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 Travail abstrait et fétiche

*

Moishe Postone

   Maintenant, je puis me tourner vers la question de savoir pourquoi Marx, dans son analyse immanente,  présente le travail abstrait en tant que travail physiologique. Nous avons vu que le travail, dans sa fonction historiquement déterminée d’activité socialement médiatisante, est la « substance de la valeur », l’essence déterminante de la formation sociale. Parler de l’essence d’une formation sociale ne va nuellement de soi. La catégorie d’essence présuppose la catégorie de forme phénoménale. Parler de l’essence là où il n’existe aucune différence entre ce qui est et la manière dont cela apparaît est dépourvu de sens. Ce qui caractérise une essence, c’est qu’elle n’apparaît pas et ne peut pas apparaître directement, mais qu’elle doit s’exprimer sous une forme phénoménale distincte. Cela implique un rapport nécessaire  entre l’essence et l’apparence ; l’essence doit être d’une qualité telle qu’elle  apparaît nécessairement sous la forme manifeste qu’elle revêt. L’analyse marxienne du rapport entre valeur et prix, par exemple, est une analyse de la façon dont la valeur est exprimée et voilée par le prix. Ce qui m’intéresse ici, c’est le niveau logique premier : celui du travail et de la valeur. Nous avons vu que, sous le capitalisme, c’est le travail qui constitue les rapports sociaux. Or le travail est une activité sociale objectivante qui médiatise les rapports entre les hommes et la nature. C’est donc nécessairement en tant qu’activité objectivante que, sous le capitalisme, le travail exerce sa fonction d’activité socialement médiatisante. Et par conséquent le rôle social spécifique du travail sous le capitalisme s’exprime  nécessairement sous des formes phénoménales qui sont les objectivations du travail en tant qu’activité productive. Cependant, la dimension sociale historiquement spécifique du travail est à la fois exprimée et voilée par la dimension « matérielle » apparemment transhistorique du travail. Ces formes manifestes sont nécessairement des formes phénoménales de la fonction unique du travail sous le capitalisme. Dans d’autres sociétés, les activités du travail sont enchâssées dans une matrice sociale non déguisée et ne sont donc ni des « essences » ni des « formes phénoménales ». C’est le rôle unique joué par le travail sous le capitalisme qui constitue le travail à la fois comme essence et comme forme phénoménale. En d’autres termes, parce que les rapports sociaux caractérisant le capitalisme sont médiatisés par le travail, cette formation sociale a pour particularité que le travail ait une essence. Ou encore : du fait que les rapports sociaux caratérisant le capitalisme sont médiatisés par le travail, cette formation sociale a pour particularité d’avoir une essence.

    Une « essence » est une détermination ontologique, mais l’essence que nous examinons ici est historique : c’est une fonction sociale historiquement spécifique du travail. Pourtant, cette spécificité historique n’est pas manifeste. Nous avons vu que les rapports sociaux médiatisés par le travail sont autofondateurs, qu’ils ont une essence et n’apparaissent absolument pas comme sociaux mais comme objectifs et transhistoriques. En d’autres termes, ils paraissent ontologiques. L’analyse immanente de Marx  n’est pas  une critique faite du point de vue d’une ontologie sociale ; elle propose au contraire une critique de ce type de position en indiquant que ce qui paraît ontologique est en réalité historiquement spécifique au capitalisme.

   J’ai déjà critiqué dans ce livre les positions qui interprètent la spécificité du travail sous le capitalisme comme étant son caractère indirect et qui formulent une critique sociale du point de vue du « travail ». Il est clair à présent que ces positions prennent l’apparence ontologique des formes sociales de base du capitalisme pour argent comptant, car le travail  n’est une essence sociale que sous le capitalisme. On ne peut dépasser historiquement cet ordre social sans en abolir l’essence elle-même, c’est-à-dire la fonction et la forme historiquement spécifiques du travail. Une société non capitaliste n’est pas constituée par le seul travail.

   Les positions qui ne comprennent pas la fonction particulière du travail sous le capitalisme attribuent au travail comme tel un caratère socialement synthétique : elles le traitent comme l’essence transhistorique de la vie sociale. Mais pourquoi le travail en tant que « travail » constitue les rapports sociaux, elles ne peuvent l’expliquer. Elles ne peuvent pas davantage expliquer le rapport, que nous venons d’étudier, entre essence et apparence. Comme nous l’avons vu, ces interprétations postulent une séparation entre des formes phénoménales qui sont historiquement variables (la valeur en tant que catégorie du marché) et une essence historiquement invariable (le « travail »). D’après ces positions, toutes les sociétés constituées par le « travail », une société non capitaliste serait constituée directement et ouvertement de la même façon. Au chapitre II, j’ai affirmé que les rapports sociaux ne peuvent jamais être directs, non médiatisés. Je puis ajouter à présent que les rapports sociaux constitués par le travail ne sont jamais ouvertement sociaux, mais qu’ils existent nécessairement sous une forme objectivée. En hypostasiant l’essence du capitalisme en tant qu’essence de la société humaine, les positions traditionnelles ne peuvent pas expliquer la relation intrinsèque de l’essence à ses formes phénoménales et ne peuvent donc pas voir que le capitalisme se caractérise par le fait qu’il a une essence.

   L’interprétation erronée que nous venons de décrire est certes compréhensible puisqu’elle est une possibilité immanente à la forme que nous étudions. Nous venons de voir que la valeur est une objectivation non pas du travail en soi mais d’une fonction historiquement spécifique du travail. Le travail ne joue pas ce rôle dans les autres sociétés, ou seulement de façon marginale. Il s’ensuit que la fonction du travail dans la constitution de la médiation sociale n’est pas un attribut propre au travail lui-même ; elle ne s’enracine dans aucune caractéristique du travail humain comme tel. Le problème, c’est que, lorsque l’analyse part d’une étude des marchandises afin de découvrir ce qui constitue la valeur, elle peut tomber sur le travail – mais pas sur sa fonction médiatisante. Cette fonction spécifique n’apparaît pas – et ne peut pas apparaître – comme un attribut du travail. On ne peut pas non plus la découvrir en étudiant le travail en tant qu’activité productive, parce que ce que nous appelons « travail » est une activité productive dans toutes les formations sociales. La fonction sociale unique du travail sous le capitalisme ne peut pas apparaître directement comme un attribut du travail car le travail, en et pour soi, n’est pas une activité socialement médiatisante ; seul un rapport social non déguisé peut apparaître comme tel. La fonction historiquement spécifique du travail ne peut apparaître qu’objectivée, qu’en tant que valeur sous ses différentes formes (marchandise, argent, capital1). Par conséquent, il est impossible de découvrir une forme manifeste du travail en tant qu’activité socialement médiatisante en regardant derrière la forme – la valeur – sous laquelle il s’objective nécessairement, une forme qui elle-même ne peut apparaître que matérialisée comme marchandise, argent, etc. Bien sûr, le travail apparaît – mais sa forme phénoménale n’est pas celle d’une médiation sociale, mais simplement celle du « travail ».

   On ne peut pas découvrir cette fonction du travail qui est de constituer la médiation des rapports sociaux en étudiant le travail lui-même ; il faut en étudier les objectivations. C’est pourquoi Marx ne commence pas sa présentation par le travail, mais par la marchandise, l’objectivation la plus fondamentale des rapports sociaux capitalistes 2. Toutefois, même dans l’étude de la marchandise en tant que médiation sociale, les apparences sont trompeuses. Comme nous l’avons vu, une marchandise est un bien et une médiation sociale objectivée. En tant que valeur d’usage (ou bien), la marchandise est particulière, objectivation d’un travail concret particulier ; en tant que valeur, la marchandise est générale, objectivation du travail abstrait. Toutefois, les marchandises ne peuvent pas satisfaire simultanément aux deux déterminations : elles ne peuvent pas fonctionner à la fois comme biens particuliers et comme médiation générale.

   Cela signifie que le caractère général de chaque marchandise en tant que médiation sociale a une forme d’expression qui est séparée du caractère particulier de chaque marchandise. C’est le point de départ de l’analyse que Marx fait de la forme-valeur, analyse qui le conduit à celle de l’argent 3 . L’existence de chaque marchandise en tant que médiation générale revêt une forme matérialisée indépendante en tant qu’équivalent entre les marchandises. La dimension de valeur de toutes les marchandises s’extériorise sous la forme d’une marchandise – l’argent – qui agit en tant qu’équivalent universel entre toutes les autres marchandises : il apparaît comme la médiation universelle. Ainsi, la dualité de la marchandise comme valeur d’usage et comme valeur s’extériorise et apparaît sous la forme de la marchandise d’une part, et de l’argent d’autre part. Mais il découle de cette extériorisation que la marchandise n’apparaît pas elle-même comme une médiation sociale. Elle apparaît bien plutôt comme un objet purement « chosiste », un bien, qui est socialement médiatisé par l’argent. De même, l’argent n’apparaît pas comme une extériorisation matérialisée de la dimension générale, abstraite, de la marchandise (et du travail) – c'est-à-dire comme l’expression d’une forme déterminée de médiation sociale – mais comme une médiation universelle en et pour soi, une médiation qui est extérieure aux rapports sociaux. Le caractère médiatisé-par-l’objet des rapports sociaux sous le capitalisme est donc exprimé et voilé par sa forme manifeste qu’est la médiation extériorisée (l’argent) entre les objets ; on peut donc prendre l’existence de cette médiation pour le résultat d’une conversion 4 .

   L’apparence de la marchandise comme simple bien ou produit conditionne en retour les conceptions de la valeur et du travail créateur de valeur. C'est-à-dire que la marchandise semble ne pas être une valeur, une médiation sociale, mais une valeur d’usage ayant une valeur d’échange. Il n’apparaît plus que la valeur soit une forme particulière de richesse, une médiation sociale objectivée qui s’est matérialisée dans la marchandise. De même que la marchandise apparaît comme un bien qui est médiatisé par l’argent, de même la valeur apparaît comme la richesse (transhistorique) qui, sous le capitalisme, est distribuée par le marché. Cela déplace la problématique de la nature de la médiation sociale sous le capitalisme à celle des déterminations des proportions de l’échange. C’est ainsi qu’on en arrive à se demander si les proportions de l’échange sont finalement déterminées par des facteurs extérieurs aux marchandises ou bien si elles sont intrinsèquement déterminées, par exemple, par la quantité relative de travail contenue dans leur production. Mais, dans tous les cas, la spécificité de la forme sociale – le fait que la valeur soit une médiation sociale objectivée – aura été gommée.

   Si l’on prend la valeur pour la richesse médiatisée par le marché et si l’on pense que cette richesse est constituée par le travail, alors le travail constituant la valeur semble être simplement un travail créateur de richesse dans un contexte où ses produits sont échangés. En d’autres termes, si l’on ne saisit pas – du fait de leurs formes manifestes – les formes sociales de base du capitalisme, ce n’est pas de la marchandise en tant que médiation sociale mais en tant que produit qu’il s’agit – même quand on perçoit la valeur comme propriété de la marchandise. En conséquence, la valeur semble créée par le travail en tant qu’activité productive – le travail en tant qu’il produit les biens et la richesse matérielle – et non par le travail en tant qu’activité socialement médiatisante. Comme c’est, semble-t-il, indépendamment de sa spécificité concrète que le travail crée la valeur, celui-ci parait ne le faire qu’en raison de sa capacité en tant qu’activité productive en général. La valeur semble donc constituée par la dépense de travail en soi. Dans la mesure où l’on considère la valeur comme historiquement spécifique, c’est en tant que forme de distribution de ce qui est constitué par la dépense de « travail ».

   La fonction sociale particulière du travail qui rend sa dépense indéterminée constitutive de la valeur ne peut donc pas être découverte directement. Comme je l’ai dit, cette fonction ne peut pas être mise au jour quand on la cherche derrière la forme sous laquelle elle est nécessairement objectivée ; ce que l’on découvre, bien au contraire, c’est que la valeur apparaît comme constituée par la simple dépense de travail, indépendamment de la fonction du travail qui rend celui-ci constitutif de la valeur. La différence entre richesse matérielle et valeur, qui s’enracine dans la différence entre le travail médiatisé par les rapports sociaux médiatisés dans les sociétés non capitalistes et le travail médiatisé par le travail sous le capitalisme, devient indistincte. En d’autres termes, lorsque la marchandise apparaît comme un bien avec une valeur d’échange et que, donc, la valeur apparaît comme une richesse médiatisée par le marché, le travail créateur de valeur n’apparaît pas comme une activité socialement médiatisante, mais comme un travail créateur de richesse en général. Le travail semble donc créer la valeur simplement du fait de sa dépense. Ainsi le travail abstrait apparaît-il dans l’analyse immanente de Marx comme ce qui « sous-tend » toutes les formes de travail humain dans toutes les sociétés : la dépense de muscle, de nerf, etc.

   J’ai montré comment l’« essence » sociale du capitalisme est un élément historiquement spécifique du travail en tant que médiation des rapports sociaux. Toutefois, dans le mode d’exposition de Marx – qui est déjà immanent aux formes catégorielles et qui part de la marchandise pour étudier la source de valeur –, la catégorie de travail abstrait apparaît comme une expression du travail en soi, du travail concret en général. Dans l’analyse immanente, l’« essence » historiquement spécifique du capitalisme apparaît comme une essence ontologique, physiologique, une forme commune à toutes les sociétés : le « travail ». Ainsi la catégorie de travail abstrait présentée par Marx est-elle une détermination initiale de ce qu’il explique à l’aide de son concept de fétiche : parce que les rapports qui sous-tendent le capitalisme sont médiatisés par le travail, et par conséquent objectivés, ils n’apparaissent pas comme historiquement spécifiques et sociaux, mais comme des formes fondées ontologiquement et valables transhistoriquement. Le fait que le caractère de médiation qui est celui du travail sous le capitalisme revête l’apparence du travail physiologique est le noyau fondamental du fétiche du capitalisme.

   L’apparence fétichisée du rôle médiatisant du travail en tant que travail en général, prise pour argent comptant, est le point de départ des diverses critiques sociales faites du point de vue du « travail », que j’ai nommées « marxisme traditionnel ». La possibilité que l’objet de la critique de Marx se transforme en ce que le marxisme traditionnel appelle positivement son « paradigme de la production » trouve son origine dans le fait que, pour Marx, le noyau du capitalisme revêt une forme phénoménale nécessaire qui peut être hypostasiée comme essence de la vie sociale. De cette façon, la théorie de Marx renvoie à une critique du paradigme de la production, à une critique qui est en mesure de saisir le « noyau rationnel » historique de ce paradigme dans les formes sociales spécifiques au capitalisme.

   Cette analyse de la catégorie de travail humain abstrait est une construction spécifique à la nature immanente de la critique de Marx. La définition physiologique marxienne de cette catégorie fait partie d’une analyse du capitalisme dans ses propres termes, c'est-à-dire d’une analyse telle que les formes se présentent elles-mêmes. La critique n’adopte pas un point de vue extérieur à son objet, elle repose bien au contraire sur le déploiement complet des catégories et de leurs contradictions. Selon l’autocompréhension de la critique marxienne, les catégories qui saisissent les formes des rapports sociaux sont des catégories à la fois de l’objectivité et de la subjectivité sociales et sont elles-mêmes des expressions de cette réalité sociale. Elles ne sont pas descriptives, c'est-à-dire extérieures à leur objet, elles n’entretiennent donc pas un rapport contingent avec lui. C’est précisément à cause de ce caractère immanent que le critique marxienne peut être si aisément mal comprise et que les citations et concepts arrachés à leur contexte peuvent être si facilement utilisés pour construire une science « positive » 5. L’interprétation traditionnelle de Marx et une compréhension fétichisée du capitalisme sont parallèles et liées entre elles.

   Dans la critique « matérialiste » de Marx, la Materie [matière] est donc sociale : la matière, ce sont les formes des rapports sociaux. Médiatisée par le travail, la dimension sociale propre au capitalisme ne peut apparaître que sous une forme objective. L’analyse de Marx, en développant le contenu socio-historique des formes réifiées, se révèle une critique de tous les matérialismes qui hypostasient les formes sous lesquelles le travail et ses objets apparaissent. Cette analyse fournit une critique tant de l’idéalisme que du matérialisme en fondant chacun d’eux dans des rapports sociaux aliénés et réifiés, historiquement spécifiques.

 Extrait de Moishe Postone, Temps, Travail et Domination Sociale, pp. 247-255, éditions Mille et une nuits, 2009 (traduction par Luc Mercier et Olivier Galtier). 

Voir le Fichier : Moishe_Postone_-_Travail_abstrait_et_fetiche1.pdf

Voir aussi Travail abstrait et médiation sociale (Moishe Postone)

 

Tag(s) : #Fétichisme et Spectacle
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