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Dans la philosophie de Hegel (dialectique du maître et de l'esclave), dans la philosophie kantienne (Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique), et plus tard dans la philosophie arendtienne (La crise de la culture, Condition de l'homme moderne), - pour ne citer que les trois apports les plus importants dans la philosophie moderne du travail -, le concept de travail est confondu avec une pure et simple « métabolisation avec la nature », c'est-à-dire : avec l'acte de transformer les matériaux bruts présents dans la nature en vue de la survie.

    Or, cette essentialisation de la catégorie du travail, on la retrouve dans les discours des économistes « bourgeois » (non scientifiques, selon Marx), dans la perspective d'une naturalisation du système capitalisme. En effet, dans leur contexte théorique, concevoir le travail comme une dimension anhistorique de la vie humaine, comme une chose propre à l'être humain en général, comme une composante originelle de toute survie humaine, est une façon insidieuse (et certainement inconsciente, en ce qui les concerne), de présenter la société marchande moderne comme l'accomplissement logique du destin de l'homme. Certes, leur illusion n'est pas sans antécédents : outre les philosophies kantiennes et hégéliennes, ils ont pour eux, en arrière fond, l'éthique protestante du travail, première grande tentative d'ontologisation du travail, mais aussi et surtout, plus en amont, le mythe biblique du péché originel condamnant l'homme à travailler (on parlera aussi du « travail » de l'enfantement, du point de vue d'Eve). Cela étant, cette tradition éminente ne doit pas nous effrayer : de fait, le travail, ou plutôt : l'idée de « travail en général », est historiquement déterminée, et ne saurait prétendre au statut de structure universelle et anhistorique. La catégorie du travail est : contingente, relative, particulière à une époque, et elle doit être (et sera) dépassée, du moins dans la mesure où elle reflète une aliénation annihilant les vies et consciences humaines. Telle est la position marxienne, que je m'empresse de résumer.

    Dans la critique marxienne de la valeur (Livre 1 du Capital, 1ère section), la marchandise est analysée comme étant scindée en deux dimensions, dimensions qui reflètent une même réalité, mais qu'il est possible de séparer par abstraction : la marchandise est, d'une part, valeur d'usage, concrète (elle possède une utilité concrète dans la vie de tous les jours), et d'autre part, valeur, abstraite (substance commune des marchandises qui les rend commensurables, et, de là, échangeables entre elles). Une telle dualité dans la façon d'envisager les produits du travail implique une autre dualité, concernant le travail lui-même : la marchandise comme valeur d'usage est produite par du travail concret (travail particulier, propre à un corps de métier déterminé, avec ses gestes et ses tâches spécifiques), et le fait que la marchandise possède une valeur dépend de la faculté du travail à être rendu abstrait, à devenir une pure durée quantitativement déterminée, dépourvue de toute qualité et de toute spécificité (on parlera de « temps de travail socialement nécessaire », à la source de la valeur). Il y a donc opposition entre travail concret et travail abstrait, opposition qui dérive de cette autre opposition : valeur d'usage et valeur. Or, dans la société marchande, la finalité de la production, imposée par le capitaliste (le salarié n'étant pas le déterminant des finalités, en ce qu'il n'est qu'un « mal nécessaire », un pur moyen, et le consommateur n'étant que le dernier chaînon, totalement passif, se contentant de ce qui lui est rendu disponible), cette finalité disais-je n'est pas la fabrication de biens d'usage possédant une utilité sociale réelle, mais plutôt, l'accumulation de valeur (abstraite), de travail abstrait, dont la manifestation tangible et mondaine est : l'argent. Une telle accumulation est rendue possible par le fait qu'il existe une marchandise éminente possédant la faculté d'augmenter la valeur dans le procès de l'échange : précisément, la force de travail. En effet, la plus-value (survaleur), le fait d'extorquer au salarié une partie de sa production (une partie du temps de travail du salarié est effectuée gratuitement), est le seul vecteur, pour le capitaliste, du profit.

   Pour résumer, le système capitaliste invente, construit la catégorie de travail en général, de travail tout court, dans la mesure où il a besoin d'une détermination abstraite du travail, non seulement pour rendre échangeables entre elles les marchandises produites (moyen de la valorisation), mais aussi et surtout parce que cela même qu'il accumule, qu'il vise dans son augmentation constante, c'est le travail abstrait (finalité dernière de la production). De fait, sans travail en général, point de valeur, on le comprendra aisément : car c'est lui qui rend possible l'accumulation de la valeur ; or, la valeur ne peut subsister comme entité autonome sans s'accumuler : si elle se conservait, elle disparaîtrait dans l'échange, au profit de l'utilité concrète des marchandises.

    Examinons les systèmes précapitalistes (esclavagistes et féodaux) pour comprendre en quoi le travail est bien une catégorie capitaliste, historiquement déterminée. Dans ces sociétés, l'activité productrice est sociale (i.e. ses produits s'échangent, possèdent une utilité sociale) en tant qu'elle est concrète, en tant qu'il existe des rapports personnalisés entre les agents économiques qui ne gomment pas la spécificité de la tâche effectuée. Certes, l'échange n'est pas égalitaire (on dira à juste titre que le seigneur exploite le serf, par exemple), mais la finalité de la production est une utilité réelle et concrète. L'argent fonctionne alors comme un pur moyen (moyen pour échanger les marchandises et fixer leur prix), mais jamais comme une fin en soi (l'argent comme fin en soi étant le propre du capitalisme : inversion de la formule Marchandise-Argent-Marchandise en Argent-Marchandise-Davantage d'Argent). Dans les sociétés précapitalistes, jamais l'idée de rapprocher deux activités aussi différentes que, par exemple, le fait de fabriquer du pain d'un côté et le fait de composer un morceau de musique de l'autre, pour les subsumer sous un seul et même concept (le travail en général), jamais cette idée n'aurait pu germer dans les esprits. Il n'y a, pour ces sociétés, que des métiers différents, spécifiques, concrets, utiles, incommensurables entre eux.

     Dès lors on comprend mieux pourquoi le travail n'est pas le « propre de l'homme ». Autrement dit, Hegel, Kant, Arendt, le protestantisme, le mythe du péché originel, ne font pas référence au travail proprement dit, mais plutôt à l'activité humaine, qui elle est plurielle, spécifique, concrète, et utile.

      On entend toutefois venir la réfutation : le concept de travail s'inscrirait dans une tradition millénaire (il renvoie en effet, étymologiquement, au tripalium latin, engin de torture). Mais cette façon originelle d'envisager ledit travail ne relève ici pas encore de la notion de "travail en général", de « travail tout court », cette notion-même dont on dit qu'elle est historiquement déterminée et contingente. Pour le dire autrement, le capitalisme apporte au tripalium latin sa consécration, il le révèle dans sa potentialité la plus propre : représenter une pure dépense d'énergie dont la seule caractéristique concrète est la douleur, l'humiliation, la déshumanisation.

 

Benoit Bohy Bunel

 

Source : le blog de Benoit Bohy Bunel

 

 

Quelques autres textes sur le travail sur ce site :

 

- Krisis, Manifeste contre le travail

- Robert Kurz, Critique et crise de la société du travail

- Maria Wölflingseder, Travail fétiche

- Anselm Jappe, Quelques bonnes raisons pour se libérer du travail

- Anselm Jappe, Avec Marx, contre le travail

- Claus Peter Ortlieb, Travail forcé et ethos du travail

- Moishe Postone, Travail abstrait et médiationn sociale

- Moishe Postone, Travail abstrait et fétiche

- Jean-Marie Vincent, La domination du travail abstrait

- Franz Schandl, Arbeit macht nicht frei. Libre commentaire des vues de Gunther Anders sur le travail

- Claus Peter Ortlieb, L'innocence perdue de la productivité




 


Tag(s) : #Textes contre le travail

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