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Wayne Thiebaud, 24th Street Intersection, 1977 1938

De la ville-keynésienne à la ville-néolibérale : L’urbanisation du capital entre concentration et étalement

Clément Homs

Quelques notes éparses à partir de David Harvey, Géographie et capital. Vers un matérialisme historico-géographique, Syllepse, 2010.

logo-pdf.pngVoir le Fichier : De_la_ville_keynesienne_a_la_ville_neoliberale_Clement_Homs.pdf

Avertissement : A partir de la 3ème partie de l'article qui suit, ces quelques notes autour de certains textes du géographe marxiste traditionnel, David Harvey, coqueluche d’un marxisme franco-français en dessous de toute critique, n’ont pas pour finalité une critique de ce marxisme fait du point de vue du travail. Nous renvoyons le lecteur curieux à l’article de Moishe Postone, « Theorizing the Contemporary World : David Harvey, Giovanni Arrighi, Robert Brenner » qui développe une critique de l’œuvre de Harvey [1].

***

   Henri Lefebvre a le premier montré l’importance du phénomène urbain pour la dynamique du capitalisme : le capitalisme doit s’urbaniser pour mieux se reproduire. L’urbanisation capitaliste a sa logique  et ses  formes de contradictions propres. Depuis le XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, on peut sommairement distinguer trois modèles d’urbanisation capitaliste en fonction de ses configurations historiques successives : la ville-atelier, la ville-keynésienne, la ville-néolibérale. Pour mieux évoquer le contexte général de la trajectoire urbaine du capital au XXe siècle, nous évoquerons brièvement dans un premier temps la réinterprétation des principales configurations historiques prises au XXe siècle par le capitalisme proposée par Moishe Postone (on notera que cette interprétation de la trajectoire historique est sensiblement différente dans ses facteurs explicatifs, quand elle est évoquée par Norbert Trenkle et Ernst Lohoff dans « La Grande dévalorisation », Post-éditions, 2014, à quelques très rares exceptions près nous n’évoquerons pas ici ce dernier livre).

La roue à hamster : brève présentation des configurations historiques successives du capitalisme au XXe siècle

   Moishe Postone suit ici de manière utile la périodisation d’Eric Hobsbawm, en la précisant théoriquement afin de mieux la fonder. Il va distinguer trois périodes essentielles au XXe siècle qui constituent des configurations historiques différentes du capitalisme mais qui ne sont que l’expression de la forme de dynamique immanente à ce système plongé dans un incessant mouvement [2].

L'âge des catastrophes

   D’abord, un « âge des catastrophes » (1914-1947) qu’il interprète comme une période marquée par des tentatives diverses de dépasser la crise globale du capitalisme libéral du XIXe siècle par la forme commune d’un interventionnisme croissant de l’Etat dans l’économie. La première de ces tentatives fut l’économie de la « guerre totale » en 1914 et poursuivie en 1939, tandis que l’on retrouve les prémisses de cet interventionnisme d’État dans la seconde vague de la « modernisation de rattrapage » (Robert Kurz) à la fin du XIXe siècle, notamment avec l’État reprenant une partie de la reproduction sociale sous Bismarck. Une fois la trajectoire du capitalisme bien avancée dans certains pays, les nations « retardataires » (encore par certains aspects précapitalistes), ont peu de chance de s’élever au niveau du standard social-mondial de productivité atteint par les « pays avancés », tandis qu’elles disposent rarement d’une bourgeoisie et d’un prolétariat sur lesquels se reposer. Ce sont alors les États qui vont jouer le rôle de « capitaliste collectif en idée », en fermant leur Marché intérieur au monde « avancé » pour préserver la modernisation interne, et en menant à marche forcée cette « modernisation de rattrapage » au travers d’une mise en forme violente des rapports sociaux. L’exemple le plus caractéristique de cette première phase de la configuration historique du capitalisme postlibéral est bien entendu l’État bolchevik-stalinien. Relevant d’une forme d’anticapitalisme tronqué comme l’a montré Postone [3], l’idéologie du « national-socialisme » invoque lui la concurrence extérieure, pour constituer à l’intérieur une « communauté populaire » nationale ethno-raciste, une communauté de sang et de culture qui doit primer sur le capitalisme. Aux États-Unis, l’interventionnisme modéré de l’État prôné par le New Deal de Roosevelt constitua une autre forme de ces tentatives de dépasser la crise qui annonçait déjà les politiques keynésiennes et planistes. Point de doute, loin encore une fois de s’opposer au capitalisme, « le keynésiasnisme a été le ‘‘sauveur’’ du capitalisme selon le mot de Paul Mattick, quand bien même, de par sa nature comme de par celle du système, il ne peut avoir qu’une utilité temporaire » [4].

La synthèse des modèles dirigistes

   Dans un deuxième temps, ce même « capitalisme postlibéral » stabilisé connaît un « âge d’or » (1947-milieu des années 1970). On voit ainsi surgir note Postone, à l’Est et à l’Ouest, le développement d’une synthèse de ces différents modèles dirigistes en économie. Nous savons que la crise économique mondiale des années 1930 fut surmontée grâce aux nouvelles industries fordistes et à la régulation keynésienne, moins avant la Seconde guerre mondiale (on sait l’échec du New Deal de Roosevelt – la production américaine ne reprenant brusquement qu’en 1940 avec un quasi plein emploi, quand finalement les États-Unis se déclarent vouloir devenir l’« arsenal des démocraties ») qu’après la guerre et la reconstruction. Les économies de la guerre totale seront tout particulièrement les prototypes de cette configuration fordiste-keynésienne des Trente Glorieuses qui a été l’apogée d’une accumulation capitaliste structurée sur la survaleur relative, et donc sur la nécessité de produire un immense volume de marchandises (la société de consommation de masse n’étant que l’autre face de cette constitution-fétichiste du « productivisme »). Et ce pour compenser les doses de plus en plus homéopathiques de valeur et de survaleur cristallisées dans chaque marchandise particulière, au fur et à mesure de l’établissement - grâce aux « grappes d’innovations » technologiques de la deuxième et surtout troisième révolutions industrielles -, de standards de productivité socialement déterminant toujours plus élevés.

La dislocation de la synthèse dirigiste capitaliste : la configuration néolibérale

   Alors que les deux premiers tiers du XXe siècle connaissent une mise en forme et un contrôle étatique des processus socio-économiques, la période qui débute dans les années 1970, connaît à l’Ouest comme à l’Est, l’affaiblissement de cet interventionnisme d’Etat. Postone interprète ce dernier tiers du siècle comme « la dislocation lente de cette [précédente] synthèse » des modèles dirigistes en économie, sans pour autant déployer la théorie de la crise interne que développera la « Wertkritik » et la « Wert-abspaltnugskritik ». On fait une nouvelle fois appel au Marché et à sa concurrence anonyme contre la sphère fonctionnelle politico-Étatique. Là aussi, on ne peut considérer l’effondrement de l’U.R.S.S. et de son bloc-satellite entre 1989-1991 comme les victoires démocratiques des sociétés contre leurs Etats (« Wir sind das Volk ! » clamaient les manifestants de R.D.A.), ou encore comme l’affirmait l’apologétique de la « Fin de l’Histoire » (F. Fukuyama), la victoire définitive de l’Ouest libéral occidental. L’écroulement des pays de l’Est faisait pleinement partie d’une évolution plus générale, celle de la dislocation lente de l’ensemble de cette synthèse des modèles dirigistes : le démantèlement de l’État-keynésien (fin des régimes fordistes/État social-Providence, du keynésianisme, des grandes entreprises nationales et des syndicats ouvriers) dans un Occident capitaliste en crise structurelle depuis la décennie 1970, n’était que l’autre face d’une crise économique généralisée en U.R.S.S. et l’explosion du parti-État stalinien à l’Est. Dès 1991, dans L'effondrement de la modernisation, Robert Kurz et la revue Krisis qu’il dirigeait, étaient pratiquement les seuls à démontrer que la sortie de scène des régimes « communistes » n’était finalement que le dernier pas vers la crise globale de l’économie marchande qui avait déjà miné dans leurs fondements, les sociétés occidentales (on retrouve en France cette thèse sous une autre forme dans le livre de Michel Henry, Du communisme au capitalisme. Théorie d’une catastrophe paru en 1990). Alors que l’U.R.S.S. réussissait dans la période staliniste à répéter l’accumulation extensive de la période initiale du capitalisme, elle se révéla incapable de passer aux stades successifs. L’absence du marché comportait le manque total d’une adaptation de la production de valeur à la nécessité réelle. Bien sûr cette identité entre l’économie de Marché et l’économie d’État quand on la saisit au niveau du « travail abstrait », c’est-à-dire sur le travail comme fin en soi, ne visant qu’à « l’auto-mouvement » de l’argent et son accroissement ne pouvait être reconnu par la gauche altercapitaliste et l’ensemble du marxisme traditionnel qui continuaient à naturaliser le travail, la valeur, l’argent et la marchandise et à croire que le capitalisme n’était qu’un mode particulier de la distribution de ces mêmes catégories (d’où l’idée structurelle de s’en prendre qu’à la seule propriété privée).

   La dislocation d’une configuration historique du capitalisme marquée par un certain primat du politique et à laquelle la gauche occidentale et le vieux mouvement ouvrier avaient fini par s’identifier au cours du XXe siècle (il y a là toutes les ambiguïtés et contradictions de l’altercapitalisme de la « gauche de gauche »), a toujours été interprétée comme un signe de parfaite santé ou une offensive (la « révolution conservatrice néolibérale ») du capitalisme, voire dans le pire des cas un complot des officines capitalistes (une « stratégie du choc » dira Naomi Klein) contre la classe ouvrière-salariée représentant le sacro-saint travail. De Bourdieu à ATTAC et pour tant d’autres groupes d’extrême-gauche, la nouvelle configuration n’était qu’une revanche savamment préparée des économistes ultra-libéraux (École de Vienne ou École de Chicago), du groupe Bilderberg ou autre secte de la Société du Mont-Pèlerin, quand toute l’histoire de la fin du siècle n’était pas interprétée par les agissements de quelques dirigeants politiques démoniaques tels Ronald Reagan ou Margareth Thatcher. Cette interprétation superficielle entraîna une fissure idéologico-politique béante dans la gauche du capital, avec d’un côté le social-libéralisme qui intériorisait les nouvelles exigences en accompagnant la restructuration, et de l’autre une gauche qui criait à la trahison en critiquant cependant la configuration capitaliste néolibérale au nom du capitalisme interventionniste-keynésien précédent. Pour autant, ces démantèlements néolibéraux « n’ont pas totalement dépendu des partis et des hommes au pouvoir fait remarquer Postone. On ne peut pas les comprendre en se référant aux seuls facteurs locaux et aux contingences. Ces facteurs peuvent expliquer les variations de ce modèle commun, non le modèle lui-même » [5] . Et ce pour la bonne raison que cette configuration historique en tant que restructuration de la mise en forme des rapports sociaux, est moins une offensive d’un capitalisme en bonne santé mais une réaction à l’absence des conditions de valorisation réelle du capital [6]. Car la société capitaliste n’a rien d’une société stationnaire, elle recouvre au contraire une forme de dynamique contradictoire très particulière, qui se manifeste désormais par des crises toujours plus rapprochées et aux dimensions toujours plus grandes. Cette crise interne absolue du rapport-capital au niveau de sa totalité, a un ressort bien particulier qui est celui de sa dynamique historique en bout de course une fois épuisée les contre-tendances. En effet, le capital particulier, au niveau de ses « officiers et sous-officiers » individuels (Marx), doit rationaliser et « technologiser » la production pour atteindre un double objectif. Augmenter la part de la survaleur qui lui revient par rapport à ce qui reviendra aux travailleurs sous la forme du salaire ; abaisser la valeur des marchandises produites grâce à la technologie de production et gagner ainsi provisoirement de nouvelles parts de marché à la concurrence, avant que ses concurrents ne rattrapent le nouveau standard de productivité sociale. Cependant, la technologie de production, s’il est vrai qu’elle crée une masse toujours plus grande de biens, elle transmet simplement la valeur qui lui a été incorporée sans créer davantage de valeur. Seule la dépense du travail humain comme activité de dépense d’énergie humaine en position socialement médiatisante (la face abstraite du travail, qualifiée de « travail abstrait » dans la terminologie marxienne) incorpore de la valeur aux marchandises. Au niveau social global, quand moins de travail abstrait est utilisé parce qu’il est remplacé par les machines, c’est la masse globale de la valeur qui diminue, quand bien même des officiers et des sous-officiers individuels du capital se tailleraient – grâce à la technologie de production – des parts plus grandes d’un gâteau de valeur globalement en voie de diminution. En rendant paradoxalement le travail superflu, le capitalisme scie la branche sur laquelle il est assis, mais poussé par la poursuite cinétique de son absurde automouvement, il ne peut faire autrement. Et ses contradictions ne cessent d’être toujours plus poussées en avant à mesure que les niveaux de productivité sociale augmentent. Car pour atteindre ces derniers, les multiples investissements annexes et secondaires qui les rendent possibles (les « faux frais » dit Marx) et le développement du travail improductif au sens capitaliste, pèsent de plus en plus lourd et saignent la poursuite de la valorisation qui tend peu à peu à s’écraser sous le poids de sa propre mégastructure sociale. En bout de course, les contradictions de base de la marchandise, débouchent alors sur une « suffocation progressive de la production de valeur » [7]. Dans cette crise de la valeur au niveau social global, c’est la reproduction de la société par ses propres fétiches sociaux qui se trouve ainsi en difficulté. Et quand, au niveau de la masse sociale globale de valeur, la valorisation se tarit, les finances de l’Etat se tarissent aussi. Il n’y a là nul complot de l’idéologie néo-libérale.

De la signification du néolibéralisme : au-delà la contre-pensée unique du « Monde Diplomatique »

   Le néolibéralisme et notamment la financiarisation de l’économie ont entraîné une économie de bulles spéculatives qui a provisoirement mis sous perfusion une production capitaliste moribonde qui devant le risque d’immédiatement s’écrouler, en est devenue totalement dépendante. Ainsi loin d’être une offensive d’un capitalisme bien portant, la configuration néolibérale et son excroissance de capital fictif, ne sont qu’un des symptômes dérivés d’une crise interne généralisée au sein de « l’économie réelle » capitaliste, qui ne cesse de remonter en surface en se matérialisant sous la forme d’une crise structurelle permanente. Cette crise de la valeur, qui est la crise de la substance sociale du capital, c’est-à-dire du travail abstrait, est au fondement de la crise multidimensionnelle que l’on voit en surface au niveau empirique, non seulement sous la forme de la crise de l’État-providence, des crises financières, des crises des dettes souveraines, mais aussi sous la forme de la crise écologique, de la crise anthropologique quotidienne où les individus sociaux sont toujours plus pressés comme des citrons pour en faire sortir de la valeur. Dans cette situation de haut niveau de productivité sociale permis par la troisième révolution industrielle, les individus prestataires de travail abstrait sont toujours plus rejetés hors du rapport-capital d’exploitation, parce qu’ils lui sont désormais superflus pour poursuivre son accumulation au niveau particulier. Alors qu’au niveau de la totalité, ce mécanisme entraîne une chute de la masse de la valeur. Mais pour ce qui est des conséquences sociologiques directes de cette crise, l’armée de réserve du capital se transforme de plus en plus depuis le dernier tiers du XXe siècle, en une immense armée de « rebus humains » (Zygmunt Bauman) dont n’a absolument plus besoin le rapport-capital, et que la CIA dans son rapport de 2002, chiffrait – avant la crise de 2008 ! - à un milliard d’individus sans emploi ou sous-employés, soit un tiers de la population active mondiale [8].

   On peut maintenant replacer la trajectoire urbaine du capital à l’intérieur des différentes configurations historiques que prendra le capitalisme au cours du XXe siècle, en s’appuyant sur quelques notes sur l’œuvre de David Harvey.

La ville-atelier

   La ville industrielle est caractéristique du modèle de la ville au XIXe siècle, on parle généralement d’urbanisation industrielle (l’exemple classique étant Manchester décrite par Friedrich Engels en 1844). Cette matérialisation dans l’espace de la ville correspondant à la subsomption réelle et à l’extraction de la survaleur relative, s’inscrit dans le passage entre deux configurations historiques de la dynamique du capitalisme liées à un saut du standard de la productivité (voir Moishe Postone, « La trajectoire de la production », in Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits, 2009) : C’est le passage du « Putting out system » (la proto-industrialisation et le petit artisanat capitaliste fantasmés comme quelque chose de positif par Christopher Lasch, William Morris et les anti-industriels) au « Manufactory System » (Mendels) qui crée la concentration urbaine au XIXe siècle. La dynamique immanente du capital produit la reconfiguration spatiale qui lui correspond le mieux, et celle-ci rétroagit sur cette même dynamique pour la propulser plus en avant. Dans cette nouvelle configuration spatiale du capital, la ville n’existe que comme concentration d’ateliers de production de la survaleur absolue puis relative : c’est la ville-atelier.

   Le modèle de la ville-fordiste (1910-1945) fut le dernier visage de cette ville industrielle (ex : Détroit), qui resurgit à l’autre bout de la planète à partir des années 1980 au sein des dits « BRICS » (ex : la ville-atelier de Shenzhen en Chine avec 400 000 travailleurs dans les locaux de Foxconn en cours de remplacement par les robots de la 3ème révolution industrielle). Derrière les illusions de la ville post-industrielle de la Triade se cachent ainsi les réalités de la ville nouvellement industrialisée des marges plus ou moins intégrées du capitalisme mondial.

La ville-keynésienne

    Les espaces urbains attractifs connaissent d’importantes mutations après 1945. Pendant les Trente Glorieuses, la concentration urbaine s’est accélérée en France avec la poursuite de l’exode rural, le baby-boom et l’immigration issue des ex-colonies. Les keynésiens pensant que le problème de la crise des années 30 (Grande dépression) est celui de la sous-consommation des ménages (des stocks immenses d’invendus = suraccumulation), la réponse de l’État dans les centres capitalistes est de soutenir la demande (la consommation) en la finançant par un processus de dette illimitée (pour plus de détails voir Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, « La Grande dévalorisation »). Cette solution provisoire à la crise qui mine le procès de la valeur de l’intérieur va conduire à un remodelage complet du procès urbain, la construction d’un modèle de ville dédiée totalement à la seule consommation : la « ville keynésienne » devient une « solution spatiale » (selon le mot de David Harvey) à la crise (une ville post-industrielle). On parle alors d’une urbanisation de la demande et de processus de réorganisation spatiale des paysages pour consommateurs. L’État durant cette phase investit massivement dans les transports, dans l’éducation, le logement et la santé propices à la nouvelle stratégie de dispersion spatiale des entreprises, à l’amélioration de la qualité du travail et au maintien de la paix sociale.

     Premier élément, les centres villes se tertiarisent (fonction de réalisation de la survaleur au travers de dispositifs spatiaux cherchant à disposer les consommateurs à déclencher plus facilement des achats d’achat) et l’on voit ainsi, dans les centres capitalistes, le déclin de la traditionnelle « ville atelier » fordiste (production de la survaleur) au profit de la « ville keynésienne » dédiée à la consommation et donc à la réalisation de la valeur/survaleur.

    Deuxième élément de cette « ville keynésienne » : la « solution par la banlieue » (David Harvey) au problème de la sous-consommation. C’est-à-dire que l’on finance par la dette l’augmentation du pouvoir d’achat afin que chaque ménage accède à la propriété privée immobilière (le pavillon-jardin) et accède aux services de transport correspondant (automobile et routes). L’instrument de cette dispersion spatiale est on le sait, un pétrole pas cher, l’automobile et le goudron (Voir le livre plein de verve et d’ironie de Bernard Charbonneau, L’hommauto, mais qui n’arrive jamais à saisir le phénomène en l’inscrivant dans les formes sociales capitalistes).  Ce dynamisme urbain  se traduit par une croissance et une extension des banlieues (la banlieurisation), ce qui contribue à une extension des agglomérations. La banlieurisation est donc une sorte de dispositif d’ensemble destiné à protéger le capitalisme contre les menaces de crises qui ne serait que des crises de sous-consommation selon la doxa keynésienne.

La ville-néolibérale (ou post-keynésienne)

   La flambée inflationniste de la fin 60’s et la stagflation des 70’s, entraînent une crise du capitalisme keynésien qui met à mal le modèle de la ville qui y correspond : une nouvelle crise de suraccumulation s’installe. Les piliers de la stratégie keynésienne d’après-guerre destinée à éviter les dangers de la sous-consommation, s’érodent au cours des 70 : récession économique, élévation du taux de crédit, taux de chômage qui explose  dans les banlieues dont l’urbanisme vieillit mal (1983 : chômage à 10% dans les pays industrialisés – sauf au Japon).

   La sous-consommation ne semble plus être la cause de la nouvelle crise, qui est dès lors identifiée par la pensée bourgeoise non plus à un problème de demande mais d’offre. Le problème n’est plus de réaliser la survaleur (notamment sous sa forme-profit) en provoquant plus facilement une vente (donc améliorer la demande), mais de restaurer par une hausse de la productivité la compétitivité perdue des entreprises : la solution est alors de produire à moindre coût pour rester dans la course de la concurrence (économie d’échelle, recherche d’une main d’œuvre à bas coût, réorganisation du travail, recherche de nouveaux processus technologiques). Pour favoriser l’offre, les politiques néolibérales cherchent à faciliter la circulation et la mobilité des capitaux, des marchandises, des informations et des personnes.

   Dans ce cadre de « libéralisation » des échanges marchands, on observe un durcissement de la concurrence interurbaine : les villes cherchent individuellement à se concurrencer pour appâter/attirer les capitaux, les entreprises, les innovations et les flux de marchandises [9]. On remarque ainsi un nouveau remodelage de la ville : on passe de la ville keynésienne orientée vers la demande, à la ville néolibérale orientée vers l’offre.

Plusieurs caractéristiques spatiales marquent cette ville-néolibérale :

1ère caractéristique : Prendre le cap de la 3ème révolution industrielle de la micro-électronique. Dans cette nouvelle économie de l’offre, les villes ont en effet deux possibilités : aider les entreprises à augmenter le taux d’exploitation de la force de travail (extraction de la survaleur absolue) ou rechercher des technologies et une organisation plus avancée du travail (extraction de la survaleur relative). Comme lors de toutes les « révolutions industrielles » qui scandent depuis le XVIIIe siècle, la trajectoire de production du capitalisme, on observe à nouveau une fascination pour la technologie censée résoudre les problèmes de baisse de la productivité mais aussi pour impulser une nouvelle vague d’innovations de produits. De plus, dans les centres capitalistes, les marchandises-reines des 30 Glorieuses (automobile, téléviseur, radio, électroménager) arrivent en bout de course, avec un suréquipement des ménages. Saturation de la consommation qui s’inscrit à la fin des années 1960 et au début des années 1970, dans le phénomène beaucoup plus global que Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, appellent l’inversion de la relation entre les produits innovants et les processus de production innovants. Désormais avec la 3ème révolution industrielle micro-électronique, les processus innovants sont plus importants que le produits innovants, ce qui sape la contre-tendance propre à l’auto-contradiction interne capitaliste, et donc réduit au niveau de la totalité, la masse globale de la valeur et pas seulement le taux de profit.

            Les villes qui choisissent de favoriser des dispositifs spatiaux privilégiant la 2ème option      tournée vers l’extraction de la survaleur relative, vont améliorer :

(1) Les « forces productives incorporées au territoire » (eau, traitement des eaux usées) ce qui accroit la possibilité à engendrer de la survaleur relative.

(2) L’investissement dans les infrastructures tournées vers l’innovation et l’élévation de la qualification de la main d’œuvre (éducation, sciences et technologie) ;

(3) Les aides aux industries ou pour constituer des dispositifs spatiaux particuliers pour favoriser leur installation (zone d’activité, pôle de compétitivité, technopole, cluster, etc.). Bien sûr les continuelles avancées technologiques et les nouvelles formes organisationnelles dans le travail, encouragent un durcissement de la concurrence interurbaine pour appâter capitaux nationaux et IDE (investissements directs étrangers).

   Dans cette ville-néolibérale, l’Etat joue toujours le rôle d’entrepreneur pour l’intérêt général des intérêts particuliers (Etat comme « capitaliste collectif en idée » comme dit Engels). On peut ainsi nuancer le retrait de l’Etat dans le capitalisme néolibéral des années 80-2010.

2ème caractéristique : La division spatiale de la consommation est selon David Harvey une option qui s’offre aux villes pour renforcer leur position concurrentielle : il s’agit pour la ville d’attirer le pouvoir d’achat des consommateurs extérieurs et ainsi capter les excédents de revenus.

   Il faut alors investir pour la ville dans la création de lieux de vie agréable et dans l’amélioration de la qualité de vie. La ville doit se montrer innovante, attrayante et créative en matière de « style de vie », de culture savante (disons l’industrie culturelle) et se doter d’une image « branchée » tournée vers la fête et la mode (ex : la « Fashion Week » de Paris). Ici la ville prend selon Harvey, la forme de centre de consommation ostentatoire et d’innovation culturelle (musée de grande renommée et expositions artistiques de portée internationale). On observe deux dispositifs spatiaux principaux dans ce cadre : (1) création d’espaces pour l’industrie du divertissement, avec en particulier des espaces de jeux pour consommateurs (parcs d’attraction, Cité de l’espace à Toulouse, Cité des science ou Disneyland-Paris ; le Futuroscope, etc.), des évènementiels (Festival de Cannes ; Festival de la Bédé d’Angoulême ; Festival de danse contemporaine de Montpellier, le Printemps de Bourges, les Francofolies de La Rochelle), des installations sportives et des salles de conférence, des marinas et des hôtels, des restaurants à thème et des installations culturelles (Beaubourg-Metz ; Le Louvres-Valencienne, etc.) ; (2) Construction de lieux de vie qualitatif (zones réhabilitées en quartier bourgeois – gentrification –, éco-quartiers, lotissements pour retraités, « village dans la ville »).

3ème caractéristique : la concurrence pour capter les fonctions de contrôle et de prises de décisions notamment dans les secteurs clés de la haute finance (devenir un centre financier), du politique (gouvernement/région), dans la collecte et la maîtrise des informations.

   Cette caractéristique est liée au rôle moteur du capital fictif dans le capitalisme néolibéral à partir de la fin des 70 (voir E. Lohoff et N. Trenkle, La Grande dévalorisation ; Harvey n'arrive pas à rendre compte de la nouvelle configuration historique du capitalisme sur la base de la critique catégorielle marxienne, dans sa Brève histoire du néolibéralisme, Les prairies ordinaires, 2013). Et recouvre le phénomène spatial que l’on appelle dans la géographie bourgeoise la « métropolisation ». Il faut au moins rappeler que capter ces « fonctions de commandement », nécessite de forts investissements en infrastructure dans quatre domaines majeurs :

(1) Les nœuds de communication internationaux (aéroport, voie de transit rapide entre différents modes de transport, système de communication avec data-center, etc) ;

(2) La mise à disposition d’espaces de bureaux (promoteurs immobiliers et partenariat public-privé : PPP) ;

(3) L’assemblage d’une grande variété de services périproductifs grâce à la collecte/traitement de l’information, ville-informationnelle (Data Center, etc.) ;

(4) La qualification de la main d’œuvre dans des établissements éducatifs appropriés (écoles de commerce et de droit, formation sur l’informatique, langues étrangères).

Avec cette métropolisation de l’économie, la population continue à se rassembler autour de Paris et de l’Ile-de-France, des grandes métropoles dites « d’équilibre » mais aussi le long des grands axes de communication et des régions littorales. Il n’y a donc pas seulement étalement urbain, mais bien une concentration urbaine qui s’accroît dans certains espaces.

4ème caractéristique : La dispersion géographique (par rapport à la ville-keynésienne) se poursuit et s’accélère mais sous une forme desserrée.

   L’automobile est toujours le vecteur de cette extension spatiale, du fait des contre-chocs pétroliers dans les années 1980 et des guerres du pétrole en Irak en 1991 et 2003, qui maintiennent un prix du pétrole bon marché.  L’étalement urbain dépasse désormais le cercle étroit de la banlieue pour s’étendre à la proche périphérie rurale ce qui abolit la distinction ville-campagne : c’est le phénomène que la géographie bourgeoise réifie sous le terme de « périurbanisation » qui commence dans les 80 et prend tout son essor dans les 90 et 2000. Le pavillon-jardin reste le modèle résidentiel qui séduit les classes moyennes et les milieux populaires solvables qui veulent fuir les banlieues et les centres des villes moyennes où se concentrent une baisse de la qualité de vie, la misère et le chômage (Voir Jean-Luc Debry, Le cauchemar pavillonnaire, éditions L’échappée). De vastes régions urbaines polycentriques émergent, intégrant des petites et moyennes villes et des communes rurales. Les frontières de la ville deviennent difficiles à fixer : la ville-néolibérale est une sorte de « post-ville ».

   On sait que les déplacements automobiles qui découlent de cette nouvelle organisation posent des problèmes de durabilité. L’étalement périurbain provoque des migrations pendulaires quotidiennes de plus en plus longues aux heures de travail. On constate une artificialisation démesurée des surfaces, une pollution atmosphérique aux métaux lourds et un surcoût des infrastructures de connexion. Dans les contraintes qui sont les siennes, la société capitaliste cherche une impossible solution dans le « capitalisme vert » avec le concept superficiel de « développement durable ». Les politiques publiques après avoir tout misées sur le tout automobile/étalement pendant des décennies, prennent conscience de la non-durabilité de ce genre de ville. La densification des territoires urbains (par la verticalisation) et la réorganisation des transports s’inscrivent dans ces préoccupations.

La France et les nouvelles définitions de l’urbain

   A l’échelle européenne, la France se situe entre les Etats d’Europe du nord à l’urbanisation précoce et ceux du Sud à l’urbanisation plus tardive. Malgré une industrialisation ancienne, la population urbaine n’a dépassé la population rurale qu’en 1931. En 2014, 5 français sur 6 résident à l’intérieur ou en périphérie d’une agglomération urbaine. En 2007, 82% des Français vivent dans une aire urbaine (un espace constitué d’un pôle urbain et d’une couronne périurbaine). En ajoutant les habitants des petites villes qui connaissent une polarisation de l’espace à dominante rurale, près de 90% de la population est désormais urbaine. Les communes urbaines de plus de 2000 habitants rassemblent 76% de la population contre 53% en 1995. Un pôle urbain est une agglomération caractérisée par une continuité du bâti. Les espaces périurbains eux sont mixtes : ruraux par leurs paysages, ils sont polarisés par un ou plusieurs centres urbains pour l’emploi et une bonne partie des services. Un espace périurbain peut donc être multipolarisé. Les communes périurbaines représentent aujourd’hui un tiers des communes françaises.

Clément Homs

Note de lecture revue le 22/06/14

Bibliographie sommaire sur la relation ville-capital :

Henri Lefebvre, La production de l’espace, Anthropos, 2000.

David Harvey, Géographie et capital, Syllepse, 2010.

David Harvey, Géographie de la domination, Les prairies ordinaires, 2008.

Marc Berdet, Fantasmagories du capital. L’invention de la ville-marchandise, Zones, 2013.

Mike Davis, Le pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au bidonville global, La découverte, 2006

Mike Davis, Au-delà de Blade Runner. Los Angeles et l’imagination du désastre, Allia, 2014.

Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles capitale du futur, La découverte, 2006.

Mike Davis, Le stade Dubaï du capitalisme, Les prairies ordinaires, 2007.

Notes de bas de page : 

[1] In « Political Economy of the Present and Possible Global Future(s) ». Edited by R. Albritton, B. Jessop, and R. Westra. London, New York, and Delhi: Anthem Press. 2007.

[2] Pour un développement approfondi sur la théorie de la dynamique du capitalisme, voir M. Postone, les chapitres VIII et IX de Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009.

[3] Moishe Postone, « Antisémitisme et national-socialisme », in Critique du fétiche capital, PUF, 2013 (nouvelle traduction par O. Galtier et L. Mercier).

[4] Paul Mattick, Marx et Keynes. Les limites de l’économie mixte, Gallimard, 1972, p. 399.

[5] Moishe Postone, Marx est-il devenu muet ?, L’aube, 2003, pp. 58-59.

[6] Je renvoie ici à la théorie de la limite interne absolue atteinte par le capital et de la crise de la valeur, forgée en Allemagne par le courant « Wertkritik ». On pourra voir un aperçu de cette théorie en Français, dans les ouvrages d’Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise et Crédit à mort  ; de Robert Kurz, Vies et mort du capitalisme ; André Gorz, Ecologica ; ou encore dans Norbert Trenkle et Ernst Lohoff, La grande dévalorisation (éditions Lignes, 2014).

[7] A. Jappe, Les Aventures de la marchandise, op. cit., p. 155. 

[8] Rapporté par Mike Davis, Le Pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au bidonville global, La découverte, 2006, p. 205.

[9] « La menace de pertes d’emplois, de désengagement et de fuite des capitaux, le caractère inévitable des restrictions budgétaires dans un environnement concurrentiel, marquent une nouvelle donne dans l’orientation des politiques urbaines, qui délaissent les questions d’équité et de justice sociale [propres au modèle de la ville keynésienne] au profit de l’efficacité, de l’innovation et de la hausse des taux réels d’exploitation », in David Harvey, Géographie et capital, Syllepse, 2010, p. 126. 

Tag(s) : #Histoire et critique de la valeur

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