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             Le philosophe allemand Robert Kurz, principal théoricien de la critique de la valeur en Europe, propose ici son analyse de la crise financière mondiale de 2008. Selon lui, avec la troisième révolution industrielle (la microélectronique), le capitalisme atteint sa limite interne absolue. C’est à cette limite que les divers épisodes de la présente crise doivent être rapportés pour devenir intelligibles.

Le texte suivant est un extrait de l’entretien publié en guise de présentation du livre de Kurz, « Vies et mort du capitalisme. Chroniques de la crise » (Lignes, 2011). Cet entretien a été réalisé en mai 2010 lors de l’édition de ce recueil. Les questions sont des traducteurs, Olivier Galtier, Wolfgang Kukulies et Luc Mercier. Cet entretien est paru dans le magazine « Archipel » (Longo Maï), 203, mai 2012. 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Theorie_de_Marx_crise_et_depassement_du_capitalisme_Robert_Kurz.pdf 

 

Théorie de Marx, crise et dépassement du capitalisme

 

A propos de la situation de la critique sociale radicale.

Qu’est-ce qui distingue la présente crise des précédentes ?

Robert Kurz : Le capitalisme n’est pas l’éternel retour cyclique du même, mais un processus historique dynamique. Chaque grande crise se produit à un niveau d’accumulation et de productivité supérieur à celui du passé. C’est pourquoi la question de savoir si la crise peut être maîtrisée ou non se pose chaque fois d’une manière nouvelle. Certains mécanismes de solution antérieurs perdent leur validité.

Les crises du XIXème siècle ont pu être surmontées parce que le capitalisme ne s’était pas encore emparé de toute la reproduction sociale. Un espace intérieur restait disponible pour le développement industriel. La crise économique mondiale des années 1930 fut une rupture structurelle à un niveau d’industrialisation beaucoup plus élevé. Elle put être surmontée grâce aux nouvelles industries fordistes et à la régulation keynésienne dont les économies de guerre de la Deuxième Guerre mondiale ont été le prototype. Quand, dans les années 1970, l’accumulation fordiste a atteint ses limites, le keynésianisme a débouché sur une politique inflationniste fondée sur le crédit d’Etat. Mais ce que l’on a appelé la « révolution néolibérale » a simplement déplacé le problème du crédit d’Etat vers les marchés financiers. Tout cela s’est produit sur fond d’une nouvelle rupture structurelle dans le développement capitaliste, marquée par la troisième révolution industrielle (la microélectronique). A ce niveau de productivité qualitativement nouveau, il était devenu impossible de créer l’espace nécessaire à une accumulation réelle. Pendant plus de vingt ans, il s’est donc développé, sur la base de l’endettement et de bulles financières sans substance, une conjoncture globale de déficit qui ne pouvait être viable à long terme. Toute l’ère néolibérale de la dérégulation s’est accompagnée d’une succession inédite de crises financières et d’endettement. Tant que ces crises sont restées limitées à certaines régions du monde ou à des secteurs particuliers, il fut possible de les endiguer grâce à un flot de liquidités émis par les banques centrales. Mais ainsi, on a seulement créé les bases de la culmination du processus de crise. Depuis l’automne 2008, la crise engendrée par la troisième révolution industrielle a pris une dimension globale. L’éclatement des bulles financières a fait apparaître au grand jour le manque d’accumulation réelle. Le nouveau keynésianisme de crise ne fait que redéplacer le problème des marchés financiers vers le crédit d’Etat, mais à un niveau beaucoup plus élevé qu’au cours des années 1970. Pas plus qu’alors, l’Etat n’est en mesure de subventionner durablement le manque d’accumulation réelle. La crise des crédits d’Etat remplace la crise financière – la Grèce n’étant que la partie émergée de l’iceberg. Le redéplacement du problème vers l’Etat (une solution nécessairement sans imagination) montre qu’il n’existe aujourd’hui aucun nouveau mécanisme permettant de résoudre la crise au niveau de productivité atteint.

Selon vous, le capitalisme touche à sa fin. Sommes-nous pour la première fois dans l’histoire face à la possibilité de dépasser le capitalisme? Fallait-il que le capitalisme développe à ce point ses contradictions internes pour que cela soit possible? Cela n’était-il pas possible avant ?

R. Kurz : La dynamique aveugle du capitalisme se déploie selon ses propres lois internes. Ce processus n’est «nécessaire» et déterminé que dans la mesure où les catégories et critères fondamentaux de ce mode de production et de vie ne sont pas remis en question dans la pratique. Une intervention appropriée aurait permis d’arrêter la marche du capitalisme à chaque stade de son évolution. La socialisation de la production aurait alors pris une forme sur laquelle nous ne pouvons rien dire car elle n’a jamais réellement eu lieu. Il ne s’agit pas là d’une question de nécessité objective, mais de conscience critique. Ni les révoltes du XVIIIème et du début du XIXème siècle, ni l’ancien mouvement ouvrier ou les nouveaux mouvements sociaux des dernières décennies n’ont été capables d’engendrer une telle conscience. Au contraire, les formes capitalistes du travail abstrait, de la valorisation de la valeur et de l’étatisme moderne ont été de plus en plus intériorisées. Mais ce ne sont là que des faits. Il n’a donc pas «fallu» que le capitalisme développe ses contradictions internes jusqu’au point aujourd’hui atteint, mais il l’a fait. Nous sommes désormais confrontés à la tâche de reformuler la critique des formes capitalistes et à celle de leur abolition étant donné le niveau de contradiction qu’elles ont atteint. C’est simplement la situation historique dans laquelle nous nous trouvons, et il serait oiseux de pleurer sur les batailles perdues du passé. Si le capitalisme se heurte objectivement à des limites historiques absolues, il n’en reste pas moins vrai que, faute d’une conscience critique suffisante, l’émancipation peut échouer aujourd’hui aussi. Le résultat serait alors non pas un nouveau printemps de l’accumulation, mais, comme l’a dit Marx, la chute de tous dans la barbarie. […]

Vous lisez la théorie marxienne de la crise comme une théorie de l’effondrement, théorie fondée sur l’idée d’une sous-production de capital. D’autres marxistes (Grossmann, Mattick) l’ont fait avant vous, mais une telle lecture de Marx a toujours été très minoritaire. Les marxistes, quelles que soient leurs différences par ailleurs, ont toujours lu et lisent encore la théorie de Marx comme une théorie de la distribution inégale de la richesse (distribution inégale qui trouverait aujourd’hui sa source dans la spéculation, la dérégulation, la recherche de surprofits sur les marchés financiers) et rejettent la théorie de l’effondrement. Ces deux lectures de Marx sont-elles légitimées par Marx lui-même? Y a-t-il deux Marx?

R. Kurz : Le terme d’effondrement est à la fois métaphorique et suggestif. Il a été utilisé, sans être théorisé, par Edouard Bernstein afin de disqualifier en bloc la théorie marxienne de la crise dans le contexte de l’évolution capitaliste de la fin du XIXème siècle. L’expression apparaît dans ce qui est appelé le « Fragment sur les machines » des Grundrisse[1] de Marx que ni Bernstein ni ses adversaires ne connaissaient, car ils furent publiés beaucoup plus tard. Dans le livre III du Capital, Marx parle plus exactement d’une «limite interne du capital» qui finit par devenir une limite absolue. Les «théories de l’effondrement» minoritaires, formulées autrefois par Rosa Luxemburg et Henryk Grossmann, parlaient de «réalisation insuffisante» de survaleur (Luxemburg) ou d’une «suraccumulation» de capital (Grossmann) qui ne peuvent plus être réinvesties de manière suffisante. Paul Mattick a vite pris ses distances par rapport à la théorie d’une limite interne objective du capital, identifiant, comme les léninistes, l’« effondrement » avec l’action politique du prolétariat. Chez Marx lui-même, on trouve deux niveaux de théorie de la crise qui ne sont pas unifiés. Le premier niveau se réfère aux contradictions de la circulation du capital, c’est-à-dire à l’écart croissant entre les actes d’achat et de vente, ainsi qu’à la disproportionnalité entre les branches de production qui lui sont liées. Le deuxième niveau, dans les Grundrisse et le livre III du Capital, se réfère d’une manière beaucoup plus fondamentale au rapport entre la productivité et les conditions de la valorisation, donc à une production insuffisante de survaleur, sous-production due au fait que trop de force de travail est rendue superflue. Dans les théories marxistes de la crise, ce sont uniquement les contradictions de la circulation qui jouent un rôle: ces théories n’abordent absolument pas la question d’un manque de substance réelle de travail. Mais, avec la troisième révolution industrielle, c’est ce deuxième niveau, plus profond, de la théorie marxienne de la crise qui devient important. La désubstantialisation réelle du capital est parvenue à un point où seule une pseudo-accumulation sans substance via des bulles financières et le crédit d’Etat est possible, et c’est elle qui se heurte actuellement à des limites. Ce n’est plus la distribution inégale de la «richesse abstraite» (Marx) qui est en jeu, mais la libération de la richesse concrète du fétichisme du capital et de ses formes abstraites. Cependant, la plupart des marxistes contemporains sont même en deçà des anciennes théories de la crise et ne font qu’adopter le point de vue classique et petit-bourgeois d’une critique du capital financier. Ils voient l’origine de la crise non dans la production réelle insuffisante de survaleur, mais dans l’avidité subjective pour le profit de spéculateurs. Ils ne mettent plus fondamentalement en cause le mode de production capitaliste et n’aspirent plus qu’à retourner à la configuration fordiste du travail abstrait. Cette option n’est pas seulement illusoire, elle est réactionnaire. Elle a des ressemblances structurelles avec l’idéologie économique de l’antisémitisme.

Vous, Robert Kurz, et Moishe Postone, dont Temps, travail et domination sociale a été publié en français, développez deux critiques de la valeur qui divergent sur un point central. Pour vous, avec les gains de productivité, le capital perd sa substance (le travail abstrait) et, avec la troisième révolution industrielle, il la perd absolument. Pour Postone, au contraire, les gains de productivité accroissent la valeur, mais provisoirement. Selon lui, dès lors que le gain de productivité s’est généralisé, l’accroissement de valeur s’annule, l’unité de base du travail abstrait (l’heure de travail) étant ramenée à son niveau initial. Ainsi, pour vous, la valeur s’effondre, alors que, pour Postone, la valeur s’accroît sans cesse puis revient à son point de départ. D’où la question: cela n’entame-t-il pas la plausibilité de la critique de la valeur? Ou faut-il y voir un point pour le moment indécidable ?

R. Kurz : Mon point commun avec Postone est la critique du concept de travail véhiculé par le marxisme traditionnel. La vision traditionnelle a donné au concept marxien purement négatif, critique et historique de travail abstrait une définition positiviste, en le réinterprétant comme condition éternelle de l’humanité. Ce qui manque chez Postone [2] dans la critique du travail abstrait, c’est la dimension d’une théorie de la crise – à cet égard, il reste traditionnel. Une productivité qui s’accroît signifie que moins d’énergie humaine engendre plus de produits matériels. C’est pourquoi la productivité n’accroît jamais la valeur, mais la diminue toujours, comme Marx le démontre déjà dans le livre premier du Capital. Ceux qui prétendent le contraire confondent le niveau social avec celui de l’économie d’entreprise, ou confondent le capital total avec le capital individuel.

Le capital individuel accroît sa propre productivité d’abord de façon isolée et acquiert un avantage dans la concurrence. Il offre la marchandise individuelle à un meilleur prix, ce qui lui permet de vendre plus de marchandises et de réaliser pour lui-même une partie plus grande de la masse sociale de valeur. Mais ce qui, en termes d’économie d’entreprise, apparaît comme plus de profit et, par-là, comme une «création de valeur» croissante contribue, au niveau social, à une diminution de la valeur, et ce aux dépens des autres capitaux individuels. Dès lors que la productivité augmentée se généralise, le capital individuel innovateur perd son avantage. Mais il ne s’agit pas là d’un retour à un point zéro ou à un point de départ antérieur?
Au contraire, la productivité augmentée se transforme en nouveau standard général. L’heure de travail, comme unité de base du travail abstrait, est toujours la même; elle ne peut avoir, en tant que telle, des niveaux «différents». Mais le nouveau standard de productivité impose que moins de ces heures de travail abstraites, toujours identiques, soient requises pour une masse croissante de produits. Lorsque, dans la crise, du capital est dévalué ou détruit, le standard de productivité atteint reste le même, car il est inscrit dans l’agrégat que constituent connaissance et savoir-faire. (Pour le dire simplement: le capitalisme ne peut retourner du standard de la microélectronique à celui de la machine à vapeur.) Un nouvel accroissement de la valeur devient de plus en plus difficile, dès lors qu’il doit avoir lieu à un niveau toujours plus élevé de productivité et, par-là, à un niveau de substance diminuée de travail abstrait. Dans le passé, cette diminution constante de la valeur était seulement relative. Certes, avec un standard de productivité toujours plus élevé, le produit individuel pouvait représenter toujours moins de travail abstrait et donc moins de valeur. Mais par la réduction de prix correspondante, de plus en plus d’anciennes marchandises de luxe sont entrées dans la consommation de masse – la production et les marchés se sont élargis. De cette manière, la diminution relative de la substance sociale de valeur par produit individuel pouvait malgré tout déboucher sur un accroissement absolu de la masse globale de valeur, car la production sociale accrue mobilisait globalement plus de travail abstrait qu’il n’en était rendu superflu dans la fabrication des produits individuels. C’est à cela qu’est lié le mécanisme que Marx appelle production de «survaleur relative». Le même processus qui réduit sans cesse la part relative de la force de travail (la seule à produire de la valeur) dans le capital total réduit aussi – avec la valeur des biens servant à la reproduction de cette même force de travail – la valeur de celle-ci, faisant ainsi augmenter la part relative de la survaleur dans la production globale de valeur. Mais cela ne vaut que par rapport à chaque force de travail individuelle. Or, ce qui est déterminant pour la quantité sociale de la valeur et de la survaleur, c’est le rapport entre l’accroissement de la survaleur relative par la force de travail individuelle et le nombre global des forces de travail qui, selon le standard de productivité, peuvent être utilisées socialement. Dans le Fragment sur les machines, Marx laisse entendre que, logiquement, l’augmentation de la productivité doit atteindre un point où elle rend superflu plus de travail qu’il ne peut en être mobilisé par l’élargissement des marchés et de la production. A ce stade, même l’accroissement de la survaleur relative par la force de travail individuelle devient inutile, car le nombre des forces de travail qui peuvent être utilisées globalement baisse trop fortement. On peut démontrer que ce point que Marx avait anticipé abstraitement est atteint à la fois concrètement et historiquement avec la troisième révolution industrielle. Autrement, le capital aurait réussi à mobiliser sur ses propres bases productives suffisamment de travail abstrait et à augmenter la production réelle de valeur, au lieu de devoir la subventionner, dans une mesure sans précédent, par l’endettement, les bulles financières et le crédit d’Etat. A tous les niveaux du capital, nous assistons aux secousses de la dévalorisation. Mais il n’y aura pas de retour à un quelconque point zéro à partir duquel tout ce cirque pourra recommencer, aujourd’hui moins que jamais. Au contraire, la cause du désastre persiste, à savoir: le nouveau standard de productivité irréversible, posé par la troisième révolution industrielle. C’est pourquoi il n’y a plus d’autre possibilité que la création toujours nouvelle, par les Etats et par les banques, de capital-argent sans substance et qui s’effondrera à intervalles toujours plus rapprochés.

Traditionnellement, la critique du capitalisme se faisait au nom du travail. Or vous, Robert Kurz, vous n’opposez pas le capital au travail. Vous considérez au contraire le capitalisme comme société de travail. Pourquoi rejetez-vous le travail ?

R. Kurz : Le concept marxien manifestement critique et négatif de travail abstrait peut être défini comme synonyme de la catégorie moderne de «travail». Dans des conditions prémodernes, cette abstraction universelle soit n’existait pas, soit était déterminée négativement d’une autre façon: en tant qu’activité d’individus dépendants et soumis (esclaves). Le «travail» n’est pas identique avec la production tout court ou avec «le métabolisme entre l’homme et la nature» (Marx), même si, à ce propos, la terminologie de Marx reste imprécise. Le capitalisme a généralisé pour la première fois la catégorie négative de «travail». Il l’a idéologisée positivement, entraînant ainsi une inflation du concept de travail. Au centre de cette généralisation et de cette fausse ontologisation du travail, il y a la réduction historiquement nouvelle du processus de production à une dépense complètement indifférente par rapport à son contenu d’énergie humaine abstraite ou de «cerveau, de nerf, de muscle» (Marx). Socialement, les produits ne «valent» pas en tant que biens d’Usage, mais en ce qu’ils représentent du travail abstrait passé. Leur expression générale est l’argent. C’est en ce sens que, chez Marx, le travail abstrait (ou l’énergie humaine abstraite) est la «substance» du capital. La fin en soi fétichiste de la valorisation, qui consiste à faire d’un euro deux euros, est fondée sur cette autre fin en soi qui est d’accroître à l’infini la dépense de travail abstrait sans tenir compte des besoins. Mais cet impératif absurde est en contradiction avec l’augmentation permanente de la productivité, imposée par la concurrence. Critiquer le capitalisme du point de vue du travail est une impossibilité logique, car on ne peut critiquer le capital du point de vue de sa propre substance. Une critique du capitalisme doit remettre en cause cette substance même et donc libérer l’humanité de sa soumission à la contrainte du travail abstrait. C’est seulement alors que l’on pourra supprimer l’indifférence par rapport au contenu de la reproduction et prendre au sérieux ce contenu lui-même. Lorsqu’on comprend le capital au sens étroit comme capital-argent et capital physique («capital constant» chez Marx), il y a certes une contradiction fonctionnelle entre le capital et le travail. Ce sont des intérêts capitalistes différents au sein d’un même système de référence. Mais lorsqu’on comprend le capital au sens plus large de Marx, alors le travail n’est que l’autre composante du capital. Le capital-argent et le capital physique représentent du «travail mort», et la force de travail (le «capital variable» chez Marx) représente, elle, du «travail vivant». Il ne s’agit là que d’«agrégats» différents du travail abstrait et donc du capital. Sous cet angle, la contradiction est une contradiction interne du capital global ou du «sujet automate» lui-même, et pas une contradiction qui mènerait au-delà du capitalisme. En se plaçant non du point de vue d’une libération vis-à-vis du travail abstrait mais d’une libération de ce travail même, le vieux mouvement ouvrier s’est condamné à n’être qu’une composante du capital et à ne trouver une «reconnaissance» douteuse qu’en ce sens-là. En conséquence, le socialisme des pays de l’Est, autrement dit le capitalisme d’Etat, n’a pas critiqué et supprimé le travail abstrait. Au contraire, la bureaucratie l’a utilisé comme catégorie fondamentale pour la tentative (ratée) d’un calcul technocratique. Aujourd’hui, dans la troisième révolution industrielle, le capitalisme a largement évidé sa propre substance-travail. Dans les bilans des grands groupes industriels, la force de travail comme composante du capital n’a plus un rôle déterminant. Il n’y a pas que la production industrielle qui soit caractérisée plus par l’utilisation de la science et de la technique que par l’activité productrice immédiate de l’homme. La dynamique aveugle du capitalisme a dépassé dans la pratique l’idée – fausse depuis toujours d’un point de vue théorique – d’un socialisme fondé sur le calcul du temps de travail et en a démontré l’absurdité. Ce qui, dans une société postcapitaliste, doit être planifié, ce n’est pas la quantité d’énergie physique humaine, mais l’Usage des ressources naturelles, techniques et intellectuelles, qui doit être raisonné et diversifié en fonction de la logique de chaque secteur de la reproduction. Bref, un Usage au sens d’une simple « administration des choses », comme le dit Marx.

Kurz vies et mort du capitalisme

 

Geld ohne Wert cover

 


[1] Manuscrits inédits qui ont servi de brouillon à Marx pour la rédaction du Capital. (NdT)
 

[2] Kurz se réfère ici au chapitre VIII de l’ouvrage de Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et Une Nuits, 2009. (NdT)

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