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Heidegger, le nazisme et l'antisémitisme 

Requiescat in pace, French Theory

   Nous reprenons dans les liens suivants, deux notes de lecture d'Armand Paris parues sur Sortir du capitalisme​, au sujet des livres de Peter Trawny, Heidegger et l'antisémitisme. Sur les "Cahiers noirs" (Seuil, 2014) et d'Emmanuel Faye, Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie (Albin Michel, 2005). Ce dernier vient également de faire paraître ce mois-ci, Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée (Albin Michel, sept. 2016). Le texte ci-dessous paru en 2015, de Jean-Pierre Baudet, est repris depuis le site des Amis de Nénémis. Il aborde aussi le livre collectif, Heidegger, le sol, la communauté, la race (Beauchesne 2014).

  

Heidegger, encore

*

Jean-Pierre Baudet

   Avec le deuxième volume consacré par Emmanuel Faye et son équipe à Heidegger (Heidegger, le sol, la communauté, la race, Beauchesne 2014), on peut dire que s’accumulent avec célérité tous les arguments nécessaires pour enfin prendre la mesure du caractère nazi de ce prétendu philosophe. Etrangement, la profession philosophique qui, surtout en France, avait bâti sa propre activité sur des bases aussi douteuses, et qui menace désormais faillite, était restée sourde aux contributions les plus anciennes qui, pourtant, avaient révélé très tôt non pas l’antisémitisme désormais avéré du « Maître », mais le caractère à la fois trompeur et national-socialiste de sa pensée toute entière (Günther Anders, dans de nombreuses contributions écrites entre 1936 et 1954, seulement partiellement traduites en français, et Theodor Adorno dans son célèbre texte de 1964, Le jargon de l’authenticité).

   L’ambiance mi-figue mi-raisin qui s’est emparée de la corporation rappelle l’incertitude des passagers du Titanic : que va-t-on pouvoir emporter dans les canots de sauvetage ? Parviendra-t-on à laisser à bord de la future épave l’encombrant antisémitisme afin de sauver le corps de la doctrine, supposé moins pesant et séparable de cette « grosse bêtise » (l’expression, on le sait, est de Heidegger) ? Les heideggériens de souche (qualificatif utilisé à dessein) ont épuisé toutes leurs munitions, qui consistaient essentiellement dans le traficotage de la traduction, dans la préservation dans le secret de l’impublié des textes les plus inquiétants, et dans une mauvaise foi alimentée par leurs propres zones d’ombre, tandis que ceux qui mastiquent avec dégoût et répugnance les citations les plus indéfendables tentent à présent de faire de « l’erreur » et de « l’errance » la dernière qualité commercialisable du rusé menteur de Todtnauberg, alors même qu’il devient lumineux qu’il n’y eut ni erreur ni errance, mais seulement une difficulté majeure liée à la disparition du régime nazi : le sujet de l’histoire heideggérienne ayant sombré avec la chancellerie du Reich, le discours devait devenir nettement plus brumeux encore, tourner sur lui-même pour perdurer. Le programme de publication mis en place par Heidegger montre très clairement qu’il réservait le meilleur pour la fin, c.à.d. misait sur une lointaine résurrection du parti auquel il avait adhéré avec tant d’enthousiasme, pensant qu’une époque viendrait où le lecteur (germanique) pourrait à nouveau se montrer réceptif au véritable contenu de « l’effort de pensée » fourni par l’introducteur du nazisme dans la philosophie.

   Si nous revenons aujourd’hui, très brièvement et très modestement sur ce sujet, c’est uniquement pour relever une interrogation qui nous paraît faire défaut, étrangement, dans la littérature consacrée à ces questions, et nous concevons ces quelques lignes comme un simple post-scriptum à l’excellent article, très éloquent, de François Rastier, Heidegger aujourd’hui – ou le Mouvement réaffirmé, qui étudie le langage de Heidegger comme exemple de la célèbre LTI (Lingua Tertii Imperii, selon l’expression de Viktor Klemperer).

   Les travaux d’Emmanuel Faye et de ses collaborateurs ont rassemblé un beau nombre de citations où l’on voit Heidegger appliquer les catégories « fondamentales » de sa « pensée » aux actions les plus terre-à-terre et les plus méprisables de l’engeance nazie. Des exemples ? En voici trois, tirés de l’article de Rastier, où nous avons mis l’élément de boursouflure « ontologique » en italiques :

·         « Die Grundmöglichkeiten des urgermanischen Stammeswesens auszuschöpfen und zur Herrschaft zu bringen » (« épuiser totalement et mener jusqu’à la domination les possibilités fondamentales de l’essence de la souche originellement germanique »),

·         « Le principe de l’institution d’une sélection raciale est métaphysiquement nécessaire »

·         « Wenn das Flugzeug freilich den Führer von München zu Mussolini nach Venedig bringt, dann geschieht Geschichte » (« Quand un avion conduit le Führer de Münich à Venise pour y rencontrer Mussolini, il est évident que l’histoire advient »).

Le « destin spirituel de l’Occident », ce n’est pas un membre harnaché des S.A. qui en parlait à longueur de pages, mais le mage de la Forêt-Noire.

   A partir de là, il nous semble utile de se livrer à une petite méditation sur ce que l’on pourrait appeler la « dérive conceptuelle ». Pour mieux comprendre, prenons un exemple qui se situe aux antipodes de Heidegger. Les concepts mis en œuvre par Marx, par exemple, ne se soutenaient que dans une lumière critique. A aucun moment, Marx ne s’est départi de ce point de vue critique, y compris par rapport au mouvement réel qu’il contribuait pourtant à faire naître, et qui paraissait le plus proche de lui (l’Association internationale des travailleurs, puis la social-démocratie allemande). On peut bien sûr discuter à perte de vue pour savoir qui avait raison, sur tel ou tel point, entre Marx et Bakounine, ou entre Marx et Lassalle, mais si une chose est sûre, c’est qu’à aucun moment on n’a vu Marx parler d’un « parti dialectique », ou d’une « science matérialiste », ou de dérives positivesnon-critiques, de cette espèce (il a été jusqu’à préciser qu’il « n’était pas marxiste », quand l’étiquette commença à circuler). Pour voir advenir de telles monstruosités conceptuelles, une telle compromission de la théorie critique devant des réalités elles-mêmes pleinement inhérentes à une société non émancipée, il fallut attendre Lénine, surtout sur le tard, puis un Staline, enfin parvenu aux manettes. Depuis l’instauration de régimes bureaucratiques manifestement non communistes, le terme communiste devint un mensonge obligatoire, constant, du type : dosim repetatur (pour reprendre l’ironie freudienne de cette expression), au point de désigner ainsi l’ultra-capitalisme chinois actuel. La caricature de la pensée de Marx fut mise en circulation par ceux qui avaient définitivement enterré l’intention émancipatrice que cette pensée avait portée : par ses ennemis.

   Autre exemple : malgré ses déraillements épisodiques pour opposer à la faiblesse décadente du christianisme et au despotisme de cette maladie une nouvelle force, innocente, éprise de la vie, Nietzsche ne peut à aucun moment être imaginé apporter sa caution à un régime prussien dont il méprisait la grossièreté, ni à l’Etat en général, « monstre froid parmi les monstres froids », et encore moins à un Etat nazi qui fut à l’Etat prussien ce que le dégueulis est au crachat. Pourtant, on le sait, les antisémites nazis crurent pouvoir brandir la figure héroïque du solitaire de Sils-Maria, bien qu’il détestât violemment les antisémites.

   Gardons à l’esprit ce genre de « mésaventures de l’esprit », ce genre de destin historique, et revenons aux citations heideggériennes ci-dessus. Constatons d’abord que, dans ce cas, le philosophe n’a pas eu besoin d’une déviation stalinienne, ou d’une usurpation hitlérienne : il s’est chargé lui-même de la sale besogne. Si trahison il y avait, elle venait de lui. Mais dire cela, qui n’est déjà pas un détail, c’est encore rester très en-deçà de ce qui nous occupe ici.

   Car il ne s’agit, avec Heidegger, d’aucune sorte de dérive ou de trahison. Nulle prostitution du concept : il faut bien éviter d’adresser au recteur éphémère de l’Université de Fribourg un tel reproche, lequel cache en son sein une excuse par trop visible.

   Ses concepts sont nés avec et pour cet usage, ils décrivaient une vision du monde que l’accès au pouvoir des nazis promettait de réaliser. Lorsque Heidegger profère ces phrases, qui seraient pour le plus modeste professeur de philosophie d’un lycée de province la plus grande honte de sa discipline, il est chez lui, il foule son sol, celui dont il nous rabattait les oreilles. L’extraordinaire et ridicule boursouflure de son style révèle à quel point ses concepts ne rechignent pas à pareil usage. A quel point cet usage leur est conforme. A quel point ces manies grandiloquentes servent à tresser une couronne à la plus méprisable des politiques. Anders et Adorno l’avaient bien pressenti, sans disposer alors des preuves accablantes qui, semble-t-il, manquaient aussi à Arendt pour se désolidariser d’un amant si mal choisi. Cette lacune est désormais comblée.

   Or, un concept qui se laisse utiliser de la sorte ne peut être un concept. Son usage signe son vide. Il relève de la pure et simple esbroufe, et il prouve concrètement que son auteur le conçoit et le manipule comme tel.

   C’est d’autant plus une honte consommée de voir l’intelligentsia se gargariser de « penseurs » dont l’amitié et la solidarité pour le nazisme relèvent d’une telle évidence 1.

Note : 

1. Ne citons qu’une vedette parmi beaucoup d’autres : Giorgio Agamben, qui n’existerait pas sans Michel Foucault, mais pas non plus sans Carl Schmitt et sans Martin Heidegger. Pour contrebalancer ces influences peu recommandables, Wikipedia Italie va jusqu’à inventer une amitié ancienne datant de 1974, entre Agamben, heideggérien notoire, et Guy Debord, ce que nous avons relevé comme il convient :

https://it.wikipedia.org/wiki/Discussione:Giorgio_Agamben

 

Avant-propos du livre de Jean-Marie Brohm, Roger Dadoun et Fabien Ollier, Heidegger, le berger du néant. Critique d'une pensée politique (Homnisphère, 2007) :

   Contrairement à la doxa dogmatique des « bergers de l'Être » qui continuent de présenter Martin Heidegger comme un philosophe « profond » voire même un «résis­tant» au nazisme, et ce malgré les preuves accablantes dont les historiens des idées disposent aujourd'hui pour démontrer son engagement total dans le «mouvement» et le « combat » hitlériens, nous proposons au lecteur trois analyses critiques du nihilisme de la «pensée» heideggerienne.
   
L'actualité « philosophique » nous y invite. Nous ne saurions en effet rester insensibles aux basses oeuvres et aux indécentes stratégies discursives utilisées par les oblats heideggeriens pour détruire - Destruktion - et éliminer purement et simplement le travail méticuleux entrepris par Jean-Pierre et Emmanuel Faye notamment, au sujet de l'introduction du nazisme dans la philosophie. Comme le dit Roger Dadoun dans le premier texte proposé, le « penser » en-tant-que-tank de Heidegger, la cuirasse philosophique livresque derrière laquelle son « esprit » (Geist) se retrouve barricadé et logé en un Bunker, s'est lentement fissuré durant ces dernières décennies avec la découverte de nouveaux documents et la volonté de certains chercheurs de sortir de la schizophrénie intellectuelle dominante séparant le Heidegger philosophe du Heidegger inscrit au NSDAP de 1933 à 1945. Pour défendre les zones éventrées du bunker et préserver « l'or du Bade-Wurtemberg », des escouades de caporaux de l'ordre existential ont fait brûler les forges et cogner dur et sec les marteaux de la philosophie-philosophique-qui-ne-fait-que-philosopher-profond. Et de tautologies en truismes, d'herméneutiques essentialistes en phé­noménologies du Mitsein (« être-avec »), de galimatias « soucieux » en « résolus » brimborions, ils ont fini par col­mater les brèches en utilisant les pires arguments révi­sionnistes et en faisant mine de ne pas entendre le négationnisme patent de Heidegger lui-même. Les murs les plus hauts, les murs les plus inaccessibles, les murs les plus fondateurs finissent pourtant toujours par s'écrouler... Le mur de Berlin est bien tombé, au tour du bunker heideggerien !

   Aussi, l'actualité politique nous tient évidemment en alerte. Les diverses tentatives de réhabilitation des idéologues du national-socialisme (Carl Schmitt et Ernst Jünger notamment), la résurgence des divers « Eichmann de papier », comme disait Pierre Vidal-Naquet, et surtout la banalisation historiciste de l'hitlérisme, se traduisent dans les urnes par les percées des partis néonazis en Allemagne et en Europe de l'Est. Lors de la dernière Coupe du monde de football, dont la finale s'est déroulée dans le stade de Berlin construit pour Hitler, les extrémistes du NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschlands) aidés par des meutes supportéristes en plein délire nationaliste, ivres de sueurs et de gazon (de sang et de sol...), se sont frayés un passage dans la démocratie. Aucun discours dit postmoderne ne peut en minimiser le danger sans faire appel aux élans mystiques et mortifères d'un « retour dionysiaque » à l'humus, à la terre, aux origines, à la communauté tribale, aux mythes ancestraux et au mal. Nous ne comptons pas laisser passer cette apologie du fascisme sous la forme de la fête... En France également, le constat tout heideggerien d'un « oubli de l'être » couplé à une réhabilitation à peine voilée d'une « communauté du peuple au travail », prête à tous les sacrifices pour la santé de la nation (vision organiciste de la patrie), lance le nouveau président de la République ainsi que la plupart de ses ministres sur les chemins qui ne mènent pas à l'Autre : la création d'un ministère de l'identité nationale intégré à celui de l'immigration est un des analyseurs importants d'une identification völkisch du peuple et de la race. Les électeurs du Front national ne s'y sont pas trompés et ont choisi la «copie» après « l'original » dans le but de mieux concrétiser effectivement la peste émotionnelle - la peste brune.

Martin Heidegger, le nazisme et l'antisémitisme [Notes de lecture]

Ci-dessus : photographie de la carte d'adhérent de Martin Heidegger au NSDAP 

 

Tag(s) : #Parutions & Bibliographie

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