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Postone3Ci-dessous, la traduction française d'une conférence donnée par l'historien et théoricien américain Moishe Postone à Lille en novembre 2009, lors des rencontres Cité-Philo.  

 

« La domination sociale sous le capitalisme ne consiste pas, à son niveau le plus fondamental, en la domination des hommes par d’autres hommes, mais en la domination des hommes par des structures sociales abstraites que les hommes eux-mêmes constituent » (Postone, Temps, travail et domination sociale, p. 53-54)

 

 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Lhistoire_et_la_critique_du_capitalisme_Postone.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’histoire et la critique du capitalisme

Par Moishe Postone

 

Professeur d’histoire à l’Université de Chicago, spécialiste de l’antisémitisme moderne et de l’histoire des idées en Europe. Conférence prononcée en anglais en novembre 2009 à Lille (France) lors des rencontres « Cité-Philo ».

 

I

 

Les profondes transformations du monde au cours de ces récentes décennies ont montré de façon spectaculaire que la théorie critique contemporaine doit se concentrer sur les questions de temporalité, de dynamique historique et d’importants changements structurels si elle veut être en adéquation avec notre univers social  [1]. La catégorie marxienne de capital peut, selon moi, se révéler un élément clé pour la constitution d’une théorie du monde contemporain, mais seulement si elle est fondamentalement reconceptualisée d’une façon qui permette de la distinguer des diverses conceptions de la catégorie de capital dans les interprétations marxistes traditionnelles ainsi que dans les récentes analyses des sciences sociales.

La catégorie de capital, selon cette reconceptualisation, a peu à voir avec les emplois du terme « capital » chez un vaste éventail de théoriciens, allant de Gary Becker à Bourdieu en passant par les nombreux théoriciens marxistes pour qui « capital » réfère généralement à un surplus social que l’on s’approprie de façon privée. Tout en acceptant que la catégorie de capital chez Marx réfère à la structuration de la société dans son ensemble, je prétends qu’elle ne s’applique pas seulement à un mode déterminé d’exploitation, mais qu’elle est aussi, plus largement, une catégorie de médiation temporelle. Elle envisage la société capitaliste moderne comme une forme de vie sociale caractérisée par des formes quasi objectives de domination qui génèrent une dynamique historique.

 

II

 

Le fait de me focaliser sur le caractère historiquement dynamique de la société capitaliste est une réaction aux transformations massives du capitalisme au cours du dernier tiers du 20e siècle. Cette période est caractérisée par l’effritement de la synthèse fordiste centrée sur l’État en Occident après la Seconde Guerre mondiale, par l’effondrement ou la transformation fondamentale des États-partis et de leur économie dirigée à l’Est et par l’émergence d’un ordre mondial capitaliste néolibéral (qui peut, à son tour, être miné par le développement d’immenses blocs régionaux en compétition). Comme ces changements ont inclus l’effondrement de l’Union soviétique et du communisme européen, ils ont fréquemment été compris comme marquant la fin du marxisme et de la pertinence théorique de Marx. Cependant ces transformations historiques soulignent également la nécessité de comprendre la problématique de la dynamique historique et des changements structurels à grande échelle, ce qui est précisément la problématique au cœur de l’analyse critique de Marx.

L’importance centrale de cette problématique est encore plus frappante quand on considère la vaste trajectoire du capitalisme centré sur l’État au cours du 20e siècle, depuis ses débuts, qu’on peut situer à la Première Guerre mondiale et à la Révolution russe, en passant par son apogée dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, et jusqu’à son déclin à partir du début des années 1970. Ce qui est significatif dans cette trajectoire, c’est son caractère mondial. Elle comprend les pays capitalistes occidentaux et l’Union soviétique, ainsi que les territoires colonisés et les pays décolonisés. Bien que des différences de développement historique se soient, bien entendu, manifestées, elles semblent constituer des inflexions différentes d’un modèle commun plutôt que des développements fondamentalement différents, quand on les considère par rapport à la trajectoire dans son ensemble. Par exemple, l’État-providence s’est développé dans tous les pays occidentaux industriels au cours des 25 ans qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, pour être ensuite limité ou partiellement démantelé à partir du début des années 1970. Ces développements - qui ont eu leurs parallèles avec le succès d’après-guerre de l’Union soviétique et le déclin rapide qui a suivi - ont eu lieu, que ce soient des partis politiques conservateurs ou des partis politiques sociaux-démocrates (« libéraux ») qui aient été au pouvoir.

De tels développements généraux ne peuvent s’expliquer en termes de décisions politiques contingentes locales, et suggèrent fortement l’existence de contraintes générales structurelles sur les décisions politiques, sociales et économiques. Ils suggèrent également l’existence de forces dynamiques qui ne sont pas totalement soumises au contrôle de l’État.

La prise en compte de modèles historiques généraux qui caractérisent le 20e siècle relativise historiquement les théories de la primauté de la sphère politique, si répandues dans les décennies d’après-guerre, et remet en question la compréhension poststructuraliste de l’histoire comme essentiellement contingente. Dans une certaine mesure, le tournant postmarxiste des années 1970 peut être compris comme une réaction critique à l’époque fordiste sous sa forme occidentale ou sous sa forme communiste, une réaction contre des politiques qui se concentraient sur les intérêts matériels qui devaient être satisfaits par une organisation bureaucratique pyramidale de la société. Les mouvements sociaux et culturels de la fin des années 1960 semblent être une réfutation historique d’une telle conception d’une vie décente. L’Union soviétique a cessé de correspondre à une option émancipatrice pour de larges segments de la gauche occidentale au plus tard en 1968. Dans ce contexte historique culturel, l’économie politique était comprise comme déroulant des certitudes et l’histoire était codée comme un métarécit a priori. La conception de l’histoire et de la temporalité de Marx s’est confondue avec celle de Hegel, ce qui a contribué à un renouveau de Nietzsche, le grand anti-hégélien. L’ironie de l’histoire s’est vengée, cependant. Le post-structuralisme et le postmodernisme se sont depuis révélés intellectuellement impuissants pour regrouper les changements à grande échelle auxquels j’ai fait allusion précédemment. Comme topoi critiques, ils paraissent maintenant liés à un ordre social qui n’est plus pertinent depuis longtemps.

De telles considérations historiques, cependant, ne vont pas nécessairement à l’encontre de l’intuition critique sous-jacente aux efforts pour traiter l’histoire de façon contingente : l’histoire comprise comme le déroulement d’une nécessité immanente délimite une forme de non-liberté.

Cette forme de non-liberté est l’objet de la théorie critique du capitalisme de Marx, qui traite de façon centrale des impératifs et des contraintes sous-jacents à la dynamique historique et aux changements structurels du monde moderne. Plutôt que de nier l’existence d’une telle non-liberté en se concentrant sur la contingence, la critique marxienne cherche à découvrir ses fondements et la possibilité de les dépasser. Je suggère donc que la réappropriation de la catégorie de capital permet une approche qui peut dépasser l’opposition classique entre la nécessité et la liberté, ou encore l’opposition entre une conception de l’histoire en tant que nécessité et son rejet poststructuraliste au nom de la contingence (et probablement de la capacité d’agir). Comme je vais le préciser, la catégorie de capital enracine la dynamique immanente de la société capitaliste moderne dans des formes historiquement déterminées de médiation sociale. À l’intérieur de ce cadre, l’Histoire, comprise comme une dynamique directionnelle immanente, n’est pas une catégorie universelle de la vie sociale humaine. C’est plutôt un intérêt historiquement spécifique de la société capitaliste qui peut être projeté – et a été projeté – sur la vie sociale humaine en général. Loin de voir l’histoire d’une façon affirmative, une théorie qui enracine une telle dynamique dans la catégorie de capital la saisit comme une forme d’hétéronomie.

Dans cette évaluation, la position critique marxienne est plus proche du poststructuralisme que du marxisme orthodoxe de la Deuxième internationale. Toutefois, elle ne considère pas l’histoire hétéronome comme un récit qui peut simplement être rejeté de façon discursive mais comme l’expression d’une structure de domination temporelle. De ce point de vue, tout effort pour sauver la capacité humaine d’agir, en insistant sur la contingence d’une façon qui mettrait entre parenthèses l’existence de telles structures historiquement spécifiques de domination, est ironiquement profondément déresponsabilisant.

 

III

 

Qu’est-ce que le capital dans l’analyse de Marx ? Au cœur de la catégorie de capital chez Marx se trouve celle de plus-value. Cette catégorie a généralement été comprise comme relevant de l’exploitation, comme indiquant que malgré les apparences dans le système capitaliste le surplus produit n’est pas le résultat d’un certain nombre de facteurs de production - comme le travail, la terre et les machines - mais est le fruit du seul travail. La plus-value, dans ce cadre traditionnel, est une catégorie de l’exploitation basée sur les rapports de classe. Sans être en désaccord avec cette analyse de la plus-value, la position que je défends la considère comme partielle. La compréhension conventionnelle de la plus-value se concentre exclusivement sur la création d’un surplus, mais ne considère pas suffisamment la signification dans l’analyse de Marx de la forme de richesse impliquée, à savoir la valeur. Décrire la conception du capital chez Marx nécessite donc de s’arrêter un court instant sur les catégories les plus fondamentales sur lesquelles il fonde son analyse, comme la marchandise et la valeur.

Ces catégories ne doivent pas être interprétées de façon transhistorique, mais comme historiquement spécifiques à la société moderne ou capitaliste  [2]. Dans ses œuvres de maturité, Marx a cherché à localiser la forme la plus fondamentale des relations sociales qui caractérisent la société capitaliste et, sur cette base, à élaborer une théorie qui pourrait saisir le fonctionnement de base de cette société. Cette forme fondamentale est la marchandise  [3]. Marx a choisi le terme « marchandise » et l’a employé pour désigner une forme historiquement spécifique de relations sociales, constituée comme une forme structurée de pratiques sociales qui est en même temps le principe structurant les actions, les conceptions du monde et les aliénations des êtres humains. Comme catégorie de pratique, c’est une forme à la fois de subjectivité sociale et d’objectivité. (Cette compréhension des catégories, s’appuyant sur celles de Lukács et d’Adorno, suggère une approche de la culture et de la société très différente du modèle base/superstructure.)

Ce qui caractérise la forme marchandise des relations sociales, telle qu’elle est analysée par Marx, est qu’elle est constituée du travail et existe sous une forme objectivée [4]. Cette analyse est liée à sa conception de la spécificité historique du travail sous le capitalisme. Marx maintient que le travail sous le capitalisme a un « caractère double » : c’est à la fois du « travail concret » et du « travail abstrait » [5]. Le « travail concret » se réfère au fait qu’une forme de ce que nous considérons comme activité laborieuse médiatise les interactions des humains avec la nature dans toutes les sociétés. Le « travail abstrait » ne signifie pas simplement le travail concret en général, mais est une catégorie particulière, historiquement spécifique. Cela signifie que le travail sous le capitalisme a aussi une fonction sociale unique qui n’est pas intrinsèque à l’activité laborieuse en tant que telle : dans une société structurée par la forme marchandise, le travail et ses produits ne sont pas distribués socialement selon les normes traditionnelles ou selon des relations affichées de puissance et de domination, comme c’est le cas dans d’autres sociétés. Au lieu de cela, le travail constitue une nouvelle forme d’interdépendance, où les gens ne consomment pas ce qu’ils produisent mais où, néanmoins, leur propre travail ou leurs propres produits du travail fonctionnent comme des moyens quasi objectifs d’obtenir le produit des autres. En servant ainsi de moyen, le travail et ses produits préemptent cette fonction qui ne relève plus des relations sociales manifestes.

Dans les œuvres de maturité de Marx, la notion de la centralité du travail par rapport à la vie sociale n’est pas une proposition transhistorique. Elle ne doit pas être comprise dans le sens où la production matérielle serait la dimension la plus essentielle de la vie sociale en général, ni même du capitalisme en particulier. Elle se réfère plutôt à la constitution – historiquement spécifique, par le travail, sous le capitalisme – d’une forme de médiation sociale qui caractérise fondamentalement cette société. Puisque le travail sous le capitalisme n’est pas simplement le travail comme nous le comprenons transhistoriquement et selon le sens commun, mais qu’il est aussi une activité historiquement spécifique de médiation sociale, selon Marx, ses objectivisations (marchandise, capital) sont à la fois les produits du travail concret et des formes objectivées de médiation sociale. Les relations sociales qui caractérisent le plus fondamentalement la société capitaliste, selon cette analyse, sont très différentes des relations sociales manifestes, qualitativement spécifiques, telles que les relations de parenté ou les relations de domination personnelle directe, qui caractérisent les sociétés non capitalistes. Bien que ce dernier type de relations sociales continue d’exister sous le capitalisme, ce qui ultimement structure cette société est un nouveau niveau sous-jacent de relations sociales constituées par le travail. Ces relations sociales ont un caractère formel particulier quasi objectif, mais sont duales : elles sont caractérisées par l’opposition d’une dimension abstraite, générale, homogène et d’une dimension matérielle concrète particulière, qui semblent toutes les deux être naturelles plutôt que sociales et conditionnent les conceptions sociales de la réalité naturelle. La dimension abstraite de la médiation sociale sous-jacente au capitalisme est exprimée par la valeur, la forme de richesse dominante dans cette société. La « théorie de la valeur du travail » a souvent été comprise à tort comme étant une théorie du travail comme source de richesse, une théorie qui considérerait le travail, en tout temps et en tout lieu, comme la seule source sociale de la richesse. L’analyse de Marx cependant n’est pas une analyse de la richesse en général, ni du travail en général. Il analyse la valeur comme une source historiquement spécifique de la richesse qui est liée au rôle historiquement unique du travail sous le capitalisme. Marx distingue de façon explicite la valeur de ce qu’il appelle « la richesse matérielle » et relie ces deux formes distinctes de richesse à la dualité du travail sous le capitalisme  [6]. La richesse matérielle se mesure en fonction de la quantité de biens produite et est fonction d’un ensemble de facteurs comme la connaissance scientifique, l’organisation sociale et les ressources naturelles, en plus du travail  [7].

La valeur, selon Marx, est constituée seulement par la dépense en temps de travail humain ; c’est la forme dominante de richesse sous le capitalisme  [8]. Alors que la richesse matérielle, quand elle est la forme dominante de richesse, est l’objet d’une médiation venant de forces sociales qui lui sont extrinsèques, la valeur est une forme de richesse qui est sa propre médiation.

Ainsi, dans le cadre de cette interprétation, ce qui caractérise fondamentalement le capitalisme est une forme de médiation sociale historiquement spécifique, quasi objective constituée par le travail et objectivée comme forme marchandise. Bien que cette forme historiquement spécifique de médiation soit constituée par des formes déterminées de pratique, elle devient quasi indépendante des individus engagés dans ces pratiques. Il en résulte une forme historiquement nouvelle de domination sociale qui soumet les gens à des impératifs et à des contraintes rationalisés de plus en plus impersonnels qui ne peuvent pas être adéquatement saisis en termes de domination de classe – ou, plus généralement, en termes de domination concrète de groupes sociaux ou d’institutions relevant de l’État ou/et de l’économie. Comme la notion de pouvoir chez Foucault (même si elle est beaucoup plus rigoureusement fondée), cette forme de domination n’a pas de lieux déterminés et, bien que constituée par des formes déterminées de pratique sociale, se révèle comme n’étant pas du tout sociale.

À cet égard, l’analyse de Marx de la quantité de la valeur en termes de temps de travail socialement nécessaire est significative  [9]. Cette analyse temporelle de la valeur comme une forme de richesse sociale n’est pas simplement descriptive : elle délimite une norme impérieuse, socialement générale. La production doit se conformer à cette norme dominante, abstraite et obligatoire si elle veut générer la pleine valeur de ses produits. La forme abstraite historiquement spécifique de domination sociale inhérente aux formes fondamentales de médiation sociale du capitalisme est dès lors l’assujettissement du peuple au temps. Cette forme de domination est liée à une forme historiquement spécifique de temporalité – le temps abstrait de Newton – qui est constituée historiquement avec la forme marchandise. La temporalité de cette forme de médiation sociale, cependant, n’est pas uniquement abstraite. Une particularité de la valeur comme une forme temporelle de la richesse est que, bien qu’une hausse de la productivité augmente la quantité de la valeur d’usage produite par unité de temps, elle ne produit que des augmentations à court terme dans la quantité de la valeur créée par unité de temps. Une fois que l’augmentation de production devient générale, le montant de la valeur par unité de temps revient à son niveau de départ  [10]. Le résultat est comparable à une sorte de tapis roulant. De plus hauts niveaux de productivité se traduisent par de fortes augmentations de la production de valeur d’usage, mais non par des augmentations proportionnelles de la valeur à long terme. (Il convient de remarquer que cette dynamique particulière d’effet de tapis roulant est enracinée dans la dimension temporelle de la valeur. On ne peut totalement l’expliquer par la façon dont ce modèle est généralisé, notamment par la concurrence sur le marché.) Pourtant, bien que des changements dans la productivité, dans la dimension de la valeur d’usage, ne modifient pas le montant de la valeur produite par unité de temps, ils déterminent effectivement ce qui compte comme une unité de temps donnée. Des augmentations continues de la productivité propulsent l’unité de temps (abstrait) dans le temps historique, en quelque sorte. Il s’agit ici d’un mouvement de temps. Le temps abstrait et le temps historique sont tous deux constitués historiquement comme des structures de domination.  La dialectique de ces temporalités est saisie par la catégorie de capital, ce que Marx analyse comme étant une valeur autovalorisante. C’est une catégorie de mouvement, qui entraîne un procès incessant d’auto-expansion de la valeur, un mouvement directionnel sans élément externe qui génère des cycles de production et de consommation, de création et de destruction à grande échelle. Marx signale que cette catégorie sous-tend la dynamique historique de la société moderne capitaliste, lorsqu’il la présente pour la première fois dans Le Capital. Marx y utilise les mêmes termes que ceux employés par Hegel dans la Phénoménologie en se référant au Geist – la substance automotrice qui est le sujet de son propre process  [11]. Ce faisant, Marx laisse supposer qu’un Sujet historique au sens hégélien du terme existe bel et bien dans le capitalisme. Pourtant – et cela est d’une importance capitale – il n’identifie pas ce Sujet au prolétariat (comme le fait Lukács) ni même à l’humanité. Au lieu de cela, il l’identifie au capital, une structure dynamique de domination abstraite qui, bien que constituée par des humains, devient indépendante de leur volonté. Ironiquement, le caractère idéaliste de la dialectique de Hegel exprimait précisément cette caractéristique de la dynamique historique du capitalisme.

Le Marx de la maturité n’a donc pas postulé un méta-sujet historique, tel que le prolétariat, qui se réalisera lui-même dans une société socialiste future, mais il a fourni les bases d’une critique d’une telle notion. Cela implique une position très différente de celle de théoriciens comme Lukács, pour qui la totalité sociale constituée par le travail fournit la perspective de la critique du capitalisme et doit se réaliser dans le socialisme. Dans Le Capital, la totalité et le travail qui la constitue sont devenus les objets de la critique. Le Sujet historique est la structure aliénée de la médiation sociale au cœur de la dynamique historique de la formation capitaliste. Les contradictions du capital visent l’abolition, et non la réalisation du Sujet. Dans Le Capital, Marx enracine en fin de compte la dynamique historique du capitalisme dans le double caractère de la marchandise et, partant, du capital. On ne peut le comprendre si la catégorie de la plus-value est entendue uniquement comme une catégorie de l’exploitation, comme une plus-value et non pas aussi comme une survaleur – à savoir, comme un surplus d’une forme temporelle de richesse.

La dynamique de tapis roulant du capital que j’ai soulignée, entraînée par la dialectique de la valeur et de la valeur d’usage, est au cœur de la très complexe dynamique historique non linéaire qui sous-tend la société moderne. D’une part, cette dynamique se caractérise par des transformations continues de la production et, plus généralement, de la vie sociale ; d’autre part, cette dynamique historique implique la reconstitution permanente de sa propre condition fondamentale comme un élément immuable de la vie sociale – à savoir que la médiation sociale s’effectue en définitive par le travail et, par conséquent, que le travail vivant reste partie intégrante du processus de production (considéré en termes de société dans son ensemble), peu importe le niveau de productivité. La dynamique historique du capitalisme génère sans cesse ce qui est nouveau tout en régénérant ce qui est pareil. Cette dynamique génère la possibilité d’une autre organisation de la vie sociale et en même temps empêche cette possibilité d’être réalisée. Avec la sous-consommation réelle du travail, selon Marx, le capital devient de moins en moins la forme mystifiée des pouvoirs qui sont « en réalité » ceux des travailleurs. Au contraire, la puissance productive du capital devient de plus en plus une puissance productive sociale générale qui ne peut plus être comprise comme celle des seuls producteurs immédiats. Cette constitution et cette accumulation de savoir socialement général rend le travail du prolétariat de plus en plus anachronique. Dans le même temps la dialectique de la valeur et de la valeur d’usage reconstitue la nécessité d’un tel travail  [12]. L’une des conséquences de cette analyse est que le capital n’est pas une totalité unitaire et que la notion marxiste de la contradiction dialectique entre les forces de production et les rapports de production ne se réfère pas à une contradiction entre des rapports qui sont soi-disant extrinsèques à la production (par exemple, le marché et la propriété privée) et des forces productives qui sont prétendument extrinsèques au capital (par exemple, le travail). Au contraire, la contradiction dialectique se situe entre les deux dimensions du capital lui-même. En tant que totalité contradictoire, le capital est générateur d’une dynamique historique complexe qui vise la possibilité de son propre dépassement par un ordre social fondé sur la richesse matérielle. Soit dit en passant, il convient de noter qu’en fondant le caractère contradictoire de la formation sociale sur des formes dualistes historiquement spécifiques (la marchandise et le capital), Marx implique que la contradiction sociale structurellement fondée est spécifique au capitalisme. À la lumière de cette analyse, la notion que la réalité ou les relations sociales en général sont essentiellement contradictoires et dialectiques ne peut être qu’une hypothèse métaphysique et ne peut être expliquée. Cela suggère aussi que toute théorie qui postule un développement logique intrinsèque à l’histoire en tant que telle –dialectique ou évolutionnaire – projette ce qui s’applique au capitalisme sur l’histoire humaine en général.

La compréhension de la dynamique complexe du capitalisme que je viens d’exposer permet une analyse critique, sociale (plutôt que technologique) du processus de croissance et de la structure de la production dans la société moderne. Dans ce cadre, le capitalisme se caractérise par une forme de croissance déterminée, galopante. Le problème de la croissance économique dans le capitalisme, dans ce cadre, n’est pas seulement qu’elle est ponctuée de crises, comme cela a été souvent et justement souligné par les approches marxistes traditionnelles. C’est plutôt que la forme de croissance elle-même, entraînant la destruction accélérée de l’environnement naturel, est en soi problématique. La trajectoire de la croissance serait très différente selon cette approche, si le but ultime de la production était une augmentation des quantités de biens plutôt qu’une augmentation de la survaleur.

Cette approche fournit également les bases d’une analyse critique de la structure du travail social et de la nature de la production dans le capitalisme. Elle indique que le procès industriel de production est intrinsèquement capitaliste et ne doit pas être compris comme un procès technique qui, bien que de plus en plus socialisé, est utilisé par des capitalistes privés à leurs propres fins. La dynamique du capital qui pousse à une augmentation constante de la productivité donne lieu à un appareil de production technologiquement sophistiqué qui rend la production de richesses matérielles essentiellement indépendante d’une dépense directe du temps de travail humain. Cela, à son tour, ouvre la possibilité de réductions sociales générales à grande échelle dans le temps de travail, ainsi que de changements fondamentaux dans la nature et dans l’organisation sociale du travail. Pourtant, ces possibilités ne se réalisent pas dans le capitalisme. Le développement d’une production technologiquement sophistiquée ne libère pas les individus d’un travail parcellaire et répétitif. De la même façon, le temps de travail n’est pas réduit pas à un niveau social général, mais il est inégalement réparti, voire même augmenté pour beaucoup de salariés. Cette compréhension des possibilités et des contraintes du capitalisme reconceptualise son dépassement historique par l’auto-abolition du prolétariat et du travail mis en œuvre, comme par l’élimination du système dynamique de contrainte abstraite constituée par le travail comme une activité sociale médiatisante. Elle pointe la possibilité d’une transformation de la structure générale du travail et du temps, fournissant ainsi la base d’une critique tant de la notion marxiste traditionnelle de « réalisation » du prolétariat, que du mode capitaliste d’abolition des classes ouvrières nationales par la création d’une sous-classe, dans le cadre de la répartition inégale du travail et du temps, aux niveaux national et mondial.

Bien que le niveau d’analyse logiquement abstrait souligné ici ne traite pas directement de la question des facteurs spécifiques qui sous-tendent les transformations structurelles des trente dernières années, il peut fournir un cadre dans lequel ces transformations peuvent être socialement fondées et historiquement comprises. Il fournit la base d’une compréhension de la dynamique de développement non linéaire de la société moderne, qui pourrait permettre d’élucider l’écart entre l’organisation effective de la vie sociale et la façon dont elle pourrait être organisée, étant donné notamment l’importance croissante de la science et de la technologie. Cet écart n’a cessé de croître depuis quarante ans. Il s’est exprimé socialement par la répartition de la population dans un secteur postindustriel d’une part et dans un secteur de plus en plus marginalisé sur le plan social, économique et politique d’autre part. Cette approche pourrait également servir de base à une théorie critique des pays « socialistes réellement existants » en tant qu’autres formes de l’accumulation capitaliste, plutôt que comme modes sociaux qui représentent la négation historique du capital, quelle qu’en soit la forme, fût-elle imparfaite. Plus généralement, elle vise à affranchir la théorie critique du capitalisme de la promotion de formes étatiques de développement, à laquelle elle avait été associée pendant une grande partie du 20e siècle. Dans la mesure où elle vise à fonder socialement, tout en étant critique, des relations sociales abstraites quasi objectives, la nature de la production, du travail et des impératifs de croissance dans le capitalisme, cette approche pourrait également commencer à s’attaquer à de nombreuses préoccupations, insatisfactions et aspirations contemporaines, exprimées de diverses façons par une série de mouvements, d’une manière qui pourrait les lier au développement du capital – même si ce n’est pas en termes traditionnels de classes sociales.

En repensant fondamentalement la signification de la théorie de la valeur et en reconceptualisant la nature du capitalisme, cette interprétation change les termes du discours entre les théories critiques du capitalisme et d’autres types de théorie sociale. Elle suggère implicitement qu’une théorie critique adéquate de la modernité doit être une théorie autoréflexive capable de surmonter les dichotomies théoriques entre culture et vie matérielle, structure et action, tout en fondant socialement la dynamique directionnelle non linéaire déterminante du monde moderne, sa forme de croissance économique, la nature et la trajectoire de son procès de production. Autrement dit, une telle théorie doit être capable de rendre compte socialement des caractéristiques paradoxales de la modernité soulignées plus haut. En constituant un cadre pour aborder ces questions, l’interprétation que j’ai donnée vise à contribuer au discours de la théorie sociale critique contemporaine et à notre compréhension des profondes transformations de notre univers social.

 

Moishe Postone, Lille (France), novembre 2009.

 

Professeur d’histoire à l’Université de Chicago, spécialiste de l’antisémitisme moderne et de l’histoire des idées en Europe. Il réinterprète les écrits de Marx dans le cadre de l’élaboration d’une théorie sociale de la valeur. Il a publié en Français « Marx est-il devenu muet face à la mondialisation » (L’Aube, 2003) et « Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx » (Mille et une nuits, 2009, publié en anglais en 1993)

 

Quelques textes sur ou de Postone sur ce site :

 

- Avec Marx, contre le travail (recension par Anselm Jappe)

- Repenser la théorie critique du capitalisme (conférence-débat de Moishe Postone)

- Interview de Postone par Salih Selçuk (écrivain turc)

- Théorie critique et réflexivité historique (texte de Postone paru dans le livre coordonné par F. Fiscbach, " Marx. Relire le Capital ", PUF, 2009.

- Temps, travail et domination sociale. Un livre important de Moishe Postone, par Denis Collin.  

- Antisémitisme et national-socialisme (texte de Postone publié en France en 2003 dans Postone, " Marx est-il devenu muet ? ")  

- Postone : le caractère historiquement spécifique de la critique de Marx.

- Extrait de TTDS " Travail abstrait et aliénaton " (Postone) 

- Un autre automne allemand. Adresse à la manifestation contre l'antisémitisme à Hambourg le 13 décembre 2009 (par Postone)

- " Reconfigurer le temps historique. L'interprétation de Marx par Moishe Postone " par Viren Murphy.

- Le dernier livre de Postone est paru en anglais, il est librement téléchargeable à cette adresse " History and Heteronomy " (c'est en fait la publication des textes du séminaire qu'a fait Postone à l'Université de Tokyo en 2009). On pourra voir notamment sa polémique contre les théoriciens marxites très en vu dans le monde anglophone aujourd'hui, Robert Brennet, Giovanni Arrighi ou le géographe marxiste David Harvey. Le texte de Viren Murphy traduit par Jacques est tiré de ce livre.

- On trouvera quantités de textes en anglais de Postone sur le site de ses amis de Chicago Political Worshop et de vidéos (également en anglais, sur Daily Motion)

- Pour les français germanophones, on peut voir aussi l'essai central du théoricien allemand Robert Kurz " La substance du capital " paru en 2004 dans la revue Exit n°1 (créée suite à la scission avec Krisis) que l'on retrouvera en libre accès sur le site d'Exit. Robert Kurz s'explique aussi sur Postone dans une interview donnée à Wolfgang Kukulies qui paraitra en Français dans un ouvrage de Kurz qui tarde hélas à être publié. Ce texte a été toutefois mis en libre accès toujours sur le site d'Exit mais en allemand (!), sous le titre " Marxsche Theorie, Krise und überwindung des Kapitalismus ".

 



[1] Je souhaite remercier Mark Loeffler pour son apport sur la critique de la valeur.

 

[2]  Karl Marx, Capital, vol.1, trans. Ben Fowkes (London, 1976), pp.166, 169.

[3] Ibid., p.125.

[4] Ibid., p.128 ff.

[5] Ibid., pp.131-139.

 

[6] Ibid., p.134.

[7] Ibid., p.130.

[8] Ibid., pp.129, 130, 136.

[9] Ibid., pp.129.

[10] Ibid.

[11] Ibid., pp.255-256.

 

[12] Ces thèmes ont été développés complètement dans Moishe POSTONE, Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits, 2009 (1993)

 

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Tag(s) : #Histoire et critique de la valeur

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