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Autogestion, piège à cons ?

L’autogestion de la production de marchandises

comme impossibilité logique

*

Clément Homs

 

Deux discours peuvent être tenus sur l’échec de la perspective autogestionnaire. Soit c’est la faute des circonstances historiques, soit ce sont les idées autogestionnaires elles-mêmes qui ont péché par leur incapacité à saisir véritablement ce qui est au fondement de la société capitaliste. C’est ce deuxième point de vue qui sera – trop brièvement - développé ici[1].

  L’échec de l’expérience autogestionnaire au XXe siècle et en ce début du XXIe siècle (notamment en Argentine dans le mouvement des piqueteros), renvoie à un échec plus profond, celui de la stratégie des organisations ouvrières depuis le XIXe fondée sur le principe que le Travail fait face au Capital. Ce qui nous amène à souligner l’incapacité théorique commune au marxisme traditionnel et à nombreux courants anarchistes, à saisir ce qu’est vraiment le noyau des formes sociales catégorielles du capitalisme et de sa forme de dynamique. Car la pensée autogestionnaire n’a toujours discuté que de la gestion collective des moyens de production et de la distribution des salaires (« on travaille et on se paie »), c’est-à-dire en mettant l’accent seulement sur la redistribution des sempiternelles catégories sociales capitalistes (travail, valeur, argent et marchandise). L’objet restreint de cette pensée  consiste à promouvoir la place de la démocratie au sein d’entreprises qui finalement restaient des acteurs économiques qui se devaient de produire encore des marchandises cristallisant de la valeur. La pratique autogestionnaire est ainsi restée prisonnière d’une naturalisation des formes sociales capitalistes que sont les quatre chevaliers de l’apocalypse capitaliste – le travail, la valeur, l’argent et la marchandise - et ne pouvait alors nécessairement que représenter une prétendue « alternative » emmurée dans une vie toujours corsetée par le processus de valorisation.

  Le travail n’est pourtant pas cette activité de l’Homme à travers laquelle il vise à se reproduire comme on le croit trop souvent, mais celle, spécifique, qu’il consacre à produire des marchandises. Á ce titre il est une activité spécifiquement capitaliste qui a émergé durant les trois derniers siècles. Tout travail a un double caractère, c’est-à-dire deux faces qui n’existent qu’ensemble et jamais séparément. Une face concrète, où le travail est une activité qui transforme une matière en une « utilité » - et cette seule dimension sera l’objet du contrôle ouvrier dans une entreprise autogérée. Une face abstraite qui correspond au rôle du travail dans la société capitaliste, au sens où structurellement il sert de lien social aux individus, les individus se rapportant les uns aux autres au travers d’une dépense de travail qui leur permet d’obtenir une somme d’argent, etc. Cette face abstraite du travail - indépendamment de ce qui pourra être décidé à l’intérieur d’une entreprise autogérée - médiatise une nouvelle forme d’interdépendance sociale, une forme de synthèse sociale spécifiquement capitaliste. On parle ici de « travail abstrait », parce que c’est à partir de ce caractère socialement médiatisant que le travail est l’abstraction même de sa face concrète[2]. Or cette fonction socialement médiatisante qu’a tout travail fait que l’individu qui l’exerce[3], est et n’est pas à la fois le lieu de son propre agir. Car le travail qu’il effectue le renvoie par le biais du rôle socialement médiatisant de l’ensemble des travaux, à la totalité sociale ainsi constituée, bien au-delà de ce que peuvent décider sur le lieu de travail, les patrons, la gestion, la volonté d’auto-détermination ou les idéaux artisanaux de « maîtrise » de son activité.

  Le travail qui socialise les individus en les rapportant les uns aux autres, constitue également de par sa face abstraite, une forme de richesse sociale intrinsèque à cette seule forme de vie capitaliste, une richesse non pas sensible mais abstraite, non empiriquement constatable ou mesurable, la valeur, qui se représente phénoménalement en une pure quantité d’argent. Les marchandises en tant que résultat de ce travail, ne sont pas socialement traitées comme de simples biens et n’ont aucunement pour finalité de satisfaire des besoins. Elles sont plutôt une sorte de mal nécessaire (de support) pour cette richesse abstraite capitaliste qui pour exister doit passer au travers ces enveloppes matérielles qui la cristalliseront de manière transitoire. Cette enveloppe matérielle et sensible certes, aura pour réalité première d’être les réceptacles à de simples « gelées de travail abstrait » (Marx), autrement dit un amas de valeur et de survaleur, qui se sera enfoui en elle provisoirement pour mieux en surgir sous une autre forme, la forme-argent. La face concrète du travail (scier des planches à Ambiances Bois sur le plateau des Mille Vaches ou fabriquer un jean à Lifeng Textile dans la banlieue de Canton) n’existera toujours que comme support de la face abstraite du travail. Le passage au contrôle ouvrier du processus de production, n’empêche aucunement la nouvelle face désormais « autogérée » du travail concret de n’être toujours que ce simple support de la logique tautologique du travail abstrait. C’est toujours le travail abstrait (une des deux faces du travail) qui se métamorphose en différentes formes au cours du cycle du capital, passant du travail vivant à sa cristallisation dans la marchandise sous la forme-valeur, en passant ensuite sous la forme-argent quand cette marchandise sera vendue sur le marché, pour revenir ensuite sous la forme capital-argent en bout de chaîne et, pour être alors réinvestie dans un nouveau cycle de rotation du capital, en élargissant la base de travail vivant employé. Le capital n’est pas le contraire du travail, mais sa forme accumulée ; le travail vivant et le travail mort ne sont pas deux entités antagonistes, mais deux « états d’agrégation » différents de la même substance de travail. Tant que le travail constituera le lien social au travers duquel nous nous rapportons les uns aux autres, que la gestion soit patronale, artisanale ou autogérée, tout individu travaillant ne sera toujours qu’un agrégat de ce travail abstrait dont il faudra tirer le maximum (ce que Marx appellera l’exploitation du surtravail). Ce qui constitue la substance du capital n’est pas que l’usine ne soit pas sous contrôle ouvrier comme le croit le marxisme traditionnel, mais que le travail dans sa double nature (abstraite et concrète) continue à exister socialement. Dans ce processus métamorphique – où l’accumulation de la survaleur est à la fois le résultat et le présupposé -, les individus et les classes ne sont que les fonctionnaires (les supports) de cette logique fétichiste. Les capitalistes exercent le pouvoir non comme « des seigneurs politiques ou théocratiques », mais parce qu’« ils personnifient les moyens de travail vis-à-vis du travail » (Marx, Le Capital, Livre III), ils sont les « fonctionnaires du capital », une « élite de fonction » (R. Kurz) du système fétichiste de la marchandise, qui ne le domine en aucun cas, mais constitue par contre sa classe profitante. Ce n’est jamais la dépense particulière de travail qui se cristallisera sous la forme valeur dans une marchandise. De par son caractère socialement médiatisant,  c’est le standard de productivité socialement moyen qui déterminera - de l’extérieur de la particularité-travail et de toute possibilité d’autogestion des tâches au sein d’une coopérative particulière -, la grandeur de valeur cristallisée dans la « marchandise produite en autogestion ». Dans une entreprise autogérée, les injonctions extérieures constituées par la double nature du travail, le standard social de productivité et donc la totalité sociale constituée par la médiation que constitue qu’est le travail, rétroagiront sur les ouvriers qui devront décider démocratiquement - s’ils veulent survivre sur le marché en tant qu’entité économique, de s’auto-exploiter -, s’auto-remplacer par des machines ou s’auto-licencier[4], dans la joie autogestionnaire de la main levée. Sous leur « contrôle », les ouvriers ne seront à eux-mêmes que leurs propres « fonctionnaires du capital ». Et l’auto-exploitation sans patron n’est jamais mieux que l’exploitation ordinaire.

  Sans ici évoquer les expériences dramatiques en Argentine ces dernières années, tout au cours du XXe siècle, on a vu se reconstituer les mêmes contraintes au cœur des expériences autogestionnaires, comme dans les usines autogérées dans l’Espagne révolutionnaire de 1936-1937 où la forme-argent sous la forme des « bons de travail » s’est reconstituée parce que le travail en tant que tel n’a pas été dépassé[5]. Mais même à des échelles plus petites, la mémoire des ouvriers de LIP dans les entretiens qu’ils ont donnés montre très clairement l’amertume et la fin du mythe autogestionnaire[6]. C’est une nouvelle qualité qu’il nous faut maintenant donner à la révolution en opérant la « rupture catégorielle et ontologique » (R. Kurz) : non plus libérer le travail du capital, mais se libérer du travail en tant que tel, c’est-à-dire mettre fin à toute forme d’économie possible[7]

Paru dans la revue L’An02, mai 2015.

 


[1] Merci à Myrtille Gonzalbo pour sa relecture et ses suggestions. De manière plus approfondie, je me permets de renvoyer à mon article « Au-delà de la Centrale de François Partant. Une critique du scénario de l’archipellisation dans un cadre autogestionnaire », in Sortir de l’économie, n°4, 2012. On peut également consulter la brochure « Contre le mythe autogestionnaire » (Des prolétaires, 2009) sur le site infokiosque.

[2] Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009.

[3] Peu importe ici que la face concrète de ce travail soit gérée patronalement ou soit autogérée, et même s’il est un luddite du XIXe siècle ou un petit éleveur du XXIe siècle opposé au puçage.

[4] Ceci est bien exprimé dans le livre de Michel Lulek quand Ambiances Bois a dû licencier. Michel Lulek, Scions… travaillait autrement ? Ambiance Bois, l’aventure d’un collectif autogéré, Repas, 2003.

[5] Michael Seidman, Ouvriers contre le travail. Paris et Barcelone pendant les Fronts populaires, Senonevero, 2009 ; Myrtille Gonzalbo, « L’anticapitalisme des anarchistes et des anarcho-syndicalistes espagnols des années trente », in Sortir de l’économie, n°4, 2012. Une version revue et augmentée est disponible ici : http://gimenologues.org/spip.php?article548.

[6] Joëlle Beurier, « La mémoire Lip ou la fin du mythe autogestionnaire ? », in Frank Georgi (dir.), L’autogestion, la dernière utopie, Presses de la Sorbonne, 2003, pp. 451-465.

[7] Quelques ennemis du meilleur des mondes, Sortir de l’économie, Le Pas de Côté, 2013 ; Anselm Jappe, « Révolution contre le travail ? La critique de la valeur et le dépassement du capitalisme », in Cités, n°59, septembre 2014 ; Krisis, Manifeste contre le travail, UGE, 10/18, 2002.

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