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De l'homme considéré

comme un être-pour-le-vote

Dialectique de l’émancipation démocratique

   

Gérard Briche*

« Voter est un droit ; c’est aussi un devoir civique » : heureusement, cette formule n’est pas adossée à des dispositions judiciaires (le refus de vote n’est pas un délit, en tout cas pas en France). Mais c’est l’un des arguments fallacieux utilisés pour justifier la participation aux élections, voire pour la présenter comme une obligation citoyenne. Certes, le suffrage universel, dans ses modalités actuelles, n’a été obtenu qu’au terme d’un processus conflictuel de plusieurs dizaines d’années. Mais le considérer comme un « acquis démocratique » qu’il serait insultant pour ceux qui se sont battus pour lui de ne pas exercer, relève, pour le moins, d’une vision un peu courte de la Révolution française et de ses effets.

La Révolution française, et le moment emblématique que constitue la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, a réalisé l’émancipation démocratique. Les hommes qui, jusqu’alors, étaient les sujets d’un monarque, sont devenus des citoyens. La suppression des privilèges, l’abolition des ordres (ou états), l’instauration de l’égalité de tous, ont constitué un bond en avant dans l’histoire : 1792 a été l’ « An I d’une république française démocratique », et tous les progressismes en ont revendiqué l’héritage.

Cependant, des auteurs comme Theodor Adorno et Max Horkheimer [1]ont souligné que cette révolution, progressiste qu’elle était par certains aspects, n’en comportait pas moins sa part maudite, son côté obscur.

En effet, la suppression des privilèges a eu pour conséquence d’abolir ce qui était une « soustraction aux contraintes » d’une partie de la société. Ainsi, la contrainte de travailler ne s’appliquait pas aux nobles auxquels cela leur était interdit, sous peine de perdre leur qualité et de « tomber dans la roture » (ce qui du reste scandalisait une partie des philosophes des Lumières). La liberté de tous de pouvoir travailler, comme l’égalité de tous devant la nécessité de travailler, avait légitimement l’aspect d’une mesure démocratique. Chacun était désormais libre de mettre en œuvre ce dont il disposait pour augmenter la richesse sociale. Il est vrai que pour ceux qui possédaient des moyens de production, cette « nécessité de travailler » prenait la forme d’une « nécessité de faire travailler » ceux qui n’avaient en revanche que leur puissance de travail. Le progrès démocratique que constituaient la liberté et l’égalité de tous fut aussi le déchaînement des forces productives sociales, illustré par l’accroissement rapide de la richesse au XIXe siècle.

La constitution des hommes en sujets libres, clamée par la Déclaration des droits de l’homme (1789), fut donc aussi (fut d’abord ?) leur constitution en sujets libres de disposer de leurs ressources productives, et donc, dans le cas de ceux qui ne possèdent qu’une puissance de travail, libres de la vendre. Le travailleur était, face au marché, un individu abstrait de toutes ses qualités particulières (sexe, âge, origine, richesse…), une abstraction réelle dont la seule réalité était d’avoir quelque chose à vendre (ou à acheter), bref : un sujet économique[2].

Dans le même mouvement, le citoyen était, face aux décisions politiques, abstrait de toutes ses qualités particulières. L’égalité démocratique ne les prend pas en compte, et ne considère le citoyen que comme le sujet d’une volonté politique abstraite, réputée libre, et qui doit s’exprimer par le vote (« un homme, une voix »). Ainsi, le principe démocratique redouble l’invention du sujet économique par l’invention du sujet politique ; l’être-pour-le-travail est redoublé par un être-pour-le-vote.

L’émergence du sujet politique n’est que l’autre face de la constitution du sujet économique, et manifeste le « remodelage » moderne des individus. Ce « remodelage » est effectué sous la domination d’un principe devenu, après la Révolution, principe social : le principe bourgeois du marché, où se rencontrent, d’une manière réputée libre, des individus réduits à des abstractions. Des individus qui, dans le domaine économique, se reconnaissent sous la forme de marchandises, et qui, dans le domaine politique, se reconnaissent sous la forme de bulletin de vote. Dans l’un comme dans l’autre cas, il n’y a que la manifestation du fétichisme d’une société dominée par les abstractions d’un spectacle omniprésent.

Loin d’être des leviers de l’émancipation humaine, loin même d’être des moyens d’expression pour ceux qu’on réduit à être des citoyens, les « farces électorales » (comme disait Marx) ne sont rien de plus qu’une caractéristique dérisoire des sociétés spectaculaires.

Texte paru dans la revue française Lignes, n°37, février 2012, pp. 23-25.

* Philosophe, auteur de la mouvance de la critique de la valeur, membre des groupes allemands Krisis et Exit ! 

D'autres textes sur ce site sur la critique des médiations politiques et de la sphère politique constituée corrélativement aux rapports sociaux marchands et capitalistes :

- Pour sortir de la société capitaliste, peut-on s'appuyer sur les institutions existantes ? Pour une lutte antipolitique (Palim Psao)

- La fin de la politique et la lutte antipolitique contre le travail. (Groupe Krisis)

- Critique de la nation, de l'Etat, du droit, de la politique et de la démocratie, (Robert Kurz)

- La politique n'est pas la solution, (Anselm Jappe).

- Politique sans politique, (Anselm Jappe).

- Critères de dépassement du capitalisme (Robert Kurz)

- Quoi faire ? Autour de la brochure sur le mouvement des piqueteros en Argentine de Bruno Astarian. (Palim Psao)

- Pour en finir avec le concept de peuple (Paul Braun) 

- Les mensonges de l'Etat, par Jean-Marie Vincent

- Fétichisme juridico-politique (par Antoine Artous)

- Evgueni Pasukanis, la théorie générale du droit et le marxisme (préface de Jean-Marie Vincent)

Annexe : Mais qu'est-ce que la politique ? La critique de la valeur et la critique de la politique et de l'Etat.

Pour beaucoup, la politique est la sphère sociale qui permettrait d’imposer des « limites au marché », ou encore la « démocratie » serait l'espace politique de la « libre décision consciente et collective ». Nombreux dénoncent aujourd'hui une forme spectaculaire de la politique pour affirmer un « retour » à ce que serait la « vraie politique ». Pourtant de même que la confusion autour de la catégorie de « travail », le concept de « politique » doit être clairement défini. En effet, « si on l’identifie avec l’agir collectif, avec l’intervention consciente des hommes dans la société, avec un " amour du monde " (Arendt), il est évident que personne ne saurait être contre, et une « critique de la politique » ne pourrait se concevoir que comme une simple indifférence au monde ». Cependant ceux qui prônent habituellement le « retour à la politique » ont une idée beaucoup plus spécifique de ce qu’est la « politique ».  En réalité, cette sphère de la politique n’est pas extérieure et alternative à la sphère de l’économie marchande, elle en dépend, au contraire, structurellement. Elle est une sphère qui s'occupe des ajustements à l'intérieur d’une machine, d'un système acceptée comme tel. La « politique » et « l’économie » ne sont alors que des sphères de la totalité sociale, des subsystèmes complémentaires entre eux. Pour prendre un exemple, dans l’arène politique, on se dispute sur la simple distribution des fruits du système marchand, mais non sur son existence elle-même. Pour donner un autre exemple de cette immanence de la politique à la société marchande, il suffit de voir que les hommes politiques comme les syndicalistes du mouvement ouvrier proposent seulement de défendre les intérêts en forme marchande des catégories sociales constituées par la logique fétichiste elle-même, du genre « pouvoir d’achat », mieux partager et redistribuer le gâteau de la forme capitaliste de richesse, dénoncer le « Contrat première embauche » (CPE), pour mieux défendre le statut du contrat à durée indéterminée (CDI), etc. La politique sous le capitalisme, est de plus en plus de la politique économique et toute discussion politique ne tourne qu'autour du fétiche de l’économie.  Comment démontrer tout cela ? La sphère de l'État/politique est née du fait que l’échange de marchandises ne prévoit pas de relations sociales directes du fait de la fonction de médiation sociale qu'a le travail sous le capitalisme, et que par conséquent il faut une sphère pour les rapports directs et pour la réalisation des intérêts universels, à moins de plonger le système dans la barbarie et la guerre civile des intérêts particuliers. C’est pourquoi la formation sociale capitaliste doit produire en elle, une instance séparée qui s’occupe de l’aspect général. L’État moderne est donc créé par la logique de la marchandise, la politique telle que nous la connaissons est une forme historiquement spécifique au capitalisme, de l'agir collectif et sa dénaturation sous une forme déjà fétichisée. L'État est l’autre face de la marchandise ; les deux sont liés entre eux comme deux pôles inséparables.  L'idée d'opposer l'État/politique au marché est donc fausse. La politique n'est pas la solution. C’est ainsi le capitalisme lui-même qui a très massivement recouru à l’État et à la politique pendant la phase de son installation (entre le XVe siècle et la fin du XVIIIe siècle) et qui a continué à le faire là où les catégories capitalistes devaient encore être introduites - dans les pays arriérés à l’est et au sud du monde au cours du XXe siècle, pour faire ce que R. Kurz appelle la « modernisation de rattrapage », une version accélérée de l'installation des formes sociales de bases du capitalisme. Enfin, le capitalisme y recourt toujours et partout dans les situations de détresse et de crise. C’est seulement dans les périodes où le marché semble tenir sur ses propres jambes, que le capital voudrait réduire les faux frais qu’implique un État fort. On peut observer aussi que « la politique n’a pas de moyen autonome d’intervention. Elle doit toujours se servir de l’argent, et chaque décision qu’elle prend doit être " financée ". Lorsque l’État cherche à créer son propre argent en imprimant du papier-monnaie, cet argent se dévalorise tout de suite. Le pouvoir étatique fonctionne seulement jusqu’à ce qu’il réussisse à prélever de l’argent sur des procès de valorisation réussis. Lorsque ces procès commencent à ralentir, l’économie limite et étouffe toujours plus l’espace d’action de la politique. Il devient alors évident que dans la société de la valeur la politique se trouve dans un rapport de dépendance vis-à-vis de l’économie. Avec la disparition de ses moyens financiers, l’État se réduit à la gestion, toujours plus répressive, de la pauvreté ». Pourtant le marxisme du mouvement ouvrier et presque toute la gauche ont toujours misé sur l’Etat, parfois jusqu’au délire, en le prenant pour le contraire du capitalisme.

Tiré de l'article " Krisis " de l'encyclopédie Wikipedia.

Notes :

 

[1] Th. Adorno et M. Horkheimer : Dialektik der Aufklärung [1947] ; tr. Fr. Eliane Kaufholz : Dialectique de la Raison, Gallimard, 1974.

[2] A cet égard, Serge Latouche a raison de définir la société moderne comme la société qui a « inventé » l’économie » (L’invention de l’économie, Paris, Albin Michel, 2005).

Tag(s) : #Critique de l'Etat - du politique - du droit

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