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   Indignation

   

De quoi l’indignation est-elle le nom ?

Au cœur de la société capitaliste, une nécessaire rupture

  Octobre 2011

 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : De_quoi_lindignation_est_elle_le_nom___Au_coeur_de_la_societe_capitaliste_une_necessaire_rupture_4.pdf

 

Depuis plusieurs mois en Europe sur la place de la « Puerta del Sol » à Madrid comme aux Etats-Unis avec le mouvement « Occuper Wall Street », des dizaines de milliers de gens qualifiés d’ « indignés » descendent dans les rues, mais l’on s’indigne de quoi au juste ? Pour s’indigner à un moment de l’histoire de la forme de vie capitaliste, il faut qu’auparavant l’on ait pu se sentir sinon fier du moins digne - en l’ayant accepté sans trop savoir et sans trop choisir (on s’y est fait doucement en échange d’un certain confort - le niveau de vie) d’avoir vécu de manière simple et honnête, et avec le sentiment du « travail bien fait », dans une telle forme de vie sociale que l’on nous présente comme naturelle, évidente, transhistorique, c’est-à-dire indépassable. Dans un premier temps nous pourrions donc dire que la forme de conscience contemporaine s’indigne aujourd’hui de l’évolution « pas très agréable » et « finalement pas si terrible » de la dynamique absurde de la forme de vie capitaliste.

Dans la prison capitaliste de l’indignation.

Cependant cette forme de conscience indignée est prisonnière de la forme inconsciente de la conscience bourgeoise (entendons par ce terme, une conscience naturelle et « naturalisante ») de cette société. Dans tous les pays ayant vécu depuis le XVIIIe siècle ce que l’historien Jacques Godechot a appelé « les Révolutions de l’Atlantique », nous avons tous appris sur les bancs de l’école que le fondement social de la société humaine qui émergeait sur les principes de la « Grande Révolution » de 1789, était la souveraineté du peuple, la volonté générale, la démocratie et la politique! Nous avons au fond de notre conscience cette idée que la société moderne est une société autodéterminée, auto-consciente et transparente, dont les fondements sont organisés et choisis sous la forme de rapports sociaux politiques sur lesquels nous devons débattre en assemblée. Cette légende de la politique comme fondement de la forme de vie collective présente, c’est le rêve éveillé, le mythe matériel, le simulacre réel, l’illusion politique du « Yes, We Can » que la société bourgeoise capitaliste a créée de bonne foi en s’instituant. La société bourgeoise depuis le XVIIIe siècle s’est largement auto-illusionnée sur son propre fondement, ce mythe matériel c’est là son autoreprésentation. Que l’auto-détermination démocratique soit au fondement des rapports sociaux présents voilà l’illusion, et cela des générations de sujets de cette forme de vie capitaliste, l’on crut et en ont été fiers. Et il y avait, si cela était vrai, certainement de quoi être fier et digne.

Pour autant si ce rêve éveillé de la société capitaliste n’est historiquement pas tout à fait faux, il s’est cristallisé dans l’imaginaire moderne lors d’un moment historique où la forme de la politique sous les traits de la naissance de l’Etat monarchique à la fin du Moyen Age, constituait avec les rapports religieux, les fondements de la société d’Ancien Régime entre le XVe et le XVIIIe siècles (comme Maurice Godelier nous pourrions dire qu’au fondement de ces sociétés d’Ancien Régime il y avait les rapports politico-religieux). Pourquoi ce mythe n’est pas tout à fait faux ? L’Etat monarchique du bas Moyen Age, notamment lors de la « révolution militaire » (Geoffrey Parker[1]) aux XVe et XVIe siècles, a bel et bien eu un rôle fondamental dans la naissance de la société capitaliste-marchande. Afin de fabriquer des armes à feu très chères et de payer les premiers salariés de l’histoire de la vie capitaliste qui étaient les soldats-mercenaires (le fait militaire était désormais désencastré des rapports sociaux vassaliques), l’Etat monarchique a dû complètement transformer la nature de sa fiscalité sur la société, notamment en la monétisant et en pressurant davantage les populations désormais obligées de s’investir plus encore dans des activités de travail-pour-gagner-de-l’argent (bien sûr il faut aussi penser à la thèse de Max Weber sur l’éthique protestante du travail, mais cette thèse n’épuise pas la compréhension du phénomène de l’invention du travail). Cependant la société bourgeoise qui émerge à la fin du XVIIIe siècle sur les décombres des rapports politico-religieux constituant l’ancienne société, a pris ces rapports politiques constitués par la forme monarchique de l’Etat (qu’ils vont plus ou moins rapidement séparer des rapports religieux) pour les fondements de la nouvelle société moderne capitaliste-marchande, sans voir que très rapidement la logique des actions sociales qui se mettait progressivement en place aux XIXe et XXe siècle, au travers de la libération des cadres sociaux précédents qui empêchaient la structuration de la vie sociale par le travail, l’argent et la valeur, n’était en rien ce fondement conscient, transparent, autodéterminé et politique des rapports sociaux structurants la nouvelle forme de vie sociale qui émergeait. Les théories politiques libérales et bourgeoises aux XIXe et XXe siècles ne sont jamais arrivées à distinguer de manière adéquate la forme de la politique dans la société d’Ancien Régime (où donc les rapports politico-religieux structuraient une forme de vie sociale particulière) d’avec la nouvelle forme moderne de la politique qui n’avait aucune autonomie propre par rapport à la structuration de la société nouvelle par la logique de la valeur. La conscience naturelle et « naturalisante » qu’endosse l’individu dans la société présente, s’est pourtant cristallisée sur cette représentation passée de l’existence d’un fondement politique de la société moderne (Je reviendrai tout à l’heure sur la véritable structuration sociale de celle-ci un peu plus loin). Nous sommes là au cœur de la forme d’indignation actuelle.

Un réveil sans la possibilité de trouver les clés de la cage de fer de la valeur

Dans ce vaste mouvement d’indignation que nous connaissons et qui par plusieurs aspects est sympathique, les gens aujourd’hui sont progressivement en train de se réveiller, car voici que ce beau rêve du politique au fondement de la vie sociale moderne, cette forme de la conscience bourgeoise que nous avions endossée avec fierté et dignité, ce que nous avions aussi appris sur les bancs de l’école de la marchandise, voilà qu’elle est en train de s’effondrer, emportée qu’elle est par l’effondrement plus profond du véritable noyau social de l’anticivilisation capitaliste, cette « utopie négative » dans laquelle nous vivons encore. Clairement on commence à s’apercevoir avec indignation que l’économique domine finalement le politique, que l’impératif catégorique de la croissance économique domine toute possibilité de démocratie réelle, que la souveraineté des marchés domine la souveraineté des peuples, et que le « Yes, We can » n’est qu’un « No, We can’t ». On ne sait que trop le déficit démocratique de toutes les créations de vastes zones de libre-échange régionales sur la planète. Que ce beau rêve ne soit plus qu’un mensonge, voilà qu’il y a de quoi s’indigner ! Comment se dit-on, l’autodétermination démocratique n’est donc pas au fondement de la société humaine que nous formons ? Comment ça, « l’oligarchie » (un mot très à la mode dans la conscience naturelle et « naturalisante » bourgeoise, du Monde Diplomatique à Marine Le Pen en passant par Paul Jorion) de fonctionnaires de la logique fétichiste (c’est-à-dire abstraitement et impersonnellement rétroactive) ne prend pas en compte l’avis du peuple réel, des masses démocratiques, c’est-à-dire de 99% de la population pris en otage par les 1% ? Devant ce réveil brutal des sujets somnambules de la valeur par le grand seau d’eau glacé pris dans la figure à coup de plans d’austérité, de Plans d’ajustement structurel, de RGPP, de coupes budgétaires, d’expulsions de son logement par la banque, de rabotages du sacro-saint « pouvoir d’achat », de diktat contre l’éventualité d’un référendum grec sur la dette souveraine de l’Etat du pays où est né la démocratie directe athénienne, voici que l’on s’indigne en se frappant virilement sur le torse : « wir sind das volk !», nous sommes le peuple réel, nous voulons la démocratie réelle, nous voulons le rêve obamaniaque du « Yes we can » (en fait rien du tout ![2]), nous voulons continuer à vivre dans le rêve d’un fondement de la forme de vie collective présente dans la démocratie véritable. Cependant on ne doit pas oublier que « l’oligarchie » n’est pas le fondement de la société actuelle, ce n’est pas elle qui constitue consciemment les rapports sociaux fondamentaux et qui les manipulent, ces formes sociales capitalistes elle ne fait que les occuper docilement et si elle y trouve ses intérêts, elle est aussi obligée de se soumettre à ses formes sociales fétichistes en exécutant en tant que son fonctionnaire et sa servante la logique fétichiste des catégories de base de la valeur qui exerce sur chaque individu sa forme de domination abstraite, indirecte et impersonnelle (cf. Postone). L’oligarchie ne constitue pas le seul périmètre du monde social qui serait réellement autodéterminé ce que pensent tous les observateurs inquiets comme Stéphane Hessel, Frédéric Lordon, Edgar Morin, Paul Jorion, etc. L’oligarchie elle-même dans ses formes sociales qu’elle n’a pas constitué en première instance, se livre en son intérieur une véritable guerre inter-capitaliste, un jeu de chaises musicales, une guerre économique sans merci entre bandes de requins, tout aussi froide et brutale que ce qui existe dans le reste de cette forme de vie sociale. C’est l’ensemble du monde social qui est traversé par la dimension coercitive et totalitaire de la logique fétichiste de la valorisation, et qui ploie comme un roseau sous son poids, son souffle et sa dévastation perpétuelle. C’est à cette condition d’être les meilleurs fonctionnaires de la logique fétichiste de la valeur, qu’ils pourront continuer à être ses serviteurs dociles et intéressés.

Ainsi de quoi s’indigne-t-on au juste ? L’on s’indigne à l’intérieur d’un rêve sans arriver à le dépasser, sans voir que la seule solution se trouve au-delà de ce même rêve. Nous restons prisonniers de l’idée que le politique serait au cœur de la forme de vie sociale structurée par le travail, l’argent, la valeur, la production et la consommation, alors que cela est totalement incompatible. Car l’indignation n’est dans sa nature que l’interpellation exaspérée des « dirigeants politiques » comme si ils étaient là au quotidien à régler l’horlogerie profonde des fondements sociaux de nos sociétés capitaliste-marchandes, et qu’il fallait simplement se rappeler à leur bon souvenir, faire du bruit, descendre sur les places, bouder les élections ou voter pour les extrêmes, pour qu’enfin ces élites politiques et cette « oligarchie » que l’on croit être au fondement de la synthèse sociale de la forme de vie capitaliste que nous menons tous (et qui est rappelons le, historiquement structurée par les médiations sociales de l’argent, du travail et de la valeur qui se valorise), mettent enfin une bonne muselière aux vilaines mégabanques et stoppent net leur alliance avec « l’oligarchie » en sortant du « capitalisme de casino ». Pour conserver intacte la forme de vie capitaliste que nous menons, la chasse aux boucs émissaires est donc ouverte à gauche comme à droite, tout le mal de la crise viendrait ainsi des vilains spéculateurs, des méchantes banques, des horribles actionnaires et profiteurs. Face à cela se lèvent exaspérés les honnêtes travailleurs qui vivent dans le pli de la reproduction fétichisée du « sujet automate » (Marx) du Capital. La forme de vie collective si naturelle et si paisible que nous menions jusque-là aurait été en quelque sorte pervertie, dénaturée, parasitée par une bande oligarchique qu’il nous faut purger pour enfin que « l’économie réelle » (le bon capitalisme qui exploite le surtravail) retrouve ses droits naturels. L’origine de la crise du capitalisme ne serait pas dans la production réelle insuffisante de survaleur (le fait que la croissance économique s’est terminée !) comme le pense la critique de la valeur, mais dans l’avidité subjective pour le profit des spéculateurs et des petites bandes de capitalistes (thèse subjectiviste superficielle que reprennent les décroissants quand ils disent que l’ « hubris » – la démesure transhistorique de la « nature humaine » - est au cœur du désir illimité de croissance). Comme si l’origine du problème était simplement la mauvaise redistribution du monde merveilleux des catégories capitalistes, c’est-à-dire de l’argent, des marchandises, des retraites et du travail.

Ainsi l’indignation dans la forme totalement prisonnière de la conscience naturalisante bourgeoise, n’a comme solution que d’opposer le politique à l’économique, la démocratie réelle aux marchés financiers, le bon capital productif et pourvoyeur d’emplois (subsumé sous le doux concept naturalisant d’ « économie réelle » - entendons par là tout simplement le capitalisme à Papa des Trente Glorieuses) au méchant capital financier du « nouveau capitalisme de casino », l’homme politique viril incarnant le volontarisme de l’Etat (la « personnalité autoritaire » comme le disait Theodor Adorno dans son essai Etudes sur la personnalité autoritaire au sujet du fascisme) à celui qui en place ne peut rien faire parce ce monde social fétichisé ne peut qu’échapper à la forme moderne de la politique et de l’Etat. Vite revenons à la vie capitaliste des années d’après-guerre dont on a la nostalgie (tonnent Stéphane Hessel et les altermondialistes), car la logique de la valorisation y était suffisamment en forme pour redistribuer les gains de productivité aliénant toujours plus profondément les travailleurs sous la forme d’augmentation du sacro-saint salaire et la naissante de la société de consommation. L’indignation prisonnière de la forme de conscience bourgeoise (naturelle et naturalisante donc) d’une société auto-fondée consciemment et librement, en voulant réveiller les élites politiques pour qu’ils reprennent les manettes du « joystick » de la mégamachine mondiale, ne veut que qu’on lui resserve le plat du rêve d’une société auto-fondée dans la politique et la transparence de la conscience sociale tout en conservant la même forme de vie collective. La politique devrait simplement retrouver sa place supposée être au fondement de la société moderne pour remettre la forme de vie capitaliste à l’endroit.

Revenir sur la structuration profonde de la forme de vie sociale marchande-capitaliste

La critique de la valeur prend à rebrousse poils toute cette vision complètement tronquée de la nature sociale profonde, des fondements sociaux, du noyau de la forme de vie sociale que nous formons au travers de la médiation sociale structurelle qui « fait société » dans la forme de vie présente : le travail. Ce qui est au fondement de nos rapports sociaux, ce qui est au noyau profond de la forme de cohésion sociale que nous formons, ce qui structure la forme de la synthèse sociale des individus, cela n’a jamais été le politique, l’auto-détermination démocratique, ou même l’Etat. Les hommes politiques, les décideurs, les Juifs, les groupes Bilderberg, les Sociétés du Mont-Pèlerin, et tous les Obama de la Terre ne tirent en rien les ficelles profondes de la société que nous formons. On ne s’indigne finalement que de quelque chose qui n’a jamais existé de manière autonome et auto—fondante dans la structure profonde de la forme de cohésion sociale de la vie moderne depuis le XVIIIe siècle.  Il nous faut donc rompre complètement avec cette idée que la politique, la conscience et l’auto-détermination a été un seul jour depuis trois siècles, au fondement (en dernière instance) de la vie collective présente. De cela il faut en faire aujourd’hui le deuil.

La constitution fétichiste de la forme de vie sociale présente

Afin d’en faire le deuil, la critique de la valeur avance une autre thèse pour sortir de l’impasse et de l’impuissance de la forme de conscience de l’indignation, de l’interpellation, de l’action politique étatique et de l’élection. Elle met au cœur de sa compréhension de la forme de vie sociale moderne, le concept de « fétichisme », et parle de « constitution fétichiste » de la société que nous formons actuellement (mais c’est aussi le cas pour toutes les formes de société humaine qui nous ont précédé sous d’autres formes de fétichisme que celui de la valeur. L’histoire des sociétés humaines est donc d’abord une histoire de rapports sociaux fétichistes). Mais que la société présente soit constituée de manière profonde (en son fondement social), de manière fétichiste, qu’est-ce que cela veut dire au juste ?

Le fétichisme est un concept pour saisir le résultat social bien réel et toujours non voulu mais réellement créé par des actions conscientes particulières des sujets. Le fétichisme est une forme sociale de l’action qui rétroagit sur elle-même en se laissant dominer par ce qu’elle a elle-même créé. Dans la forme présente du fétichisme, l’ensemble des milliards de nos actions quand nous travaillons pour gagner de l’argent (au minimum pour la majorité d’entre nous, un salaire) s’entrechoquent socialement en créant sans qu’on le voit de manière consciente et transparente, un monde social qui vient ensuite rétroagir sur nous, sous la forme d’une force étrangère, que l’on naturalise et qui va imprimer à nos actions une forme de domination qui nous apparaît réellement comme impersonnelle, indirecte et abstraite. Cette forme sociale fétichiste de l’action est une cage de fer dans laquelle nous nous déployons en nous y consumant sans cesse. Ce monde social qui nous échappe et nous domine et que pourtant nous constituons au travers de notre participation à une forme de cohésion sociale (de médiation sociale) structurée profondément par le travail, l’argent et la valeur, c’est cela qui est le fondement social profond de la forme de vie moderne que nous menons aujourd’hui et qui est historiquement récente puisqu’elle s’est progressivement développée à partir du XVe siècle, même si elle n’est arrivée à structurer l’ensemble de la reproduction de la vie au niveau mondial que depuis la seconde moitié du XXe siècle.

Comme on le voit, le concept de constitution fétichiste de la société présente ne doit pas du tout être compris dans son acception traditionnelle, comme si le fétichisme était une sorte de voile, de manipulation, de mensonge, une erreur de jugement, une idéologie des capitalistes qu’il fallait soulever et dénoncer pour découvrir « derrière », dans ses coulisses, les véritables rapports sociaux réels (transparents et conscients mais organisés seulement par une petite bande oligarchique) qui fondent la société et que l’on veut nous cacher pour mieux pouvoir nous manipuler. « Si le fétichisme est, au fond, notre tendance à voir nos propres actions et créations comme ayant un pouvoir sur nous note l’anthropologue anarchiste David Graeber, comment pouvons-nous le traiter comme une erreur de jugement ? Nos actions et nos créations ont réellement du pouvoir sur nous. C'est tout simplement la vérité » (in « Le fétichisme comme inventivité sociale »). Il faut donc parler « fétichisme réel » (Anselm Jappe[3]). Les gens créent (« font ») quelque chose en travaillant et ils agissent ensuite parce que ces choses détiennent désormais réellement un pouvoir sur eux. Le concept de fétichisme est donc totalement opératoire pour décrire la réalité sociale même, il faut parler de « fétichisme réel », les individus ne font pas « comme si » les choses qu’ils avaient créées avaient un pouvoir sur eux, c’est réellement que ces choses impriment une forme de domination très particulière sur eux, une domination abstraite, impersonnelle et indirecte, une « domination sans sujet » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Kurz[4]. Le fétichisme est donc un phénomène social bien réel, où les individus abandonnent le contrôle des choses à une logique qu’ils ont eux-mêmes créée celle des objets - et notamment celle de l’objet principal créé par cette forme d’entrechoquement/agencement social par le travail, l’argent (l’abstraction sociale principale) -, qui prennent vraiment la place des personnes. Il faut donc parler de rapports sociaux fétichistes et de société fétichiste. Le fondement de la forme de vie sociale présente consiste en la synthèse sociale par la logique sociale fétichiste de la valeur que nous constituons tous et qui se présente en face de nous comme une puissance étrangère, dévorant chacun de ses enfants afin de toujours tenter de s’accroître. Marx, qui n’a jamais été compris par les marxistes dans le niveau de cette réflexion sur le noyau social de la société capitaliste, a le premier admirablement décrit ce phénomène social :

« Même si l’ensemble de ce mouvement apparaît comme un procès social, et si les moments singuliers de ce mouvement émanent de la volonté consciente et des fins particulières des individus, la totalité du procès n’en apparaît pas moins comme une connexion objective, qui naît de façon tout à fait naturelle ; la totalité qui, certes, provient de l’interaction des individus conscients, mais ne se situe pas dans leur conscience, n’est pas subsumée comme totalité sous les individus. Leur propre entrechoquement produit une puissance sociale qui leur est étrangère, placée au-dessus d’eux ; qui est leur relation réciproque comme procès et pouvoir indépendants d’eux »[5].

L’indignation devant les manquements au rêve d’une société réellement démocratique, doit donc être complètement dépassée. Il n’y a rien à attendre de solutions consistants en des politiques économiques « alternatives », en des élections nouvelles, en des projets d’Assemblée constituante, en des référendums populaires, en l’élimination physique au travers d’une guerre sociale de la classe bourgeoise (et de sa flicaille) qui n’est encore une fois que la servante docile de la logique fétichiste des formes sociales que nous constituons au travers de la forme de vie que nous menons tous au travers du travail, de l’argent et de la valeur. L’autodétermination démocratique nécessite des conditions sociales que ne permettent pas les formes de vie sociales capitalistes. Cette forme de vie sociale impose des contraintes systémiques à l’autodétermination démocratique par la dynamique fétichiste du capital. Si nous voulons réellement fonder démocratiquement la forme de cohésion sociale d’une société nouvelle, nous ne pouvons pas réclamer une « démocratie réelle » à l’intérieur d’une forme de vie constituée par des rapports sociaux fétichistes qui en s’objectivant finissent toujours par nous dominer et nous constituer comme leurs créatures. Si nous voulons réellement créer un fondement démocratique à une nouvelle forme de vie sociale, il nous faut sortir des formes sociales fétichistes que nous constituons aujourd’hui. C’est là le seul critère réel de l’émancipation.

Ni austérité, ni relance, il nous faut sortir de la forme de vie sociale marchande-capitaliste

Il nous faut prendre conscience qu’une vie collective structurée par l’argent, le travail et la valeur est historiquement récente, et que la reproduction des sociétés humaines n’est jamais passée auparavant par cette logique fétichiste de la valeur comme à l’heure actuelle. Il ne s’agit donc pas d’appeler à « prendre aux riches pour donner aux pauvres », ou de réclamer une « démocratie réelle » à l’intérieur de la même forme de vie sociale dont la logique des actions sociales est fétichisée en rétroagissant sur nous comme une forme inédite de coercition fantomatique (invisible) mais réellement totalitaire. Plus de politique, plus de démocratie, etc., ne servira strictement à rien tant que nous ne mettrons pas en cause les médiations sociales au fondement de la forme de vie actuelle. Il ne s’agit plus de discuter sur la redistribution de l’argent, des marchandises et du travail, comme l’a toujours fait la lutte du mouvement ouvrier qui dans sa très grande majorité ne pouvait être qu’une forme de lutte immanente à la forme de vie capitaliste (plus de salaires, abaissement du temps de surtravail, plus de sécurité sociale, plus de « loisirs », plus de « temps libre », plus de « vacances », plus de « pouvoir d’achat », etc.).

Les retraites on s’en fout, on ne veut plus bosser du tout, on ne veut plus s’actionner les uns aux autres au travers de l’argent, on ne veut plus entretenir des rapports sociaux réellement utilitaristes où chacun est placé comme un moyen pour un autre soit pour lui acheter une marchandise soit pour lui en vendre une autre (ce qui est notre situation à tous), on ne veut plus être soumis et dépossédé de nos vies par cette logique abstraite et fétichiste qui nous consume en consommant et travaillant toujours plus nos vies. C’est la structuration profonde de la forme de cohésion sociale actuelle qu’il nous faut faire basculer vers une autre forme de synthèse sociale, au-delà d’une manière de rentrer structurellement en relation avec d’autres au travers du travail, de l’argent, de la valeur et de l’Etat. Il nous faut littéralement sortir de cette « invention » (Serge Latouche) qu’est l’économie[6]. Sortir de la vie économique, au-delà de toute économie. En constituant le dépassement des fondements sociaux de la forme de vie collective présente – et d’abord du travail -, ce vers quoi il nous faut tendre est davantage un déplacement discontinu des axes de gravité des médiations sociales structurant la forme de vie sociale, en entraînant l’auto-institution d’un nouvelle forme de vie collective fondée sur d’autres médiations sociales, d’autres formes de cohésion sociale qui opéreraient la synthèse sociale d’autres formes d’activité, d’autres formes de circulation des biens, où « travail », « salaire », « argent », « temps de travail », « consommation », « production », « échange », « troc », « gratuité », « marchandises », en un mot, l’économie, n’iront plus de soi. Dire que le contenu de la communisation est une sortie de l’économie, c’est dire que la communisation est le mouvement de la transformation des rapports sociaux économiques (capitaliste-marchands) en rapports sociaux non-économiques (communisés). Ce n’est ni l’autogestion (ni la gestion), ni la gratuité (ni la non-gratuité), ni la redistribution (ni la distribution), ni l’égalité économique (ni l’inégalité économique), ni la relocalisation (ni la globalisation), ni l’autonomie économique (ni l’hétéronomie économique). Pour reprendre un terme de Serge Latouche qui a formidablement critiqué le substantivisme économique de Karl Polanyi, on peut dire qu’il n’y a pas d’alter-économie qui tienne. Il n’y a pas donc besoin de montrer son indignation aux dirigeants en cherchant à les interpeller à leur demandant de revenir aux rêves auxquels on avait cru auparavant, il n’y a rien à réclamer et à quémander aux dirigeants politiques, à l’Etat, à la politique. Cette transformation là des structurations profonde de la forme de cohésion moderne vers l’émancipation, à laquelle appelle la critique de la valeur, n’arrivera jamais par des solutions qui soient des solutions politiques, qui ne sont que des politiques économiques « alternatives » au sein de toujours la même forme de vie sociale. Un mouvement social d’arrachement à l’économie ne peut être qu’antipolitique. C’est l’entièreté d’une nouvelle forme de vie collective qu’il nous faut antipolitiquement instituer. Nous ne pouvons que nous reposer sur la dignité d’être à la hauteur de la situation actuelle de crise de la forme de vie capitaliste-marchande, en ne comptant que sur nous-mêmes, en nous auto-organisant sans cesse, en tendant vers la constitution collective d’une nouvelle forme de vie sociale, au-delà de toute économie.

Ce qui s’est passé en Argentine suite à la crise de 2001 dans les franges radicales du mouvement des piqueteros et des assemblées de quartiers dans les villes, s’est beaucoup plus intéressant que les actuels mouvements d’interpellation des dirigeants. Certains groupes de piqueteros ont commencé à critiquer l’idéologie de l’assistance sociale et le clientélisme des institutions caritatives d’aide aux chômeurs. Les gens ont par endroit voulu s’approprier directement des ressources sans se préoccuper de savoir si on doit les acheter ou pas. S’il y a des terrains à utiliser, des usines dont on peut faire marcher les machines, des maisons vides que l’on peut habiter, de plus en plus de gens se sont dit que l’on va s’en servir, sans même respecter la question de la propriété privée, sans se demander si l’on doit payer pour leurs utilisations, sans se demander surtout si l’on peut gagner de l’argent avec ces nouvelles activités et réappropriations, et sans se demander si il fallait « échanger » cela. La frange radicale du mouvement des piqueteros a notamment critiqué toutes les expériences de réappropriation qui prenaient la forme de micro-entreprise autogérée par les chômeurs, en disant que cela n’était que du microcapitalisme qui reproduit une forme d’auto-exploitation (ce qui est exactement en France la condition de « l’auto-entrepreneur ») dont ils cherchent pourtant à se débarrasser. Il ne faut pas du tout que ce genre de réappropriation des ressources se fasse dans le sens de l’expérience de l’usine LIP comme à Besançon en France dans les années 70, qui est simplement une expérience d’autogestion de l’usine, où on mettait l’accent seulement sur la place de la démocratie à l’intérieur de l’usine, mais même cette usine autogérée restait toujours un des acteurs économiques qui doit vendre un produit (les montres) sur un marché anonyme, qui subit aussi la forme de domination qu’exercent les rapports sociaux fétichistes, on naturalise ainsi encore complètement la forme de vie collective capitaliste et ses catégories de travail, argent, marchandise et valeur. L’autogestion réappropriatrice des hôtels, des ateliers, des usines, etc., comme on l’a vu en Argentine, reste totalement immanente à la forme de vie capitaliste et à ses rapports sociaux fétichistes qui restent toujours médiatisés par le travail, l’argent et la valeur. Cependant dans certaines franges du mouvement des chômeurs la lutte étant placée immédiatement sur le terrain de la reproduction immédiate, les piqueteros ont aussi cherché des solutions radicalement nouvelles en dehors de la reproduction capitaliste du prolétariat, au travers de l’expérimentation chaotique de formes de vie nouvelles qui tendaient vers un en-dehors de l’économie. Ces groupes pouvaient poursuivre dans cette orientation réellement émancipatrice, par exemple en s’organisation avec d’autres groupes qui en font de même, sans que ce soit un échange entre des quantités de travail. Ce qui peut finalement dans le meilleur des cas, arriver à une sorte de fédération de l’ensemble de ce genre d’expériences de réappropriation qui sortiraient de l’économie, car la forme de vie collective constituée entre les personnes ne serait plus médiatisée par les formes sociales capitalistes. Sur le mouvement des piqueteros, sa frange radicale, et toutes les possibilités réellement émancipatrices, il faut faire ici référence à l’excellente analyse de Bruno Astarian dans sa brochure « Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 »[7]. Voici un auteur qui avec ses commentaires autour de ce qui s’est passé par exemple dans la boulangerie réappropriée par la Coordination des chômeurs Anibal Veron et le MTD Solano (p. 36-37 de la brochure éditée par Echanges et mouvement) et son chapitre de conclusion, montre les possibilités réelles de transformation de la forme de vie sociale. En Grèce, en Espagne, en Italie comme ailleurs, au-delà des nécessaires pillages de supermarché et de l’auto-organisation dans un premier temps autour des ressources et éléments réappropriés, cette frange radicale des piqueteros a pour la première fois réellement ouvert une brèche dans la cage de fer de la forme valeur en tentant de s’actionner les uns les autres au-delà des médiations du travail, de l’argent et de la valeur.

Au contraire du mythe autogestionnaire qui n’est pas du tout une alternative à la société capitaliste, la seule alternative possible est de bâtir peu à peu évidemment des liens sociaux qui ne soient plus des liens de marché, des liens médiatisés par le travail, des échanges entre des quantités d’argent et de travail, mais qui soient des liens sociaux qui forment une association en vue de la satisfaction réciproque de ses besoins. Tout cela est encore à penser et à réaliser. Personne ne peut prétendre savoir comment il faut faire. Mais ce qui est sûr, c’est que si nous nous ne mettons pas à penser cet impensable et à réaliser cet improbable (sortir de l’économie), jamais cela ne pourra être organisé par un Etat ou un parti politique, car cela ne pourra arriver que à côté ou d’une certaine manière, en parallèle, à la société officielle (à l’intérieur de la lutte contre elle). Aucune forme d’élection politique ne peut avoir de prise sur ce genre de véritable transformation sociale réellement émancipatrice.

C’est sûr, sortir nos vies de la forme de vie capitaliste, sera toujours légèrement un peu plus difficile que de mettre un bulletin dans une boîte tous les cinq ans.

Clément Homs 



[1] Geoffrey Parker, La révolution militaire. La guerre et l’essor de l’Occident 1500-1800, Gallimard, 1993.

[2][2] Voir Robert Kurz, « Charisme de crise. Pourquoi l’Obamania est vouée à l’échec », in Vies et mort du capitalisme, Lignes, 2011, pp. 101-105 (texte de novembre 2008).

[3] Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003.

[4] « C'est à force de voir l'ennemi comme un sujet qui nous fait face - au lieu de l'éprouver comme un rapport qui nous tient - que l'on s'enferme dans la lutte contre l'enfermement » (dans la brochure anonyme Appel,2004,  p.8), on pourrait dire de manière plus rigoureuse que l’ennemi est un rapport social fétichiste qui nous tient et que pourtant nous constituons, le sujet qui nous fait face consiste en la réification de nos propres relations sociales aliénées, il faut plutôt le comprendre comme le propose Postone comme une structure des relations sociales constituées par des formes de praxis objectivantes et saisie par la catégorie de capital (la valeur qui se valorise) et que l’on peut dès lors décrire comme un sujet automate comme l’a proposé Marx.

[5] Karl Marx, Manuscrit de 1857-1858 (Grundrisse), Editions sociales, 1980, p. 135.

[6] Serge Latouche, L’invention de l’économie, Albin Michel, 2005.

[7] Cette brochure est consultable sur internet sur le site de Bruno Astarian : http://www.hicsalta-communisation.com/textes/le-mouvement-des-piqueteros-argentine-1994-2006

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