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La gauche du capital, de la social-démocratie française à la « gauche de gauche  », montre tous les jours son impuissance à faire face à la situation historique présente. L'impuissance n'est pas le fait d'une volonté qui manquerait à tel ou tel autre capitaine de pédalo, car elle est aussi continuellement le fait de n'importe quel tribun vénézuélien, politique publique alternative et autre forme d'auto-organisation radicale qui auraient toujours en vue de produire des biens sous la forme de marchandises et de la forme-argent, au travers de la dépense de la marchandise-force de travail.

 

C'est-à-dire que quand le rapport-capital atteint sa limite interne absolue, c'est le « sujet-automate » (Marx)  qu'il constitue qui ne fonctionne même plus comme le souhaiterait la classe capitaliste. Et une société où nos propres rapports sociaux médiatisés par le travail, sous la forme de choses « socio-naturelles », se sont autonomisés sous les traits d'un  sujet automate que nous ne cessons de constituer et qui finit par être la prison que nous nous sommes nous-mêmes construits, est ingérable à l'intérieur de ses propres formes sociales (en un sens, le « réalisme » et l'idéologie bourgeoise du « pragmatisme », comme la gestion ou l' « autogestion », l'organisation ou l' « auto-organisation », sont utopiques dans une société encore constituée par le Fétichisme). Ingérable, parce qu'au fondement des rapports sociaux capitalistes, il n'y a jamais eu de rapports sociaux conscients, transparents et autodéterminés pour nous autres humains, donc manipulables et gérables par la volonté, même pour la classe capitaliste (ce que n'a jamais compris une lecture unilatéralement classiste de la théorie marxiste, qui a toujours écarté - ou pas pris au sérieux, ou sous-estimé - le concept de Fétichisme de sa compréhension). La société capitaliste comme l'a montré Marx, relève d'une constitution-fétiche : les capitalistes, l'Etat, la sphère politique et la démocratie bourgeoise ne fondent rien en dernière instance, car ils font eux-aussi intégralement partie du mouvement-fétiche à la fois structurant et structuré, du rapport-capital (ils sont à la fois les présupposés et les résultats de ce dernier). A l'inverse aussi bien des réformistes socialistes que de la vision caricaturale « classe contre classe » (entendons par là l'affirmation positive du travail contre le capital) portée par le vieux mouvement ouvrier, son marxisme ricardien pro-travail et ses débris contemporains, les classes sociales, et d'abord les deux fondamentales - bourgeoisie et prolétariat - sont et resteront toujours des étapes, des moments, des formes, des pôles, des fonctions complémentaires, du rapport-capital, qui dans le processus de sa métamorphose ne cesse de se transformer en différentes enveloppes (agrégats) tout en ne cessant d'être fondamentalement du travail abstrait. Le sens commun pense pourtant que l'économie est quelque chose sur laquelle nous avons eu un jour la main, que les fondements et le fonctionnement de l'économie-fétiche auraient été décidés par quelques-uns (pensons à la drôle idée de l'inénarable Paul Jorion de mettre en place une « Constitution pour l'économie »), qu'il y aurait un pilote dans l'avion (l'Etat ou la volonté générale !) ou qu'un Dieu-architecte aurait encore quelque part une truelle de rabe pour « refonder l'économie ». Et dans une situation où la crise générale de toute l'économie-fétiche nous déborde de toutes parts, au lieu de penser l'émancipation du fétichisme social contemporain, c'est le réflexe nationaliste qui sert généralement d'illusion et de planche de salut au milieu d'un océan de dévastation.

 

Pour rester sur le terrain français, de Marine Le Pen et sa « préférence nationale », à François Bayrou et son « produire français », en passant par Arnaud Montebourg et sa posture sur la « réindustrialisation » et la « démondialisation », partout le nationalisme économique apparait comme une posture facile et une « solution » pour l'administration impossible de la crise de la valorisation. Et partout il constitue une profonde illusion, une limite pour ce qui serait de prendre le problème à sa racine et dépasser la constitution-fétiche de la société du capital, au-delà du travail, de la valeur, de l'argent, des genres modernes et des classes, ce que ne veut absolument pas commencer à entrevoir la gauche prise au piège dans son anticapitalisme tronqué qu'elle traîne depuis le début du XIXe siècle. Mais rien de nouveau, depuis longtemps le nationalisme économique est un des traits que peut prendre l'anticapitalisme tronqué que ne cesse de générer la « myopie spontanée » du fétichisme (l'économiste bourgeois Keynes en fut un des innombrables porteurs durant l'entre-deux-guerres). Dans ce cadre-là, on ne cesse de critiquer le fétiche-capital au nom de la nation ou du « peuple » (démocratie réelle !), vieille opposition illusoire qui a toujours cherché à retourner la nation contre la bourgeoisie, c'est-à-dire qui cherche à opérer à l'intérieur de toujours les mêmes formes sociales capitalistes jamais remises en cause (travail, valeur, argent, Etat, marchandises, etc.), une critique des intérêts particuliers de quelques uns (les 1%) au nom de l'intérêt général national (les 99%) comme le dit le slogan populiste issu du mouvement « Occupy Wall Street ». Slogan forcément repris en coeur sans aucun esprit critique, des Pinçon-Charlot à l'altercapitaliste Bernard Stiegler, en passant par le « Monde Diplomatique » et la « Revue des Livres  ». Pour cette énième mouture du socialisme-national, leur société sans classe, c'est toujours la totalité nationale capitaliste ! Et historiquement, dans les pays retardataires dans la mise en place des formes capitalistes au sein de nos vies (les pays dits sous-développés d'un point de vue capitaliste), quand la classe bourgeoise numériquement trop faible était incapable de développer par elle-même le mouvement-fétiche du capital, c'était alors sur la base de l'Etat-nation que la « modernisation de rattrapage » (Robert Kurz) devait s'établir (une accumulation primitive à vitesse grand V). Le capitalisme d'Etat (ou d'organisation comme disait Pollock ou Horkheimer) était alors le vrai visage du socialisme réel en URSS, en Chine, à Cuba et dans leurs pays satellites durant la Guerre Froide. L'« officialisation du marxisme » (Bertell Ollman) par son adoption à partir de 1917 par divers types de pays sous-développés, eu ainsi pour résultat le national-bolchevisme et une idéologie organisatrice d'un Etat  « socialiste » prenant en charge la valeur en procès. Dans tous les partis sociaux-démocrates ou communistes qui ont fait ou pas leurs Bad Godesberg, et ce jusqu'à Stéphane Hessel, Jacques Généreux, ou J.-L. Mélenchon, ce sont plutôt le nationalisme keynésien et son idéologie des « services publics » qui servent depuis plus de cinquante ans d'idéologie de substitution aux cadres des appareils politiques. Dans toutes les variantes historiques très diverses de ce socialisme-national qui n'a cessé d'opposer l'étatisme et la nation au libéralisme et au capital, ou encore le politique à l'économique, il faut par tous les moyens utiliser l'argent et les biens (produit de la force de travail nationale) de manière plus rationnelle et au bénéfice du plus grand nombre... Et ceci en jouant du curseur de la fiscalité à l'intérieur des formes sociales capitalistes restées intactes (par exemple avec la proposition d'un « revenu maximum » ou celle d'une fiscalité fortement progressive), en « re-nationalisant » les moyens de production permettant aux Etats d'assumer leur rôle de « capitaliste collectif en idée » (F. Engels), en « redistribuant  » la valeur dont le principe social reste toujours au coeur de nos vies, en « réindustrialisant » à coups de Grands Projets Inutiles Keynésiens, en « réinvestissant » dans la santé, l'éducation, la recherche, la transition énergétique, secteurs forcément jugés par la pensée non-dialectique des altermondialistes comme étant dans leurs principes totalement extérieurs à la reproduction élargie du rapport-capital... 

 

Plus encore, cette peste du socialisme-national dans sa grille d'analyse au raz des pâquerettes, n'oppose pas seulement le front de la Grande Nation du Peuple (le « Front National  » comme dit l'une, ou le Front National de Gauche comme dit l'autre) à la Bourgeoisie, son deuxième ressort traditionnel est généralement de distinguer la gentille base nationale à préserver et à affirmer positivement contre les méchants centres nationaux capitalistes situés toujours à l'étranger (en France, historiquement, l'essence du capitalisme a toujours été identifiée à l'Angleterre, aux Etats-Unis et maintenant à l'Allemagne d'Angela Merkel) et qu'il faut charger de tous les maux afin de ne surtout pas engager une critique radicale (à la racine) du travail, de la valeur, de l'argent, en remettant en cause les formes et catégories capitalistes qui nous servent de forme contemporaine de vie sociale. Et c'est alors que l'on va défendre le bon et sain capitalisme français (on nous sort alors la terminologie du « modèle »  de capitalisme), contre l'horrible et décadent capitalisme anglo-saxon, ou pire aujourd'hui, l'agressif capitalisme allemand qui s'en est sorti grâce à la loi Hartz IV ! C'est alors que les discussions tournent autour de l'opposition entre différents « modèles » de toujours la même société capitaliste (« modèle social scandinave », l' « hypercapitalisme » anglo-saxon, le « modèle social français », etc.). Quand cet anticapitalisme de comptoir sous les traits de la critique de surface de la « mondialisation » ou des « délocalisations » ne s'en prend pas aux capitalismes des pays pauvres, de l'Europe de l'Est ou d'Asie, dans lesquels les oligopoles capitalistes préfèrent aujourd'hui délocaliser leur main d'œuvre en l'organisant sur le modèle classique de l'extraction de la survaleur absolue. C'est toujours la même musique : au sein de la concurrence et compétition intercapitaliste mondiale, c'est alors le ministre de l'économie Pierre Moscovici, qui lance l'énième et déjà perdue « bataille pour l'emploi », après celles sans résultats engagées par ces prédécesseurs, Christine Lagarde et François Baroin. Parce que les travailleurs chinois, polonais, tchèques, allemands, etc., privent d'emplois les Français, il faut alors sur la base nationale, « réindustrialiser » la France et opérer au plus tôt un « choc de productivité » au sein des entreprises capitalistes françaises en jouant sur les paramètres bien étroits de la reglementation fiscale... Pour la variante « de gauche » de ce nationalisme économique bien représenté en France sous diverses nuances par MM. Jean-Luc Mélenchon, Jacques Sapir, Arnaud Montebourg, ou Jean-Pierre Chevènement, il s'agit de toujours constituer et préserver la communauté populaire nationale des producteurs. L'intellectuel bourgeois Emmanuel Todd, proche de l'énarque François Hollande et partisan des thèses sur la « démondialisation » et la « réindustrialisation » portées politiquement par Arnaud Montebourg, en est aussi un digne représentant et fait partie de ceux qui naïvement espéraient le retour de l'Etat doté enfin de tous ces gros biscoto après 2008. Et même quand le pédalo coule, un Monsieur Todd qui boit la tasse continue à se raccrocher à la bouée du socialisme-national : « Hollande peut devenir le Roosevelt français », prophétise avec plein d'emphase notre gourou de la gauche du capital. Tandis que les chiens de garde du mythe du capitalisme à visage humain, Serge Halimi, l'urbaniste-universitaire-libertaire Jean-Pierre Garnier ou Bernard Cassen, qui n'y croient pas beaucoup, ne rêvent pourtant que de cela.

 

Cette forme d'anticapitalisme tronqué, partagée sous des formes diverses aussi bien à droite qu'à gauche (rappelons que l'anticapitalisme n'est pas l'apanage de la gauche, et que des mouvements conservateurs et réactionnaires ont eu de nombreux traits anticapitalistes aux XIXe et XXe siècles, cf. par exemple, pour un de ces mouvements, l'analyse faite par Moishe Postone de l'antisémitisme nazi) baigne alors dans un culturalisme qui sert de pseudo grille d'analyse, comme le montre la critique portée par Ernst Lohoff dans le texte ci-dessous contre Emmanuel Todd à qui toute la presse de gauche de « Libération » à « Télérama » est venue renifler le derrière. Dans sa soumission aux bases œuvres fétichistes générées nécessairement au sein des rapports sociaux présents, le socialisme-national va alors expliquer par la culture, les diverses formes du capitalisme, son dynamisme et sa crise. Et l'on apprend que tout naturellement certaines cultures mieux que d'autres (cocorico...), permettraient de faire advenir le capitalisme enfin à visage humain, un Messie tant espéré depuis deux siècles par le brave « peuple de gauche » qu'il le cherche encore. Un capitalisme où l'on « gère » simplement mieux et autrement l' économie, au bénéfice de tous et non de quelques-uns... Vieille nostalgie pour le capitalisme fordiste des Trente Glorieuses et de son « Etat-Providence  » permis par les immenses gains de productivité issus d'une organisation du mode de production capitaliste sur la base de l'extraction de la survaleur relative (la subsomption réelle).

 

Dans cette situation de la domination du socialisme-national, de sa grille de lecture culturaliste et de son anticapitalisme tronqué, le populisme de gauche peut prendre à tout instant les traits de l'anti-américanisme, de l'anglophobie, de la germanophobie. Et quand il n'oppose pas le bon et sain capital productif pourvoyeur de petits emplois au méchant et malsain capital financier qui profite aux seuls actionnaires (pensons au positionnement de la pathétique organisation altercapitaliste ATTAC), il se réduit déjà au simple cri schizophrénique de la créature du rapport-capital :  « Vive le capitalisme national ! » 

 

Jamais la nation, l'Etat ou la catégorie de peuple ne seront opposables au capitalisme, car tout comme le travail et la valeur, ils en font parties intégrantes. 

 

C'est à cette analyse qu'Ernst Lohoff, membre du groupe allemand Krisis et co-auteur du Manifeste contre le travail, nous introduit à chaud dans sa critique ci-dessous de l'idéologie d'Emmanuel Todd et de la social-démocratie française qui a remporté la dernière foire électorale en mai 2012 par la victoire de son candidat François Hollande.

Bonne lecture,

Palim Psao

 


Une vague rose qui penche à droite

 

Ernst Lohoff *

  

 

Les eurosceptiques ne sont pas les seuls à penser que l’Europe devrait abandonner l’euro : un certain nombre d’économistes et d’intellectuels libéraux de gauche le pensent aussi. A la place d’une critique anticapitaliste, se propage ainsi à gauche une sorte de néonationalisme économique avec des bouffées de culturalisme.

Après les élections en Grèce et en France, de nombreux éditorialistes en Allemagne tombèrent d’accord : l’Europe est en train de basculer à gauche. L’« austérité » européenne, qui entraîne, principalement pour les gens du sud de la zone Euro, des exigences sociales à n’en plus finir, a déclenché selon eux une rébellion contre les  « contraintes du réalisme économique ».  Le principal espoir résiderait dans l’élection de François Hollande.

Tout ça pourrait sembler à première vue une bonne nouvelle, mais il y a un hic. Car la vague rose dans les urnes va de pair avec une renaissance des idées nationalistes, alors qu’à la lumière de l'échec de la monnaie unique, on aurait pu s’attendre à autre chose : une solidarité européenne basée sur une lutte commune contre la folle administration de la crise, une redéfinition authentiquement anticapitaliste de la pensée européenne. Il n’est pas sûr que cette redéfinition se fasse un jour ; ce qui est certain en attendant, c’est que le néonationalisme de gauche a le vent en poupe. Emmanuel Todd, un intellectuel français qui a été récemment interviewé par le Spiegel, fait partie de ses principaux penseurs. Todd est un soutien de François Hollande, et ses opinions témoignent du type d’idéologie de gestion de crise que l’on nous mijote actuellement.

Todd qualifie l'euro d’« erreur historique des élites dirigeantes » et de « concept-zombie » dont ils ne veulent pas se défaire. Il pense non seulement que l'Europe doit se libérer de la monnaie unique, mais également que six décennies de rapprochement franco-allemand s'avéreront être une illusion qui doit être abandonnée. « Une séparation à l’amiable du couple franco-allemand » serait « incontournable ». Elle seule permettrait de mettre un terme à une misère en Europe résultant du « choc de deux cultures ». La France et les pays de l'Europe du Sud auront un avenir économique à la condition qu’ils prennent leurs distances avec une culture économique allemande inacceptable et autoritaire « qui est à l’opposé de l'idéal républicain français, avec sa vision universaliste d'égalité de tous les hommes ».

Todd n’est pas le premier à attribuer les contradictions internes du système capitaliste mondial à la culture. Rien qu’en Europe, c’est une tradition déjà ancienne, et pas seulement dans le camp conservateur. À gauche, le paradigme culturaliste se substitue aussi très volontiers à une critique sérieuse du capitalisme. Le rôle du méchant culturellement défini censé empêcher la réalisation d’une économie de marché à visage humain revenait d’habitude aux États-Unis, ou plutôt à la culture anglo-saxonne du marché total. A l’inverse, l’Allemagne, avec son traditionnel « capitalisme rhénan », appartenait à l’axe des bonnes économies de marché.

Le fait que récemment les allemands, désormais honnis, aient remplacé les Etats-Unis, reflète étrangement le cours de la crise durant ces trois dernières années. Dix ans après la mise en circulation des premières pièces et billets en euros, la zone Euro doit faire face à un test crucial. Les contradictions internes du système capitaliste mondial qui ont poussé la Grèce, l'Allemagne, la France et d'autres pays à trouver refuge dans une monnaie unique, détruisent dans le même temps les fondements des Etats. Dans le monde entier, la dette souveraine a augmenté en 2009 plus rapidement que jamais auparavant. Se refinancer est devenu un problème pour de nombreux de pays – y compris en Europe. Cette évolution générale frappe les pays de la zone Euro selon des modalités très variées. Jusqu'en 2007, la Grèce et l'Espagne avaient considérablement profité de l'introduction de la monnaie unique. Grâce à l'euro, dans ces pays, les entreprises privées aussi bien que les pouvoirs publics ont pu obtenir du capital-argent à des conditions beaucoup plus favorables qu’il n’aurait été possible avec leurs propres monnaies menacées de dévaluation. Mais le vent a tourné depuis. Du fait des taux qui montent en flèche, les marchés financiers internationaux n’acceptent désormais de prêter à des Etats comme la Grèce et l'Espagne à des taux d'intérêt supportables, que si leurs partenaires européens garantissent leurs emprunts et assument progressivement de facto leur dette souveraine.

C'est précisément l’objet des divers « plans de sauvetage » qui se sont succédés depuis 2010. Et encore, cette mutualisation de la solvabilité ne peut-elle fonctionner que si simultanément la Banque centrale européenne rachète à une grande échelle des titres gouvernementaux rejetés par les marchés financiers, autrement dit tient lieu de « bad bank ».

De son côté, l'Allemagne s'est développée d'une façon particulière depuis 2009. Après que l’économie allemande ait été, en raison de son extrême dépendance aux exportations, très durement frappée par la récession qui a suivi la crise de 2008 (son produit intérieur brut a chuté de 5 % en 2009), « l’entreprise Allemagne » a ensuite commencé à profiter comme aucun autre pays des plans de relance économique dans le monde entier et du « joyeux endettement » général. Même l'excédent commercial de la Chine a considérablement diminué depuis 2009. Mais l'Allemagne, elle, a pu encore accroître le sien, ce qui fait de ce pays un îlot paisible au milieu de la tempête mondiale. Son économie d'exportation basée sur l'endettement accéléré de ses partenaires commerciaux, a même permis au gouvernement d'Angela Merkel de réduire les taux de la récente émission de dette à court terme et de se faire passer pour le gardien de la stabilité. De plus, la combinaison d'une crise généralisée et des caractéristiques très particulières de l'économie allemande, a fait de cette dernière le placement privilégié des marchés financiers, stimulant ainsi un regain de croissance.

Cette constellation spécifique s’évanouira quand de nouveau la crise progressera. Dans l’immédiat, elle se fissure déjà de deux manières. La première est le fait des politiques d'austérité à long terme imposées aux pays européens, qui réduisent les exportations de l'Allemagne vers son marché le plus important. Si la croissance du PIB allemand a pu atteindre le chiffre record de 5 % au premier trimestre de 2011, au dernier trimestre elle était retombée à 1,5 %. Quant à la situation encore confortable de l'Allemagne sur les marchés financiers, elle n'est elle-même nullement gravée dans le marbre. Rien que la mutualisation de facto des dettes des pays membres impactera la solvabilité de l'Allemagne aussitôt qu’il s’avèrera nécessaire de réduire la dette non seulement d’un pays relativement petit comme la Grèce, mais aussi de l'Italie et l'Espagne.

Todd tient « la culture allemande de la concurrence et de la performance » pour responsable de la crise tandis qu'il vit dans l'illusion d’une « culture française de l'égalité » appelée à sauver l’humanité. Même si cette « explication » ne porte que sur un bref épisode (environ deux ans) de la crise, elle accentue l’idée d’un « choc des cultures », d’un affrontement entre deux cultures économiques irréconciliables et enracinées dans le caractère propre des peuples.

Mais il y a un autre aspect qui est plus important que cette opposition. Les fractures intra-européennes ne sont nullement le produit d’on ne sait quelles cultures économiques nationales, quand bien même les idéologues de droite comme de gauche débitent à jets continus ce genre d’inepties sous diverse formes. Les conflits surgissent bien plutôt de la division des tâches dans un absurde système d’administration de la crise. Cela vaut tout particulièrement pour la curieuse combinaison, d'une part, de politiques d'austérité, et, d’autre part, d’une « politique de croissance » fondée sur l’accroissement de la dette, qui constitue le point de référence économique réel de l’actuelle dénigrement systématique de l'Allemagne en Europe.

Depuis la crise de l’automne 2008, l’administration d’urgence de la crise à l’échelle internationale doit faire face à une tâche extrêmement paradoxale. Chaque Etat est incité à toujours plus emprunter parce que c'est la seule façon d’ajourner la grande dévaluation du capital fictif et de continuer à faire tourner la boutique capitaliste. Mais en même temps, les principaux pays capitalistes sont obligés, afin d’assurer leur solvabilité, d’afficher leur « volonté d'austérité ». Ces exigences incompatibles mises en place par le système capitaliste global étaient provisoirement masquées, ces dernières années, par une division internationale du travail qui s’était instaurée d’elle-même. Les Etats-Unis se chargeaient de la politique expansive de dépense, tandis qu’Angela Merkel, s’appuyant sur la situation économique particulière de l’Allemagne, assumait le rôle opposé. Mais même une politique de simulation a besoin de sacrifices réels. En tant qu’incarnation de la « volonté d'austérité », l'Allemagne de Merkel s’est considérablement investie pour que, dans le but de maintenir la solvabilité collective, la mutualisation des dettes sud-européennes soit liée à l'empressement de ces gouvernements à plonger leurs pays dans la misère massive.

La pure sottise de cette politique appelle une critique radicale et n'importe quelle résistance sociale est justifiée face à l'appauvrissement des pays du sud de la zone Euro. Mais c'est bien précisément pourquoi la réduction de cette folie systémique à une folie spécifiquement allemande est si dévastatrice. Car le destin de l’« entreprise Allemagne » ne souffre aucunement de la polémique anti-allemande. En revanche, celle-ci se révèle tout à fait contreproductive dès lors qu’il s’agit de développer une perspective anticapitaliste. L'émancipation exige d’être pensée au niveau transnational ou pas du tout.

 

*Ernst Lohoff, groupe Krisis, co-auteur avec Norbert Trenkle et Robert Kurz du   « Manifeste contre le travail » (1999) et de   « Die Grosse Entwertung » [La grande dévalorisation] avec N. Trenkle (2012)

 

Original du texte : « Linksruck nach Rechts », Juin 2012 (site Krisis)

Traduction : Clément et Sinziana


 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Une_vague_rose_qui_penche_vers_la_droite_Ernst_Lohoff_juin_2012.pdf

 

 

 

 

 

 

 

D'autres textes d'Ernst Lohoff sur ce site :

 

- Sur l'immense décharge de capital fictif. Les limites de l'ajournementde la crise par le capital financier et le délire des programmes d'austérité (Ernst Lohoff et Norbert Trenkle)

- Crash Course (groupe Krisis)

- Le spéculateur déchaïné. Taxe Tobin et nationalisme keynésien : une mixture indigeste. Pour l'abolition du salariat.

- Il y a le feu chez les pompiers. De la transformation des Banques Centrales en Bad Bank.

- Manifeste contre le travail (groupe Krisis)

 

 

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Die grosse Entwertung

Tag(s) : #Critique de l'anticapitalisme tronqué de la gauche