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Notes de lecture

 

Chapitre 1. Une critique du marxisme traditionnel, pp. 15-71

 

Moishe Postone Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009

 

 

La crise du marxisme traditionnel

 

Pour Postone, l’expression  « marxisme traditionnel » se rapporte à toutes les approches théoriques qui analysent le capitalisme du point de vue du travail et définissent cette société d’abord en terme de rapport de classes, structurés par la propriété privée des moyens de production et l’économie régulée par le marché.

 

Ainsi, le marxisme traditionnel s’appuie sur un cadre de base organisé autour des points suivants :

 

  1. Le travail est compris en termes  d’activité sociale transhistorique qui médiatise les rapports entre l’homme et la nature, en créant des produits destinés à satisfaire des besoins humains déterminés.

  2. Les relations de dominations sont comprises essentiellement en termes de domination de classe et d’exploitation.

  3. La démystification du capitalisme repose alors sur une double affirmation : le travail est la seule source de richesse sociale, mais en même temps, le surproduit crée par le travail est approprié par la classe capitaliste et doit être libéré de cette appropriation.

  4. La critique du capitalisme porte ainsi essentiellement sur la distribution, et non pas sur la production. Le capitalisme est interprété comme un mode de distribution d’une richesse sociale que le marxisme traditionnel laisse ininterrogé.

  5. La contradiction du capitalisme est interprétée comme une contradiction entre la sphère de la production et la sphère de la circulation : le développement des forces productives (assimilée à la production industrielle) qui sont comprises comme hétérogènes au capitalisme, est freiné par le caractère étriqué et inadapté des rapports sociaux  qui eux seulement sont compris comme spécifiquement capitalistes (et basées, selon le marxisme traditionnel, sur la propriété privée des moyens de production et le marché).

  6. Dans cette approche, le socialisme en dépassant des rapports sociaux capitalistes interprétés en termes de mode de distribution, permettra le plein épanouissement des forces productives (industrie), supprimera la domination de classe, et la classe ouvrière collectivisera les moyens de production et s’appropriera le surplus réalisé par elle-même, et organisera un mode distribution régulé par la planification. 

 

Toute une variété d’approches théoriques, méthodologiques, et politiques ont été construites à partir de cette grille de lecture. Ces approches théoriques ont montré leurs limites :

 

  • Au regard des évolutions en cours des pays du socialisme réellement existant, et de leur effondrement ; mais également pour ce qui est de l’évolution des pays occidentaux,  avec le passage du capitalisme libéral du XIXe siècle au capitalisme fordiste centré sur l’Etat du XXe siècle, puis au capitalisme néolibéral d’aujourd’hui ;

  • En ce qui concerne  les mouvements sociaux et des idées non fondées sur les classes.  

  • Le travail vivant n’est plus la source principale de richesse matérielle ; la science, la technologie le savoir ont pris une place prépondérante dans ce domaine ;

  • Enfin se développe un mécontentement  profond à l’égard du travail et de ses conditions, et il semble de plus en plus difficile de développer une théorie critique du capitalisme du point de vue du travail.

 

Ainsi, la réinterprétation postonienne de la théorie critique de Marx veut être une réponse d’une part aux nouvelles configurations du capitalisme, et d’autre part  aux faiblesses du marxisme traditionnel.

 

Postone va s’appuyer sur les Grundrisse (réédités en 2011 en un seul volume aux éditions Sociales) comme point de départ de sa réinterprétation. Ces analyses mettent en question les interprétations qui privilégient de manière unilatérale le marché, la domination de classe et l’exploitation. Car en réalité, Marx veut aller plus loin et cherche à montrer que les catégories de base (marchandise, valeur,  argent, travail, capital) sont spécifiques au capitalisme et n’ont rien de transhistoriques. Fondamentalement, la théorie critique de Marx de la maturité est, pour Postone d’une manière très explicite, une critique du travail sous le capitalisme et non pas une critique du capitalisme du point de vue du travail ; en conséquence les catégories de la vie sociale sont les catégories du travail, de la valeur, de l’argent, du capital. « Et cela ne va nullement de soi » prévient  Postone, qui nous convie à un réexamen en profondeur de la théorie critique.

 

Le noyau du capitalisme

 

Le marxisme traditionnel place au cœur de sa critique le capitalisme qui devient incompatible avec le mode de production industriel obéissant à un développement technique, et donc à ses lois physiques, et la valeur dans cette perspective (dans son double caractère de valeur d’usage et de valeur d’échange) apparait comme une simple catégorie du marché.

 

Pourtant, Marx, dans ses œuvres de maturité, analyse l’échange, non pas au niveau du marché, mais au niveau de la production, « échange de travail vivant contre du travail objectivé ». La valeur est donc comprise d’abord comme une catégorie de la production. C’est un point très important. Conséquence immédiate : il n’y a pas de contradiction (et c’est pourtant la contradiction qui est considérée comme fondamentale par le marxisme traditionnel !) entre le développement des forces productives et les rapports de production ; ils sont totalement liés l’un à l’autre.

 

Mais il y a plus important : «  la condition implicite du mode de production  est et demeure (c’est Postone qui souligne) la masse de temps de travail employé, le quantum de travail employé comme facteur décisif de la production de la richesse ». Là, il ne faut pas faire la confusion entre valeur et richesse matérielle, car avec la grande industrie, la création de richesse matérielle dépend moins du temps de travail employé que du niveau général de la science et du progrès de la technologie. Bien plus, il y a opposition entre valeur et richesse matérielle car la valeur est de moins en moins adéquate comme mesure de la richesse matérielle. Il y a donc un écart entre la réalité de la production et le potentiel, potentiel qui fonde pour Postone une nouvelle forme de production.

 

Les conséquences sont importantes : pour le dépassement du capitalisme, il ne suffit pas de s’en tenir à l’expropriation de la propriété privée et à une réappropriation en l’état du surplus, simplement mieux redistribué, d’une manière plus juste ou plus efficace, comme le revendique le marxisme traditionnel (la gauche n’a toujours eu qu’à la bouche la justice économique et sociale à l’intérieur même des formes de base du capitalisme) ; se réapproprier le travail immédiat, cela va beaucoup loin : cela veut dire changer surtout le travail concret.

 

Capitalisme, travail et domination

 

Les rapports sociaux ne peuvent être pleinement saisis en termes de rapports de classes, en termes de domination d’hommes par d’autres hommes. Les rapports sociaux sont constitués par le travail, qui va imposer sa domination sociale. Marx a saisi ce processus de création de structures sociales abstraites de domination à partir des catégories de la marchandise et du capital. Et cette domination abstraite (que l’on peut saisir également par la catégorie du fétichisme) oriente non seulement le but de la production mais également les formes matérielles de la production.

 

Ce processus de domination va engendrer une scission entre les individus « appauvris et rétrécis » et l’énorme potentiel de savoir humain développé, mais sous une forme aliénée dans le capitalisme. Dans le postcapitalisme, Marx parle du passage du travailleur à l’individu social. Cette idée ne se réfère pas à l’individu travaillant avec d’autres, mais plutôt à l’individu qui pourrait bénéficier des connaissances acquises par la société, dépassant ainsi la fragmentation du travail sous le capital. On est très loin du concept d’aliénation dans le marxisme traditionnel, qui veut dire seulement réappropriation d’une essence du travail (qui serait naturel, ou transhistorique, ou préexistant au capitalisme !) et du surtravail aliéné par le capital !

 

« Les hommes doivent pouvoir se dégager du procès de travail immédiat auquel ils avaient participé auparavant .... Loin d’entraîner la réalisation du prolétariat, le dépassement du capitalisme entraîne l’abolition matérielle du travail prolétarien » (Postone).

 

La contradiction du capitalisme 

 

Postone revient sur le véritable noyau de la contradiction que porte le capitalisme dans la production. La seule forme de richesse que constitue le capital est celle fondée sur la dépense du temps de travail ; celle-ci demeure centrale et indispensable et il ne peut y avoir une nouvelle forme de richesse dans le capitalisme. Mais en même temps cette dépense du temps de travail est rendue de plus en plus anachronique par le développement du capitalisme comme nous l’avons vu plus haut (le développement de la technologie/science de production). Cependant, la forme de richesse fondée sur la dépense du temps de travail, malgré son inadéquation croissante, reste la condition structurelle de la société capitaliste, la dynamique interne du capitalisme se meut à l’intérieur de cette prison et ne peut à aucun moment s’auto-dépasser en constituant une nouvelle forme de richesse. « Le capitalisme engendre bien la possibilité de sa propre négation, mais il ne se transforme pas automatiquement en quelque chose d’autre ». Donc à une dynamique interne qu’il faudra préciser (c’est l’objet de la 3ème partie de TTDS) s’oppose l’impossibilité d’un autodépassement. Ce point est important, car souvent des lecteurs pressés de la critique de la valeur, s’imaginent qu’il n’y aurait qu’à attendre que le capitalisme s’effondre de lui-même pour qu’apparaisse une société post-capitaliste, et l’on pense de manière erronée que la critique de la valeur défend une position quiétiste.

 

Cette contradiction fondamentale au sein de ce qui constitue le noyau du capitalisme, et ce point est important, ne doit pas être identifiée aux rapports sociaux de conflits de classe, ou à une contradiction entre le développement des forces productives et les rapports sociaux de production, ni comme une contradiction entre l’appropriation privée et la production socialisée, mais comme une contradiction au sein même de la sphère de production. Cette « contradiction sociale interne croissante », engendre une tension interne, une dynamique contradictoire au tout et engendre la possibilité immanente d’un nouvel ordre social.

 

Marx cherche à saisir le cours du développement capitaliste comme un développement à double face, à la fois enrichissant et appauvrissant. Cette analyse permet de rejeter les vues unilatérales, la foi positiviste dans le progrès scientifique et/ou social ou une vision pleine de destruction. Ainsi ces changements dans la connaissance (progrès, science) peuvent conduire selon Postone, « à la fragmentation et à la vacuité du travail individuel, et au contrôle croissant de l’humanité par les résultats de sa propre activité objectivante »,  elle augmente en même temps la possibilité  que « l’humanité puisse avoir une plus grande maîtrise de son destin ».

 

Donc, «  ni affirmation non critique de la production industrielle ni rejet romantique du progrès technologique en soi », telle est du moins la position de Postone sur cette question.

 

Mouvements sociaux, subjectivité et analyse historique

 

On le sait, la base du capital est et demeure le travail prolétarien ; celui-ci ne peut donc pas être la négation de la formation sociale du capital. Si l’on veut donc dépasser le capitalisme, il faut rechercher l’abolition du prolétariat ; dès lors les revendications ne doivent pas se limiter à la sphère de consommation ou à la justice distributive, mais en rupture avec elles, afin de remettre en question le travail en tant que tel (Postone reviendra dans un autre chapitre sur la double nature du travail que nous n’abordons pas ici).

 

La théorie critique doit alors mettre en œuvre une analyse de la constitution des besoins sociaux et des formes de conscience permettant  de comprendre les divers mouvements sociaux actuels, et les transformations historiques qualitatives de la subjectivité, mais dans le cadre bien entendu de l’abolition du prolétariat.

 

Cette théorie de la constitution de la subjectivité s’oppose à deux approches. D’abord à une approche, trop classique, selon laquelle seule une conscience en accord avec l’ordre existant peut se former socialement. Et elle s’oppose également à l’idée de la création d’une conscience critique à partir d’expériences qui se veulent non capitalistes. Sans nier l’importance et l’intérêt de certaines de ces expériences, elles ont le tort de considérer le capitalisme comme une « totalité unitaire », alors que « l’analyse du capitalisme comme société contradictoire vise à montrer les possibilités de distance critique…depuis l’intérieur du capitalisme même ».

 

Quelques implications supplémentaires pour aujourd’hui 

 

- Le fait que la dynamique du capitalisme ne dépende pas essentiellement du mode de distribution médiatisé par le marché permet une analyse qui ne se limite pas à sa période du XIXe siècle mais intègre les dynamiques de la société moderne, avec les interventions étatiques massives.

 

- En ce centrant sur la critique de la production, il y a une possibilité croissante que le rôle historiquement spécifique du travail sous le capitalisme soit dépassé par une autre forme de médiation sociale.

 

- Si on limite le postcapitalisme à la suppression de la propriété privée des moyens de production et du marché, on peut douter de la mise en œuvre d’une quelconque démocratie politique, car les contraintes imposées par les catégories de la valeur et du travail seront toujours présentes.

 

 

Pierre, novembre 2012


 

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