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Furies.gifCi-dessous, un texte de Neil Larsen, professeur de littérature comparée à l'université du Minnesota aux Etats-Unis. Ce texte est paru sur le site de la revue allemande Krisis en 2004. Ses domaines de réflexion sont la théorie critique de l'Ecole de Francfort, le marxisme, les post-colonial studies et la littérature latino-américaine. Un autre texte de cet auteur a été traduit par Sinziana sur ce site : Idiome de crise. De l'immanence historique du langage chez Adorno (publié dans Krisis, 2010).

 

 

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Voir le Fichier : Considerations_sur_la_violence_et_la_modernite_en_Amerique_latine_a_la_lumiere_des_Furies_dArno_Mayer_par_Nei.pdf

 

 

Considérations sur la violence et la modernité en Amérique latine à la lumière des Furies d’Arno Mayer*

 

Neil Larsen

 

I.

 

Une histoire sans violence serait, à tout le moins pour nous, méconnaissable en tant qu’histoire. Pourtant, paradoxalement, le phénomène de la violence semble exister en marge de cette histoire où il est omniprésent. Comme si, sans que ce soit vraiment conscient, la violence fondait l’entendement historique même, tout en menant en parallèle une existence indépendante de celui-ci, telle un absolu moral ou métaphysique. En dernière analyse, cela a sans doute à voir avec l’impossibilité de dissocier l’idée de la violence de celle de la mort comme annihilation physique. A la limite, la violence serait en mesure de mettre fin à l’histoire en détruisant la quasi totalité des agents historiques. On devrait d’ailleurs compter au nombre des plus formidables prouesses historiques de la modernité d’avoir actualisé ce qui n’était auparavant qu’une possibilité théorique et d’avoir même fait en sorte que nous nous en accommodions dans notre vie quotidienne. Car, en dépit de la répugnance abstraite qu’elle suscite universellement dans le langage des « valeurs » officielles, la violence, en tant que moyen et pure adaptation, progresse d’un pas sûr qui va s’accélérant. Quel que soit leur contenu au niveau apologétique de l’histoire officielle, les récits et images d’épouvantable violence – qu’il s’agisse d’Auschwitz ou d’Hiroshima, de l’Escuela de Mecánica ou d’El Mozote, ou encore du lycée Columbine, du 11-Septembre, de Guantánamo ou d’Abou Ghraib – nous informent, de manière tout aussi prévisible, du coût adaptatif que l’histoire vécue est capable d’extorquer à ses sujets : on en est vraiment rendu là, ça va continuer, et ça va même empirer. Pour beaucoup, la très réelle vraisemblance d’une annihilation brutale devient une donnée à intégrer dans l’équation de la vie contemporaine, comme on le ferait d’un mariage ou d’un départ en retraite, et son spectre fait désormais partie de notre imaginaire.

De là la tâche terriblement ardue consistant à historiciser la violence, politique ou autre – tâche rendue aujourd’hui, à l’ère des guerres préventives et des attentats-suicides, plus difficile et plus urgente que jamais. Or, c’est bien de cet effort et de nul autre que se réclame énergiquement l’œuvre de l’historien Arno Mayer, laquelle est en partie à l’origine du présent essai et du volume auquel il espère apporter sa contribution[1]. Dans des livres tels que La Persistance de l’Ancien Régime[2], La « solution finale » dans l’histoire[3] et Les Furies[4], Mayer résista avec succès à la tendance quasi générale qui, en permettant au rejet abstrait et formel de la violence de devenir l’idéologie d’une réelle et quotidienne adaptation à sa loi, absout l’histoire politique moderne de ses fondements intrinsèquement violents. Avec Les Furies, brossant une historiographie impeccablement objective, Mayer démontre que si l’on réduit la violence déchaînée par les révolutions de 1789 et 1917 à un phénomène générique compris soit comme affaiblissant leur contenu émancipateur, soit comme leur étant tout à fait extérieur, il devient absolument impossible de les expliquer en tant qu’événements. Violence et terreur révolutionnaires et contre-révolutionnaires, souligne-t-il, ne s’annulent pas réciproquement, et valident encore moins le conservatisme burkéen qui abjure aussi bien les unes que les autres[5]. Leur détermination mutuelle dessine au contraire une forme spécifique de mouvement historique : celle de la révolution sociale moderne dans son plein déploiement. Jusqu’à un certain point au moins, Mayer parvient à historiciser la violence en refusant méthodiquement de l’abstraire du contexte historique de la révolution considérée à la fois en tant que processus social objectif et en tant qu’événement en temps réel qui demeure impossible à penser, si ce n’est, a minima, dans un esprit historique. Certes, la guillotine délivre une mort tout aussi violente que n’importe quel autre instrument, et peut raccourcir un Robespierre aussi facilement qu’un Louis XVI ; cependant, l’histoire qui nous donna la guillotine est indissociable de l’histoire des mouvements et idéologies politiques qui, à l’origine, en légitimèrent l’usage à l’encontre de certaines personnes et pas d’autres.

Autrement dit, pour Mayer, la violence elle-même demeure essentiellement un événement, inséparable de la longue chaîne d’événements qui y conduisent et qui en découlent. D’où le remarquable impact d’un livre comme La « solution finale » dans l’histoire, qui lie la décision du régime nazi de mettre en œuvre la solution finale, quelles qu’en aient été les prédispositions idéologiques, aux répercussions politiques d’événements survenus sur les champs de bataille du front de l’Est, en particulier l’échec du siège de Moscou en 1941. Si controversable, à vrai dire, que puisse être cette théorie historique mayerienne de l’Holocauste, elle nous oblige à réfléchir à Auschwitz comme à, au moins dans une certaine mesure, une horrible contingence de l’histoire. Que la violence des camps de la mort possède davantage qu’un caractère contingent, Mayer ne le conteste pas un instant. Mais, en soutenant, voire en s’efforçant de nous démontrer que cette violence, en tant qu’événement, était au départ inséparable de celle de la guerre contre l’Union Soviétique, Mayer refuse l’échappatoire consistant à recourir à une métaphysique de la violence, à une combinaison de son abstraction existentielle et de sa rationalisation.

 

 

II.

 

Cette analyse méthodiquement historique chez Mayer de la violence comme événement, et, mieux encore, cette insistance sur le rôle historique souvent sous-estimé de la violence et de la terreur contre-révolutionnaires dans la formation de la violence et de la terreur révolutionnaires, doit-on les considérer comme éclairantes ou spécialement pertinentes pour l’histoire moderne de l’Amérique latine ? Au sens le plus général, évidemment, oui : de même qu’elles le sont pour l’histoire en général. Mais, paradoxalement, dans un sens plus restreint la réponse est non, ne serait-ce que parce que la violence politique et étatique en Amérique latine s’est avérée, notamment depuis 1945, si notoirement et manifestement le fait de la contre-révolution latino-américaine (alliée avec l’impérialisme US) que la correction en devient presque superflue. Car si violence et terreur révolutionnaires ne sont certainement pas inconnues dans l’histoire moderne de l’Amérique latine, elles ne peuvent toutefois rivaliser avec les expériences jacobine et soviétique en ce qui concerne l’intérêt obsessionnel, idéologiquement surdéterminé que porte à ces dernières l’historiographie, en particulier l’historiographie libérale de la guerre froide. Au fond, l’expérience latino-américaine de la violence politique après-guerre serait même en position d’éclairer et de consolider davantage le raisonnement historique de Mayer – un raisonnement qui, à l’instar du surréalisme si l’on en croit la théorie du « real maravilloso[6] », ferait immédiatement sens pour le citoyen latino-américain lambda.

Ceci nous conduit cependant à une question plus fondamentale encore que la précédente, et à laquelle une œuvre comme Les Furies peut indéniablement apporter un élément de réponse : quelle relation structurelle entretiennent révolution et contre-révolution avec le procès de modernisation capitaliste proprement dit en Amérique latine, en comparaison de la relation propre à l’Europe occidentale ou même à la Russie impériale et soviétique ? Dans ces deux derniers cas, la révolution violente constitue le prélude à de vastes processus politiques et sociaux de modernisation. En dépit de ce qui les différencie l’un de l’autre – et malgré que, des suites de son effondrement total en 1991, le modèle soviétique paraisse désormais, par certains côtés, plus « latino-américain » –, 1789 et 1917 ne présentent au fond aucune analogie historique précise avec l’Amérique latine. Où verrait-on, dans l’histoire latino-américaine, un enchaînement si déterminé et implacable de mutations historiques radicales en matière de révolution politique et de modernisation socio-économique ?

Certes, de manière ponctuelle, on pourrait citer le cas du Mexique et de Cuba. La Révolution mexicaine, curieusement, suit peu ou prou la chronologie de l’expérience soviétique : d’une flambée révolutionnaire dans la seconde décennie du XXesiècle à une crise économique et à une implosion ou quasi implosion politique dans les années 1980-90. La modernisation révolutionnaire cubaine, quant à elle, qui doit sa configuration unique à la géopolitique et à la chronologie de la guerre froide, offre probablement, de toutes les révolutions latino-américaines, le plus étroit parallèle avec la séquence classique de 1917, dans laquelle la prise de pouvoir directe est suivie à la fois d’une transformation socio-économique majeure et d’une monopolisation, en grande partie réussie, de la violence en tant que force légitime au service de l’Etat révolutionnaire. Toutefois, avec la fin de la guerre froide, Cuba, davantage encore que le Mexique, dut sacrifier la probité politique de ses institutions révolutionnaires en renonçant à la plupart des réformes économiques et sociales que lesdites institutions étaient naguère censées mettre en œuvre. La présence toute proche, au nord des deux pays, de la puissance dominante – une puissance qui, malgré toute sa ferveur contre-révolutionnaire et sa propension à la violence, ne peut paradoxalement guère se permettre un soulèvement social juste derrière ses frontières – explique probablement davantage la longévité formelle et institutionnelle de ces révolutions modernisatrices – ironiquement doublées d’une authentique répression sociale – que n’importe quelle homologie, si pertinente soit-elle, avec la syntaxe historique de 1789 ou 1917.

Malgré tout, en règle générale, les révolutions en Amérique latine sont des événements plus fréquents, mais également plus sporadiques, éphémères et fragmentés – autrement dit, beaucoup plus volatiles – que sur les scènes européenne et nord-américaine de la modernité. C’est ce qui a donné lieu à la caricature très répandue de l’Amérique latine comme terre de perpétuels coups d’Etat, où l’inévitable miles gloriosus bardé de médailles menace les gens de son pistolet, et où la différence politique entre ceux qui sont collés au mur et ceux qui commandent au peloton d’exécution s’évapore rapidement. Derrière cette caricature se cache toutefois une détermination historique décisive, tellement évidente qu’on risque parfois de la perdre de vue : à savoir que, la modernisation capitaliste en Amérique latine étant elle-même un processus éminemment violent et volatile, il en va de même pour les révolutions et contre-révolutions, qui sont en quelque sorte les « douleurs » de son enfantement. Les révolutions latino-américaines occupent, dans l’histoire de la modernisation économique, une place que l’on pourrait qualifier de plus transverse, une place moins ponctuelle que celle de leurs modèles de 1789 et 1917, qui marquaient un changement d’époque.

Les raisons à cela constituent en un sens le problème central de l’histoire politique et économique de l’Amérique latine moderne, et firent longtemps le fonds de commerce des historiens latino-américains. Mais rares sont ceux, pourtant, qui s’intéressent assidument à la relation générale et structurelle entre violence révolutionnaire et contre-révolutionnaire, d’une part, et modernisation et modernité en Amérique latine, d’autre part, même si, au plan local, on ne pense souvent guère à autre chose. (Rares, en fait, ceux qui s’efforcent de penser cette relation d’un point de vue strictementhistorique et sans dévier vers les sphères de la moralité libérale et de la métaphysique.) En ce sens, la magistrale analyse comparative de 1789 et 1917 que nous livre Mayer – et dans laquelle s’avèrent pleinement déterminants les facteurs cruciaux non seulement de la disparité chronologique mais aussi (plus crucialement encore, aux yeux d’un latino-américaniste) de l’inégal développement capitaliste – peut constituer pour nous une table d’orientation essentielle.

 

 

III.

 

Peut-on dire, donc, – pour procéder par analogie – que la contre-révolution a définitivement triomphé en Amérique latine ? L’ancien régime, tout compte fait, a-t-il survécu ou est-il revenu pour renverser tous les efforts visant un changement révolutionnaire ? Manifestement, oui : hormis les exceptions tout en nuances de Cuba et du Venezuela – et également celles, pour le coup encore plus circonscrites et inopinées, des fragiles changements de régime survenus (vers 2004) au Brésil et en Bolivie –, les élites qui dominaient Etats et sociétés latino-américains au début de la guerre froide conservent leur position dominante. Toutefois, quiconque prétend continuer à défendre ce point de vue devra immédiatement en modérer et en relativiser les termes. « Contre-révolution » et « ancien régime » dans quel sens au juste ? Aux yeux de Mayer, les aristocrates propriétaires terriens de l’ancien régime se rattachent au mode de production féodal ; au mieux, à la transition vers le capitalisme. La question de savoir si une telle classe a jamais existé en Amérique latine fait, c’est peu de le dire, l’objet de débats. Si la richesse foncière en Amérique latine conserve indéniablement un pouvoir politique décisif, en revanche sa relation avec le difficile et capricieux procès de modernisation socio-économique permet, selon moi, peu de comparaisons avec les positionnements de classe tournés vers l’argent qu’adoptaient baronnets anglais, junkers prussiens ou boyards russes. L’élite rurale latino-américaine typique n’apparaît ni comme ayant perfidement triomphé d’une bourgeoisie libérale modernisatrice, ni comme ayant dû composer de mauvaise grâce avec elle ; elle est au contraire le principal facteur de modernisation et de libéralisation, l’adjointe d’une bourgeoisie moins locale qu’absente, « étrangère », ultramarine, dont les banques rivalisent de puissance avec certains Etats. Bien que les villes d’Amérique latine aient été le théâtre de révoltes des « classes moyennes » qui imposèrent à l’ancien régime des reculades et (lorsqu’elles se liguaient avec des soulèvements ruraux) des réformes foncières, ces villes elles-mêmes étaient et demeurent à maints égards un simple appendice du pouvoir de classe traditionnel, le nœud portuaire d’un réseau de relations de classe centrées à la fois hors du pays et de la ville.

Tout cela renvoie, bien entendu, au fait structurel des dominations coloniale et néocoloniale de l’Amérique latine, ainsi qu’au rôle déterminant de la seconde dans l’ouverture puis, à la suite du Thermidor « néolibéral », la consolidation à l’échelle régionale d’une voie de modernisation axée sur l’exportation et tournée vers l’étranger ; voie par laquelle les produits tant agricoles qu’industriels pénètrent un marché mondial sous forme de marchandises et, si l’on peut dire, en égaux. En Amérique latine, la campagne ne nourrit pas les villes et, par là même, ne remplit pas son rôle historique consistant à permettre l’« accumulation primitive ». Ville et campagne doivent l’une comme l’autre être nourries par le marché mondial, lequel est dominé par des masses de capital toujours-déjà accumulées barrant la route au moindre procès local de modernisation et considérant les politiques des « anciens » et des « nouveaux » régimes, disons, argentins ou honduriens avec, au fond, la plus parfaite indifférente.

A ce stade, autrement dit, la scrupuleuse insistance de Mayer sur la violence comme constituant actif de la révolution moderne mais en même temps comme irrémédiablement politique et induite par les événements, si pertinente que soit cette insistance eu égard à l’objectif critique de l’historien, devient insuffisante. L’hypothèse de travail des Furies rejoint celle de Marx dans ses écrits politiques, à savoir que les révolutions constituent l’étincelle indispensable et l’instrument semi-conscient d’une sorte de modernisation capitaliste (ou « socialiste ») de l’intérieur. Elles sont le seuil de la modernité. Si l’« ancien régime » peut « persister », c’est parce que ce face à quoi il finira par capituler s’oppose à lui, certes, mais sur le même plan social et national. Pour ce qui est, cependant, des révolutions et contre-révolutions de l’Amérique latine moderne, elles prennent place, notamment à partir de la guerre froide, dans un cadre de modernisation qui est à la fois un donné de la formation sociale coloniale et néocoloniale – modernisation, cette fois, « de l’extérieur » – et, paradoxalement, aussi une absence constitutive. En Amérique latine, la modernité s’avère perpétuellement inachevée ; c’est un succès qui porte en germe son propre échec dans le moment même de son déploiement ; non pas un seuil mais l’unique accès, dans un sens ou dans l’autre, à... quoi d’autre sinon un labyrinthe ? Parce qu’ils s’inscrivent tous deux dans (tout en se dressant contre) le plan abstrait d’une modernité protéiforme indissociable du social lui-même, la friction entre « ancien » et « nouveau » régimes, entre révolution et contre-révolution, devient plus chronique que ponctuelle et donne naissance à une violence qui semble sans issue et irrationnelle.

Ça n’est autre que la violente irrationalité latente – et, de nos jours, de plus en plus manifeste – au sein de tout mode de modernité capitaliste, mais que jusqu’à présent certaines zones périphériques telles que l’Amérique latine avaient pour fonction d’attirer sur elles et d’absorber, soit en encaissant frontalement la violence unilatérale de la domination et de la conquête impérialistes, soit par l’intermédiaire des « politiques » économiques et sociales. (Songeons, pour prendre un exemple tristement actuel, à la transition en Irak du régime indirectement meurtrier des sanctions onusiennes à celui, ouvertement et massivement violent, de l’invasion et de l’occupation américaines.) Mais il n’est pas absurde de se demander si ce qui constitue la prochaine étape dans l’histoire de cette modernité capitaliste qui fit jadis ses premiers pas en franchissant la « porte céleste » menant de la guillotine à l’isoloir et à la bourse, n’est pas aujourd’hui le perchoir d’une espèce assez inédite de « furies » rentrant pour ainsi dire « à la maison » en provenance de régions comme l’Amérique latine. Vu sous cet angle, la forme typiquement latino-américaine de violence, à savoir une violence apparemment irrationnelle conçue comme relation politique des moyens aux fins, devrait peut-être nous inciter à réexaminer l’histoire de la violence que proposent des œuvres comme Les Furies.

 

 

IV.

 

J’aimerais ici présenter, serait-ce brièvement, un exemple d’un tel réexamen qui, pour des raisons linguistiques, aura probablement échappé à la plupart des lecteurs latino-américains ou étasuniens. Il est l’œuvre d’un groupe de théoriciens critiques radicaux orbitant autour des revues allemandes contemporaines Krisis[7] et Exit![8], le plus en vue étant Robert Kurz, auteur de livres tels que Schwarzbuch Kapitalismus[9], une monumentale étude historique du capitalisme du point de vue d’un marxisme post-guerre froide revu de fond en comble, et, plus récemment, Weltordnungskrieg[10]. La thèse centrale de Kurz, à n’en pas douter éminemment controversable, consiste à dire que, du fait de la « troisième » révolution industrielle postfordiste permise par la microélectronique, des niveaux considérablement accrus de productivité et une hausse concomitante de ce qu’on appelle la composition organique du capital entraînent toutes les formations sociales subordonnées à la loi de la valeur – autrement dit, toutes les formations sociales – au bord d’une crise terminale de la reproduction. La poursuite de l’autovalorisation du capital requérant désormais, aux niveaux de productivité atteints, une quantité de travail abstrait considérablement réduite, des pans entiers de cette force de travail deviennent littéralement « inexploitables », à jamais superflus du point de vue des besoins de l’autovalorisation. Le lecteur familier du célèbre exposé de Marx sur la loi de l’augmentation de la composition organique du capital – et sur celle, subséquente, de la « baisse tendancielle du taux de profit » – sera en mesure de compléter le raisonnement : les diminutions en valeur absolue de la capacité à valoriser la force de travail se traduisent par des diminutions en valeur absolue de la capacité à extraire la survaleur. Ou, en termes de marchandises et de forme-marchandise : à mesure que la force de travail perd de plus en plus sa qualité de marchandise vendable, la forme-marchandise se dépouille de son contenu même, devenant une forme sociale de plus en plus « fictive » qui ne s’actualise plus qu’au travers de « fuites en avant » toujours plus désespérées vers la spéculation financière et autres refuges que Kurz et ses collègues désignent sans ambages comme des « économies de rapine » : on jette sur le marché les moindres quantités d’argent, les moindres marchandises directement vendables et susceptibles de produire un gain à court terme ou de conjurer l’effondrement final ; et il importe peu que ces marchandises et cet argent proviennent des comptes-épargne des retraités, des portefeuilles frauduleusement surévalués des actionnaires d’Enron et WorldCom, ou du sous-sol irakien.

Si l’on en croit Kurz, les économies des tiers et ex-second mondes auraient été les premières à succomber à cette crise. Leur même tentative visant à être compétitives sur le marché mondial au moyen d’une modernisation accélérée dite « de rattrapage » (nachholend) s’avère, dans cette perspective, un échec total. Les économies de l’ex-Union Soviétique ou de l’Argentine, par exemple, ne pouvaient tout simplement pas fournir l’immense investissement en capital nécessaire pour rejoindre les niveaux de productivité des USA, de l’Union Européenne ou du Japon ; d’autres (comme celle de la RDA) connurent une dé-valorisation de l’ensemble de leur infrastructure nationale-industrielle quasiment du jour au lendemain. L’Inde, la Chine et le Brésil semblent constituer les seules exceptions (momentanées) à cette règle – mais pour combien de temps, et à quel coût social pour leurs populations ? Quant aux sociétés de l’Afrique sub-saharienne, de la majeure partie de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud-Est, et d’une portion considérable de l’Amérique latine, elles ont d’ores et déjà quasiment disparu de la carte et ne sont plus guère que de gigantesques réservoirs de main d’œuvre à l’économie stagnante, où la force de travail « inexploitable », horde de « sujets monétaires sans argent » parquée dans d’invivables et gargantuesques cités, se voit contrainte de se livrer à la plus âpre concurrence pour les miettes de la mondialisation. Telle est aujourd’hui la réalité pour la majorité des êtres humains, une réalité décrite en termes qui font froid dans le dos par l’urbaniste Mike Davis dans son terrifiant essai « Planet of Slums »[11].

Qu’une telle crise doive conduire, et conduise effectivement, à l’intensification alarmante et à la constante prolifération de nouvelles formes de violence, cela va de soi. Et peut-être, après tout, peut-on en dire autant, mutatis mutandis, des crises de l’ancien régime qui débouchèrent successivement sur 1789 et 1917, voire, comme le soutient Mayer, sur la « seconde guerre de trente ans » de 1914-1945. En revanche, la relation structurelle entre violence et procès général de formation et de reproduction sociales a indubitablement changé. La violence du nettoyage ethnique, des escadrons de la mort et des groupes paramilitaires, des attentats-suicides et des guerres préventives – bref, pour reprendre le titre du dernier livre de Kurz, de la « guerre pour l’ordre mondial » – a cessé d’être ponctuelle et « fondatrice » ; elle se montre désormais aussi chronique que corrosive. La violence échappe de plus en plus à la politique et à l’Etat, ce qui donne lieu en retour à toujours plus de représailles étatiques et de mesures policières. Selon Kurz, la violence devient l’ultima ratio non seulement de l’Etat mais aussi des rapports tendus du marché, de la logique marchande pour l’institution et la régulation de laquelle l’Etat moderne fut érigé[12]. La violence pénètre à présent le marché directement, sorte de forme apocalyptique de reproduction où il ne s’agit plus d’acheter pour vendre (fameuse formule succincte de Marx pour décrire la relation capitaliste) mais de piller pour vendre. Comme au temps de sa prime jeunesse, le capitalisme écrit à nouveau l’histoire « en lettres de sang et de feu ». A ceci près qu’il s’agit cette fois d’une accumulation primitive à rebours.

Ernst Lohoff, contributeur régulier de Krisis et auteur d’une vaste étude critique de la guerre civile/internationale qui déboucha sur l’éclatement de la Yougoslavie dans les années 1990[13], a récemment synthétisé ce réexamen historique du concept de violence en des termes d’une grande rigueur théorique et systématique. Dans l’essai « Gewaltordnung und Vernichtungslogik » (Ordre violent et logique d’extermination)[14], il fait remonter ce qu’il appelle le « noyau de violence » (Gewaltkern) du sujet social de la société marchande aux fondements historiques de la modernité même. Le plaidoyer hobbesien en faveur de l’Etat absolutiste comme seul rempart contre le « bellum omnia contra omnes », réinterprété par Lohoff à la lumière de l’actuelle flambée de violence post-étatique, fait apparaître la violence comme un élément idéologique constitutif des valeurs bourgeoises de liberté et d’égalité, en dépit du fait que celles-ci anathématisent officiellement celle-là. Chez Hobbes, « [l]es hommes sont égaux en ce qu’ils possèdent la même capacité à s’entretuer[15] ».

 

« [L]a construction hobbesienne met en évidence le rapport fondamental qui attribue aux hommes leur place au sein de la socialité asociale [ungesellschaftliche Gesellschaftlichkeit]. Contrat et Droit ne constituent nullement la concrétisation de la coopération humaine, mais naissent au contraire d’une activité violente [Gewalttätigkeit] sublimée, laquelle, si elle n’est pas tolérée dans le cours normal de la société marchande, en constitue néanmoins un présupposé.[16] »

 

L’Etat, en tant que forme généralisée, universalisée et extériorisée d’une violence inhérente à la logique sociale des rapports marchands aliénés, s’emploie à parfaire sa base sociale de sujets-du-marché en proclamant son droit exclusif et « souverain » de déclarer la guerre[17]. Et, dès lors que l’Etat guerroie contre d’autres Etats et met sur pied des armées permanentes de citoyens conscrits,

 

« [...] prend forme ce régime de violence [Gewaltregime] sans lequel la monade moderne de la concurrence et du travail n’aurait en définitive absolument pas pu se développer. La fraternité du NOUS national, l’intégration des hommes au sein de groupes militarisés prépare le terrain pour le JE-marchandise.[18] »

 

Toutefois, lorsque les rapports marchands s’enfoncent eux-mêmes dans la crise supposée terminale que nous avons décrite aux paragraphes précédents, il en résulte un affaiblissement du monopole étatique de la violence, des « fuites » de violence du plan politique vers le plan directement socio-économique qui obligent le « Gewaltkern » submergé de la subjectivité « monétaire » moderne à se retirer de ses formes politiques sublimées et à sortir à découvert, transformant virtuellement la société et l’économie elles-mêmes en champs de bataille. Dans la guerre « post-étatique », note Lohoff,

 

« [l]a séparation entre objectifs de guerre et moyens guerriers est caduque ; la démarche tient lieu d’objectif. [...] l’économie de guerre fonctionne [désormais] comme une économie de pillage, comme la forme de reproduction spécifique à l’entreprise guerrière, laquelle a perdu son apparence d’universalité abstraite. Tout comme dans les conflits des temps anciens, c’est de plus en plus à la guerre qu’il revient de nourrir la guerre.[19] »

 

 

V.

 

Qu’il soit convaincu ou non par leurs thèses, un latino-américaniste lisant Kurz et Lohoff risque fort d’éprouver quelque chose comme une troublante impression de déjà-vu. Car si le reste du monde n’a, pour l’essentiel, commencé à attraper le train en marche qu’au cours des années 1990, il y a beau temps que des explosions de violence apparemment disproportionnée et irrationnelle – du renversement d’Arbenz dans les années 1950 à la terreur contre-révolutionnaire en Amérique centrale dans les années 1980, en passant par la torture et les assassinats en masse perpétrés par les dictatures militaires du Brésil et du Cône Sud durant les décennies 1960-70 – ont fait de l’Amérique latine une atroce figure emblématique en matière de saignée arbitraire de « civils ». Certes on ne perdra pas de vue un seul instant que le plus puissant et sanguinaire monopole de violence de tous les temps – les Etats-Unis – joua un rôle décisif dans presque tous ces cruels épisodes historiques ; mais Dulles, Kissinger et Elliott Abrams trouvèrent des collaborateurs enthousiastes dans les rangs des « lumpenbourgeoisies » et des prétoriens latino-américains. Consolidés et, si une telle chose est possible, banalisés et normalisés par l’offensive sociale et économique du néolibéralisme, les effroyables meurtres de masse, disons, du « Proceso » argentin ou du génocide que commirent au Nicaragua les Contras financés par Reagan, continuent néanmoins à poser une terrible et énigmatique question aussi bien aux survivants qu’aux historiens. La voici exprimée crûment : tous ces gens sont-ils morts pour rien ? Ici ou là quelques généraux, officiers de police et autres « brebis galeuses » sont emprisonnés, mais les réformes, radicales et modestes, au nom desquelles tant de personnes sont mortes paraissent désormais presque oubliées, voire difficilement imaginables dans le contexte actuel. Ce déluge de violence et d’injustice ne comportera-t-il décidément aucun dénouement rédempteur ?

L’histoire finira peut-être par fournir une réponse, mais d’ici-là demandons-nous si nous n’aurions pas encore aujourd’hui tendance à imaginer ladite rédemption, dans une optique fondamentalement rationaliste, comme le dernier acte attendu du drame de la modernisation progressiste et libérale. Ceux qui meurent pour « liberté, égalité, fraternité » ne meurent pas en vain, nous dit-on, puisque l’on grave ensuite ces idéaux au fronton des institutions de l’Etat et de la société civile. Mais quid de ceux qui sont tués par ces mêmes idéaux et institutions, lesquels, bien implantés désormais et gagnant en violence et en nihilisme à mesure que s’effondre leur armature socio-économique modernisée et structurée par la marchandise, se retournent contre leurs sujets, car, comme toute marchandise invendable, paradoxalement ceux-ci font maintenant obstacle à l’automate social qui ne les rend égaux et libres que dans l’abstrait ? Quid en effet de ceux qui meurent victimes de tels idéaux et institutions, sans pourtant cesser de croire en eux ? Et, du reste, quid de ceux qui, en déchaînant cette violence, se font les agents d’une modernité rétro-hobbesienne tout en s’imaginant être les champions de la tradition et les chevaliers de l’ancien régime ? Sans doute est-ce uniquement sur la brutale toile de fond de 1789 et 1917 que ces acteurs de l’histoire (au rang desquels il faut également nous compter) pourraient se reconnaître. Mais, que ce soit dans l’Amérique latine moderne ou, de plus en plus aujourd’hui, dans le reste du monde, le décor semble déjà planté pour quelque chose d’autre.

 

Traduction de l’américain : Sînziana

 



[1] GRANDIN Greg & JOSEPH Gilbert M. (dir.), A Century of Violence : Insurgent and Counterinsurgent Violence during Latin America’s Long Cold War, Duke University Press, 2010.

[2] MAYER Arno, La Persistance de l’Ancien Régime. L’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Aubier, 2010 (1981).

[3] MAYER Arno, La « solution finale » dans l’histoire, La Découverte, 2002 (1988).

[4] MAYER Arno, Les Furies. 1789, 1917 : Violence, vengeance, terreur, Fayard, 2002 (2001).

[5] Cf. BURKE Edmund, Réflexions sur la Révolution de France, Pluriel, 2011 (1790).

[6] Dans la célèbre préface à la première édition de son roman Le Royaume de ce monde (1949), Alejo Carpentier renvoie au surréalisme son accusation d’iconoclasme, expliquant que ce qui, à Paris, ne pouvait qu’être une expérience privée et intellectualisée induite par des drogues devient, une fois intégré dans le nouveau contexte historique d’une culture populaire latino-américaine axée sur le mythe, l’étoffe dont est faite la vie quotidienne : le « real maravilloso ».

[9] KURZ Robert, Schwarzbuch Kapitalismus : Ein Abgesang auf die Marktwirtschaft (Le livre noir du capitalisme : un requiem pour l’économie de marché), Eichborn, 1999. En ligne : www.exit-online.org/pdf/schwarzbuch.pdf.

[10] KURZ Robert, Weltordnungskrieg : Das Ende der Souveränität und die Wandlungen des Imperialismus im Zeitalter der Globalisierung (Guerre pour l’ordre mondial : la fin de la souveraineté et les transformations de l’impérialisme à l’ère de la mondialisation), Horlemann, 2003.

[11] New Left Review, n°26, mars-avril 2004, pp. 5-34. [Essai qui donna lieu ensuite à un livre traduit en français : DAVIS Mike, Le Pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au bidonville global, La Découverte, 2006 (2006) – N.d.T.]

[12] Cf., en particulier, la section « Die Realen Gespenster der Weltkrise », in Weltordnungskrieg, pp. 45-74.

[13] LOHOFF Ernst, Der Dritte Weg in den Bürgerkrieg : Jugoslawien und das Ende der nachholenden Modernisierung (La troisième voie de la guerre civile : la Yougoslavie et la fin de la modernisation de rattrapage), Horlemann, 1996.

[14] Krisis, n°27, 2003, pp. 17-63. En ligne : www.krisis.org/2003/gewaltordnung-und-vernichtungslogik.

[15]Ibid., p. 20.

[16]p. 21.

[17]p. 31 : « En revanche, dans le domaine des relations interétatiques, le primat du principe de souveraineté coïncide en fin de compte avec le ius ad bellum. »

[18]p. 29.

[19]p. 49.

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