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Domination de la marchandise dans

les sociétés contemporaines

Gérard Briche

   La marchandise domine les sociétés contemporaines, mais qu'est-ce que la marchandise exactement ? C'est une chose banale, et en même temps tellement énigmatique, que Karl Marx, quand il a écrit le Capital, n'a pas cessé de reprendre la rédaction du chapitre sur lamarchandise [1]. Le plus difficile, c'est de commencer, et sans doute était-ce particulièrement difficile de commencer par là. D'ailleurs, on a parfois donné le conseil aux lecteurs débutants de ne pas commencer par l'analyse de la marchandise et de n'y revenir qu'après avoir lu et compris ce qui concerne l'exploitation du travail prolétaire par la classe des capitalistes, etc. choses qui seraient plus faciles à  comprendre. Et c'est vrai que dans la tradition marxiste, on parle plus aisément de la lutte des classes que du caractère énigmatique de la marchandise. Pourtant, il est nécessaire de commencer par elle (la marchandise). Parce qu'il est nécessaire de commencer par cet objet que chacun croit si bien connaître pour montrer que cet objet en fait, n'est pas ce qu'il prétend être.

1. Le monde enchanté de la marchandise
 
   Comprendre ce que c'est que la marchandise, c'est comprendre que le monde de la marchandise, ce n'est pas seulement un monde régi par un conflit – conflit entre les forts et les faibles, entre les riches et les pauvres, entre les capitalistes et les prolétaires – , un conflit qui d'ailleurs n'est pas ce qu'il semble être à première vue, car il a lieu dans un monde enchanté [2]. Un monde enchanté où ce qui semble évident et naturel ne nous semble ainsi que parce que depuis des dizaines d'années on nous le répète – comme si un mensonge répété finissait par devenir une vérité. Si l'on demande ce qu'est une marchandise, on obtient comme réponse que c'est un bien ou un service que l'on peut acheter, que l'on peut vendre. Et que la somme d'argent que l'on doit donner pour l'obtenir, ou que l'on obtient en réalisant la vente, est fonction du marché. On obtient comme réponse que les hommes consomment les marchandises pour satisfaire des besoins. Ces besoins peuvent être réels ou imaginaires [3], mais la diversité des marchandises mises à la disposition des consommateurs, et l'enthousiasme des hommes pour les acquérir, est un indice du degré de liberté et de bonheur.  
   Bien sûr, tout cela n'est qu'un conte de fées. Les marchandises ne sont pas produites pour satisfaire les besoins des hommes ; au contraire, les besoins des hommes ne sont pris enconsidération que dans la mesure où ils permettent aux marchandises d'être présentes en plus grand nombre, d'être achetées en plus grande quantité. Et en dépit de quelques protestations ("le monde n'est pas une marchandise"), le règne de la marchandise est toujours plus arrogant, et il sera bientôt interdit ou présenté comme immoral de soustraire quelque chose à son appétit dévorant.  
   Qu'est-ce qu'une marchandise ? C’est quelque chose qui se vend et qui s'achète. Et cette définition, dans sa banalité, met déjà en évidence quelque chose d'énigmatique : comment un bien (ou un service) peut-il être vendu, c'est-à-dire être réalisé dans une somme d'argent ; comment peut-il être acheté, c'est à dire être mis en équivalence avec une certaine somme d'argent ? La réponse, c'est qu'une marchandise est un objet à deux faces. Sous un aspect, elle présente une utilité, et cette utilité est absolument particulière : un manteau peut m'habiller, il ne peut pas me nourrir, un pain peut me nourrir, il ne me permet pas de me déplacer, une bicyclette peut me permettre de me déplacer, elle ne peut pas m’habiller... Et sous un autre aspect, elle représente une certaine quantité d'un équivalent général qui permet de comparer les différentes marchandises et de les échanger : une bicyclette pourra être échangée contre cinq manteaux, un manteau contre cinquante pains, parce que le pain "vaut" deux unités de valeur, le manteau cent unités de valeur et la bicyclette cinq cents unités de valeur. Les deux faces de la marchandise sont désignées respectivement comme sa valeur d’usage et sa valeur d’échange. Elle a donc une réalité bi-face ; cela avait été mis en évidence dès l’Antiquité par le philosophe grec Aristote, mais n’a été complètement élucidé qu’au XIXe siècle par Karl Marx, ce qui a été le point de départ de sa critique de l’économie politique.

2. De la société marchande à la société capitaliste

   L’échange marchand est ainsi possible parce qu’une marchandise ne présente pas seulement une valeur absolument particulière (la valeur d’usage), mais aussi une valeur qu’on peut mettre en balance avec celle de n’importe quelle autre marchandise (la valeur d’échange), ainsi qu’avec ce qui est une marchandise très particulière parce qu’elle est l’équivalent général de toutes les marchandises : l’argent. En cela, l'argent est simplement ce qui permet de manière commode l'échange, la circulation des biens et des services. Ce que l’on peut décrire avec le schéma : M-A-M, c'est à dire Marchandise - Argent – Marchandise, schéma qui est celui de la circulation simple. A ce stade, on ne peut pas parler de société marchande, car la circulation marchande n'est pas la règle qui organise la production, elle est seulement une manière commode que d'échanger des  marchandises au rythme des besoins. Et l'argent est seulement un intermédiaire qui permet d'échanger des marchandises, de manière plus souple que le troc. Bien sûr, jamais dans l’histoire une société n’a fonctionné purement selon ce schéma [4]. Il serait faux de présenter ce « stade de développement », qui n’est qu’une construction théorique, comme un stade « historiquement antérieur » à la société capitaliste. A cet égard, prétendre formuler des « lois de l’histoire », comme le fait par exemple le discours stalinien [5], constitue la symptôme qu’on capitule devant le fétichisme, ce fétichisme qui constitue en puissances extérieures dominant les hommes ce qui est en fait leur propre puissance, dont ils n’ont pas conscience. On n’est plus dans le même rapport quand on considère les marchandises comme une valeur d’échange avant de les considérer comme une valeur d’usage. C’est à dire quand l'argent n’est plus seulement un moyen commode de faire circuler des marchandises, mais quand il va être le but même de la circulation. Ainsi, quand on n’utilise pas l'argent pour permettre aux marchandises de circuler, mais au contraire qu’on utilise les marchandises pour permettre à l'argent de circuler, et même de fructifier, l’argent est la « base » de la circulation. Ce que l’on peut décrire avec le schéma A-M-A, et même A-M-A', c'est-à-dire Argent-Marchandise- Davantage d'argent, schéma qui est celui de la circulation élargie. A ce stade, on est vraiment dans une société marchande, et plus exactement dans une société capitaliste-marchande. Pourquoi capitaliste ? Qu'est-ce que le capital ? Contrairement à ce que suggère le jargon bourgeois (qui parle de "capitaux"), ce n’est pas exactement une somme d’argent : « le capital est un rapport social » [6]. C’est-à-dire que pour qu’une somme d’argent soit du capital, il faut que la valeur qu’elle représente soit insérée dans un processus qui va lui permettre d’augmenter sa valeur. D'ailleurs, l'augmentation de valeur est l'unique fin de ce rapport social, qui est pour cette raison un rapport social capitaliste. Et dans ce rapport social, deux éléments sont particulièrement importants.

3. La marchandise : un fétiche hégémonique
 
   Le premier élément, c’est la marchandise. Dans le rapport social capitaliste, l'intérêt que la marchandise peut présenter pour l'homme est tout à fait négligeable : seul importe le fait qu’elle soit produite, vendue, et achetée. « Idéalement » (du point de vue capitaliste), les marchandises devraient n'avoir de valeur que pour l'échange, leur utilité étant finalement secondaire voire gênante : moins un pain est nourrissant, et plus vite le consommateur achètera un autre pain ; moins un manteau est durable, et plus vite le consommateur achètera un autre manteau, moins une bicyclette est robuste, et plus vite le consommateur achètera une autre bicyclette. On voit que dans cette logique, la marchandise absolue devrait être très chère, très convoitée, et d'utilité nulle. Bien sûr, ce n’est qu’un « idéal capitaliste » : il est impossible qu’une marchandise n’ait aucune valeur d’usage. En revanche, il est possible qu’une marchandise ait une valeur d’usage réelle très faible (qu’elle ne présente qu’un faible intérêt pratique), et que cette valeur d’usage soit imaginaire ou « symbolique ». Le capitalisme moderne a d’ailleurs mis en circulation cette sorte de marchandise : ce sont les marchandises produites par l’industrie culturelle [7], c’est-à-dire les prétendues oeuvres d'art qui n’ont d’artistique que le nom, mais qui sont des marchandises parfaitement adaptées au marché. Avec le règne de la marchandise, ce qu’est à l’origine l’oeuvre d’art, c’est-à-dire un objet unique par définition irremplaçable et inéchangeable, subit une altération complète. Le philosophe allemand Hans Heinz Holz écrit ainsi que si à l’origine, l’oeuvre d’art était inéchangeable en raison de son caractère absolument singulier, sa fonction s’est transformée et que dans la société moderne elle est devenue une marchandise : « pure valeur d’usage sans valeur d’échange, elle devient au cours de l’évolution historique pure valeur d’échange sans valeur d’usage. » [8] Un autre philosophe (également compositeur), Theodor Adorno, décrivait comme un « naufrage » cette dégradation de l’oeuvre d’art en marchandise [9]. Et par opposition aux marchandises culturelles, à ces oeuvres d’art devenues marchandises absolues, pures valeurs d’échange [10], il définissait l’oeuvre d’art authentique comme une oeuvre autonome, sans concession. On ne s’étonnera pas que cette revendication d’une oeuvre d’art sans concession lui vaudra souvent d’être accusé d’élitisme. Mais même sans qu’on puisse parler de valeur d’usage complètement nulle, on constate facilement dans la vie courante que les marchandises ont une utilité réelle toujours plus pauvre. A cet égard, il est important de souligner que la valeur d’usage d’une marchandise ne se confond pas avec l’utilité qu’elle peut présenter pour les hommes. Une marchandise n’est pas un bien qui serait utile en lui-même, mais que la valeur d’échange livre au marché, et qu’il suffirait donc de « délivrer » de son mode capitaliste d’existence. Cette confusion, qui n’a pas toujours été évitée [11], justifie les actes de « récupération individuelle » et interprète comme une victoire ce qui n’est que l’appropriation d’un produit déjà dégradé. En effet, le fétichisme de la marchandise a pour conséquence de dégrader le produit même, puisque la valeur d’usage n’est pas conçue comme une utilité mais comme le support nécessaire de la valeur d’échange. C’est un fait que l’utilité des marchandises a tendance à s’amenuiser, on peut le constater tous les jours. Réclamer que les marchandises soient de meilleure qualité est légitime, mais ne remet pas le moins du monde en cause leur mode d’existence comme marchandises. De la même manière, il est vrai que la publicité nous encourage à consommer toujours plus, et à tout prix, ; de même qu’il est vrai que la « dictature des marques » est de plus en plus insistante. Mais la dimension imaginaire ou « symbolique » des marchandises a toujours constitué un élément de leur valeur d’usage, au même titre que leur utilité. Là encore, contester les manipulations du marketing et réclamer que les marchandises aient une « vraie utilité » est légitime, mais ne remet pas le moins du monde en cause leur mode d’existence comme marchandises. Ainsi, la valeur d’usage d’une marchandise n’est pas une utilité mais la misérable ombre portée de sa valeur d’échange, le minimum de réalité nécessaire pour qu’elle puisse remplir sa tâche de support de la valeur d’échange. Le fétichisme de la marchandise, la domination de la valeur, a pour effet une dégradation générale des biens [12] ; ainsi qu’une dégradation de l’homme, et sa mutilation.

4. Le producteur : un homme mutilé

   Si le premier élément du rapport social capitaliste, c’est la marchandise, son deuxième élément, c’est le producteur, c'est-à-dire l'homme (l’être humain). Mais l'homme uniquement considéré comme une puissance de travail vivante. A ce titre, il est même l'élément essentiel du processus de la production de marchandises : il vend sa puissance de travail vivante comme une marchandise, pour un salaire. Et pendant tout le temps où il est, contre salaire, au travail, il produit des marchandises et de la valeur. Et plus il produit de marchandises, plus il produit de la valeur, toujours pour le même salaire. Voilà pourquoi la réalisation des marchandises permet au capitaliste d'obtenir davantage d'argent que la somme qu'il a engagée au début du processus. Ce processus a lieu dans le rapport social qui définit le capital13 : le rapport dans lequel la valeur, qui se représente selon les étapes sous la forme d'argent ou sous la forme de marchandise, entre dans un processus au cours duquel elle augmente. Dans ce processus, la puissance de travail vivante est une marchandise particulière qui crée davantage de valeur en marchandise que la valeur de son salaire. Ce qui permet de dire que dans le capitalisme, des marchandises produisent d'autres marchandises14, et d'expliquer pourquoi, grâce au travail fourni par cette marchandise vivante, il y a au terme du processus davantage d'argent qu'au début. On voit que dans ce processus, le maître du jeu est la valeur : à aucun moment n'intervient le souci de l'utilité pour les hommes. C'est un processus littéralement inhumain, dans lequel les hommes ne sont considérés que comme des agents de fonction d'un mécanisme aveugle dont le seul but est l’accroissement infini de la valeur. Un mouvement fou qui détruit tout et qui mène au désastre. La domination de la marchandise est la manifestation de la domination de la valeur. Une domination achevée avec la modernité proprement dite, qui a, en particulier avec l'événement symbolique que constitue la Révolution française de 1789, libéré les hommes de la rigidité du lien social caractéristique de la féodalité. Mais c’est surtout la valeur-travail qui a été libérée par cette révolution : elle pouvait assujettir à sa loi les hommes "enfin libres". En quoi ce fut véritablement une révolution bourgeoise, une révolution au service du capital. En effet, qu'est-ce que l'abolition des privilèges aux yeux du capital ? Certes, c'est l'abolition des privilèges d'un état, l’état aristocratique15, auquel sa condition imposait de ne pas travailler. Mais c'est surtout l'abolition de ce qui était une insupportable soustraction à la domination de la valeur, d'une partie de la puissance de travail vivant (c’est-à-dire les nobles, auxquels il était interdit de travailler sous peine de "tomber dans la roture", c’est-à-dire de perdre leur qualité de nobles). Alors que sous la domination de la valeur, celui qui a du capital doit le faire fructifier, et celui qui n'a que sa force de travail doit travailler. Bref, qui ne fait pas "travailler" ce qu'il a comme valeur n'a pas le droit à l'existence. C’est très exactement la morale sociale de la modernité démocratique. Faire "travailler" son argent, ou travailler de ses mains : les mots, quand on s'y attarde, suggèrent bien ce qu'il en est ; le capital, c'est du travail, et plus exactement du travail vivant accumulé en travail mort. Et la domination de la marchandise, de la valeur marchande, c'est la domination du mort sur le vivant.
   A cet égard, l'homme moderne n'est qu'un être-pour-la-valeur, un sujet-valeur, c'est-à-dire un individu qui valorise les éléments présentant de l'intérêt pour la logique capitaliste, et qui dévalorise les autres éléments. Ainsi, être un homme moderne, être un sujet-valeur, un sujet dans la logique de la valeur, c’est être un homme mutilé. On voit à quel point on est loin du conte de fées que constitue l’histoire d’une société d’abondance où les hommes ont la possibilité de satisfaire leurs besoins et leurs désirs grâce à la multiplicité des produits de consommation. On voit aussi à quel point il est trompeur de concevoir une société heureuse comme une société où chacun aura la possibilité d’accéder au maximum de marchandises. Car une telle libération, c’est surtout la libération du consommateur, pour la plus grande satisfaction du mouvement de la valeur. Une vie réduite aux impératifs économiques, c’est ce que les auteurs situationnistes nommaient la survie (« L’homme de la survie est l’homme du plaisir-angoisse, de l’inachevé, de la mutilation » [16]). Et dans une société dominée par la marchandise, on ne vit pas : ou plutôt on ne vit que comme agent économique, comme producteur et comme consommateur, c’est-à-dire qu’on survit. « La survie est la vie réduite à l’essentiel, à la forme abstraite, au ferment nécessaire pour que l’homme participe à la production et à la consommation. » [17] Le problème, c’est que depuis deux siècles au moins, on fait l’éloge d’une vie qui est « réussie » quand on participe à la richesse économique, quand on est un héros de cette richesse économique. Au point qu’on vit comme un drame de ne pas être un acteur dynamique de la société de marchandises. Au point même que l’on ne sait plus imaginer d’autre issue que « des marchandises pour tous », « la possibilité pour tous de travailler et de consommer », etc. Le paradoxe, c’est qu’aujourd’hui, la société marchande est une société schizophrène. Simultanément, elle fait l’éloge du travail et elle expulse du travail ; elle étale toujours plus de produits de consommation et elle exclut de la consommation. La société de marchandise montre chaque jour davantage qu’elle n’a d’autre issue que le désastre et la barbarie. [...]
 
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D'autres textes de Gérard Briche :

- Le Spectacle comme illusion et réalité : Guy Debord et la critique de la valeur

- Baudrillard, lecteur de Marx (revue Lignes 2010)

- A propos du mot de Baudelaire : " Tout art doit se suffire à lui-même ". L'industrie cultulle et l'apothéose de la marchandise absolue (mars 2010, Lyon)

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- Pourquoi la crise s'aggrave : la croissance ne crée pas de richesse mais de la pauvreté (2009)

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