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La substance du capital et le rôle du temps abstrait dans la dynamique et la crise du capitalisme

*** 

Une discussion autour de Moishe Postone, Robert Kurz et Guy Debord

[Séance du 9 janvier 2017 du séminaire d’Anselm Jappe]

   La séance du 9 janvier 2017 du séminaire d’Anselm Jappe au Collège international de philosophie (Paris), est la poursuite de la séance du 12 décembre dernier, elle se rapporte au rôle du temps abstrait dans la valorisation de la valeur, la dynamique et la crise du capitalisme.

   La séance revient ainsi sur les niveaux les plus théoriques de la critique de l'économie politique, notamment sur la différence et l'opposition entre Moishe Postone et Robert Kurz, la question du temps abstrait comme base du travail abstrait et son potentiel de crise. Pour Postone, il n'y a pas d'épuisement de la masse de valeur, il y a juste une redéfinition permanente de l'heure sociale de travail au travers du « treadmill effect » (l'effet tapis roulant, traduit dans Temps, travail et domination sociale, par « moulin de disciplines »), l'une des deux déterminations initiales de la dynamique immanente au capitalisme. Après avoir présenté dans un premier temps, les principaux aspects de la réflexion de Postone sur la question, y compris les critiques portées à Georg Lukacs qui fut pourtant le premier dans Histoire et conscience de classe à penser les deux formes de temporalités, Anselm Jappe évoque certaines des critiques qu'on peut lui adresser.

   Dans un deuxième temps, on présente certaines des positions théoriques proposées par Robert Kurz dans son essai séminal « La substance du capital. le travail abstrait comme métaphysique réelle de la société et la borne interne absolue de la valorisation » paru en 2004 dans la revue Exit !, qui sera prochainement publié en France. Dans cet essai, Kurz revient sur le débat sur la substance du capital, la valeur et la question du travail abstrait, en engageant un débat critique avec plusieurs auteurs marxistes comme Isaac Roubine, Moishe Postone, ou Michael Heinrich. Anselm Jappe présente ici la conception kurzienne du travail abstrait qui, en revenant à Marx, est en opposition à la totalité des auteurs marxistes. D'autre part, est abordée la critique, par Kurz, de la conception subjectiviste et cyclique du capitalisme (caractéristique des léninismes, de l'opéraïsme italien, etc.) qui saisit celui-ci comme l'éternel retour du même, en pensant que seul l'effort subjectif collectif pourra y mettre fin. Kurz ne mise pas seulement sur la simple prise de conscience de l'absurdité d'un système qui pourrait sinon se perpétuer jusqu'aux calendes grecques et se reproduire sur ses propres bases, mais il insiste également, à partir de la critique de l'économie politique, sur la temporalité même du capitalisme. Le capitalisme n'est pas un système qui se reproduit toujours de la même manière, il existe une dynamique immanente au capitalisme qui existe depuis ses origines, et qui fait partie de la structure même de la valeur. Robert Kurz s'inscrit ici dans la filiation d'auteurs comme Rosa Luxemburg ou Henryk Grossmann, pour qui le capitalisme porte en lui même des contradictions immanentes insurmontables et se développe toujours contre lui-même. Le capitalisme est ainsi engagé dans une course contre son propre épuisement. On ne peut pour autant en rien ranger Kurz dans les auteurs objectivistes, car il n'y a aucun automatisme, chez cet auteur, qui pourrait déboucher sur une forme d'émancipation, au contraire, le processus est plutôt pensé comme une décomposition de la formation sociale capitaliste, si nous ne faisons rien. D'autre part, la critique de la forme-sujet bourgeoise qu'endosse les individus modernes, est un des fondements de la critique kurzienne. 

   Dans un troisième temps (la deuxième heure de la séance), Anselm Jappe se penche sur les niveaux moins logique et théorique, pour venir sur les niveaux phénoménologiques (passés et contemporains) de la question de la temporalité moderne : comment cette temporalité du capitalisme se répercute dans nos vies quotidiennes ? On aborde ici plus particulièrement une discussion du chapitre V, « Temps et histoire » de La société du spectacle de Guy Debord, où est abordé le rapport entre la temporalité du capital et la temporalité concrète. La question d'une certaine forme d'identité entre la théorie critique de Francfort et l'opéraïsme italien, est également abordée, en tant que formes de théories obsolètes parce référées à la phase fordiste qu'ils interprétaient, on le sait a posteriori, de manière erronée parce qu'elles présupposaient une sorte de stabilité du capitalisme. La discussion vient ensuite sur la thématique phénoménologique de l'accélération de la vie sociale sous le capitalisme, notamment au travers d'une discussion du livre de Jonathan Crary, Le capitalisme à l'assaut du sommeil (La Découverte, 2014). 

Le fichier de l'enregistrement est disponible 30 jours avec le lien suivant :

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Par ailleurs, les enregistrements du séminaire 2016-2017 seront bientôt disponibles de manière permanente sur un site d'écoute. 

Bibliographie

  • Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009. 
  • Robert Kurz, « Die Substanz des Kapitals. Abstrakte Arbeit als gesellschaftliche Realmetaphysik und die absolute innere Schranke der Verwertung » [« La substance du capital. Le travail abstrait comme métaphysique réelle de la société et la borne interne absolue de la valorisation »], in revue Exit!, n° 1 et 2, Horlemann, 2004-2005. On peut se reporter aux traductions anglaise, portugaise et italienne de ce texte, en attendant la traduction française.
  • Guy Debord, La Société du spectacle
  • Karl Wittfogel, Le Despotisme oriental, traduit par Michèle Pouteau, Paris 1964, 1977.
  • Laurence Le Bras et Emmanuel Guy (coord.), Lire Debord, L'échappée, 2016. 
  • Jonathan Crary, Le capitalisme à l'assaut du sommeil, La Découverte, 2014. 
  • A propos des thèses de Friedrich Pollock qui seront reprises comme fondements de nombreux de leurs développements, par l'« Ecole de Francfort » expurgée de Grossmann, par le marxisme traditionnel opéraïste en Italie et même par Jacques Camatte sous la thématique du « racket », voir la critique fondamentale de Moishe Postone Temps, travail et domination sociale (Mille et une nuits, 2009), notamment dans le chapitre III. Plus largement, on peut aussi se reporter à la critique de Pollock qu'opère ce même auteur dans son article « La critique, l'Etat et l'économie » (traduction de Stéphane Besson), ainsi que dans Clément Homs, « La roue à hamster. Esquisse pour une histoire de la dynamique et de la trajectoire du capitalisme au XXe siècle », tous deux à paraître dans la revue Illusio, n°16/17, vol. 4, Bord de l'eau, 2017. 
  • Michael Heinrich, Comment lire Le Capital de Marx ?, éditions Smolny. 2015.  S'il faut saluer les efforts considérables du collectif Smolny pour faire paraître le premier ouvrage d'un auteur inconnu en France et la qualité de la traduction réalisée par Lucie Roignant, Heinrich passe encore aujourd'hui à tort pour un bon marxologue auprès d'un certain public, notamment sur les questions de la forme-valeur, du travail abstrait, etc. S'il est vrai qu'il vaut certainement mieux lire Heinrich que bien des marxistes français, depuis de nombreuses années une discussion théorique existe en Allemagne entre d'un côté la Wertkritik et la Wert-abspaltungskritik et de l'autre, le marxisme traditionnel d'Heinrich, sur notamment, le fixisme circulationniste, le post-modernisme anti-substantialiste et l'absence de théorie de la crise chez ce dernier. Elmar Flatchart devrait faire paraître dans Historical Materialism, une comparaison des divergences, notamment entre Kurz et Heinrich. Sur ce dossier, on peut récemment faire référence aux critiques portées à Heinrich dans Kurz, Geld ohne Wert (Horlemann, 2012), dans Trenkle et Lohoff, La Grande dévalorisation (Post-éditions, 2014) et à l'article de Peter Samol, Michael Heinrichs Fehlkalkulationen der Profitrate (Krisis 1/ 2013).
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