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michael_hardt_toni_negri.jpgNous reproduisons ci-dessous un texte écrit par un certain J. et paru dans « Perspective Internationaliste » en 2006. Le texte étant trop long pour figurer ci-dessous, l'intégralité du document est disponible en PDF. Michael Hardt et Toni Negri, apôtres d'une confusion extrême sur les concepts de l'analyse marxienne, n'ont pas réussi à faire beaucoup plus que de resservir tous les plats du marxisme traditionnel. Pour une critique de l'oeuvre de Hardt et Negri, voir également le livre d'Anselm Jappe et Robert Kurz, « Les habits neufs de l'Empire » (Lignes, 2004), qui comportait le texte Empire. Le monde en crise comme disneyland de la multitude (Hardt-Negri).  

 

 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Marx_est_il_reduit_au_silence_par_negri_et_hardt.pdf

 

Marx est-il réduit au silence

par Hardt & Negri ?

Se référer à la théorie de la maturité de Marx pour critiquer
« Multitude : Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire »

 


INTRODUCTION

 

Les transformations profondes du passé récent – le démantèlement des Etats-providence dans l’Ouest, l’effondrement du bloc de l’Est et des partis « communistes », et l’émergence d’un nouvel ordre capitaliste mondial et libéral, apparemment triomphant, ont redonné toute leur importance au problème de dynamique historique et de possibilité de transformation mondiale.

L’effondrement du bloc de l’Est, la dissolution définitive de l’URSS, et l’abandon de la référence au « communisme » ne signent pas la fin historique du marxisme, mais bien de déformations radicales de celui-ci, selon lesquelles le socialisme est caractérisé principalement par la propriété collective des moyens de production et par la production centralisée, par un mode de distribution régulé de manière juste et consciente. Cette vision déformée du marxisme n’a pas permis la critique des régimes « socialistes ». Pour ceux qui ont gardé les yeux ouverts, les régimes dits « socialistes » n’apparaissaient pas comme une réponse aux problèmes du capitalisme, puisqu’ils ne se différenciaient du capitalisme occidental que par l’introduction de la planification centralisée et de la propriété d’Etat. Dès les années ’30, Gide par exemple, dans son « Retour d’URSS » écrivait à propos du régime stalinien: « Oui dictature évidemment ; mais celle d’un homme, non plus celle des prolétaires unis, des Soviets. Il importe de ne point se leurrer, et force est de reconnaître tout net : ce n’est point là ce qu’on voulait. Un pas de plus et nous dirions même : c’est exactement ceci qu’on ne voulait pas » [1]

Garder les yeux ouverts signifie aujourd’hui, reconnaître les changements intervenus depuis la 2ème guerre mondiale dans la façon dont le capitalisme se valorise, les modifications intervenues dans la classe ouvrière, et la façon dont les exploités peuvent développer le projet révolutionnaire, à partir de l’intégration des thèmes et des sources de l’insatisfaction sociale : le déclin en nombre et en puissance de la classe ouvrière des pays centraux, le mécontentement à l’égard des formes de travail existantes, la précarisation, la flexibilité, l’importance croissante des formes d’identité sociale qui ne se fondent pas principalement sur les classes, mais aussi la pauvreté, les migrations, le développement de la xénophobie, les catastrophes écologiques, les génocides, l’introduction de plus en plus poussée de la science et de la technologie dans le procès de production, la privatisation de patrimoine commun, comme le patrimoine génétique, la privatisation d’efforts collectifs, comme les logiciels libres… [2]

Hardt et Negri (H&N), dans leurs deux ouvrages Empire et Multitudes, élaborent une théorie de ces changements, dans laquelle ils substituent aux anciens concepts d’ « Etat-nation », de « classe ouvrière », de « communisme », des concepts tel que l’Empire [3], la multitude, la démocratie. Il n’entre pas dans nos intentions de faire ici une critique exhaustive des théories de H&N dans Multitudes : l’érudition des deux auteurs, l’abondance de références compilées, l’étendue et la variété des domaines abordés, le long parcours intellectuel et militant de Negri, rendent ces théories complexes et foisonnantes. Nous nous limiterons à discuter trois points : dans la période post-fordiste, (1) la production de valeur reste-t-elle le but de la production capitaliste ? Comment la mesurer ? ; (2) : le sujet révolutionnaire reste-t-il la classe ouvrière ou la multitude ?; (3) la perspective d’une autre société : communisme ou démocratie ? Notre démarche consistera à montrer (1) la nature spécifiquement capitaliste des phénomènes mentionnés ci-dessus ; (2) la nécessité de revenir au noyau du marxisme, à la façon dont il dévoile la nature profonde du capitalisme, ses rapports sociaux, ses formes de domination, sa dynamique historique pour pouvoir rendre compte de ces changements ; (3) que les nouveaux concepts de Hardt & Negri sous des apparences radicales, sont dépourvus de tranchant et ne théorisent, finalement, que l’impuissance.

I : La valeur reste-t-elle au centre de la production capitaliste ? Comment la mesurer ?

Hardt & Negri affirment que : « au cours des dernières décennies du 20ème siècle, le travail industriel a cessé d’être hégémonique. Il a perdu sa place au profit du « travail immatériel », c’est-à-dire d’une forme de travail qui crée des produits immatériels, tels que du savoir, de l’information, de la communication, des relations, ou encore des réactions émotionnelles » (…) « nous affirmons en revanche que le travail immatériel est devenu hégémonique d’un point de vue qualitatif et qu’il a imposé une tendance aux autres formes de travail et à la société elle-même. En d’autres termes, il occupe aujourd’hui la même position que le travail industriel il y a 150 ans (…) de même que par le passé toutes les formes de travail et la vie sociale elle-même durent s’industrialiser, le travail et la société doivent aujourd’hui s’informatiser, devenir intelligents, communicatifs, affectifs » [4]. « Nous affirmons que, sous un régime caractérisé par l’hégémonie du travail immatériel, l’exploitation ne se résume plus à l’extraction de plus-value mesurée par le temps de travail individuel ou collectif, mais qu’elle est avant tout la capture d’une valeur qui est produite par le travail coopératif et qui tend, en circulant au sein de réseaux sociaux, à devenir valeur commune » [5].

Les idées de Hardt & Negri sont proches de celles de Gorz, selon qui « l’expression « économie de la connaissance » signifie des bouleversements fondamentaux du système économique. Elle implique que la connaissance est devenue la principale force productive. Que, par conséquent, les produits de l’activité sociale ne sont plus, principalement, du travail cristallisé mais de la connaissance cristallisée. Que la valeur d’échange des marchandises, matérielles ou non, n’est plus déterminée en dernière analyse par la quantité de travail social général qu’elles contiennent mais, principalement, par leur contenu de connaissances, d’informations, d’intelligence générales. C’est cette dernière et non plus le travail social abstrait, mesurable selon un unique étalon, qui devient la principale substance sociale commune à toutes les marchandises. C’est elle qui devient la principale source de valeur et de profit, et donc, selon nombre d’auteurs, la principale forme du travail, et du capital » [6]« L’hétérogénéité des activités de travail dites « cognitives », des produits immatériels qu’elles créent et des capacités et savoirs qu’elles impliquent, rend non mesurables tant la valeur des forces de travail que celle de leurs produits. (…) La crise de la mesure du travail entraîne inévitablement la crise de la mesure de la valeur. Quand le temps socialement nécessaire à une production devient incertain, cette incertitude ne peut pas ne pas se répercuter sur la valeur d’échange de ce qui est produit. Le caractère de plus en plus qualitatif, de moins en moins mesurable du travail met en crise la pertinence des notions de « surtravail » et de « survaleur ». La crise de la mesure de la valeur met en crise la définition de l’essence de la valeur ».

Il est plus facile de comprendre intuitivement l’exploitation (et donc le surtravail, et la valeur) quand on voit des images de rangées d’ouvrières coudre des pantalons en jean comme c’est le cas actuellement en Chine, que lorsqu’on voit des images de robots qui forment la chaîne de montage d’une industrie automobile, surveillés par des travailleurs face à leurs écrans d’ordinateur. Cependant, si on prend pour angle de vision la production totale de marchandises, liée au travailleur collectif, et non la production de biens matériels ou immatériels liés au travail individuel de chacun, il n’y a pas de raison de douter que la production capitaliste est toujours basée sur la valeur liée à l’extraction du sur-travail. Le doute et l’incrédulité de H&N (et de Gorz) par rapport à la notion de valeur dans la période de domination formelle du capitalisme trouverait un équivalent dans le fait de douter de l’attraction terrestre quand on a vu les premiers avions décoller.

Un concept essentiel pour aborder l’évolution du capitalisme au 20ème siècle est celui du passage de la domination formelle à la domination réelle. Marx avait déjà, dans « Un chapitre inédit du Capital », tracé dans ses grandes lignes les caractéristiques essentielles du passage à la soumission réelle du travail au capital, qu’il appelle le « mode de production spécifiquement capitaliste », et les implications de ce passage pour le caractère social de la production et l’émergence du « travailleur collectif ». « En se développant, les forces de production de la société ou forces productives du travail, se socialisent, et deviennent directement sociales (collectives), grâce à la coopération, la division du travail au sein de l’atelier, l’emploi du machinisme et, en général, les transformations que subit le procès de production, grâce à l’emploi conscient des sciences naturelles, de la mécanique, de la chimie, etc. appliquées à des fins technologiques déterminées, et grâce à tout ce qui se rattache au travail effectué à une grande échelle, etc. (Seul ce travail socialisé est en mesure d’appliquer les produits généraux du développement humain – par exemple les mathématiques – au procès de production immédiat, le développement de ces sciences étant à son tour déterminé par le niveau atteint par le procès de production matériel.) [7]» « La soumission réelle du travail au capital s’accompagne d’une révolution complète (qui se poursuit et se renouvelle constamment, cf le Manifeste communiste) du mode de production, de la productivité du travail, et des rapports entre capitalistes et ouvriers » [8]. « C’est ainsi que la production capitaliste tend à conquérir toutes les branches d’industrie où elle ne domine pas encore et où ne règne qu’une soumission formelle. Dès qu’elle s’est emparée de l’agriculture, de l’industrie extractive, des principales branches textiles, etc., elle gagne les secteurs où sa soumission est purement formelle, voire où subsistent encore des travailleurs indépendants »[9] . « Si la production de la plus-value absolue correspond à la soumission formelle du travail au capital, celle de plus-value relative correspond à la soumission réelle du travail au capital »[10] . « Le résultat matériel de la production – outre le développement des forces de production sociale du travail – est l’augmentation de la masse des produits, la multiplication et la diversification des branches et rameaux de la production, par quoi seulement la valeur d’échange [11]se développe en même temps que les sphères d’activité dans lesquelles les produits se réalisent comme valeurs d’échange. » « Cette production n’est pas entravée par des limitations fixées au préalable et déterminées par les besoins. (…) Son caractère antagonique impose cependant à la production des limites qu’elle cherche constamment à surmonter : d’où les crises, la surproduction, etc. Ce qui fait son caractère négatif ou antagonique, c’est qu’elle s’effectue en contraste avec les producteurs et sans égard pour eux, ceux-ci n’étant que se simples moyens de produire, tandis que, devenue une fin en soi, la richesse matérielle se développe en opposition à l’homme et à ses dépens. La productivité du travail signifie le maximum de produits avec le minimum de travail, autrement dit, des marchandises le meilleur marché possible. Dans le mode de production capitaliste, cela devient une loi, indépendamment de la volonté du capitaliste. En pratique, cette loi en implique une autre : les besoins ne déterminent pas le niveau de la production, mais, au contraire, la masse des produits est fixée par le niveau toujours croissant, prescrit par le mode de production. Or, le but de celui-ci, c’est que chaque produit contienne le plus de travail non payé possible, ce qui ne peut se réaliser qu’en produisant pour la production » [12].

A la lecture de ces citations, on peut voir que dans l’esquisse des grandes lignes du développement du mode de production spécifiquement capitaliste (le caractère antagonique de la production, l’incorporation de la science et de la technique, …), Marx donne un rôle central à la loi de la valeur, au fait que « chaque produit contienne le plus de travail non payé possible ».

La production immatérielle est, quant à elle, esquissée par Marx, mais de manière très succinte : « La production immatérielle, effectuée pour l’échange, fournit aussi des marchandises, et deux cas sont possibles :

1°) les marchandises qui en résultent ont une existence distincte du producteur et, dans l’intervalle entre production et consommation, elles peuvent circuler comme n’importe quelle autre marchandise. Ainsi, les livres, tableaux et autres objets d’art peuvent se détacher de l’artiste qui les a créés. Cependant, la production capitaliste ne peut s’appliquer ici que dans une mesure très limite. Ces personnes, si elles n’emploient pas d’apprentis ou de compagnons (comme les sculpteurs), travaillent le plus souvent pour un marchand capitaliste, par exemple un éditeur. C’est là une forme de transition vers le mode de production capitaliste simplement formel (…)

2°) le produit est inséparable de l’acte producteur. Là aussi le mode de production capitaliste ne joue qua dans les limites étroites et, selon la nature de la chose, dans quelques rares sphères (je veux le médecin, et non son garçon de courses). Par exemple, dans les établissements d’enseignement, les maîtres peuvent être de purs salariés pour l’entrepreneur de la fabrique scolaire » [13]. Marx a également abordé la question de l’incorporation de la science, des connaissances, au procès de production : « La science, produit intellectuel général du développement de la société paraît, elle aussi, directement incorporée au capital, et son application au procès de production matériel indépendante du savoir et de la capacité de l’ouvrier individuel : le développement général de la société, étant exploité par le capital grâce au travail et agissant sur le travail comme force productive du capital, apparaît comme le développement même du capital, et ce d’autant plus que, pour le plus grand nombre, la capacité de travail est vidée parallèlement de sa substance. » [14]

Les implications pour la définition du travail productif et de la classe ouvrière plus généralement sont clairement exposées par Marx : « avec le développement de la soumission réelle du travail au capital ou mode de production spécifiquement capitaliste, le véritable agent du procès de travail total n’est plus le travailleur individuel, mais une force de travail se combinant toujours plus socialement. Dans ces conditions, les nombreuses forces de travail qui coopèrent et forment la machine productive totale, participent de la manière la plus diverse au procès immédiat de création des marchandises, ou, mieux, des produits : les uns travaillant intellectuellement, les autres manuellement, les uns comme directeur, ingénieur, technicien ou comme surveillant, les autres, enfin, comme ouvrier manuel, voire simple auxiliaire. Un nombre croissant de fonctions de la force de travail prennent le caractère immédiat de travail productif, ceux qui les exécutent étant des ouvriers productifs directement exploités par le capital et soumis à son procès de production et de valorisation.

Si l’on considère le travailleur collectif qui forme l’atelier, son activité combinée s’exprime matériellement et directement dans un produit global, c’est-à-dire une masse totale de marchandises. Dès lors il est parfaitement indifférent de déterminer si la fonction du travailleur individuel – consiste plus ou moins en travail manuel simple. L’activité de cette force de travail globale est directement consommée de manière productive par le capital dans le procès d’auto-valorisation du capital : elle produit donc immédiatement de la plus-value ou mieux, comme nous le verrons par la suite, elle se transforme directement elle-même en capital. » [15]

Ces larges citations montrent que la place croissante que prennent les connaissances, le « travail immatériel », dans le développement de la production capitaliste n’est donc pas un phénomène nouveau, mais un phénomène qui s’est accentué à la fin du 20ème siècle, début 21ème. La question activement discutée aujourd’hui est de savoir si (et comment ?) le travail immatériel change les notions de valeur, de sur-travail, etc. Pour mettre ces question en perspective, il nous semble nécessaire d’expliciter les tendances contradictoires, à savoir (a) la généralisation de la loi de la valeur et la tendance à une production sans valeur; (b) la généralisation du salariat et la tendance à production « sans ouvriers », automatisée

(a) Généralisation de la loi de la valeur et tendance à une « production sans valeur »

La valeur désigne toujours la valeur d’échange d’une marchandise contre d’autres marchandises. Elle désigne les diverses quantités de diverses marchandises contre lesquelles un quantum d’une marchandise déterminée est échangeable, c’est-à-dire le rapport d’équivalence des marchandises les unes par rapport aux autres. Ce rapport est exprimé en unités d’une marchandise-étalon qui est échangeable contre toutes : l’argent. Durant les dernières décennies, un grand nombre d’activités ou de biens communs ont été transformés en marchandises. A nouveau, ce phénomène a été esquissé par Marx : « dans la production capitaliste, la règle absolue devient, d’une part, la production des articles sous forme de marchandise et, d’autre part, le travail sous forme salariée. Un grand nombre de fonctions et activités, qui, parées d’une auréole et considérées comme fin en soi, étaient naguère exercées gratuitement ou rémunérées de manière indirecte (…) se transforment directement en travail salarié, si divers que soient leur contenu, ou bien tombent sous le coup des lois réglant le prix du salaire, pour ce qui est de l’estimation de leur valeur et du prix des différentes prestations, depuis celle de la putain à celle du roi. (…) Avec le développement de la production capitaliste, tous les services se transforment en travail salarié et tous ceux qui les exercent en travailleurs salariés, si bien qu’ils acquièrent ce caractère en commun avec les travailleurs productifs. » [16]

Travail ménager, garde d’enfants, entretien des jardins, consultations psychologiques, leçons particulières, préparation de plats « à emporter », les exemples ne font pas défaut d’activité « naguère exercées gratuitement ou rémunérées de façon indirecte » qui font aujourd’hui l’objet d’un échange marchand [17]. Même les biens communs qui, a priori, ne sont pas des marchandises, car ne sont pas produits en vue d’un échange, sont confisqués par le biais de barrières artificielles qui en réservent la jouissance à ceux qui paieront un droit d’accès. Que l’on songe à l’oxygène dans les villes très polluées, ou au genôme humain décodé. « La privatisation des voies d’accès permet de transformer des richesses naturelles et des biens communs en quasi-marchandises qui procureront une rente aux vendeurs des droits d’accès. Le contrôle de l’accès est (…) une forme privilégiée de capitalisation des richesses immatérielles » [18]

Le travail immatériel (par exemple sous la forme de logiciels) constitue une des expressions de la trajectoire du capitalisme vers la production sans valeur. Cette tendance résulte de l’introduction de la science et de la technologie dans le cœur même du processus productif. L’introduction de la technologie dans la production permet d’économiser beaucoup plus de travail qu’elle n’en a coûté. Elle détruit beaucoup plus de valeur qu’elle n’en crée : elle économise des quantités immenses de travail socialement rémunéré et par conséquent annule ou diminue la valeur d’échange d’un nombre croissant de produits. Cette tendance a des conséquences destructrices : destruction de stocks, mise au chômage, ... Elle a aussi un côté positif : la trajectoire du capitalisme fait que la valeur d’échange tend à devenir obsolète, et créée, dans les rapports de production, une tension, une contradiction qui appelle à une résolution par un système de production qui ne soit plus basé sur la valeur.

Ces deux phénomènes (généralisation de la loi de la valeur et tendance à une production sans valeur) sont donc contradictoires.

b) généralisation du salariat et tendance à une production « sans ouvriers »

Par rapport au système de production capitaliste, de plus en plus de personnes apparaissent comme vendeur de la seule qualité qu’ils possèdent : le travail vivant, c’est-à-dire leur force de travail. C’est la conséquence de la généralisation de la loi de la valeur à tous les aspects de la société. On voit très clairement ce processus en Chine au cours de la dernière décade, où les paysans chassés de leurs terres ou abandonnant celles-ci à une partie de leur famille, viennent chercher du travail dans les villes.

Au siècle dernier, le travail vivant pouvait généralement être intégré au processus de production et devenir du travail salarié, participant à la production de plus-value et à l’auto-valorisation du capital. « Seul est donc productif le travail qui, pour l’ouvrier, reproduit uniquement la valeur, déterminée au préalable, de sa force de travail et valorise le capital par une activité créatrice de valeur et posant en face de l’ouvrier des valeurs produites en tant que capital. Le rapport spécifique entre travail objectivé et travail vivant qui fait du premier le capital, fait du second le travail productif.

Le produit spécifique du procès de production capitaliste – la plus-value- est créé uniquement par l’échange avec le travail productif. Ce qui en constitue la valeur d’usage spécifique pour le capital, ce n’est pas l’utilité particulière du travail ou du produit dans lequel il s’objective, mais la faculté du travail de créer la valeur d’échange (plus-value) » [19]

Par ailleurs, le développement de la productivité du travail a pour conséquence qu’une proportion de plus en plus grande de « vendeurs de la force de travail » ne trouve pas à qui vendre cette force de travail, et sont donc exclus, temporairement ou définitivement du processus de production : chômeurs de plus de 50 ans dans les pays européens, les jeunes, … Même dans des pays comme la Chine, le chômage, le sous-emploi est largement répandu. Cette contradiction entre la généralisation du statut « vendeur de la force de travail » et le rétrécissement (relatif, non absolu) des possibilités d’incorporation de cette force de travail dans le processus de production est intéressante, parce que c’est l’un des ingrédients qui poussent à la prise de conscience de l’obsolescence du système capitaliste.

Les raisons qui poussent H&N à définir la production de produits immatériels comme des « relations » ou encore des « réactions émotionnelles », et la valeur comme quelque chose qui est produit par le « travail coopératif », « circulant au sein de réseaux sociaux », sont de deux ordres : confusion entre valeur et richesse sociale, et confusion entre production de relations sociales, d’émotions, et production de valeur. Il est intéressant de démêler ces confusions parce que cela permet de toucher à des aspects essentiels de la société actuelle.

1°) la confusion entre valeur et richesse sociale

Pour H&N, tout est productif. Il y a production de « valeur » partout et tout le temps. La valeur est produite par tous, qu’ils soient intégrés ou pas au processus de production, y compris par les chômeurs, par les immigrés clandestins (qui trouvent des façons de se débrouiller pour vivre). Ils voient la « production » comme tout ce qui est fait dans la société, aussi bien la production de voitures que le sourire (ou l’absence de sourire) entre le directeur et ses employés. Si je parle, je produis de la valeur ; si je me tais, je produis de la valeur (la valeur du silence). On est tous comme le Mr Jourdain de Molière, qui faisait de la prose sans le savoir … Cette conception clarifie-t-elle vraiment quelque chose ?

H&N ne font pas la distinction entre valeur et richesse matérielle et sociale. Or, cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi les énormes gains de productivité engendrés par le capitalisme n’ont conduit ni à des niveaux généraux d’abondance toujours plus élevés ni à une restructuration fondamentale du travail social entraînant des réductions générales significatives du temps de travail. « D’une part, la tendance du capital à des gains de productivité permanents engendre un appareil productif d’une sophistication technologique considérable qui rend la production de richesse matérielle essentiellement indépendante de la dépense de temps de travail humain direct. D’autre part, cette tendance ouvre la possibilité de réductions du temps de travail à l’échelle de toute la société et de transformations fondamentales dans la nature et l’organisation sociale du travail. Pourtant, dans le capitalisme, ces possibilités ne sont pas réalisées. Bien qu’on ait de moins en moins recours au travail manuel, le développement d’une production technologiquement sophistiquée ne libère pas la majorité des gens du travail fragmenté et répétitif. De même, le travail n’est pas réduit à l’échelle de toute la société, mais distribué inégalement, voire en augmentation pour beaucoup. La structure actuelle du travail et de l’organisation de la production ne peut donc pas être comprise seulement en termes technologiques : le développement de la production sous le capitalisme doit être compris également en termes sociaux. Il est façonné, ainsi que la consommation, par les médiations sociales exprimées par les catégories de marchandise et de capital» [20].

La trajectoire de la croissance dans le capitalisme est déterminée par le fait que le but ultime de la production est d’augmenter la survaleur, et non la quantité de biens. « En d’autres termes, la trajectoire d’expansion sous le capitalisme ne doit pas être confondue avec la « croissance «économique » en tant que telle – il s’agit en réalité d’une trajectoire déterminée, qui engendre une tension croissante entre les préoccupations écologiques et les impératifs de la valeur en tant que forme de la richesse et médiation sociale». Le travail sous le capitalisme ne répond qu’apparemment aux besoins des hommes (« travail concret ») : en réalité, véritable fin en soi, il sert essentiellement à l’augmentation de la valeur pour la valeur (« travail abstrait ») : « Le caractère abstrait de la médiation sociale qui sous-tend le capitalisme s’exprime également sous la forme de richesse qui domine dans cette société. La « théorie de la valeur-travail » de Marx a souvent été comprise de façon erronée en tant que théorie de la richesse-travail, c’est-à-dire en tant que théorie qui cherche à expliquer le mécanisme du marché et à prouver l’existence de l’exploitation en affirmant que le travail, toujours et partout, est la seule source sociale de richesse. Mais l’analyse de Marx n’est pas une analyse de la richesse en général, ni du travail en général. Il a analysé la valeur en tant que forme historiquement spécifique de richesse, forme liée au rôle historiquement unique du travail sous le capitalisme : en tant que forme de richesse, la valeur est également une forme de médiation sociale. Marx a explicitement distingué valeur et richesse matérielle, et il a lié ces deux formes distinctes de richesse à la dualité du travail sous le capitalisme. La richesse matérielle est déterminée par la quantité de biens produite et elle dépend de nombreux facteurs, tels que le savoir, l’organisation sociale et les conditions naturelles, en plus du travail. La valeur, selon Marx, n’est constituée que par la dépense de temps de travail humain et elle est la forme dominante de richesse sous le capitalisme [21].

La valeur, but de la production capitaliste, reste donc bien liée à l’extraction de la plus-value du travail humain.

Une dérive directe de la conception qui assimile valeur et richesse matérielle et sociale est qu’elle sert de fondement à la revendication d’un « salaire social », ou « salaire garanti », comme cela est exprimé par L. Guilloteau [22]: « Contre la précarité, c’est sur le salaire social, c’est-à-dire dissocié du temps de travail rémunéré en entreprise que se manifeste le rapport de force au sein de la condition salariale. On sait que les montants et les conditions d’attribution des multiples allocations existantes comme l’ensemble de la hiérarchie des salaires garantie par l’État sont parfaitement arbitraires. Il faudra bien trouver une forme d’accès à la richesse matérielle et sociale qui réponde aux besoins des travailleurs intermittents, à temps réduit ou en formation. Depuis la création du SMIC en 1967, la socialisation d’un salaire détaché de l’implication productive individuelle est devenue évidente. La production est d’emblée sociale. Grâce aux luttes contre le travail, son caractère d’activité collective est pour partie rétribué. La coopération sociale cesse alors d’être une ressource gratuite. Si les luttes pour le revenu garanti font suite au mouvement séculaire de réduction du temps de travail, c’est parce qu’elles seules tiennent compte du brouillage des anciennes frontières entre temps de vie et temps de travail, dépassent la classique distinction entre production et reproduction. Elles seules répondent à la réduction du temps de travail qui caractérise la précarité. »

Comme le souligne Gorz [23], la justification de la revendication du « salaire garanti » est contradictoire. Il s’agit tout d’abord de répondre « aux besoins des travailleurs intermittents », de détacher le salaire de « l’implication productive individuelle ». Mais on glisse alors rapidement vers l’idée que la production est « devenue sociale ». Le salaire cesse alors d’être inconditionnel, mais lié à la rétribution d’une activité « collective «, de la « coopération sociale ». Cet exemple montre bien à quel point ces idées manquent de tranchant, de radicalisme, de remise en question du système capitaliste.

2°) la confusion entre production immatérielle et production de relations, de réactions émotionnelles

Le fait que le capitalisme mette de plus en plus l’accent sur les relations sociales, y compris au sein des entreprises, ou dans les rapports avec l’acheteur potentiel, ainsi que sur les réactions émotionnelles est indéniable. Pourtant, peut-on dire que lorsque le contrôleur des billets les poinçonne avec le sourire plutôt qu’avec un air triste, il y ait production de valeur ? Que les publicités pour Nike, montrant des hommes ou des femmes courant sans se préoccuper de l’état des routes, de l’eau qui dévale, … soit une production directe de valeur ? De quelle « valeur » parle-t-on ? De la valeur d’échange, monétaire et marchande, qui est la seule que connaît l’économie politique ? Ou de la valeur intrinsèque, de ce qui est intrinsèquement désirable, et, par définition, non échangeable en tant que marchandise contre les autres marchandises ?

Plutôt que de produire de la valeur, l’image des marques, les slogans publicitaires, constituent des outils par lesquels la marchandise produit ses consommateurs, c’est-à-dire suscite les désirs, les envies, les images de soi-même dont la marchandise est censée représenter l’expression la plus adéquate. L’importance de ce phénomène a été bien analysée par Naomi Klein dans son livre No Logo [24] (voir aussi la critique détaillée faite par Aufheben [25]de la notion de travail immatériel de H&N)

[...] Suite = voir le PDF

 

J. Août 2006

Texte paru dans « Perspective Internationaliste »

http://internationalist-perspective.org/PI/pi-index.html



[1] Gide, Retour de l’URSS, Paris, Gallimard, 1936. Repris dans Gide Voyages, Paris, Gallimard, 1993, p. 418.

[2] Voir nos textes de débat sur les logiciels libres dans Perspectives Internationalistes n°44.

[3] Voir notre critique de Empire dans PI n°40.

[4][4] M. Hardt & A. Negri (2004), Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris, Editions La Découverte 407 pp.

[5] op. cit. p. 141.

[6] Gorz, op. cit. p. 33

[7] Marx, K. Un chapitre inédit du capital. Editions 10/18, Paris, 1971, p. 200.

[8] Marx, op. cit. p. 218.

[9] Marx, op.cit pp. 219-220.

[10] Marx, op. cit. p. 202.

[11] Marx, op. cit. p. 221.

[12] Marx, op. cit. p. 222.

[13] Marx, op. cit. p. 239.

[14] Marx, op. cit. p. 249.

[15] Marx, op. cit. p.227.

[16] Marx, op. cit. pp. 229-230.

[17] « 55% de la population active américaine travaillent comme vendeurs, serveurs, femmes et hommes de ménage, employés de maison, jardiniers, bonnes d’enfants et gardiens, et la moitiés d’entre eux sont des précaires à bas salaire, plus du quart sont des « working poor » dont le revenu est en-dessous du seuil de la pauvreté même quand ils occupent deux ou trois emplois. » A. Gorz, p. 53.

[18] Gorz, op. cit. p. 36.

[19] Marx, op. cit. pp. 231-232.

[20] Moishe Postone (2003) Marx est-il devenu muet ? Face à la mondialisation. Editions de l’Aube, pp 33-34.

[21] ibid. p. 29.

[22] L. Guilloteau (1994, 2003). A travail social, salaire social.

[23] Gorz, op. cit. p. 102-103.

[24] N. Klein, No Logo, Arles, Actes Sud, 2001.

[25] “Keep on smiling. Questions on immaterial labour." Aufheben, issue 14, 2006, pp. 23-44.

 

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