Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

   « le dépérissement de certaines catégories […] du droit bourgeois ne signifie en aucun cas leur remplacement par les nouvelles catégories du droit prolétarien. De même le dépérissement des catégories de la Valeur, du Capital, du Profit, etc., dans la période de transition vers le socialisme évolué, ne signifie pas l’apparition de nouvelles catégories prolétariennes de la Valeur, du Capital, etc. Le dépérissement des catégories du droit bourgeois signifiera dans ces conditions le dépérissement du droit en général, c’est-à-dire la disparition du moment juridique des rapports humains »

Evgueni Pasukanis, La théorie générale du droit et le marxisme,

EDI, 1970 (1924), p. 50.

   La société post-capitaliste ne sera jamais l’affirmation d’un autre État ou d’un autre droit, mais leur dépérissement. C'est ici en 1924, avec une grande clarté, qu'Evgueni Pasukanis affirmait la révolution comme sortie de l’économie en tant que telle (c'est-à-dire de l'ensemble des formes et catégories sociales modernes - travail, valeur, argent, etc.), dans le même mouvement d'une sortie de la forme droit et de l’État. 

   Aujourd'hui, la critique de la valeur (Wertkritik) et la critique de la valeur-dissociation (Wert-abspaltungskritik) ne sont pas seulement le bélier qui a démantelé la forteresse de la métaphysique réelle du travail abstrait. Elles comprennent également, avec Pasukanis, mais aussi au-delà de Pasukanis, une critique radicale des catégories juridiques fondamentales (normes, rapport, sujet, droit, etc.) et la proposition d'une pratique « post-juridique » dans le sillage d’une lutte révolutionnaire que Robert Kurz ou John Holloway ont qualifiée, d’« anti-politique ».  Tant que nous nous rapporterons les uns aux autres au travers du travail et donc de l’échange de quantums de travail abstrait sous la forme de marchandises et d’argent, alors nos rapports conserveront la forme du droit et une des formes de notre agir collectif aliéné, sera l’État (qui va avec la forme nation).  

   On trouvera ci-dessous la scannérisation du livre peu banal de Pasukanis, depuis longtemps épuisé et maudit par le marxisme orthodoxe et para-stalinien (c'est-à-dire ignoré en France par les marxistes traditionnels, qui à l'école d'Althusser, tentèrent gauchement de penser l'Etat et le droit dans le style faible de Nicos Poulantzas). Ce livre paru en 1924, dans le moment séminal de la publication des livres d'Isaac Roubine et de Georg Lukacs, a été publié en français par « Etudes et documentation internationales » (EDI) en 1970, dans une traduction de Jean-Marie Brohm et introduits par les deux préfaces de Jean-Marie Vincent et Karl Korsch.

Evgueni Pasukanis,

La théorie générale du droit et le marxisme

(pour le scan, merci à Stéphane N.)

   Pour une discussion critique de Pasukanis dans une confrontation avec la Wertkritik, on pourra lire avec intérêt, en portugais, de Joelton Nascimento, « Com Pachukanis, para além de Pachukanis : direito, dialéctica da forme-valor e critica do trabalho » (2014). 

   En allemand, on pourra notamment consulter l'article de Franz Schandl (traduction bienvenue), « Finale des Recht - Hypothesen über das Absterben eines abendländischen Formprinzips » (in Streifzuege, 1994), ou les articles de Robert Kurz, « Antiéconomie et antipolitique », « La fin de la politique » et, en deux parties, « Es rettet euch kein Leviathan - Thesen zu einer kritischen Staatstheorie » (in Exit !, n°7, 2010 et n°8, 2011).  Sur Pasukanis, en français, on pourra consulter les travaux du juriste Michel Miaille, notamment « La spécificité de la forme juridique bourgeoise » et Introduction critique au droit (Maspéro, 1976), la 2ème partie du livre d'Antoine Artous, Marx, l'Etat et la politique (Syllepse, 1999 ; y compris pour critiquer Nicos Poulantzas et cie), ainsi que les articles de Jean-Marie Vincent parus dans Fétichisme et société (Anthropos, 1973) : « Vers une théorie marxiste du droit moderne », « Marxisme moderne et droit naturel », « Remarques sur Marx et Weber comme théoriciens du droit et de l'Etat » et « Droit et travail ». On peut également se reporter au débat allemand des années 1970 sur la « dérivation » de l'Etat, en partie influencé par la réception du livre de Pasukanis en Allemagne de l'ouest, et introduit en France dans un recueil de traductions bientôt mis en ligne sur ce même site, L'Etat contemporain et le marxisme (Maspéro, 1975). 

Evgueni Bronislavovitch Pasukanis (1891-1937)

Evgueni Pasukanis, La théorie générale du droit et le marxisme

Quatrième de couverture 

   La théorie de l'Etat et du droit est un élément essentiel de la conception scientifique de la société capitaliste et postcapitaliste. Pourtant, depuis plus d'une quarantaine d'années, il n'est guère de sujet qui ait été plus maltraité par les marxistes ou ceux qui se disent tels. Alors que Marx et après lui Lénine s'étaient acharnés à démontrer que les formes juridiques et étatiques et pas seulement leur contenu (la matière sociale organisée), étaient des formes liées, c'est-à-dire spécifiques, à une société de classe déterminée, la société capitaliste, les commentateurs du marxisme officiel ont tout fait pour présenter les formes juridiques et étatiques comme des instruments de caractère technique ou neutre. Si c'est la volonté de la classe dominante qui donne leur contenu à ces formes et à ces rapports, il suffit de substituer à un personnel politique et judiciaire bourgeois un personnel d'origine prolétarienne ou petite bourgeoise. La « volonté de la classe dominante » dont, bien sûr, la bureaucratie se réserve l'interprétation, peut alors justifier le déchaînement répressif du droit bourgeois sans bourgeoisie et de l'Etat bourgeois sans bourgeoisie, baptisés droit socialiste et Etat socialiste.

   Malgré la longue prédominance de l'interprétation stalinienne du marxisme dans le mouvement ouvrier, Pasukanis, bolchevik dès 1912, juriste soviétique le plus éminent de la génération révolutionnaire et théoricien le plus influent du dépérissement de l'Etat, éliminé en 1937, réfute de façon très efficace les conceptions qui font du droit une technique (le normativisme et le positivisme) et se refusent à voir en lui un ensemble de rapports, de formes et d’idéologies fonctionnels à un certain contexte social. Sous le féodalisme, le droit formellement égalitaire était recouvert, enveloppé par le système des privilèges attachés à des individus ou à des groupes, sous le capitalisme il parvient à son plein épanouissement, mais dans la société de transition vers le socialisme il est appelé à disparaître graduellement au fur et à mesure que dépérissent les rapports capitalistes et marchands. Voilà, à grands traits, la théorie du droit que défend Pasukanis et qui, aujourd’hui encore, reste essentielle pour développer une théorie générale des rapports et des formes juridiques.

J.-M. Vincent

 ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Com Pachukanis, para além de Pachukanis: direito, dialética da forma- valor e crítica do trabalho 

 Joelton Nascimento

Resumo :

   As notas que compõem este artigo empreendem novos balizamentos para uma leitura contemporânea de Teoria geral do direito e marxismo de Evgeny Pachukanis, tratando tanto de sua pertinente atualidade quanto de seus limites.Em primeiro lugar, a dialética da forma-valor e sua relação com a forma jurídica é apontada como uma fértilatualidade desta obra. A inexistência de elementos para uma relação crítica entre a forma trabalho e a forma jurídicaé discutida como um limite, que se desenvolve até o “politicismo” de textos posteriores a Teoria geral do direito emarxismo. Esta obra de Pachukanis ilumina a – ao mesmo tempo em que é iluminada pela – reexão sobre o pós-direito da Nova Crítica do Valor, especialmente a desenvolvida por Franz Schandl, Robert Kurz e Anselm Jappe.

With Pashukanis and beyond Pashukanis: law, dialectic of value-form and the work critique 

 Abstract: 

 The notes that make up this paper presents new reference points for a contemporary reading of Evgeny Pashukanis The general theory of law and Marxism, pointing both its relevance today as its limits. First, the dialectic of value form and its relation to the legal form is thought as a fertile topicality of this Pashukanis book. The lack of evidence for a critical relationship between the work-form and the legal form is seen as a limit, which is developed until the “politicism” of later texts of this author.The general theory of law and Marxism  lights, at the same time that is illuminated, by the criticism of New Critique of Value, especially in its development by Franz Schandl, Robert Kurz and Anselm Jappe.

Tag(s) : #Critique de l'Etat - du politique - du droit

Partager cet article

Repost 0