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La force des choses

*

Gérard Briche

 

 

Dans le livre dans lequel elle retrace l’époque où elle était une jeune artiste révoltée [1] Suzanne Bernard évoque sa rencontre avec Guy Debord. Au début des années 1960, elle avait, avec quelques amis, cherché une autre manière d’être artiste que celle d’être un artiste « bourgeois », ignorant la situation du peuple, et elle s’était rapprochée des groupes « radicaux », lettristes, situationnistes… L’Internationale situationniste s’était dite prête à participer à une exposition organisée par le petit groupe [2], avec un tableau de Michèle Bernstein, et c’est ainsi que Suzanne Bernard avait rencontré Guy Debord. Ce dernier, raconte-t-elle, avait, pour tout commentaire des projets révolutionnaires qu’on lui exposait, hoché la tête en disant : « faites votre tour de piste, vous verrez, il n’y a rien à espérer… »

 

Il est remarquable que Guy Debord, pourtant peu suspect de manquer d’intransigeance, ait ainsi manifesté de l’indulgence pour l’effort de quelques jeunes artistes, pour cet effort d’imaginer une autre attitude que celle de se couler dans l’ordre social de la société bourgeoise. Mais Debord manifestait aussi un manque total d’illusions : « vous verrez, il n’y a rien à espérer… »

 

Lui laisser « faire un tour de piste » : c’était peut-être le choix a minima de ceux qui, aux élections présidentielles,  ont voté pour le candidat de « la gauche ». Parmi lesquels une partie au moins était consciente que cette « gauche » ne ferait pas grand-chose d’autre que « la droite ». Avec, sans doute, le rêve vague mais insistant que peut-être…

 

Eh bien, rien du tout – ou si peu... Il faut bien reconnaître que les espoirs qui avaient peut-être été formés en mai 2012 se sont brisés sur la force des choses.

 

1. « Soyez réalistes, demandez l’impossible ! »

 

Bien des slogans de ce qui s’est appelé « mai 68 en France » restent dans la mémoire collective comme des manifestations d’un moment de réjouissante utopie – au terme duquel il fallait certes revenir aux réalités, pénibles mais incontournables. Un peu comme il sied aux jeunes bourgeois de s’encanailler quelques mois, pour ensuite rentrer dans le rang, et respecter d’autant mieux l’ordre des choses. « Ils finiront tous notaires ! » affirmait, dit-on, tel célèbre réactionnaire, en parlant des étudiants insurgés des barricades de Paris [3]. Tous n’ont pas fini notaires, mais bon nombre d’entre eux ont compris que dans cette société, il vaut mieux savoir se placer. Comme l’écriront quelques années plus tard deux habiles compères : « On n’en sortira pas, nous le savons maintenant. On ne renversera pas le capitalisme… » [4]. Et dans cette situation jugée définitive, le réalisme, c’est ne demander que ce qui est possible, et de préférence un possible politiquement rentable et économiquement gratifiant. 

 

2. Le réalisme, c’est l’allégeance au principe de la valeur

 

Contre « la force des choses », on ne peut rien faire. C’est le discours de la « gauche » de François Hollande au pouvoir pour argumenter la mise au rencart, une à une, des promesses électorales et gouvernementales. La « gauche » au pouvoir se veut réaliste, composer avec les nécessités de l’ « économie », cette entité qui, comme celle que l’on nomme « les marchés », semble planer comme une contrainte contre laquelle on ne peut rien, un peu comme une catastrophe naturelle – ou la volonté impitoyable d’une divinité vengeresse.

 

Mais « l’économie », ça n’existe pas. Certes, de tout temps les hommes ont produit ce dont ils avaient besoin et que la nature ne leur donnait pas ; mais circonscrire cette production au domaine accessible au calcul économique, et en exclure toutes les autres déterminations, est une originalité de ce qu’on appelle le capitalisme. Réduire le producteur à n’être qu’un producteur, réduire la chose produite à n’être qu’un produit proposé sur un marché, et plus généralement tout réduire à n’être qu’une marchandise, c’est-à-dire quelque chose qui a un prix, qui peut se vendre et s’acheter, c’est une originalité du capitalisme. C’est-à-dire d’un système dans lequel le principe social est la valeur, et dans lequel tous les phénomènes sont modelés sur le modèle de la marchandise : un système dans lequel le fétichisme de la marchandise manifeste que la seule qualité que l’on prend en considération dans un bien quelconque, c’est sa valeur.

 

Considérer que les phénomènes de « l’économie » sont des phénomènes sur lesquels on n’a (hélas !) aucune prise, c’est faire allégeance au principe de la valeur. Le prétendu réalisme n’est qu’une démission face à cette puissance dont on oublie qu’elle n’a que la puissance que, par le truchement de la logique marchande, les hommes lui ont donnée, quoique sans en avoir conscience. 

 

 

3. il n’y a pas de solution politique car la politique n’est pas la solution

 

Certes, ils sont quelques-uns à rappeler qu’il n’y a pas de fatalité,  et que ce qui manque, c’est une volonté politique. Et les experts ne manquent pas pour affirmer qu’il faut « relancer la consommation » pour relancer l’économie : c’est le langage néo-keynésien, « de gauche »,  -- ou qu’il faut au contraire desserrer la pression sur les entreprises pour leur permettre de créer de la croissance et donner de l’emploi : c’est le langage néo-libéral, « de droite ». Le point commun à tous ces discours, c’est la conviction qu’il faut « renouer avec la croissance », et pour cela travailler, produire, et vendre. Or, la croissance ne produit pas de la richesse, elle produit de la pauvreté, parce qu’elle n’a pour objectif que de produire des marchandises pour réaliser du capital. Tant que les « responsables politiques », par aveuglement ou cynisme, maintiendront cette logique, ils donneront le spectacle pitoyable de chercher des expédients pour maintenir tant bien que mal à flot un système qui n’en peut plus.

 

Inutile de chercher une solution politique, car il n’y en a pas. Alors que Jean-Claude Juncker, le président du Luxembourg, voit dans la situation présente d’inquiétantes analogies avec la situation de 1913, on répètera simplement, mais inlassablement, que la seule voie est de tourner le dos à ce que partout on nomme le réalisme, et de prendre un tout autre chemin. Car les chemins qui prétendent prendre en compte « la force des choses » vont tous dans la même direction : la barbarie.

 

Gérard Briche,

Article paru dans la revue Lignes n°41, 2013

 

Philosophe, Gérard Briche est en France l'un des représentants du courant de la « critique de la valeur » (Wertkritik). Il collabore depuis le début des années 2000 aux revues allemandes KRISIS et EXIT ! et publie de nombreux articles dans les revues françaises « Lignes »« Outis » et « Sortir de l'économie ».

 

 

D'autres textes de Gérard Briche sur ce site : 


- Pourquoi la crise s'aggrave : la croissance ne crée pas de la richesse mais de la pauvreté.

Le Spectacle comme illusion et réalité : Guy Debord et la critique de la valeur.

Guy Debord et le concept de Spectacle : sens et contre-sens

Domination de la marchandise dans les sociétés contemporaines.

De l'homme considéré comme un être pour le vote.

- Baudrillard, lecteur de Marx.

- L'origine de l'homme est encore devant nous.

Notes :

[1] Suzanne Bernard, Le temps des cigales, 1975, Paris, éditions Jean-Jacques Pauvert. L’épisode évoqué est raconté page 145.

[2] Le petit groupe autour de Suzanne Bernard traversera quelques crises mais subsistera quelques années et  publiera en 1966 et 1967 le journal L’Opposition artistique, qui prendra position pour la « révolution culturelle » en Chine.

[3] On attribue cette anecdote à Marcel Jouhandeau.

 [4] Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Au coin de la rue, l’aventure, 1979, Seuil, page 236. 

 

 

 

 

Tag(s) : #Chroniques de la crise au quotidien