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Make Critical Theory Great Again”

Collectif Jaggernaut

 

Editorial du n°1 de la revue

Jaggernaut. Crise et critique de la société capitaliste-patriarcale

éditions Crise & Critique, avril 2019.

« Il nous incombe encore de faire le négatif ; le positif nous est déjà donné »

Franz Kafka, Cahier III du Journal

 

«  La liberté, ce serait de ne pas choisir entre le noir et le blanc, mais de tourner le dos à ce choix imposé »

Adorno, Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée

 

   Pendant des décennies, les Algériens nommaient le journal gouvernemental de leur pays le « Tout va bien ». On y assurait aux citoyens qu’ils vivaient, grâce à la sagesse du gouvernement, dans le meilleur des mondes possibles, et qu’on allait bientôt résoudre les problèmes restants. Aujourd’hui, un tel rapport avec la vérité de la part des instances officielles persiste encore dans une partie du monde. Mais, au moins dans le monde « occidental et libre », il passe pour archaïque. Non que les gouvernements soient devenus plus sages et plus modestes. Ils savent simplement qu’un tel mensonge n’est plus soutenable.

   En effet, le citoyen contemporain se sait entouré de dangers mortels auxquels personne ne peut promettre de remédier sans faire rire sur le champ. Des catastrophes partout. Selon sa sensibilité personnelle, chacun peut penser que le pire est le chômage de masse ou le réchauffement climatique, le racisme ou l’immigration « incontrôlée », la corruption ou les inégalités persistantes, la pollution ou la perte du pouvoir d’achat, les violences policières ou l’ « insécurité ». Catastrophes il y a, et la perspective est négative, comme disent les agences de notation.

   Il n’est pas besoin d’être un « anti-système » féroce pour faire admettre à presque chacun que le monde va très mal. Il suffit de lire un journal bourgeois de qualité moyenne pour s’en convaincre chaque jour. Et, de ce point de vue, il ne serait donc pas nécessaire de fonder une nouvelle revue pour diffuser la mauvaise nouvelle.

   En revanche, quant à identifier les causes des malheurs en cours, c’est tout autre chose ! Le sujet contemporain se trouve face à une myriade de tentatives d’explication, dont le point commun principal est de ne pas avoir de point commun et de se fragmenter dans une mer d’explications partielles.

   Ce qui manque, et qui manque cruellement, c’est la théorie, des efforts cohérents pour comprendre la réalité à travers une théorie. Dans une société habituée depuis longtemps à l'acceptation passive de tout par tous, où les seules forces organisées sont celles qui veulent la poursuite du capitalisme et du spectacle, il est évident que ce que nous devons accomplir aujourd'hui est la critique impitoyable de tout ce qui existe.

   Ce qui manque effectivement, c’est une théorie forte qui reprenne la contestation globale de la vie capitaliste dans tous ses aspects, en s’opposant à l’émiettement post-moderne et à la simple addition des griefs particuliers ; une théorie qui s’inspire du radicalisme de la théorie situationniste, mais dans le contexte d’une époque profondément différente, qui se détache de l’héritage du marxisme traditionnel et en même temps, s’appuie davantage sur la critique de l’économie politique élaborée par Marx dans ses années tardives.

   Une théorie qui, en sondant la dimension profonde de la modernité, cherche à comprendre les catégories de base du système de production de marchandises et son autre pôle, le pôle politique, étatique, juridique et national, non plus comme des objets ontologiques positifs à affirmer, mais comme des objets historiques, négatifs et destructeurs à critiquer.

   Une théorie qui ne se propose plus d’affirmer l’existant, c’est-à-dire la direction de l’économie du « travail abstrait » à l’aide de l’Etat, de la dictature du prolétariat ou de la « démocratie directe », en opposant l’homo politicus à l’homo oeconomicus, mais qui, a contrario, établisse que ce ne sont là que les différentes facettes d’un même mode de production à abolir.

   Une théorie qui ne se contente plus de tout déduire d’une « contradiction principale » mais s’efforce d’analyser notamment le rapport de genre asymétrique comme co-essentiel de la socialisation capitaliste, parce que l’universalisme hérité des Lumières est structurellement sexiste, raciste et antisémite.

  Une théorie qui considère que le simple fait d’encenser les divers mouvements contestataires et insurrectionnels ne fait pas avancer la cause de l’émancipation sociale, parce qu’un bouleversement véritablement révolutionnaire ne progresse que dans la mesure où l’on en critique – sans pitié ! – les débuts et les étapes, afin d’aller plus loin en écartant demi-mesures, retombées négatives et dérives ; faute de quoi toute l’entreprise peut fort bien se changer en son contraire.

   Une théorie qui ne soit pas la « servante » d’une prétendue praxis, qui ne coure pas derrière tout ce qui bouge en attribuant des vertus souvent imaginaires à toute forme de protestation et de révolte, mais qui en même temps ne soit ni universitaire, ni une affaire de petits cercles entre-soi.

   Une théorie qui ne serve ni à promouvoir des carrières académiques, médiatiques ou politiques, ni à régler de vieux comptes.

   Une théorie qui ne cherche pas à ménager un « public » présumé, ni à nouer des alliances ou des formes d’« unité », une théorie qui sache être tranchante quand il le faut, mais qui évite en même temps le « narcissisme de la plus petite différence » et la polémique stérile qui n’a de fin qu’elle-même, ou qui ne serve qu’à démontrer sa propre supériorité et établir sa petite souveraineté dans la mare à grenouilles de la gauche radicale.

   Une théorie qui évite les personnalisations et qui n’identifie pas le capitalisme avec « les capitalistes » ou « les dominants », pour absoudre en même temps les sujets de la marchandise de toute responsabilité en les déclarant simples victimes.

   Une théorie qui soit radicale, la plus radicale possible, dans son approche théorique, et dans ses analyses, mais qui n’ait pas besoin du halo existentialiste du « nous contre le reste du monde ».

   La théorie, pour pouvoir être radicale, doit se dérober à l’obligation – qu’on lui fait si souvent - d’être « utile » à tout prix et de montrer son applicabilité immédiate. Mais elle ne doit se complaire aucunement en elle-même ; son ultime objectif demeure ce qu’on peut appeler la révolution sociale ou l’émancipation. 

   Une théorie qui tout en analysant la crise finale du rapport-capital par ses contradictions internes sache que ce qui sort du ventre de la crise ne sera jamais qu’un peu plus de barbarie.  Une émancipation objectivement déterminée est une contradictio in adjecto.

   Une théorie qui considère qu’il est inévitable qu’un mouvement social reconstitué apparaisse dans un premier temps comme traitement immanent des contradictions – y compris sur le terrain de la lutte des classes. Mais une théorie qui sache aussi que le potentiel révolutionnaire d’un mouvement dépendra de sa capacité à radicaliser ses perspectives contre le travail et l’État. Toute l’histoire du capitalisme montre que les habits effroyables de l’exploitation, de la nouvelle condition de superflu ou de la misère extrême, ne suffisent jamais à habiller un sujet révolutionnaire qu’il s'agirait simplement de réveiller. S’émanciper de la logique capitaliste-patriarcale veut dire que le travailleur considère sa condition comme ce qu’il faut abolir et non réaliser. Il ne s’agit pas de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail. De même les aspects « dissociés », comme la « race », le « féminin », l’« invalide », etc., sont des aspects à abolir et non pas à affirmer. Il ne s’agit pas de libérer le « dissocié » en promouvant sa reconnaissance et son intégration dans la forme-sujet, mais de se libérer de sa possibilité même. La rupture avec les catégories du travail et son côté dissocié ne peut pas compter sur un camp social ou un sujet « innocent », préexistant, tout fait et objectivement déterminé.

   Ce qui manque, c’est une théorie pour laquelle il n’existe pas de contradiction principale qui acculerait inévitablement un sujet à se constituer comme « révolutionnaire ». Il n’y a pas de situation objective sous la pression de laquelle le basculement vers un au-delà du capitalisme deviendrait inévitable et automatique. Quand l’incapacité du capitalisme à garantir la reproduction sociale augmente en frappant tous les groupes sociaux, tout peut sortir du ventre hideux du sujet moderne en crise, et d’abord toutes les pratiques et idéologies de crise de l’antisémitisme, du racisme, du populisme, du nationalisme, du culturalisme identitaire, de l’anticapitalisme réactionnaire, du néo-esclavagisme, du patriarcat barbarisé, du religionnisme, du néofascisme, etc. Parce que le capitalisme impose aux individus la forme-sujet elle-même (les « masques de caractères » dit Marx), il s’agira de contribuer à la création d’un nouveau concept de révolution, qui ne soit pas l’affirmation d’un sujet, même « révolutionnaire » dont le noyau soit supposé indemne de toute implication dans la logique capitaliste. En effet, il ne s’agit plus de rechercher ou de libérer le sujet mais de se libérer du sujet, donc d’arracher les masques sociaux qu’a burinés sur nos visages notre vieille ennemie, la marchandise. Tout comme le capitalisme dont il n’est que le mode de subjectivation, le sujet moderne « ne mourra pas de mort naturelle » (Walter Benjamin).

   Ce ne sont pas seulement les conditions objectives ou l’origine sociale donnée par la place occupée dans l’objectivité d’un système qui importent, c’est la façon dont explose en chaque individu singulier, quelle que soit sa position donnée, l’expérience négative de la crise de la forme du sujet du travail, du droit, de la politique, de la nation, etc. – soit qu’il ait intériorisé cette forme, soit qu’il en ait été exclu parce qu’il a été déclaré superflu, ou est simplement menacé de l’être. Le point de départ d’une « rupture ontologique » (Robert Kurz) avec la forme mutilée de la vie sociale sous le capitalisme-patriarcat  ne peut être que « le dégoût qu’éprouve l’individu face à sa propre existence en tant que sujet de travail et face à la concurrence, ainsi que le refus catégorique de devoir continuer à survivre ainsi et à un niveau toujours plus misérable. Malgré sa suprématie absolue, le travail n’est jamais parvenu à effacer complètement la répulsion à l’égard des contraintes qu’il impose » (Manifeste contre le travail). Hic Rhodus, Hic salta !

   Ce qui nous manque, c’est une théorie pour laquelle la révolution ne soit pas le fait d’une classe à l’intérieur du capitalisme qui en renverse une autre, mais l’œuvre d’un rassemblement insurrectionnel de ces « individus désireux de se débarrasser du ‘‘sujet automate’’ (nonobstant leurs positions respectives au sein du capitalisme) qui se heurte à la partie de la société voulant absolument le conserver (également sans s'occuper de sa position donnée) et trouver son salut dans la concurrence sans scrupules » (Kurz, Lire Marx, La balustrade, 2002, p. 367).

   Une théorie qui veuille aller au-delà des conflits d’intérêts internes au capitalisme (tels ceux qui opposent le salariat et le capital) qui restent toujours inscrits dans la logique du système ; qui approfondisse l’écart chaque fois plus grand entre les formes de traitement « immanent » des conflits qui finissent par renforcer l’existant et les formes « transcendantes » qui visent au-delà du système marchand.

   Une théorie qui considère que si on approfondit et radicalise cet écart, on peut déplacer les lignes au sein des luttes sociales et de la gauche, jeter par-dessus-bord leur anticapitalisme tronqué ou leur altercapitalisme, et recomposer de nouvelles « polarisations » au sein même de ces luttes et d’un « contre-espace public » ouvrant la voie à la négation immédiate du diktat de la finançabilité. Ainsi on pourra approcher de l’abolition de la richesse abstraite capitaliste (la valeur), du travail, de l’argent, de la forme-sujet, des classes, des genres, du racisme, de l’État, du droit, et de la politique.

   Une théorie encore pour laquelle le contenu traditionnel des révolutions historiques sera obsolète. Une théorie où la création immédiate des rapports sociaux communistes entre les individus dans le cours même de la pratique émancipatrice, sera le contenu même de la révolution, transformant, sans transition, la vie mutilée mortifère en une forme de vie sociale solidaire, non-économique, sans argent, sans profit et sans État.

   Une théorie qui n’ait donc pas de « respect » pour les vaches sacrées de la tradition de gauche, de la tradition marxiste et révolutionnaire. Une théorie qui, si elle sait  reconnaître les apports importants de cette tradition, sache aussi qu’une très grande partie de celle-ci est aujourd’hui inutile, voire contre-productive. Une théorie qui sache encore qu’il faut donc recommencer presque à zéro pour penser le capitalisme contemporain avec une partie de l’œuvre de Marx comme (presque) seul guide, tout en sachant qu'il ne s'agit pas d'un « texte sacré ». Une théorie qui sache enfin que même le peu de développements théoriques et pratiques qui ont été apportés, à la suite de Marx, à la « bonne vieille cause » - le jeune Lukács et I. Roubine, l’École de Francfort et l’Internationale Situationniste, Gustav Landauer et les anarchistes espagnols, Fredy Perlman et Jean-Marie Vincent, parmi d’autres - ne constituent pas des « écoles » dans lesquelles s’inscrire ou des combats à continuer, mais des inspirations, dont il faut critiquer sans pitié les limites – in primus leur peu de compréhension des catégories centrales de la critique de l’économie politique de Marx.

   Il ne s’agit donc pas d’être les héritiers d’une lignée qui remonte aux Lumières, mais des balayeurs dans un champ de ruines.  

   Il va sans dire qu’une théorie critique digne de ce nom réduira moins que jamais son activité au fait d’égrener des chapelets et d’adorer la sempiternelle pléiade médiatique des Foucault-Althusser-Negri-Badiou-Zizek-Butler-Deleuze etc.

   On assiste depuis quelques années à la formation d’une telle théorie forte et radicale, au niveau international. Un rôle central dans son élaboration a été tenu par la revue allemande Krisis, d'abord intitulée Marxistische Kritik, fondée en 1987, et ses auteurs principaux Robert Kurz, Ernst Lohoff, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Karl-Heinz Lewed, Claus-Peter Ortlieb, et par la revue Exit !, fondée en 2004 par Robert Kurz et Roswitha Scholz après une scission à l’intérieur du groupe Krisis. Cette approche est connue sous les noms de « critique de la valeur » (Wertkritik) et « critique de la valeur-dissociation » (Wertabspaltungskritik). Presque tout aussi importants sont les écrits de Moishe Postone, qui fut professeur à Chicago, et notamment son opus magnus Temps, travail et domination sociale, paru en 1993. La revue mentionnera plus tard les convergences partielles entre la critique de la valeur et d’autres approches contemporaines ou plus anciennes.

   La critique de la valeur, pour garder cette dénomination, s’est beaucoup internationalisée au cours des années. Des textes ont été traduits dans une douzaine de langues. Au Portugal et au Brésil, une grande partie de sa production est accessible, et différents groupes de discussion et revues y ont vu le jour qui ne se limitent pas aux traductions, mais développent et approfondissent l'approche théorique.

   En France, la diffusion de la critique de la valeur a commencé avec la première édition du Manifeste contre le travail en 2002. D’autres traductions (encore très insuffisantes en nombre) ont suivi, ainsi que la publication des Aventures de la marchandise d’Anselm Jappe en 2003 (avec sa réédition en 2017) et de nombreux textes d’approfondissement et de divulgation, telle en 2014, La Grande dévalorisation d’Ernst Lohoff et Norbert Trenkle et en 2017, La société autophage d'Anselm Jappe ; prochainement encore, seront publiés en français La substance du capital de Robert Kurz et Le Sexe du capitalisme de Roswitha Scholz. S’y ajoutent des sites très actifs, une association, les Éditions Crise et Critique, des séminaires, des rencontres, des conférences. Temps, travail et domination sociale de Postone et d’autres de ses écrits ont également été publiés en français chez de grands éditeurs. La critique de la valeur fait maintenant partie du paysage de la critique anticapitaliste en France – malgré des difficultés indéniables rencontrées dans la traduction de certains textes et l’absence de traduction pour l’instant des œuvres majeures de Robert Kurz. Beaucoup des thèses que la critique de la valeur a énoncées à ses débuts, notamment avant 2000, et qui semblaient alors hors propos, au premier chef la théorie de la crise, ont été si largement confirmées par les événements qu'elles sont aujourd’hui omniprésentes dans les débats – mais généralement sans référence à la critique de la valeur, ou alors dans des formes très édulcorées et banalisées.

   Il était donc temps de lancer une revue, une « vraie » revue en plus, sur papier. Se voulant  une passerelle vers les mondes germanophone, lusophone et francophone, elle contiendra, au moins au début, une partie importante de traductions. Nous sommes très confiants cependant dans l’élargissement  du champ des contributions écrites spécifiquement pour Jaggernaut.

   On ne va pas répéter ici les points essentiels de la critique de la valeur. On les trouve dans les publications existantes. Il y sera souvent fait référence dans les articles de la revue. On peut aussi espérer que beaucoup de lecteurs francophones les connaissent déjà !

Quelle sera la place de cette revue dans le panorama contemporain, notamment en France ?

   Depuis des années, le débat politique dans les pays occidentaux s’est cristallisé autour de deux options : libéralisme versus populisme. Les dernières élections en France, en Italie comme aux Etats-Unis ont exemplifié ce faux choix jusqu’à la caricature, une caricature lugubre.

   Le libéralisme à l’époque de la mondialisation est relativement facile à saisir et à décrire. C’est le capitalisme assumé, que ce soit avec des amortisseurs (version de « gauche ») ou sans (version de droite). Il n’est cependant jamais vraiment antithétique au capitalisme stato-centré de type protectionniste et keynésien, où la relation entre l’Etat et le marché correspond davantage à une période de crise ou de reconstruction, comme après la Seconde guerre mondiale.

   Le populisme est plus difficile à identifier, plus insidieux. Il est souvent ancré sur un anticapitalisme tronqué, et plutôt que de parler d’un populisme « de gauche » ou « de droite » il faut constater aujourd’hui la montée d’un « populisme transversal ». Ce phénomène sera le thème principal de ce premier numéro. Les deux options – libéralisme et populisme - existent chacune dans une version de gauche et dans une version de droite, avec des degrés intermédiaires. Libéralisme et populisme sont même combinables, comme dans le cas de Silvio Berlusconi ou de Donald Trump. Aujourd’hui, les bons citoyens se voient sommés à chaque instant de choisir entre ces deux options, non avec enthousiasme, mais au nom du « moindre mal ». Il est très difficile – mais absolument nécessaire ! - de refuser ce choix pour reconnaître plutôt l’unité dialectique de ces deux faux opposés.

   Dans une des fables des Frères Grimm, « Le Lièvre et le hérisson », un hérisson défie un lièvre pour une course de vitesse dans un champ. Le fourbe hérisson, cependant, place sa femme, qui lui ressemble exactement, à l’autre bout du champ. Le hérisson et le lièvre partent et courent entre les sillons – mais le hérisson fait aussitôt marche arrière, sans être vu du lièvre. Celui-ci est tout étonné de trouver au bout du parcours le hérisson qui lui dit avec un air triomphant : « Je suis déjà ici ! ». Le lièvre demande une nouvelle course, mais évidemment trouve encore à l’autre bout le hérisson déjà sur place. Ne s’expliquant pas ce prodige, et ne se doutant de rien, le lièvre renouvelle les défis, toujours avec le même résultat, jusqu’à la soixante-quatorzième course où, précise la fable, le lièvre « tomba au milieu du champ, le sang lui sortant par la bouche ».

   Comme dans cette fable, le sujet contemporain, quand il raisonne sur le monde où il vit, risque de mourir épuisé en courant d’un bout du champ à l’autre, en passant toujours du même au même. Quand il apprend que la Commission européenne a autorisé une fois de plus les pires pesticides pour complaire à l’industrie chimique, il aurait envie de voter immédiatement pour la sortie de son pays de l’Union européenne. Quand il voit les souverainistes qui prônent cette sortie, il fait marche arrière et adhère au libéralisme mondialisé pour éviter les dangers du populisme, de la xénophobie et du repli sur soi. Ensuite, il court à l’autre bout en apprenant la nouvelle législation sur le travail proposé par les gouvernements libéraux. Et ainsi de suite. A chaque fois, il est simplement invité à choisir le « mal mineur ». Tout sauf les fascistes, même si ça veut dire Macron. Tout sauf les élites néo-libérales, même si ça veut dire le Front National, pour certains.

   Il abhorre le Traité de commerce transatlantique « Tafta » et ferait tout pour l’éviter – et se trouve en compagnie de Trump et des néo-protectionnistes. Il veut éviter cette forme de nationalisme et se retrouve avec les partisans de la mondialisation à outrance. Il se méfie des « libéraux-libertaires » et se retrouve avec la « manif pour tous ». Il s’en détourne horrifié par son racisme latent et se retrouve avec les ultras du post-colonialisme conservateur des « Indigènes de la République » et autres « anti-impérialistes » régressifs. Il critique depuis toujours les Etats-Unis, à tous les niveaux, et doit constater la montée d’une vague d’anti-américanisme de droite. Il protestait contre Angela Merkel qui veut écraser l’Europe – et la Grèce en particulier - sous la botte allemande et finit par y voir le dernier rempart contre Trump, Erdogan et Poutine.

   Chaque fois, selon ce qui lui tient le plus à cœur, il est tenté d’accepter une de ces options, si elle promet seulement de lui donner satisfaction sur le point qu’il juge le plus important, quitte à accepter tout le reste qui vient avec. Qui pense que le racisme représente la plus grande tare de la société contemporaine, peut finalement se contenter de l’aile gauche du Parti socialiste. Qui croit que le capitalisme libéral abolissant la « common decency »  est la racine du problème, va donner des interviews à Causeur. Qui identifie dans l’« islamophobie » le ciment de la société oppressive, minimise ou promeut facilement l’antisémitisme, et qui pense que l’antisémitisme est le vice fondateur de la société moderne, peut fustiger tout anti-capitalisme comme étant antisémite. Qui veut guérir la société à travers la décroissance est tenté de nouer des alliances partout, même avec le diable, pourvu qu’il soit « décroissant ».

   Tics, tics et tics, aurait dit Lautréamont.

   Faut-il se résigner à ces choix entre Charybde et Scylla, entre peste et choléra ? N’y aurait-il pas de tertium datur ?

   La critique de la valeur n’est pas un corpus, ni un dogme, mais est surtout une méthode et une approche, autour de quelques points fixes.

   S’il existe actuellement une très grande défiance à l’égard du capitalisme contemporain, une inquiétude, une angoisse, une haine, mais très peu de clarté, alors la bataille des idées revêt un rôle central. Le mécontentement, le ressentiment et la haine n’ont rien d’émancipateur en tant que tels. Ils sont « sans qualité », ils peuvent aller dans les directions les plus diverses. Il faut s’opposer à la barbarie sous toutes ses formes, sans en justifier aucune. Combattre la barbarie capitaliste dans des formes elles-mêmes barbares est l’un des plus grands dangers d’ aujourd’hui. Il ne suffit pas d’être « en quelque manière » « contre le système », quitte à voir après ce que ça donne. L’anticapitalisme tronqué constitue aujourd’hui une menace énorme pour la cause de l’émancipation, et non un « premier pas » dans la bonne direction qui resterait seulement à corriger un peu. Croire, comme le faisait le social-démocrate allemand August Bebel à la fin du XIXe siècle, que l’« antisémitisme » est « le socialisme des imbéciles » auxquels il faut simplement indiquer le bon chemin, a été une des erreurs les plus graves du mouvement ouvrier classique.

   Voilà pourquoi il est urgent de dénoncer une extrême droite renouvelée qui a récupéré de nombreux thèmes de la gauche pour les mettre à son profit, et de dénoncer aussi les gens « de gauche » qui sont tombés dans le panneau de cette extrême droite par ambition, vanité ou sottise.

   Cependant, face à l’extrême droite, on ne trouve pas un champ « de gauche » où, malgré les divisions et les divergences, régnerait une clarté de fond sur les choses essentielles. Il est tout aussi urgent, mais plus douloureux, de mettre en lumière l’anticapitalisme tronqué à gauche, souvent beaucoup plus difficile à identifier, qui réduit la critique sociale à la chasse aux spéculateurs et aux corrompus. Le terme « anticapitalisme tronqué » s’applique pleinement à ceux qui continuent à identifier le capitalisme avec les seules « classes dominantes » (ou avec d’autres « dominants »). Ils sont franchement méprisables lorsqu’ils veulent même revaloriser les bourreaux des mouvements révolutionnaires  passés et déblatèrent sur les vertus de Lénine et de Mao. Et lorsqu’ils actualisent leurs schémas à la sauce « post-coloniale », ils ne sont pas moins détestables.

   Jusqu’à nos jours, toutes les crises ont été des crises causées par la pénétration progressive du rapport-capital qui avait encore devant lui un espace de développement historique intérieur comme extérieur. C’est pour cette raison que les mouvements sociaux, notamment de gauche et qui s’appuyaient sur la lutte des classes, ont souvent pu investir positivement chaque nouvelle phase d’accumulation. La gauche, même sous le drapeau « révolutionnaire » comme sous celui des « libérations nationales », devenait alors malgré elle un des moteurs de la modernisation capitaliste elle-même.

   Quand aucun rapport positif à une nouvelle phase supposée d’accumulation n’est plus possible, le caractère immanent au système de l’«  anticapitalisme tronqué », qui n'était que l’autre face du rapport-capital, se trouve définitivement révélé, et son caractère réactionnaire aussi devient de plus en plus évident : toutes ses revendications sont les formes idéalisées du passé capitaliste. Quand la valorisation de la valeur commence à s’épuiser, il devient impossible d’avancer des revendications, de mener des luttes ni d’énoncer des critiques du point de vue du travail. Celles-ci deviennent désormais obsolètes dans ce cycle de lutte, à l’heure où le rapport-capital touche à sa « limite absolue interne ». Ce contexte où la crise du capitalisme entraîne au même moment une crise de l’anticapitalisme, est immédiatement celui des luttes et analyses qui, limitées à des reprises édulcorées des simplifications subjectivistes et classistes propres au marxisme traditionnel, ne sont pas à la hauteur de la tâche critique urgente et vitale qui s’impose : une critique radicale des formes de base de la vie sociale capitaliste.

   Dans le même temps, la crise n’est jamais l’assurance d’une révolution, et, loin de contraindre de plus en plus de monde à une critique catégorielle des formes sociales modernes, elle suscite aussi un cortège macabre d’innombrables idéologies de crise prisonnières des catégories du mode de production qu’il s’agit de combattre. Il faut une critique sans concessions des idéologies et du sujet moderne qui ne fait plus que s’auto-affirmer, à vide, sous une forme hystérique-irrationnelle.

   Aujourd’hui, la nouvelle qualité de la crise liée à la dé-substantialisation de la valeur qui compromet l’accumulation réelle de la survaleur, conduit à ce paradoxe du moment présent :  la crise multidimensionnelle du capitalisme paralyse l’ancienne critique au lieu de la mobiliser, et elle la paralyse en ne lui laissant que la possibilité de se survivre de manière hors-sol à partir d’une mythologisation ou d’une « nostalgie de gauche » d'une phase et d’un « sujet » révolus du capitalisme et des anciens cycles de lutte. En plus, elle rend désormais visible l’obsolescence, elle aussi programmée, de son vieil anticapitalisme tronqué maintenant en crise et qui n’a plus prise sur rien. Sa dégénérescence en un simple « antinéolibéralisme » politiquement transversal fusionne désormais souvent, dans les têtes comme dans les rues, avec les idéologies de crise, tels le populisme ou le national-souverainisme.

   Sur un même terrain, gauche et droite anti-néolibérales d'un côté, et néolibéraux de gauche comme de droite de l'autre, ne font qu'opposer différemment et alternativement un pôle du capital (secteur privé) à un autre pôle du capital chargé de sa reproduction d'ensemble (secteur public). L'anti-néolibéralisme en lui-même n'a jamais été, ne serait-ce qu'une seconde, une forme d'anticapitalisme. Il est conjointement le visage de la gauche du capital et une forme d’opposition perpétuellement défaite. Il a intériorisé les conditions d’existence capitalistes et  ne peut (ou ne veut) s’imaginer autre chose que vivre dans les formes sociales mutilantes du travail, de la valeur, de l'argent, de la marchandise, du rapport asymétrique entre les genres, de la politique, de la nation et de l'Etat. Il est, à gauche, le premier obstacle à la possibilité même d'une révolution, le principal motif idéologique de l'anticapitalisme tronqué contemporain qui règne dans les crânes.

   Une des tâches majeures de la critique sociale est de contribuer à aller au-delà de ce qu’est aujourd’hui la gauche, pour y établir une nouvelle polarisation départageant clairement une aire réellement anticapitaliste et l’aire altercapitaliste de la gauche du capital. C’est-à-dire dépasser la fausse alternative entre une gauche altercapitaliste d’opposition, mouvementiste, anti-néolibérale, et la gauche de gouvernement qui s’est fait maintenant définitivement souffler, pour y réaliser une nouvelle fracturation afin de faire place nette à de véritables possibilités émancipatrices. 

   Des aspects différents seront approfondis dans cette revue, en gardant toujours pour base la critique des « quatre chevaliers de l’apocalypse » moderne : la valeur et la marchandise, le travail et l’argent. Il faut y adjoindre  aussi celle de l’État. Il s’agit d’étudier la progression de l’effondrement de la société de la valeur dans ses manifestations empiriques – économiques, sociales et autres. Ainsi, il faut saisir les formes contemporaines de l’ajournement de la crise par la production de capital fictif et ses nouvelles bulles spéculatives. C'est l'occasion de mettre à l’épreuve une critique de l’économie politique pour le XXIe siècle. Il est aussi nécessaire de présenter un tableau actualisé de la transformation de la structure des groupes sociaux dans les sociétés capitalistes contemporaines, ce qui nous conduit à nous confronter à de nombreux débats relatifs aux changements dans l’opposition entre le capital et le travail, portant sur la fin de la formation de l’identité ouvrière, sur les nouvelles « luttes sans classes », mais aussi sur le processus général de déclassement quand de plus en plus de personnes tombent en dehors des catégories fonctionnelles, dans cette non-classe grandissante des « rebuts humains » (Zygmunt Baumann).

   Il s’agira aussi d’analyser l’ethnocentrisme, l’antisémitisme, le racisme, le fondamentalisme religieux (que nous appelons le religionnisme) et l'oppression des femmes, ce qui ne pourra pas se faire sans une dure confrontation avec le post-modernisme. Il faut ici opérer la critique de toutes les formes d’exclusion sociale, qu’elles soient ouvertes, indirectes ou sous-jacentes. Parce que les individus encagés dans les formes du sujet du travail et de la marchandise (dont font partie les classes moyennes en particulier) ne peuvent plus désormais fonctionner comme tels. Ils sont tendanciellement enclins à défendre bec et ongle la forme- sujet moderne, c'est-à-dire leur peau et leur place au sein des rapports sociaux. Ils le font en tapant sur l’armée des superflus non qualifiés, sur les employés à bas-salaire qui leur « volent » le peu de travail qui reste, sur le migrant, l’« assisté », le non-valide ou l’étranger, le juif, le « tzigane », les femmes, etc.

   Nous nous intéresserons à la subsomption formelle et réelle de l’individu sous la forme-sujet moderne, au triomphe de celle-ci et à l’observation de ses aboutissements destructeurs et autodestructeurs dans les formes contemporaines de la subjectivité marchande à l’époque de la décomposition du capitalisme – narcissisme, ressentiment et haine, amok, pulsion de mort et violence autotélique… ce qui implique un dialogue avec la psychanalyse.

   Nous nous proposons également de faire prendre conscience du lien existant entre les effets destructeurs de la production capitaliste de la richesse matérielle et la forme capitaliste des rapports sociaux, notamment en mettant en évidence le rapport du capitalisme avec cette autre grande forme de fétichisme qu’est la technologie, et donc la « méga-machine ». Ceci conduit à une confrontation avec la pensée écologique et ses limites, en lien notamment avec le débat contemporain sur l’« anthropocène » et le « capitalocène ». Nous aborderons la question de la relation du capital au corps, la colonisation des corps par la marchandise, les  idéologies du corps, le corps vivant de l’animal dans l’élevage et l’alimentation ; notre réflexion nous conduira ainsi à une critique de l’incorporation du fétichisme dans le vivant.

   Nous examinerons les mérites et les limites d’autres formes de pensée critique, et de l’histoire de la pensée et de la philosophie en général ; l’histoire du capitalisme, sa naissance, ses différentes étapes, le rôle de l’argent notamment ; l’inclusion – ou non – du fétichisme de la marchandise dans l’histoire des fétichismes tout court, ce qui conduit à un dialogue avec l’anthropologie culturelle et l’histoire des idées. C’est bien une théorie révolutionnaire qu’il s’agit de reconstruire jusque dans ses fondations, en approfondissant le dépassement du traitement immanent des contradictions au sein du système capitaliste-patriarcal.

   Tandis que notre revue s'achemine vers l'imprimerie, plus d'un million de jeunes ont manifesté dans le monde entier pour protester contre l'absence de toute mesure efficace pour éviter la catastrophe climatique. En France, les manifestants se sont souvent mêlés aux « gilets jaunes ». Nous devons réserver au prochain numéro un commentaire plus détaillé de ces nouveaux mouvements sociaux ; mais il apparaît déjà hautement probable que la tentative de tirer les freins d'urgence pour empêcher un désastre final qui rendrait inutile tout autre discours sera le point de convergence de toutes les contestations de l'ordre établi.

 

   Jaggernaut n’est pas une publication « ouverte », mais une revue qui a choisi son camp. Cependant, cela n’empêche nullement qu’elle puisse héberger des contributions contenant des critiques intelligentes adressées à ses positions.

D’une métaphore à l’autre

   Pourquoi le nom de Jaggernaut ? C’est, à l’origine, le nom du char processionnel de la déesse hindoue Vichnou. « Le culte de Jaggernaut, écrit Marx, comprenait un rituel très pompeux et donnait lieu à un déchaînement du fanatisme qui se manifestait par des suicides et des mutilations volontaires. Les jours de grandes fêtes religieuses, des fidèles se jetaient sous les roues du char portant la statue de Vichnou-Jaggernaut ». Une métaphore, que Marx va employer à plusieurs reprises, y compris dans Le Capital, pour pointer la dimension sacrificielle du capitalisme : « Ils oublient qu’au lieu de l’homme seulement, ce sont aujourd’hui le chef de famille, sa femme et peut-être 3 à 4 enfants qui sont jetés sous les roues du Jaggernaut capitaliste ».

   A coup sûr, la phrase de Marx sent l’époque où le père était le « chef de famille », et aussi la procession avec le Jaggernaut pourrait être, au moins en partie, une projection des occidentaux, ou une méprise. A l’instar des explorateurs du XVIe siècle qui croyaient découvrir dans les nouveaux mondes les lieux réels des figures de leurs mythologies et les incarnations de leurs propres peurs, la figure occidentale du Jaggernaut est l’idée d’une barbarie comme fantasme moderne, comme projection de quelque chose de la société moderne, nous apprenant davantage sur celle-ci que sur la société ancienne. Cela n’enlève rien à la puissance de la métaphore. Après tout, quand nous parlons de la « Tour de Babel », peu nous importe de savoir ce qui s’est passé vraiment en Mésopotamie il y a 5000 ans…

   Cette métaphore signifie, pour la critique de l’économie politique, le passage du paradigme focalisé sur l’exploitation au paradigme du fétichisme. Elle implique notamment la rupture avec la métaphore problématique du vampire utilisée depuis le XIXe siècle pour décrire le capitalisme, désignant aujourd’hui la finance vampirisant l’ « économie réelle ». Le vampire, représentant l’argent et les possesseurs de l’argent (les capitalistes), est censé venir sucer, en tant qu’extériorité, le travail vivant considéré comme le concret naturalisé qui tour à tour est identifié au travail, aux forces productives, à l’industrie, à la valeur, à la communauté de sang ou culturelle (la nation). Cette métaphore, caractéristique de l’anticapitalisme tronqué, n’a pour objet que d’insister sur l’innocence de la victime et le côté extra-naturel du bourreau. Elle centre sa représentation tronquée du capitalisme sur les classes sociales, une catégorie en réalité dérivée du rapport fétiche, mais qui  sont prises à tort dans le marxisme traditionnel et l’anticapitalisme tronqué pour des sujets dépourvus d’a priori. On subsume alors l’ensemble des catégories reproductives du capital sous la raison dernière d’une subjectivité sociologique vampirisant la richesse abstraite capitaliste (la valeur) et sa production (le travail, l’industrie). Cette métaphore est encore immédiatement ambiguë, parce qu’elle peut être appliquée à n’importe quel contenu. Elle peut  par exemple servir à désigner les nations blanches qui vampirisent les nations noires ou les immigrés qui vampirisent la société d’accueil. Théoriquement, on se focalise sur l’idée que le capitalisme ne serait qu’un simple système de distribution d’une richesse sociale dont les conditions de production ne sont pas interrogées. Au nom du pôle naturalisé (travail, « économie réelle », nation, etc.) qui produit cette richesse, les rapports inégalitaires de distribution deviennent l’objet exclusif d’une critique sociale rapidement dégradée en une critique morale, basée sur la dénonciation de l’« avidité » de quelques-uns. Elle passe à côté de l’essentiel et donne une grande place à des revendications qui se limitent à la sphère de la consommation et aux problèmes de la justice distributive ou de la reconnaissance.

   A l’inverse, le Jaggernaut symbolise le « sujet automate » (Marx) de la valeur qui écrase tout sur son passage, une métaphore de l’« inversion réelle » de la vie sociale, qui constitue le cœur des ténèbres de la vie sous le capitalisme. C’est la métaphore d’un mode de constitution de l’aliénation moderne, où toute l'activité sociale prend réellement la forme de son contraire, la valeur, et s’entache de la sorte, d’une véritable « fausseté ontologique ». Dans cette inversion, une chose sensible, le corps d’une marchandise – la valeur d’usage -, représente une chose surnaturelle, « suprasensible », purement sociale : la valeur ; le côté concret du travail effectué devient « la forme phénoménale de son contraire, du travail humain abstrait » (Marx, Le Capital, I, p. 67) ; la dimension individuelle de l’activité est la forme phénoménale du travail social, et en devient indifférenciée et interchangeable. Jaggernaut, c’est ce « monde à l’envers » dans lequel les rapports chosifiés constituant le procès de la valorisation, commandent (sous forme de marchandise, d’argent et de capital) aux individus et se dressent en face d’eux comme des divinités barbares qui exigent de nouveaux sacrifices humains. Jaggernaut, c’est cette délirante structuration aliénée des rapports sociaux, où la logique objectivée de la marchandise, de la monnaie et du capital constitue pour les individus une forme de domination moderne spécifique, impersonnelle, abstraite (une « domination sans sujet » dit Kurz) qui enfonce profondément les pointes acérées de ses injonctions fétichistes dans leurs chairs. Jaggernaut, c’est ce règne d’une métaphysique réelle où « c'est le procès de production qui maîtrise les hommes, et pas encore l'inverse » (Marx, Le Capital, I, p. 93). Une réalité sociale renversée où le véritable sujet dans la production capitaliste n’est constitué ni par les « classes dominantes », ni par le prolétariat, mais par la valeur même, qui réduit les acteurs humains à être ses exécuteurs.

   Tels les fanatiques qui tiraient le char processionnel de Vichnou qui devaient les écraser cruellement sous ses roues, les individus sous le capitalisme sont subsumés sous les rapports économiques qu’ils constituent, pour n’en être plus que les personnifications transitoires sous la forme de différents « masques de caractère » qui ne seront que l’autre nom de leurs vies mutilées. Des individus qui en tant que ses « agents », ses « gardiens », ses « officiers et sous-officiers », ses « fonctionnaires » et ses « fanatiques » dit Marx, tirent le « Jaggernaut capitaliste » autant qu’il les broie. « Ils ne le savent pas mais ils le font ». C'est une relation entre les individus, c’est un lien social aliéné, une manière que nous avons de nous rapporter aux autres sans le savoir. Nous devons reconnaître cette vérité : ce rapport, c'est nous. « Et nous le resterons aussi longtemps que nous ne serons pas autre chose, aussi longtemps que nous n'aurons pas créé les institutions établissant une véritable communauté et une véritable société humaine » (Gustav Landauer). Jaggernaut, c’est ce rapport social fétichiste qu’il faut abattre, et que l’on détruira en entrant dans d'autres rapports sociaux.

Disponible en librairie le 26 avril 2019

N°1, 16 €, 430 pages

ISBN : 978-2-490831-00-5

Diffusion et distribution : Hobo-diffusion et Makassar

Résumés des articles du n°1 de Jaggernaut

 

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