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Ci-dessous, quelques informations reçues sur des luttes d'occupation de terres agricoles dans la région d'Andalousie en mars 2012, qui pourraient être susceptibles, en dépassant l'autonomie ouvrière et l'auto-gestion coopérative de la production, de produire des activités d'écarts avec notre détermination dans les formes sociales capitalistes, comme on a pu parfois en voir des prémisses dans la frange la plus lucide du mouvement des piqueteros argentins dans les années 2000 (voir la brochure de Bruno Astarian, son texte Activité de crise et communisation - notamment la 3ème partie - ou encore le texte de Roland Simon, Le moment actuel dans la revue SIC, n°1). Nous savons que durant la Guerre d'Espagne et notamment dans les campagnes d'Aragon en 1936-1937, le pays a connu une immense expérience historique d'expropriation, racontée par exemple dans le livre de Félix Carrasquer [1]. Mais il faut aller aujourd'hui au-delà de l'auto-gestion de « l'économie réelle », de l'autonomie de la classe de ceux qui n'ont que leurs bras et de son auto-organisation en une économie « alternative ». L'arrachement de ressources et de moyens de production, sans faire de ces éléments « réappropriés » un nouveau « mode de production » qui constituerait une forme de cohésion sociale d'un collectif de lutte, c'est-à-dire sans avoir l'idée d'auto-gérer une production et un travail collectif, sans avoir l'idée de vendre sur un marché des marchandises, sans avoir envie de se rapporter les uns aux autres et aux biens réalisés au travers de dépenses de temps de travail abstrait, sans se laisser enfermer dans ce qui a été « récupéré » en gérant la même forme de vie capitaliste de manière autonome et auto-organisée, tout cela pourrait constituer des écarts au sein de l'activité de crise de ces collectifs de lutte. Ecarts permettant d'aller au-delà de la valeur, du travail, de l'échange, de l'Etat, des coopératives de production et de l'économie tout court. En produisant, contre la synthèse sociale capitaliste constituée par le travail, une autre communauté immédiate entre les individus qui ne soit plus une communauté de production, les individus ne seront plus les représentants, les masques, les fonctionnaires des catégories sociales capitalistes autonomisées. Contre la médiation du capital qui nous constitue en tant que sujet de la valorisation, le travail sera toujours sans avenir.

 

Palim Psao

 

[1] Voir Félix Carrasquer, " Les collectivités d'Aragon. Espagne 36-39 ", éditions CNT-région parisienne, 2003 (1986). Ou encore le récit d'une expérience de collectivité agricole, Collectif Equipo Juvenil COnfederal, " La collectivité de Calanda, 1936-1938. La révolution sociale dans un village aragonais ", éditions CNT- RP, 1997, un témoignage de Miguel Celma.

 

 

 

 


 

Tierra y Libertad en Andalousie aujourd'hui

 

« Notre philosophie peut se résumer de la façon suivante : la terre, comme l’air et l’eau, est un don de la nature que personne ne peut s’approprier pour son profit individuel ou pour son enrichissement privé. La terre est un bien public, propriété du peuple, qui doit être à l’usage et à la jouissance de ceux qui y vivent et qui la travaillent. Si alors la terre n’est à personne, la propriété de la terre est un vol. C’est pour cela que nous demandons l’expropriation sans indemnisation… » [1]

 

Trente ans après la grande époque de ses occupations massives de terres, le Syndicat andalou d’ouvriers agricoles (Sindicato de Obreros del Campo - SOC), vient de renouer avec cette tradition. A 11 heures du matin, le 4 mars, 500 journaliers agricoles et membres du syndicat ont envahi la Finca Somonte dans les riches terres de la plaine du Guadalquivir près de Palma del Rio dans la province de Cordoba. Ce domaine de 400 hectares, dont 40 à l’arrosage, fait partie d’environ 20.000 hectares que la Junta, le gouvernement andalou socialiste, avait décidé de vendre aux enchères. La vente, ou privatisation, du domaine de Somonte était justement prévue pour le 5 mars.

 

Qui, dans l’Espagne d’aujourd’hui, frappée par une crise économique sans précédent et par un chômage touchant environ 25% de la population et 50% des jeunes [2], pourrait en avoir les moyens nécessaires ? Une famille richissime, une banque, une institution financière… ? En tout cas pas les habitants de Palma del Rio, village qui compte 1.700 chômeurs…

 

L’occupation dure déjà depuis une semaine. Trente personnes des villages des alentours se sont installées sur le lieu et ont commencé à travailler la terre, à semer salades, tomates, pommes de terre, oignons et autres légumes, d’abord pour l’autoconsommation. Elles sont aidées tous les jours par des dizaines d’autres venus de toute l’Andalousie pour appuyer l’occupation. Dont deux hommes âgés qui connaissent fort bien cette ferme, y ayant travaillé de nombreuses années. Ils ont apporté leur savoir-faire en précisant que ces terres sont très riches, mais que jusqu’à présent personne ne les a jamais vraiment mises en valeur. Un autre voisin de 83 ans a apporté des outils manuels qui ne sont plus utilisés dans l’agriculture intensive d’aujourd’hui. D’autres ont amené des semences, des plants, des poules…

 

Parallèlement il a fallu aménager les habitations afin de pouvoir loger tous les occupants. Un électricien de Fuente Carreteros et un plombier de Palma del Rio se sont proposés comme volontaires. Toutes les décisions sont prises dans des assemblées générales quotidiennes et des commissions ont été établies pour s’occuper de la logistique, des relations avec les médias, du nettoyage, des repas, du travail horticole…

 

Cette ferme se trouve à 50 km de Marinaleda, grand bastion du SOC, où la municipalité a créé des conserveries et des ateliers qui pourraient transformer les produits de Somonte. Selon le SOC, la partie irrigable pourrait, dans une première étape, fournir du travail à au moins 50 personnes. La ferme pourrait à terme faire vivre beaucoup plus de gens, grâce à la « culture sociale » de tout le domaine. Les occupants disent qu’ils ne veulent pas créer une coopérative de salariés, mais une « coopérative de résistance » assurant la survie et un lieu de vie pour de nombreuses personnes frappées par la crise.

 

Au niveau régional et national, le soutien dépasse les milieux syndicaux, venant également de mouvements écologiques, d’associations soutenant l’agriculture biologique, de groupes urbains…

Le jeudi 8 mars une délégation s’est rendue au Département de l’Agriculture à Séville, afin de demander que la vente du domaine soit annulée et qu’elle soit mise à la disposition d’une coopérative de travailleurs. Dehors, une manifestation de plus de mille membres du SOC les appuyait. Une nouvelle réunion a été fixée pour mardi le 13 mars.

 

C’est en 1978 que le SOC, deux ans après sa légalisation suite à la mort de Franco, a lancé les premières occupations de terres depuis la guerre civile. Elles ont surtout visé des latifundia appartenant à des familles aristocratiques, comme les 17.000 hectares du Duc del Infantado occupés par les journaliers de Marinaleda en 1985. Le SOC est sans doute le seul syndicat européen à avoir officiellement réclamé la réforme agraire. En partie, il a eu gain de cause et a pu créer des coopératives sur des terres occupées. A l’époque la répression était très forte et des centaines de journaliers se sont trouvés inculpés aux tribunaux. Nous [3] avions lancé une campagne de solidarité internationale, en organisant des tournées d’information dans toute l’Europe et en envoyant des délégations d’observateurs aux procès.

 

Cette fois-ci, même si la Guardia Civil suit de près l’occupation de la Finca Somonte, les autorités n’ont pas encore agi contre le SOC. C’est vrai que des élections régionales cruciales auront lieu le 25 mars où le parti socialiste pourrait bien perdre le pouvoir en Andalousie pour la première fois depuis la fin de la dictature. Il est donc peu probable que la junta lance les gardes civils avant cette date… d’autant plus que, face à la crise, ce genre d’action est très populaire et que la colère de la population contre les gouvernants est grande. Mais après le 25 mars… ??

 

Le SOC a, en tout cas, lancé un appel à la solidarité locale, nationale et internationale. A nous de nous tenir prêts ! Une présence européenne sur place serait une grande aide et rendrait moins probable une intervention policière pour évacuer la ferme. Un compte bancaire sera bientôt ouvert pour une caisse de solidarité financière. Dans l’immédiat, il serait très utile d’envoyer des lettres de soutien à l’adresse électronique indiquée ci-dessous.

 

« Cette action devrait être le début de la révolution agraire qui, en cette période de chômage, de pénurie et d’escroquerie néolibérale, nous manque tant. Aujourd’hui toute alternative pour survivre avec dignité doit passer par la lutte pour la terre, l’agriculture paysanne et la souveraineté alimentaire… » [4].

 

Même si le gouvernement a déjà pu vendre plus de la moitié des 20.000 hectares dont il était le propriétaire, il reste encore environ 8.000 hectares à occuper…

 

Nicholas Bell, Forum Civique Européen
nicholas.bell@gmx.net

Post Scriptum :
Pour plus d’information :
www.sindicatoandaluz.org
somontepalpueblo@gmail.com

 

[1] Extrait du programme pour la réforme agraire voté lors du 3e congrès du SOC à Marinaleda en octobre 1983.

[2] Les chiffres pour l’Andalousie sont encore plus dramatiques, dépassant les 30%.

[3] C’est le Comité Européen de Défense des Réfugiés et Immigrés (CEDRI), précurseur du Forum Civique Européen, créé surtout par Longo maï, qui a mené cette campagne. En 1985, il a publié une brochure « Terre et Liberté – la lutte des ouvriers agricoles en Andalousie »

[4] Conclusion du premier Communiqué des occupants de Somonte, 4 mars 2012

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