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rdl-revue-des-livres-nouveau-numero-2.jpgL'ancienne « Revue internationale des livres et des idées » est devenue « La Revue des Livres » (en kiosque). Le dernier numéro (n°2) comprend un long article d'Anselm Jappe, « Grandeur et limites du romantisme révolutionnaire », où il commente de manière nuancée les thèses de Michael Lowÿ et du sociologue Robert Sayre, sur l'existence supposée d'un « romantisme anticapitaliste », un « romantisme révolutionnaire » [1].

  

Je commente (et non pas résume) ici très très rapidement ces longues pages de Jappe qui reviennent en détails sur l'histoire des divers romantismes, leur interprétation par Löwy [2] et Sayre, et sur l'interprétation que l'on devrait en faire. Je vous invite à vous y reporter directement.

  

Face à la régression totale qu'a été le marxisme de la Seconde Internationale (positiviste, évolutionniste, tournant autour du schéma base-superstructure avec le matérialisme historique, etc) dont Marx a été totalement complice quand dans le « Manifeste du Parti Communiste » et même dans « Le Capital », il a fait l'apologie de « la mission civilisatrice du capital » et des « conquêtes » permises par la bourgeoisie (tout ce marxisme tradfitionnel là ne constitue qu'un anticapitalisme tronqué, c'est-à-dire des positions altercapitalistes), le romantisme sur ce point a été parfois plus intéressant  que le mouvement ouvrier fondé sur le marxisme traditionnel (toujours au sens de Postone, celui qui ne sait critiquer le capitalisme qu'en affirmant le travail et la redistribution), quand il contestait à certains moments la société bourgeoise qui se mettait en place, la place de l'argent dans la structuration de la forme de vie capitaliste qui apparaissait au XIXe siècle, la cage d'acier de la modernité qui surgissait, le désenchantement du monde et la perte de sens qui se répandaient (le désert croît), la modernité industrielle qui dégageait ses épaisses fumées, etc. Il n'était là plus question de simple redistribution de l'argent, d'augmentation de salaires, de baisse de temps de travail, de demandes de congés payés, etc., donc de luttes revendicatives, c'est-à-dire de tout ce qu'a été la lutte des classes portée par le mouvement ouvrier historique afin de s'intégrer dans la nouvelle forme de vie sociale capitaliste-marchande structurée par le travail, l'argent et surtout le mouvement fétichiste de la valorisation que ces millions d'actions de travail constituaient réflexivement dans le dos des travailleurs de la modernité coercitive. Parfois donc ce romantisme révolutionnaire a été au-delà du mouvement ouvrier en réussissant à saisir des pans entiers de la nouvelle forme de vie collective moderne qui se mettait en place depuis le XVIIIe siècle.

 

Mais il faut surtout remarquer que ce romantisme que Löwy et Sayre qualifient trop vite d'anticapitaliste, est aussi régulièrement en deça de toute critique radicale de la forme de vie sociale capitaliste-marchande, en cela que les auteurs romantiques ne critiquent que ce qui se passe dans la sphère de la circulation de la société capitaliste : ils s'en prennent donc à l'argent, au commerce, aux intermédiaires, à la finance, etc. (les parasites !), sans jamais mettre en cause le noyau social profond de la forme de vie sociale capitaliste dans la sphère de la production, et notamment le travail comme à la fois activité productive d'une valeur d'usage (la face concrète de tout travail) et comme activité de médiation sociale (la face abstraite de tout travail : que l'on appelle le travail abstrait). Tout ce que Löwy et Sayre subsument ainsi sous le concept de « romantisme révolutionnaire » (d'ailleurs de manière trop extensive), relève ainsi d'un anticapitalisme extrêmement tronqué donc totalement impuissant et dangereux. Cet anticapitalisme mutilé qui oppose le concret (la communauté, l'organique, le travail concret, le travail artisanal, etc.) à l'abstrait (située dans la circulation : finance, commerce, intermédiaires, spéculation, etc.), débouche régulièrement au travers de son passage par une version populiste (de gauche comme de droite), sur sa forme exacerbée dans l'antisémitisme nazi où Auschwitz devient l'usine à détruire l'abstraction sociale personnalisée sous la forme des Juifs, comme l'a montré Postone dans antisémitisme et national-socialisme. Les oppositions au capitalisme sont ainsi toujours très ambivalentes et peuvent déboucher sur le pire. Il peut donc y avoir des anticapitalismes de droite comme de gauche, et qui tous deux ne sont pas du tout exempts de ces lourds travers. L'anticapitalisme  tronqué se définit généralement comme étant celui qui pense que tous les mots du capitalisme se situent dans la sphère de la circulation (comme chez Fourier et Proudhon), ce qui conduit toujours à naturaliser « les conditions sociales muettes » (Marx) que constitue une forme de vie sociale où les individus se rapportent les uns aux autres structurellement par le travail productif (et ensuite l'expression réifiée de ces types de rapports sociaux, sous la forme d'objets comme l'argent, les marchandises et les moyens techniques). Comme le mouvement ouvrier historique qui n'a cessé de faire l'éloge du travail producteur (y compris avec Paul Lafargue sous la forme de l'automation), on peut ainsi penser que le « romantisme révolutionnaire » dans sa naturalisation du travail et dans son opposition du concret à l'abstrait, a constitué encore par certains aspects une critique très superficielle de la forme de vie capitaliste.

 

   P.P.

 

Notes :

 

[1] Le numéro comprend aussi une interview de l'historien américain Marcus Redicker, qui quoique encore ancré dans le marxisme le plus traditionnel, apporte un matériel historiographique intéressant sur les phénomènes de disciplinarisation sur les navires militaires et de commerce à partir du XVIIe siècle, et qui prendront toute leur ampleur au XIXe siècle dans les usines comme on pourra le lire dans le livre de Edward P. Thompson, « Temps, discipline du travail et capitalisme industriel » (Postone discute d'ailleurs dans TTDS des apports et limites de E. P. Thompson de manière très intéressante). Les livres de Redicker, d'une extrême érudition, sont souvent passionnants.  

 

[2] Michael Löwy (auteur par ailleurs souvent remarquable par son travail de mise en lumière de nombreux courants critiques de la modernité capitaliste), dans sa recension de « Crédit à Mort » dans un ancien numéro d' « Alternative Libertaire » au printemps 2011 n'avait toujours pas saisi le coeur de la critique de la valeur, en lui reprochant simplement de ne plus faire l'éloge du travail et de la lutte des classes, alors que cela n'a pas de sens puisque c'est justement cela que la critique de la valeur cherche à réinterpréter en revenant aux racines sociales de la société de la valeur en montrant que le capitalisme ne peut pas être interprété comme fondamentalement un domination directe de classe au travers de l'unilatérale théorie de l'exploitation du surtravail. Un autre ligne argumentative chez Marx (celle du Marx ésotérique) montre en effet que la domination de classe comme l'exploitation n'existent pas dans un monde normal et naturalisé qui serait celui du travail créateur de valeur, forme transhistorique supposée du métabolisme de l'homme à la nature et que n'a cessé d'affirmer positivement le marxisme traditionnel et le mouvement ouvrier historique. C'est là l'erreur du marxisme qui n'a été qu'un marxisme ricardien. La " domination " de classe et l'exploitation du surtravail s'inscrivent non pas dans un monde évident et naturel mais dans une forme sociale historiquement spécifique plus profonde, un contexte social muet qui est véritablement le noyau du capitalisme, et que le marxisme traditionnel n'est pas arrivé à saisir. Toute la démarche de la critique de la valeur, avec Marx et au-delà de Marx, cherche à saisir au travers d'un approfondissement de la théorie critique radicale du capitalisme, ce noyau social plus profond que ce qui lui est immanent sous la forme de l'exploitation du surtravail et la " domination " de la classe bourgeoise. C'est en dénaturalisant complètement le travail comme créateur de valeur, au travers de la théorie de la double nature du travail, puis au travers du fétichisme réel que constitue le capital comme " sujet automate " (Marx), que la critique de la valeur cherche à saisir ce noyau plus profond que la domination de classe et l'exploitation du surtravail.  Au lieu de vite retourner aux positions les plus traditionnelles du marxisme, les camarades du courant du communisme libertaire issu de Daniel Guérin, auraient bien plus à gagner en lisant plus sérieusement et méthodiquement la critique de la valeur qu'ils ne l'ont fait pour l'instant.

Tag(s) : #Histoire et critique de la valeur