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vernantAspects psychologiques du travail dans la Grèce ancienne  [1] 

 

Par Jean-Pierre Vernant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Aspects_psychologiques_du_travail_dans_la_Grece_antiquepdf.pdf

 

 

 

 

 

Le travail est un fait humain à dimensions multiples ; son analyse requiert des études à plusieurs niveaux. Il y a une histoire technique, économique, sociale, psychologique du travail. Nos remarques concernent plus spécialement ce dernier aspect, en Grèce ancienne. Nous envisageons le travail en tant que forme particulière d’activité humaine. Nous nous interrogeons sur sa place à l’intérieur de l’homme, ses significations, son contenu psychologique. Notre perspective n’en est pas moins historique. De même qu’on n’a pas le droit d’appliquer au monde grec les catégories économiques du capitalisme moderne, on ne peut projeter sur l’homme de la cité ancienne la fonction psychologique du travail telle qu’elle est aujourd’hui dessinée.

 

Pour nous, toutes les tâches professionnelles, si diverses soient-elles dans le concret, rentrent dans un type de conduite unique : nous y voyons une même activité forcée, réglée, dont l’effet concerne directement autrui et qui vise à produire des valeurs utiles au groupe [2]. Cette unification de la fonction psychologique marche de pair avec le dégagement de ce que Marx appelle, dans son analyse économique, le travail abstrait [3]. En effet, pour que les diverses activités laborieuses s’intègrent les uns aux autres pour composer une fonction psychologique unifiée, il faut que l’homme, sous les formes particulières à chaque tâche, puisse saisir sa propre activité comme travail en général. Cela n’est possible que dans le cadre d’une économie pleinement marchande où toutes les formes de travail visent également à créer des produits en vue du marché. Dès lors, on ne fabrique plus tel objet pour satisfaire les besoins de tel usager. Toute tâche, agricole ou industrielle, débouche également sur la production d’une marchandise, destinée non à tel individu particulier, mais à des opérations de vente et d’achat. Par l’intermédiaire du marché, tous les travaux effectués dans l’ensemble de la société sont mis en relation les uns avec les autres, confrontés les uns aux autres, égalisés. D’où deux conséquences. En premier lieu, l’activité de travail cesse de mettre en rapport plus ou moins direct le producteur et l’usager : par la circulation générale de ses produits, le travail prend forme d’un échange généralisé à l’intérieur du corps social pris dans son tout ; il apparaît ainsi comme constituant par excellence le lien entre les divers agents sociaux, comme le fondement du rapport social. En second lieu, cette confrontation universelle des produits du travail sur le marché, en même temps qu’elle transforme les divers produits, tous différents du point de vue de leur usage, en marchandises toutes comparables du point de vue de leur valeur, transmue aussi les travaux humains, toujours divers et particuliers, en une même activité de travail, générale et abstraite.

Au contraire dans le cadre de la technique et de l’économie antiques, le travail n’apparaît encore que sous son aspect concret. Chaque tâche se trouve définie en fonction du produit qu’elle vise à fabriquer : la cordonnerie par rapport à la chaussure, la poterie par rapport au pot. On n’envisage pas le travail dans la perspective du producteur, comme expression d’un même effort humain créateur de valeur sociale. On ne trouve donc pas, dans la Grèce ancienne, une grande fonction humaine, le travail, couvrant tous les métiers, mais une pluralité de métiers différents, dont chacun constitue un type particulier d’action produisant son ouvrage propre. De plus, l’ensemble des activités agricoles, qui sont à nos yeux intégrées aux conduites de travail, restent pour le Grec extérieures au domaine professionnel. Pour un Xénophon, l’agriculture s’apparente à l’activité guerrière plus qu’aux occupations des artisans. Le travail de la terre ne constitue pas un métier ni un savoir-faire technique, ni un échange social avec autrui. Et le portrait psychologique du cultivateur peinant sur son champ se dessine en antithèse avec celui de l’artisan à son établi [4].

Le travail se trouve donc étroitement limité au domaine des métiers artisanaux. Ce type d’activité se définit d’abord par son caractère de stricte spécialisation, par sa division. Chaque catégories d’artisans est faite pour un seul ouvrage. Mais, comme Marx l’a noté [5], la division du travail, dans l’antiquité, est vue exclusivement en fonction de la valeur d’usage du produit fabriqué : elle vise à rendre chaque produit aussi parfait que possible, l’artisan faisant une chose d’autant mieux qu’il ne fait qu’elle. L’idée n’apparaît pas d’un processus productif d’ensemble dont la division permet d’obtenir du travail humain en général une plus grande masse de produits. Chaque métier constitue au contraire un système clos, à l’intérieur duquel tout est solidairement soumis à la perfection du produit à fabriquer : les instruments, les opérations techniques et, jusque dans la nature intime de l’artisan, certaines qualités spécifiques qui n’appartiennent qu’à lui. Le métier se présente donc comme un facteur de différentiation et de cloisonnement entre les citoyens. S’ils se sentent unis en une seule cité, ce n’est pas en fonction de leur travail professionnel, mais malgré lui et en dehors de lui [6]. Le lien social s’établit au delà du métier, sur le seul plan où les citoyens peuvent s’aimer réciproquement parce qu’ils s’y comportent tous de façon identique et ne se sentent pas différents les uns des autres : celui des activités non professionnelles, non spécialisées, qui composent la vie politique et religieuse de la cité. N’étant pas saisi dans son unité abstraite, le travail, sous sa forme de métier, ne se manifeste pas encore comme échange d’activité sociale, comme fonction sociale de base.

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Pour lire la suite voir le fichier pdf ci-dessus.

 

Sur la question du travail abstrait, voir Pourquoi critiquer radicalement le travail ?

 

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[1] La Pensée, 66 (1956), p. 80-84.

 

[2] Cf. l’article que I. Meyerson a consacré au « Travail, fonction psychologique », Journal de Psychologie, 1955, pp. 3-17.

 

[3] « Tandis que le travail, créateur de valeur d’échange, est du travail général, abstrait, égal, le travail créateur de la valeur d’usage est du travail concret et spécial qui, pour la forme et la matière, se décompose en des façons de travail infiniment diverses », K. MARX, Contribution à la critique de l’Economie politique, p. 30 de la traduction Molitor.

 

[4] Cf. Supra, p. 202 sq.

 

[5] K. MARX : Le Capital, t.II, p. 270 (traduction Molitor) : « En opposition rigoureuse avec cette accentuation de la quantité et de la valeur d’échange, les écrivains de l’Antiquité classique s’en tiennent exclusivement à la qualité et à la valeur d’usage. »

 

[6] Cf. Supra, p. 209.

Tag(s) : #Histoire et critique de la valeur

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