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 Postone_Photo_03.jpgExtrait de Temps, Travail et Domination Sociale, pp. 247-255, éditions Mille et une nuits, 2009. Merci au site " Le travail est la prière des esclaves " pour le scan.

 

 

 

Maintenant, je puis me tourner vers la question de savoir pourquoi Marx, dans son analyse immanente,  présente le travail abstrait en tant que travail physiologique. Nous avons vu que le travail, dans sa fonction historiquement déterminée d’activité socialement médiatisante, est la « substance de la valeur », l’essence déterminante de la formation sociale. Parler de l’essence d’une formation sociale ne va nuellement de soi. La catégorie d’essence présuppose la catégorie de forme phénoménale. Parler de l’essence là où il n’existe aucune différence entre ce qui est et la manière dont cela apparaît est dépourvu de sens. Ce qui caractérise une essence, c’est qu’elle n’apparaît pas et ne peut pas apparaître directement, mais qu’elle doit s’exprimer sous une forme phénoménale distincte. Cela implique un rapport nécessaire  entre l’essence et l’apparence ; l’essence doit être d’une qualité telle qu’elle  apparaît nécessairement sous la forme manifeste qu’elle revêt. L’analyse marxienne du rapport entre valeur et prix, par exemple, est une analyse de la façon dont la valeur est exprimée et voilée par le prix. Ce qui m’intéresse ici, c’est le niveau logique premier : celui du travail et de la valeur. Nous avons vu que, sous le capitalisme, c’est le travail qui constitue les rapports sociaux. Or le travail est une activité sociale objectivante qui médiatise les rapports entre les hommes et la nature. C’est donc nécessairement en tant qu’activité objectivante que, sous le capitalisme, le travail exerce sa fonction d’activité socialement médiatisante. Et par conséquent le rôle social spécifique du travail sous le capitalisme s’exprime  nécessairement sous des formes phénoménales qui sont les objectivations du travail en tant qu’activité productive. Cependant, la dimension sociale historiquement spécifique du travail est à la fois exprimée et voilée par la dimension « matérielle » apparemment transhistorique du travail. Ces formes manifestes sont nécessairement des formes phénoménales de la fonction unique du travail sous le capitalisme. Dans d’autres sociétés, les activités du travail sont enchâssées dans une matrice sociale non déguisée et ne sont donc ni des « essences » ni des « formes phénoménales ». C’est le rôle unique joué par le travail sous le capitalisme qui constitue le travail à la fois comme essence et comme forme phénoménale. En d’autres termes, parce que les rapports sociaux caractérisant le capitalisme sont médiatisés par le travail, cette formation sociale a pour particularité que le travail ait une essence. Ou encore : du fait que les rapports sociaux caratérisant le capitalisme sont médiatisés par le travail, cette formation sociale a pour particularité d’avoir une essence.

 

Une « essence » est une détermination ontologique, mais l’essence que nous examinons ici est historique : c’est une fonction sociale historiquement spécifique du travail. Pourtant, cette spécificité historique n’est pas manifeste. Nous avons vu que les rapports sociaux médiatisés par le travail sont autofondateurs, qu’ils ont une essence et n’apparaissent absolument pas comme sociaux mais comme objectifs et transhistoriques. En d’autres termes, ils paraissent ontologiques. L’analyse immanente de Marx  n’est pas  une critique faite du point de vue d’une ontologie sociale ; elle propose au contraire une critique de ce type de position en indiquant que ce qui paraît ontologique est en réalité historiquement spécifique au capitalisme. J’ai déjà critiqué dans ce livre les positions qui interprètent la spécificité du travail sous le capitalisme comme étant son caractère indirect et qui formulent une critique sociale du point de vue du « travail ». Il est clair à présent que ces positions prennent l’apparence ontologique des formes sociales de base du capitalisme pour argent comptant, car le travail  n’est une essence sociale que sous le capitalisme. On ne peut dépasser historiquement cet ordre social sans en abolir l’essence elle-même, c’est-à-dire la fonction et la forme historiquement spécifiques du travail. Une société non capitaliste n’est pas constituée par le seul travail.

 

Pour lire la suite du texte de Moishe Postone :

 

Voir le Fichier : Moishe_Postone_-_Travail_abstrait_et_fetiche1.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Textes contre le travail

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