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Notes et commentaires autour

du chapitre 3 de Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, de Moishe Postone (Mille et une nuits, 2009)

 

Friedrich Pollock et l’analyse du capitalisme postlibéral

 

Clément Homs

 

*

 

Sur la base de son étude de 1929 sur la planification soviétique, Friedrich Pollock va essayer dès le début des années 1930, de saisir les transformations du capitalisme à l’Ouest, avec l’effondrement du vieux capitalisme libéral du XIXesiècle lors de la Grande dépression et l’avènement de l’Etat interventionniste. Deux autres membres de l’Institut de Francfort, Gerhard Meyer et Kurt Mandelbaum, s’investirent également dans ce projet en publiant de nombreux articles dans la revue de l’Institut. C’est en 1932 et 1933 que Pollock donna pour la première fois, le cadre général de son interprétation de la Grande dépression et du capitalisme postlibéral, et durant toute la décennie qui suivit, ses textes seront consacrés à cette unique thématique. Son analyse est finalement affinée en 1941 dans deux essais, « State Capitalism. Its Possibilities and limitations » et « Is National Socialism a New Order ? » que commente abondamment Moishe Postone dans son ouvrage. Ces textes assoient une interprétation des mutations du capitalisme vers un capitalisme postlibéral, qui va comme l’ont noté de nombreux commentateurs, considérablement influencer les autres membres de l’Institut. L’ensemble des positions de Horkheimer, Adorno ou Marcuse - qui n’ont pas de formation d’économiste à proprement dit -, prendront pour référence les thèses de Pollock.

 

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***

 

De nombreux commentateurs (comme par exemple Jean-Marie Vincent) ont plutôt expliqué le « tournant pessimisme » de l’École de Francfort à la fin des années 1930, par les circonstances historiques noires de l’Allemagne, de l’Europe ou de l’exil de l’Institut aux États-Unis. La thèse des circonstances historiques n’explique pas tout selon Moishe Postone, il faut plus encore rechercher les origines de ce pessimisme dans la théorisation même. Le « réexamen des fondements du marxisme », réclamé par la nouvelle équipe à la tête de l’Institut, n’a pas vraiment abouti. Pour comprendre l’incapacité d’Horkheimer – Adorno est relativement épargné – à saisir le tournant du « capitalisme postlibéral » qui surgit entre 1914 et les années 1970, Postone, dans le chapitre 3 de son ouvrage Temps, travail et domination sociale, va revenir en amont, en reprenant les matériaux des études de Pollock. En revenant à ce point origine, il entend montrer combien ils se sont trompés et sont allés trop vite en absolutisant théoriquement certaines mutations, tout en restant prisonniers de nombreux présupposés du marxisme traditionnel dont ils pensaient se débarrasser[1].

 

L’avènement de l’État interventionniste et l’expérience soviétique de la planification, poussent Pollock à penser dès les années 1930 que la sphère politique devenant le lieu de la régulation économique et de la résolution des problèmes sociaux, a dépassé la sphère économique. Dans son essai de maturité en 1941 où il rassemblera ses analyses précédentes, il caractérise ce changement en tant que primat du politique sur l’économique. C’est sur les soubassements théoriques de la genèse de cette thèse que porte finalement la critique de Postone. Loin de viser à juste titre l’incapacité du marxisme à saisir la société postlibérale et donc permettre son complet dépassement, il soutient au contraire que cette thèse ne sera que le point d’aboutissement logique de nombreux présupposés de celui-ci. Loin de dépasser le marxisme traditionnel, Pollock en restera profondément prisonnier. Les présupposés de Pollock constituent en effet une double assimilation très classique dans le marxisme traditionnel. D’un côté, on assimile les forces productives au développement industriel et au travail, supposés être hétérogènes au capitalisme ; de l’autre côté, on assimile les rapports sociaux de production à un mode de distribution assis sur le marché et la propriété privée, et on fait de ces derniers de manière erronée, la nature profonde du capitalisme. Dans le cadre de cette double assimilation, toutes les catégories utilisées par Marx pour décrire le capitalisme restent comprises comme décrivant le marché, c’est-à-dire que l’on y saisit finalement le capitalisme comme un simple mode de distribution particulier (le marché) des biens et des ressources. Ce qui apparaît comme contingent, historique et artificiel, c’est ce mode de distribution, tandis que le travail (puis l’industrie) est considéré comme non-spécifiquement capitaliste. Il apparaît comme la vraie substance éternelle et transhistorique de toutes les sociétés humaines. De cette double assimilation, il résulte aussi que comme pour le marxisme traditionnel, Pollock fait toujours une critique des rapports sociaux capitalistes assimilés au marché, du point de vue du travail et de l’industrie. Parce que le soubassement théorique de Pollock restera la réaffirmation du primat de la distribution comme caractéristique de ce que serait fondamentalement le capitalisme, le capitalisme postlibéral sera alors logiquement compris, dans le cours du fil de la première erreur, comme une simple mutation de la forme de la distribution.

 

Et cette conception tronquée et erronée de la nature du capitalisme propre au marxisme traditionnel, reste totalement conservée par Pollock quand il décrit le surgissement du capitalisme postlibéral depuis la matrice du vieux capitalisme libéral en train de s’effondrer. C’est que de manière très classique, on s’entête à croire que la contradiction fondamentale du capitalisme se situe entre la sphère de la production et la sphère de la circulation. Pollock nous explique alors que les rapports sociaux de production assimilés au marché et à la propriété privée, sont, avec le développement de forces productives hétérogènes au capitalisme, de plus en plus non fonctionnels, anachroniques et inadéquats. Cette soit disant contradiction débouche alors sur des crises disharmoniques et toujours plus destructrices. Elle s’exprime sous la forme d’une dépression mondiale et une crise de surproduction qui débouche à la fois sur une réduction violente des forces productives (sous-utilisation des machines, destruction des matières premières, augmentation de la masse des chômeurs), et sur un desserrement des entraves à ces forces productives, par une modification des rapports de production (marché et propriété privée) grâce à une nouvelle logique d’intervention des États, seuls à même de faire accoucher le terme même de la logique de la contradiction croissante entre forces productives et rapports sociaux de production. C’est la logique même du vieux capitalisme libéral qui pousse vers une économie planifiée, affirme ainsi Pollock. Dans cette mécanique implacable relevant d’une forme linéaire de dynamique, l’État devient désormais l’agent logique et nécessaire de la distribution à la place du marché devenu obsolète. Au final, dans ce capitalisme postlibéral né de la logique capitaliste, l’économie est enfin maîtrisée, car un mode conscient de distribution et de régulation remplace un mode inconscient mis en œuvre par le marché.

 

Dans le cadre de ce schéma de la dynamique et de la mutation qui conserve donc tous les traits du marxisme traditionnel, Pollock, dans les années 1930, analyse les formes multiples prises par ce capitalisme postlibéral. Le développement des forces productives assimilées au mode de production industriel rendent possibles et nécessaires deux formes d’économie planifiée qu’il oppose encore provisoirement :

 

« Une économie capitaliste planifiée sur la base de la propriété privée des moyens de production (dans le cadre de la société de classes donc) et une économie socialiste planifiée caractérisée par la propriété sociale des moyens de production (dans le cadre d’une société sans classes) »[2].

 

En 1941, dans sa « théorie de la maturité », Pollock n’opposera plus économie capitaliste planifiée et économie socialiste planifiée et parlera de deux types-idéaux de capitalisme postlibéral :

 

- le capitalisme d’État totalitaire

- le capitalisme d’État démocratique.

 

Toute la régulation de la production et de la distribution est désormais assurée selon Pollock par l’État et son Plan et non plus par « l’anarchie du marché »[3]. L’économie est donc définitivement sous contrôle étatique, elle n’est plus une sphère autonome se mouvant par elle-même. Sous les deux formes idéal-typiques du capitalisme d’État, l’État, et en particulier la hiérarchie des structures politiques et bureaucratiques, devient le nouveau fondement de la structuration de la vie sociale. Dans cette vision très commune à l’époque, « les relations de marché note Postone, sont remplacées par celles d’une hiérarchie de gestion où […] règne une rationalité technique unilatérale »[4]. Toute cette séquence d’interprétation, est alors marquée par cette « thèse de la régulabilité de l’économie ».

 

La deuxième caractéristique pour Pollock de cette mutation vers le capitalisme postlibéral, est qu’elle n’a rien d’émancipateur. La domination et la crise prennent d’autres formes que sous le capitalisme libéral. La domination y devient directe et la mise au travail de la population s’obtient par la terreur politique et la manipulation psychologique des masses, en particulier dans la variante totalitaire du capitalisme d’État. Cette forme de domination reste pourtant selon lui insidieuse et opaque car elle reste voilée pour les individus. La perte d’autonomie des individus est compensée par la transgression admise de certaines normes sociales, notamment sexuelles, ce qui annonce très directement le concept, chez Marcuse, de « tolérance répressive » qui se trouve déjà implicitement dans la théorie de Pollock dont il s’inspirera. Du fait du primat du politique sur l’économique, le système, nous y reviendrons, est décrit comme étant sans aucune contradiction interne, parce que « les problèmes d’administration ont remplacé ceux du procès d’échange »[5]. C’est-à-dire que pour Pollock, l’État disposera de tous les moyens pour maîtriser les causes économiques des dépressions économiques. Pour autant, il rethéorise aussi la possibilité d’une crise dans ce capitalisme postlibéral. Et puisqu’il ne reconnaît plus aucune contradiction au sein de l’économie, la crise ne peut plus être à proprement parler une crise économique. Elle devient la crise de la nouvelle forme de la domination directe, donc une crise politique, une crise de la légitimité de l’État.

 

Parce qu’elle conserve de nombreux présupposés du marxisme traditionnel, cette théorisation du capitalisme postlibéral soulève selon Postone deux difficultés insurmontables qui ruinent celle-ci et fragilisent fortement une grande partie de l’appareil théorique de la première génération de la Théorie critique. D’une part, si, comme le soutient Pollock, le capitalisme se confond avec les rapports de production assimilés au marché et à la propriété privée, alors, une fois que le marché et la propriété privée ont été dépassés, pourquoi continuer à qualifier la situation postlibérale de « capitaliste » ? C’est là une première impasse à laquelle aboutit le postulat marxiste traditionnel de départ. Et pourtant Pollock n’en démord pas : « Ce qui touche à sa fin, ce n’est pas le capitalisme, mais sa phase libérale »[6]. Cependant si ce constat est juste, la nature capitaliste du « capitalisme d’État » n’est jamais sérieusement fondée, le « capital » qui est désormais régulé politiquement selon Pollock n’est jamais vraiment défini. Il avance certes qu’au travers de la période libérale et postlibérale il reste toujours une constante, l’appétit pour le « profit » ; cependant, la clarification de cette notion n’est jamais apportée, Pollock la laissant de manière indéterminée dans un « contenu superficiel »[7]. Finalement on arrive à comprendre que la recherche du profit serait simplement une forme spécifique et dérivée d’une recherche transhistorique du pouvoir pour le pouvoir. C’est que dans cette forme de théorisation, « les catégories économiques (le profit) fait remarquer Postone, sont devenues des sous-rubriques des catégories politiques (le pouvoir) »[8], ce qui constitue déjà un basculement vers une métaphysique du pouvoir extérieure à la spécificité historique d’une forme de synthèse sociale donnée.

 

Mais là encore, dans cette définition, le caractère capitaliste du « capitalisme d’État » n’est plus alors vraiment nécessaire. Pollock essaye bien de donner une raison un peu plus développée pour montrer que la situation postlibérale doit continuer à être qualifiée de « capitaliste », mais son seul argument est alors de constater que la formation sociale postlibérale reste toujours une société antagoniste, c’est-à-dire, à ses yeux, une société de classes. Cette assimilation entre le concept transhistorique d’« antagonisme social » et le concept de « classe » spécifique à la société capitaliste-marchande et à sa forme historique particulière d’antagonisme social, est trop rapide. C’est là encore un des principaux postulats du marxisme traditionnel, qui ne saisit toujours pas que l’antagonisme social - qu’il interprète plus encore comme une contradiction sociale entre le prolétariat et la classe capitaliste -, ne permet pas du tout de distinguer le capitalisme des autres formations sociales non-capitalistes, car de très nombreuses sociétés non-capitalistes connaissent aussi la présence d’un antagonisme social et parfois même de manière beaucoup plus visible et brutale. Le noyau du capitalisme est en réalité beaucoup plus spécifique que cela, et il ne se distingue pas des autres sociétés par ce trait-là[9]. Il faut de plus distinguer nettement selon Postone, entre antagonisme social et contradiction sociale, car « la contradiction fondamentale de la société capitaliste doit être conçue comme inhérente au royaume de la production lui-même et non pas simplement comme une contradiction entre les sphères de la production et de la distribution ». Une dynamique immanente contradictoire et échappant au contrôle conscient se voyait renvoyée par Pollock au seul mode de distribution médié par le marché, reconnu comme l’origine des structures sociales non-conscientes. Expression du nouveau principe de domination, la planification entraînant au contraire le contrôle social total – au travers de la bureaucratie, des trusts, etc. -, le développement historique est forcément devenu consciemment régulé. Pollock se représente ainsi la nouvelle société comme une société antagoniste mais sans dynamique immanente, une société non libre mais qui n’a pas de contradiction inhérente Les sources du pessimisme de Pollock et de l’« École de Francfort » sont donc à retrouver dans l’idée d’absencede dynamique immanente du capitalisme d’État chez ces auteurs. Nous sommes là aux sources théoriques et non seulement historiques, du pessimisme de la première génération, et aux fondements par exemple du futur concept de « société unidimensionnelle ».

 

Presque quinze ans après sa grande étude du capitalisme d’État, Pollock entreprend en 1955 une étude sur l’automation aux États-Unis qu’il a menée pour Horkheimer et l’Institut. C’est un de ses rares ouvrages traduits en français sous le titre L’automation. Ses conséquences économiques et sociales. On y constate un revirement complet et surprenant de sa part. Non seulement dans cette étude de sociologie très universitaire, on ne retrouve plus aucune trace de son concept de « capitalisme d’État », mais plus encore le terme de « capitalisme » disparaît pour laisser place à la catégorie de « pays industriels organisés selon l’économie de marché »[10]. Tout l’ouvrage décrit une économie d’après-guerre désormais centrée sur le marché et non plus sur une forme bureaucratique organisée par les États. Cette dernière forme qui lui a permis de décrire le capitalisme postlibéral de 1926 à 1941, semble finalement à ses yeux non plus la réalité présente – qui reste centrée finalement sur le marché – mais ce que pourrait devenir le capitalisme si on laissait faire les forces agissantes du marché et notamment dans leur utilisation de l’automation[11]. Dans cette étude très minutieuse pour ce qui est du matériau empirique qu’il rassemble, il s’intéresse très peu à l’élaboration d’une théorie de la forme-automation de la production et préfère se pencher sur les conséquences économiques et sociales de l’automation[12]. Cependant quand il s’y intéresse, il évoque deux raisons au surgissement de cette automation de la production : « l’automation est irrésistiblement stimulée par la lutte concurrentielle et par la course aux armements les plus meurtriers »[13]. Nous sommes évidemment dans le contexte de la Guerre froide pour ce qui est de la poursuite de la militarisation des économies et la constitution de complexes militaro-industriels puissants. Pour ce qui est de la détermination par la concurrence sur le marché, c’est bien « grâce à la nouvelle technique, [que l’] on peut généralement baisser les prix, fabriquer en grande série des nouveaux produits, et élargir ainsi le marché »[14]. Cependant, Pollock traite ici de l’automation – comme du travail et de l’industrie – comme relevant de forces productives non intrinsèquement capitalistes, qui seraient en tant que simple instrument, captées de l’extérieur par les rapports sociaux capitalistes toujours assimilés au marché. Frappée du signe de l’individualisme méthodologique, son explication du surgissement de l’automation repose alors sur de simples « robinsonnades » mettant en évidence seulement des formes de consciences et des stratégies patronales empiriques, sans pourtant développer une théorie adéquate de l’automation qui puisse expliquer les formes phénoménales et empiriques à partir de la dynamique des formes sociales duelles et initiales du capitalisme en son noyau social profond. La sociologie empirique de l’automation que fait Pollock qui ignore la présence du tout social dans les phénomènes considérés isolément, est simplement contraire à sa critique chez Adorno, ce qui le conduit à constater l’apparence technologique du capitalisme derrière laquelle il ne voit en aucune façon une forme spécifique de rapports sociaux. L’automation est seulement reconnue comme simple application de la technique apparaissant comme une puissance neutre, elle devient l’application d’une rationalité contraignante. La technique n’est donc plus comprise comme un rapport social médié par le capital, comme à la fois le résultat et le présupposé intrinsèque à sa logique interne, mais comme un outil au service du profit expression du pur goût du pouvoir. Mais paradoxalement un outil aussi qui pourrait avoir un usage émancipateur, ambivalence supposée de la technique qui est toujours la marque de l’application des présupposés du marxisme traditionnel[15]. Sous sa plume, toute l’histoire des différents modes de production aux XIXeet XXesiècles, se réduit alors à faire l’histoire d’ « une longue série de découvertes scientifiques et d’inventions techniques [qui] se ‘‘ concentrèrent ’’ en un nouveau système de production, provoquant ainsi de profondes transformations dans la structure de l’économie et de la société »[16]. Mais si dans cet écrit d’après-guerre, les deux formes idéal-typiques du « capitalisme d’État » explicitées en 1941 ne sont plus au rendez-vous pour décrire le présent, elles reviennent au galop quand il s’agit de faire de la prospective en s’attachant à montrer combien, du fait de l’automation, « la structure de l’économie et de la société se trouve mise en question »[17]. Si nous ne faisons pas attention et si l’État par le Plan n’encadre pas rapidement les forces du marché, alors nous verrons surgir une « société de l’automation »[18]qui fonctionnera sur ses propres bases et qui aura tous les traits du « capitalisme d’État totalitaire » défini en 1941 par Pollock :

 

« Dans une économie de marché, caractérisée par la prédominance de l’automation, une société pourrait se constituer, dont la structure s’exprimeraient le mieux par la formation d’une hiérarchie militaire autoritaire. Au sommet de cette pyramide sociale nous trouverons un ‘‘état-major général ’’économique, composé des vrais maîtres des machines et des hommes. Ce groupe relativement restreint sera seul, avec son ‘‘corps d’officiers’’ [comprendre les managers, les ouvriers spécialistes très qualifiés et les ingénieurs], en mesure d’embrasser l’ensemble des phénomènes techniques et économiques et de prendre toutes les décisions intéressant la politique économique. Grâce aux calculateurs électroniques, il dispose des informations qui le tiennent très exactement au courant de tous les phénomènes économiques et qui les renseignent très rapidement sur les possibilités d’application et les coûts d’un projet complexe. […] Puisque tout semble calculable, une telle couche sociale dirigeante adoptera naturellement le point de vue dominateur, qui aime manier les masses humaines. Le danger est proche de la voir mépriser une masse sans jugement, facilement influencée par la technique moderne de propagande, et qui se trouve maintenue de bonne humeur, puisqu’elle participe à la consommation d’un flot sans cesse croissant de marchandises. »[19].

 

Dans le cauchemar de cette société à venir, nous retrouvons le primat du politique et de la technique, l’idée de « régulabilité économique » désormais permise par des « machines à gouverner » (supercalculateurs) et surtout la structuration de la société par la domination directe. La société de l’automation sera la véritable société totalitaire :

 

« L’ingénieur de l’automation […] sa pensée est orientée dans le sens de la domination de la nature. […] L’air d’ ‘‘objectivité sévère’’ qu’il sait se donner cache l’énormité de sa volonté de puissance, la parfaite excentricité de ses plans et de ses constructions qui sous-tendent cette volonté de puissance. L’instrument qu’il a construit… est un appareil qui permet à son maître, placé dans une situation très centralisée, de traiter l’homme lui-même comme un instrument. Un coup d’œil sur la littérature des ‘‘technocrates’’, et l’affinité éprouvée de bien des ingénieurs pour les despotes totalitaires montrent qu’il ne s’agit pas, en fait, d’un phénomène nouveau »[20]

 

Dans cette société nous aurons « l’état-major général » en haut de la pyramide, puis le « corps d’officiers », puis celui des « sous-officiers » et enfin tout en bas l’énorme masse des travailleurs « libérés des secteurs économiques techniquement les plus développés du fléau du travail à la chaîne » par l’automation[21].

 

« Les changements de structure de la société, que nous venons d’esquisser ici, se produiront sans doute si des contre-mesures énergiques ne sont pas prises à temps. Ils ne font en somme qu’amplifier un mouvement déclenché depuis longtemps dans la société industrielle : la séparation en deux catégories de la population active. D’un côté la minorité, ceux qui exécutent les fonctions essentielles dans la ‘‘production’’ et ‘‘l’administration’’, ceux qui appartiennent par leur statut aux professionnals (professions libérales et autres services très qualifiés). De l’autre, la triste majorité, ceux qui n’offrent pas de qualifications, qui ne sont pas à même de comprendre le fonctionnement de l’économie et de la société, et qui effectuent pour la plupart un travail ‘‘improductif ’’ au sens où l’entend l’économie classique. Dans le système de production automatique pleinement achevé, la minorité ‘‘productive’’ des ingénieurs, administrateurs, ouvriers spécialisés et du reste des ouvriers qualifiés employés dans la production produirait tous les biens nécessaires au maintien, et si possible à l’élévation de leur propre niveau de vie et de celui de la grande majorité des gens travaillant hors de la production proprement dite. […] Et la grande majorité des hommes devrait fournir à la minorité des services en échange. Evidemment, une structure sociale de ce genre offrirait une base très fragile à une société libre. La puissance sans cesse accrue de la minorité et l’appauvrissement de la majorité pourraient, avant d’aboutir au terme de l’évolution, parvenir à un point où le passage à un système social autoritaire deviendrait vraisemblable »[22].

 

C.H.



[1] En 2009 dans un essai intitulé « La Théorie critique et le XXe siècle », Postone annonce vouloir élargir dans un futur ouvrage son interprétation de la Théorie critique, de ses errements et de son échec à saisir le capitalisme postlibéral, à l’étude de l’œuvre de jeunesse de Georg Lukács, « le plus grand précurseur de la Théorie critique » pour ce qui est de comprendre le capitalisme postlibéral. C’est dans Histoire et conscience de classe que Lukács a déjà essayé, au moyen d’une synthèse de Weber et de Marx, de rendre compte « du passage historique du capitalisme d’une forme centrée sur le marché à une forme bureaucratique » (Postone, ibid.). On sait par ailleurs que dans ce livre de Lukács, qui a pourtant le mérite immense d’avoir mis au centre de la théorie marxiste la théorie du fétichisme et les discussions autour du concept de travail abstrait, ce dernier a été particulièrement mal interprété (un fait commun à toute la tradition marxiste). Lukács a plaqué le concept de « travail abstrait » sur celui de « rationalisation » de Weber, ce qui n'est pourtant pas la même chose. Le travail abstrait est une forme sociale pour Marx, et cela est distinct véritablement d'une abstraction rationalisé des gestes qui aurait pour but d’intensifier leur productivité de valeur d'usage dans chaque unité de temps (et c’est encore différent d’une simple abstraction nominale en pensée, ou d’une unité de calcul). Finalement, Lukács assimilait de manière erronée le travail abstrait, à la dimension sociale de la face concrète prise par le travail. Ce dont parle Lukacs est en réalité le devenir concret du travail abstrait inscrit tout particulièrement au sein de la logique dynamique du « moulin de disciplines » dont parle Postone.

[2] F. Pollock, «  Die gegenwärtige Lage », pp. 19-20, cité par Postone, ibid., p. 142.

[3] Même s’il peut subsister, il ne régule plus l’économie. On retrouvera cette thèse dans la distinction chez Polanyi entre le Marché avec un « M » majuscule, compris comme étant le Marché autorégulateur, et le marché comme institution sociale encastré dans des rapports sociaux non-économiques, par exemple dans les sociétés antiques.

[4] Postone, ibid., p. 145.

[5] Ibid., p. 145.

[6] Cité par Postone, ibid., p. 143

[7] Postone, ibid., p. 152.

[8] Postone, op. cit., p. 153.

[9] Ce qui fait également que la vision de l’histoire comme une éternelle lutte des classes est erronée, la lutte des classes correspondant bien sûr seulement à une société structurée par la forme-marchandise, parce que le concept de « classe » - qui se réfère dans ses présupposés au travail dit « libre », à la condition sociale du groupe à qui on extorque un surtravail, etc. - doit être utilisé que pour décrire les antagonismes sociaux au sein d’une société capitaliste. Il ne faut en rien le rétroprojeter sur des sociétés non ou précapitalistes comme le fait le matérialisme historique.

[10] F. Pollock, L’automation. Ses conséquences économiques et sociales, éditions de Minuit, 1957, p. 16.

[11] « Qu’il nous soit permis une fois encore, de dénoncer les dangers qu’il y a, en ignorant les imperfections de l’auto-régulation du marché, à introduire l’automation partout où elle promet des profits pour l’entreprise privée, sans jamais se préoccuper des conséquences sociales », ibid., p. 199.

[12] « Ce sont en définitive ses effets sur la structure de l’économie et de la société qui donnent à l’automation sa véritable signification et sa meilleure définition », ibid., pp 25-26.

[13] Ibid. p. 73.

[14] Ibid. 69. « Lorsqu’on peut employer rationnellement l’automation, elle offre des avantages décisifs par rapport à l’ancien système de production [la rationalisation] ; avec des frais équivalents, on peut fabriquer davantage de produits de meilleure qualité ; ou, si l’on veut, une même quantité, de qualité supérieure, peut être produite avec moins de frais. On ne réalise pas des économies seulement sur les salaires et les traitements, mais aussi sur le capital en circulation. La réduction des stocks et des matières premières utilisées dans la fabrication et la suppression des déchets entraînent des économies sur le capital en circulation. Les économies de capital fixe sont obtenues grâce à un moindre encombrement des installations, et grâce à la réduction, par unité de produit fabriqué, des investissements » (p. 70).

[15] « Seul un Plan d’ensemble, élaboré pour une longue période, peut soutient Pollock accorder l’automation avec une société libre, et faire de la seconde révolution industrielle le prometteur d’un ordre social rationnel », ibid., p. 204. Car « l’automation poursuit-il ne signifie pas nécessairement la fin de la liberté personnelle. Si le système de production automatique est mis consciemment au service de l’homme, il peut aider à faire disparaître assez rapidement du monde la misère économique […]. Mais il est facile de voir que ce but ne peut être atteint si l’on abandonne au mécanisme classique du marché la direction des forces mises en branle. Ce serait aussi consentir à des destructions de forces productives d’une telle ampleur, que les dévastations de la crise des années 1930 sembleraient minimes en comparaison. Des interventions du gouvernement dans la politique économique et sociale, qui sont aujourd’hui jugées pratiquement inévitables dans tous les Etats industriels, pourraient peut-être aider le mécanisme du marché à promouvoir à longue échéance le reclassement de la main-d’œuvre libérée et une élévation du niveau de vie général. […] Si une volonté décisive s’affirmait sur le plan social d’exploiter le système de production automatique directement et méthodiquement pour le bien de l’humanité, l’automation pourrait faire naître la prospérité », ibid., pp. 199-200 et 202. Et de conclure : « Quel était jusqu’ici [dans le marché], le plus grand obstacle qui gênait la direction rationnelle d’une économie orientée vers des fins non-militaires ? La difficulté d’apporter aux services responsables des décisions [l’administration] toutes les informations nécessaires. Si dans l’établissement et la conduite des Plans il avait fallu tenir compte des souhaits des consommateurs, la tâche aurait été presque impossible. Aujourd’hui, la puissance des supercalculateurs  électroniques a rompu l’obstacle. Les giant brains peuvent être installés dans le but de planifier production et distribution. […] Seul un plan d’ensemble, élaboré à l’aide à l’aide des méthodes nouvelles, et conçu pour une longue période, peut accorder l’automation avec une société libre, et faire de la seconde révolution industrielle le promoteur d’un ordre social rationnel », ibid., pp. 203-204. Nous retrouvons là l’utopie de l’abondance par la technologie de production capitaliste qui aura marqué tout le mouvement ouvrier et son programmatisme depuis le XIXe siècle. Cette utopie à laquelle souscrivent encore Pollock et Horkheimer, est ici par l’utilisation des calculateurs géants, très proche du « distributisme » de la revue Prosper. Pour une critique de celui-ci, voir Deun, « Le distributisme ou l’envoûtement logistique », in revue Sortir de l’économie, n°2, 2008 (sur internet).

[16] Ibid., p. 76.

[17] Ibid., p. 30.

[18] Ibid., p. 194.

[19] Ibid., pp. 188-189.

[20] Ibid. pp. 192-193.

[21] Ibid., p. 195.

[22] Ibid., pp. 196-197.

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