce côté-ci, la société actuelle est sans doute encore plus « spectaculaire » que celle de 1967.

   On trouve donc aujourd'hui des critiques sociales radicales, telles que la « critique de la valeur », qui, sans descendre directement de la théorie situationniste, en reprennent l'exigence d'une critique sans concession de la totalité sociale. Sa catégorie analytique centrale, le « fétichisme de la marchandise », repose sur une interprétation de Marx souvent similaire à celle de Debord. Le Comité invisible, à l'origine du pamphlet L'Insurrection qui vient (2007), est une autre forme contemporaine de critique globale qui se propose de reprendre l'esprit situationniste, notamment sur le plan stylistique. C'est que Debord avance une analyse de la société capitaliste fondée sur une relecture de Marx, qui reste une des meilleures façons de se servir encore de ses concepts. Il commence La Société du spectacle par la première phrase du Capital, publié exactement un siècle plus tôt, mais en substituant au mot de « marchandises » celui de « spectacles ». Il procède par ce qu'il appelle un « détournement ». Il se propose ainsi d'actualiser la théorie de Marx, voire d'écrire Le Capital de son époque en tenant compte des changements intervenus dans ce qui ne cesse pas d'être une société capitaliste. Il décrit les nouvelles formes de « lutte des classes » qui ne tournent plus nécessairement autour des revendications économiques : les nouveaux prolétaires veulent reconquérir le contrôle sur leurs vies. Ils s'opposent non seulement à l'exploitation classique, mais également aux nouvelles hiérarchies dirigées par des bureaucraties, ce qui implique le rejet des partis et des syndicats « ouvriers ».

CAPITALISME ESTHÉTIQUE

   Debord s'est surtout montré novateur en replaçant au centre de ses analyses les catégories marxiennes de la marchandise, de la valeur d'échange, de l'argent et du travail que le marxisme traditionnel avait presque complètement négligées. Alors que les marxistes orthodoxes pensaient en termes de distribution des fruits du travail, lui est revenu à la base productive où ceux-ci s'élaborent. Et, à partir d'elle, il déroule une critique sans concession de la « société de consommation » occidentale où l'abondance de marchandises, qu'elles soient matérielles ou qu'elles empruntent la forme d'images, remplace la vie directement vécue (le « spectaculaire diffus »). Avec une perspicacité rare à son époque, il a pu ainsi en déduire que les régimes totalitaires, parmi lesquels il comptait aussi la Chine de Mao, n'étaient que des versions plus pauvres du spectacle mondial, et non radicalement différents du monde « démocratique » (le « spectaculaire concentré »).

   On pourrait bien sûr objecter que, même s'il a évité sur le plan personnel d'être « récupéré », ses idées, comme celles de nombreux autres auteurs et acteurs de Mai 68, ont contribué au développement du capitalisme postmoderne. Rétrospectivement, le mouvement mondial de 68 apparaît en effet surtout comme une modernisation des superstructures archaïques de l'époque, notamment dans le domaine des « moeurs » et de la liberté individuelle, par leur adaptation aux données créées par la phase « fordiste » de l'économie. La synthèse situationniste d'une « critique artiste » et d'une « critique politique » (lesquelles, pendant un siècle, avaient plutôt marché séparément - le surréalisme d'un côté et le Parti communiste de l'autre en étant les formes les plus typiques) était révolutionnaire dans les années 1960 et semblait l'aboutissement d'une longue histoire des avant-gardes tant politiques qu'artistiques. Avec le recul, elle pourrait être vue comme le précurseur (dans ce cas, involontaire) du « capitalisme esthétique » actuel ou du « troisième esprit du capitalisme » (selon l'expression des sociologues Luc Boltanski et Éve Chiapello), fondé sur une valorisation de la « créativité » et de l'« autonomie » individuelles, venant remplacer les hiérarchies rigides et pyramidales désormais obsolètes.

   Les idées de Guy Debord sont cependant bien trop radicales et portent par trop sur la totalité du capitalisme pour avoir pu contribuer à sa modernisation. Dès 1967, il affirmait que le spectacle ne laisse aux « travailleurs » que « l'alternative de refuser la totalité de leur misère, ou rien », et le ton n'a jamais changé dans ses ouvrages postérieurs. Peu d'années après cette publication, il découvre l'importance de la question écologique et rompt définitivement avec son ancienne confiance dans le progrès technique comme fondement d'une émancipation sociale possible. Jusqu'à la fin de sa vie il dénoncera, notamment dans ses Commentaires sur la société du spectacle (1988), la déraison toujours plus folle et toujours plus autodestructive du spectacle. Parmi les aspects les plus « prophétiques » de sa pensée se trouve en effet sa sensibilité pour la catastrophe écologique. Dans les « 61 thèses sur l'IS et son temps », publiées en 1972 et anticipées l'année précédente dans une ébauche intitulée La Planète malade, il est parmi les tout premiers à comprendre que la logique capitaliste mène inévitablement à la dévastation des bases naturelles de la vie. Aucun ajustement partiel, comme le proposaient déjà les mouvements écologistes naissants, ne peut, selon lui, y porter remède, mais seulement une sortie de l'économie autonomisée. Celle-ci est fatalement vouée à produire le plus possible : l'« usure intégrée » permet le renouvellement cyclique de la production et de la consommation, mais « la réalité cumulative de cette production indifférente à l'utilité ou à la nocivité, en fait indifférente à sa propre puissance qu'elle veut ignorer, ne s'est pas laissé oublier et revient sous forme de pollution ».

CATASTROPHE ÉCOLOGIQUE

   À un moment où, à la suite de la publication du rapport du Club de Rome (1972), les médias commençaient à peine à évoquer les « limites de la croissance », Guy Debord trace donc déjà dans cet écrit un tableau impressionnant des « nuisances » produites par l'économie spectaculaire. Et il affirme que la lutte contre la catastrophe écologique sera désormais le moteur principal des mouvements révolutionnaires, parce qu'il s'agira d'un combat pour la survie de l'humanité même. Si, en 1972, il attribue encore au « prolétariat » le rôle historique d'y mettre fin, dans les années et les décennies qui suivent, il n'identifie cependant plus un acteur spécifique, un « sujet révolutionnaire », capable d'abolir le spectacle et ses désastres. Il n'a certes pas poussé ses analyses jusqu'à reprendre la formule marxienne de la valeur marchande comme « sujet automate » gouvernant la société à la place des sujets humains, mais il avait constaté la disparition des formes sociales pouvant faire obstacle au spectacle. Voilà pourquoi ses dernières oeuvres passent souvent pour « pessimistes ». L'idée de catastrophe écologique voisine alors chez lui avec une critique radicale des technologies, dont témoigne entre autres dans les années 1980 sa collaboration à la revue Encyclopédie des nuisances. Selon lui, la science elle-même a abdiqué son ancien rôle émancipateur pour se mettre au service d'une économie devenue complètement irrationnelle et incontrôlable, même en comparaison avec les stades précédents du capitalisme. De cela, l'énergie nucléaire constituait, à ses yeux, un exemple particulièrement frappant.

   Que faire donc aujourd'hui de Guy Debord ? Bâtir une « orthodoxie » à partir de ses intuitions serait contre-productif1 et le réduire à un accessoire de plus du supermarché culturel de la postmodernité, une insulte à sa mémoire. Il convient plutôt de penser la réalité contemporaine avec les outils qu'il a préparés pour nous. La tâche principale qu'il assignait à l'humanité était de sortir d'une économie qui s'est détachée des hommes qui l'ont bâtie. Et cette exigence paraît plus urgente que jamais en un temps où crise économique, crise écologique et crise énergétique s'unissent en une seule vaste Crise majuscule qui appelle pour son dépassement des pensées radicales (soit, selon l'étymologie, plongeant à la racine des choses), comme la sienne. La plus grande actualité de Guy Debord est encore à venir.

 

 

Tag(s) : #Anselm Jappe

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