Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Classes et dynamique du capitalisme

*

Moishe Postone 

   Le cadre théorique ici tracé transforme également le problème des classes et des luttes de classes tel qu'il apparaît dans la théorie du Marx de la maturité. Mon étude a montré avec clarté que la conception marxienne des rapports sociaux intrinsèquement dynamiques du capitalisme, tels qu'ils s'expriment dans les catégories de valeur et de survaleur, se rapporte à des formes objectivées de médiation sociale et que l'on ne peut pas comprendre cette conception seulement en termes de rapports de classes et d'exploitation. Pour Marx, les rapports de classes jouent toutefois un rôle important dans le déploiement historique de cette société. Bien que ce livre ne traite pas complètement ce rôle et ne s'occupe pas davantage des diverses dimensions et complexités de la compréhension marxienne des rapports de classes, la recherche menée jusqu'ici implique d'aborder la problématique des classes de la façon suivante ; la catégorie de classe esquisse un rapport social moderne qui est quasi objectivement médiatisé par le travail ; dans la critique de l'économie politique, la lutte de classes est structurée par, et est enchâssée dans les formes sociales de la marchandise et du capital.

   C'est lorsque Marx développe et analyse la catégorie de survaleur au livre I du Capital qu'il évoque pour la première fois les rapports de classes en présentant la relation entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. Cependant, tel qu'il est présenté, le statut théorique de cette relation ne va nullement de soi. On a souvent pris l'exposé de Marx pour une description de la structure des groupes sociaux dans la société capitaliste ou pour la description d'une tendance historique de l'humanité à se polariser en deux groupes sociaux, une petite classe capitaliste et un vaste prolétariat. Ces deux lectures ont soulevé d'importantes objections. La première a été critiquée comme étant une simplification injustifiée de la structure des groupes sociaux sous le capitalisme ; comme on sait, Marx lui-même présente effectivement un tableau plus riche et plus varié des groupes sociaux et de leur action politique dans ses écrits historico-politiques. La seconde interprétation – c'est-à-dire que la façon dont Marx traite les classes dans le livre I du Capital soit la description d'une tendance historique – a également été de plus en plus contestée au vu des récents développements socio-économiques – en particulier, le déclin en nombre de la classe ouvrière sous le capitalisme avancé et la croissance de nouvelles classes moyennes salariées.

   Diverses réponses théoriques à cette évolution socio-économique ont cherché à défendre l'analyse marxienne des classes ou à réaffirmer l'importance centrale des classes dans l'analyse du capitalisme. Une approche consiste à dire que l'opposition de la classe capitaliste et du prolétariat présentée au livre I du Capital n'est que la première étape d'une description plus complète. James Becker, par exemple, affirme que le rapport polarisé du livre I doit être considéré comme une première approximation et que les investigations effectuées par Marx dans les livres II et III impliquent un tableau bien plus complexe de la structure des groupes sociaux sous le capitalisme et de leur développement (1). Becker commence sa discussion en attirant l'attention sur la critique suivante de Ricardo par Marx : « Ce que [Ricardo] oublie de souligner, c'est l'accroissement constant des classes moyennes qui se trouvent au milieu, entre les workmen [ouvriers] d'un côté, le capitaliste et le landlord [propriétaire terrien] de l'autre » (2). Ayant ainsi montré que Marx n'a pas la position sur la polarisation empirique des classes qu'on lui prête souvent, Becker entreprend de décrire, en s'appuyant sur l'analyse de Marx, une forme d'« accumulation circulatoire-administrative » qui succède historiquement à l'accumulation industrielle. Selon Becker, cette accumulation circulatoire-administrative engendre socialement les nouvelles classes moyennes et demeure la source principale de leur emploi et de leurs revenus (3). Dans son étude sur le rapport entre les changements qualitatifs des formes de base du capital (tant dans la circulation que dans la production) et le développement des classes sociales et leurs relations mutuelles, Becker tente de montrer que l'analyse de Marx ne va pas à l'encontre de la croissance des nouvelles classes moyennes, mais qu'au contraire son analyse est tout à fait à même de rendre compte de cette évolution (4).

   Ainsi la critique marxienne de l'économie politique permettrait-elle dans son déploiement une analyse du développement historique et de la transformation des classes et autres groupements sociaux sous le capitalisme, plus différenciée qu'on ne le pense souvent. Cela se peut, mais je voudrais dire que, quoique l'on puisse comprendre le rapport de la classe ouvrière et de la classe capitaliste, présenté au livre I du Capital, comme une première approximation, rien n'indique que la signification complète de ce rapport doive être comprise en ces termes. Bien sûr, Marx s'intéresse à la transformation de la structure sociale européenne du fait du développement du capitalisme : la dissolution ou la transformation des anciens groupements sociaux, tels que la noblesse, la paysannerie et l'artisanat traditionnel, et l'apparition de nouveaux groupements, tels que la classe ouvrière, la classe bourgeoise et les nouvelles classes moyennes salariées. Néanmoins, dans Le Capital, son objectif essentiel n'est pas de présenter un tableau exhaustif de la structure sociologique de la société capitaliste, qu'on la considère de façon statique ou dans son développement ; la signification du rapport de classes que Marx expose dans le livre I du Capital doit bien plutôt être vue d'après l'idée essentielle de son argumentation.

   On a généralement compris le rapport de la classe capitaliste et de la classe ouvrière comme se trouvant au cœur de l'analyse de Marx parce que le rapport d'exploitation détermine le capitalisme et que, sous la forme de la lutte de classes, il constitue la force motrice du changement historique (5) . En d'autres termes, il est compris comme le rapport social le plus essentiel du capitalisme. Or j'ai dit ici même que Marx pense les rapports fondamentaux du capitalisme à un niveau d'analyse logique plus profond ; ce qui l'intéresse, c'est la médiation sociale qui constitue cette société – ce qui pose la question du rapport, dans l'analyse marxienne, entre les classes et le caractère spécifique de la médiation sociale sous le capitalisme.

   Lorsque j'ai discuté de la catégorie de survaleur, j'ai déclaré que la visée stratégique de la théorie critique de Marx n'est pas seulement de révéler l'existence de l'exploitation en montrant que, sous le capitalisme, le surplus, contrairement aux apparences, est créé par le travail et approprié par les classes non laborieuses. En réalité, sa théorie, en saisissant le surplus comme surplus de valeur, décrit aussi une dynamique complexe qui s'enracine finalement dans les formes sociales aliénées. Cela implique que l'opposition de classes polarisée entre capitalistes et ouvriers est importante dans l'analyse de Marx non seulement parce que l'exploitation se trouve au cœur de sa théorie, mais aussi parce que les rapports d'exploitation sont un élément essentiel du développement dynamique de la société en tant que tout. Toutefois, ces rapports n'engendrent pas, en et par eux-mêmes, ce développement dynamique ; ils le font dans la mesure où eux-mêmes sont constitués par, et enchâssés dans les formes de médiation sociale que j'ai analysées.

   Pour clarifier cette idée, il faut se reporter à la façon dont Marx présente le concept de lutte de classes dans Le Capital. Ce concept se rapporte à un très large éventail d'actions sociales collectives : à l'action révolutionnaire ou, du moins, à l'action sociale fortement politisée visant à atteindre des buts politiques, sociaux et économiques à l'aide de mobilisations de masse, de grèves, de luttes politiques, etc. Mais il existe aussi un niveau « quotidien » de la lutte de classes. C'est d'abord ce niveau que Marx, dans son analyse des formes de survaleur, présente comme moment inhérent au capitalisme.

   Lorsqu'il discute la durée de la journée de travail sous le capitalisme, Marx note qu'elle est indéterminée ; elle fluctue grandement à l'intérieur de limites à la fois physiques et sociales (6). Cette fluctuation est directement liée au caractère des rapports entre les producteurs et ceux qui s'approprient le surplus social – au fait que ces rapports sont eux aussi constitués et médiatisés par la forme-marchandise. La journée de travail résulte, du moins en principe, d'un contrat entre deux parties formellement égales qui porte sur la vente et l'achat de la force de travail en tant que marchandise. Selon Marx, c'est précisément parce que les rapports entre ouvriers et capitalistes sont en partie constitués par cet échange que la lutte est inhérente à ces rapports :

« Il ne résulte de la nature de l'échange marchand proprement dit aucune limitation à la journée de travail, donc aucune limite du surtravail. Le capitaliste se réclame de son droit d'acheteur quand il cherche à rendre la journée de travail aussi longue que possible [...]. Et le travailleur se réclame de son droit de vendeur quand il veut limiter la journée de travail à une grandeur normale déterminée. Il y a donc ici une antinomie, droit contre droit, l’un et l’autre portant le sceau de la loi de l'échange marchand. Entre des droits égaux, c'est la violence qui tranche. Et c'est ainsi que dans l'histoire de la production capitaliste, la réglementation de la journée de travail se présente comme la lutte pour les limites de la journée de travail. Lutte qui oppose le capitaliste global, c'est-à-dire la classe des capitalistes, et le travailleur global, ou la classe ouvrière » (7).

En d'autres termes, la lutte de classes et le système structuré par l'échange marchand ne reposent pas sur des principes opposés ; ce type de lutte ne représente pas une perturbation dans un système par ailleurs harmonieux. Elle est au contraire inhérente à une société constituée par la marchandise comme forme totalisante et totalisée.

   La lutte de classes s'enracine de diverses façons dans cette forme quasi objective de médiation sociale. La relation entre travailleurs et capitalistes est marquée par une indétermination interne concernant, par exemple, la durée de la journée de travail, la valeur de la force de travail et le ratio temps de travail nécessaire/temps de surtravail. Que ces déterminations ne soient pas « données » et que, partant, elles puissent faire l'objet de négociation et de lutte à tout moment, cela indique que, sous le capitalisme, la relation entre les producteurs du surplus social et ceux qui se l'approprient ne se fonde pas sur la force directe ou sur des modèles fixés par la tradition. Cette relation est constituée en dernier ressort d'une façon très différente – selon Marx, par la forme-marchandise de la médiation sociale. De plus, ce sont précisément les aspects indéterminés de cette relation qui permettent l'expression de besoins et d'exigences historiquement variables. Enfin, le fait que cette relation de classes entraîne une lutte permanente est également lié à la forme de l'antagonisme social en question – droit contre droit –, qui est elle-même une détermination tant de la subjectivité que de l'objectivité sociales. En tant que forme d'une antinomie sociale « objective », ce rapport conditionne aussi les conceptions que les parties concernées ont d'elles-mêmes. Elles se conçoivent comme possédant des droits, conception de soi constitutive de la nature des luttes en question. La lutte de classes entre capitalistes et travailleurs salariés s'enracine également dans la façon spécifique dont les besoins et les exigences sont compris et articulés dans un contexte social structuré par la marchandise – c'est-à-dire dans les types de compréhensions de soi et de conceptions sociales des droits, qui sont associés à un rapport structuré de cette manière. Ces conceptions de soi n'apparaissent pas automatiquement mais se constituent historiquement ; de plus, leurs contenus ne sont pas simplement contingents, mais impliqués par le mode de médiation sociale déterminé par la marchandise.

   Comme nous l'avons noté, dans le cas de la force de travail en tant que marchandise, le rapport constitué par la forme-marchandise ne peut pas se réaliser pleinement en tant que rapport entre individus. Les travailleurs ne peuvent acquérir un contrôle réel sur leur marchandise – c'est-à-dire la propriété réelle de leur marchandise – qu'au moyen de l'action collective. Il est à cet égard significatif que Marx, après avoir commencé le chapitre sur la journée de travail dans Le Capital en fondant la lutte de classes logiquement, c'est-à-dire sur le fait que le rapport entre travailleurs et capitalistes est médiatisé par l'échange marchand, conclue ce chapitre en évoquant l'introduction effective d'une limitation légale de la journée de travail, ce qui montre, selon lui, que les travailleurs en tant que classe ont acquis un certain contrôle sur la vente de leur marchandise (8). Le chapitre passe de la détermination formelle des travailleurs comme propriétaires de marchandise à la réalisation de cette détermination, c'est- à-dire à l'examen de la classe ouvrière comme propriétaire collectif réel de marchandise. Dans l'analyse de Marx, la catégorie de marchandise, telle qu'elle se déploie sous la forme du capital, ne se rapporte donc pas seulement aux relations quasi objectives entre individus atomisés, mais aussi aux grandes structures et institutions sociales collectives. Réciproquement, le développement de formes collectives n'est pas en et pour soi opposé à, ni en tension avec les rapports sociaux structurants du capitalisme. En d'autres termes, la théorie marxienne du capital ne se limite pas au capitalisme libéral. En effet, lorsqu'elle montre que la réalisation de la force de travail en tant que marchandise entraîne le développement de formes collectives, l'analyse de Marx implique le commencement d'une transition vers des formes capitalistes postlibérales. D'après Marx, quand les travailleurs agissent collectivement comme propriétaires de marchandise, on a atteint historiquement le stade où la forme de la production est adéquate au capital. La limitation de la journée de travail est un facteur important dans cette transition vers la production de la survaleur relative et, partant, vers la dynamique continue qui entraîne des relations mutuelles déterminées entre productivité, survaleur, richesse matérielle et forme de production. C'est à l'intérieur de ce cadre dynamique que l'antagonisme implicite au rapport de classes apparaît sous la forme de luttes permanentes qui, en retour, deviennent des moments du développement de la totalité. Ces luttes ne se limitent pas aux questions d'horaires et de salaires, elles surgissent à l'occasion de toute une série de problèmes qui vont de la nature et de l'intensité du procès de travail à l'utilisation des machines et aux conditions de travail, en passant par les acquis sociaux et les droits des travailleurs. Elles deviennent un aspect intrinsèque de la vie quotidienne capitaliste.

   Ces luttes affectent directement le ratio temps de travail nécessaire/temps de surtravail et jouent donc un rôle important dans la dialectique du travail et du temps. De plus, ces luttes étant médiatisées par une forme totalisante, leur signification n'est pas seulement locale : la production et la circulation du capital est telle que des luttes survenues dans un secteur ou dans une zone géographique donnés affectent d'autres secteurs ou d'autres zones. Avec la généralisation du rapport travail salarié/capital, l'organisation de la classe ouvrière, les améliorations apportées aux transports et à la communication, la facilité et la rapidité croissantes avec lesquelles les capitaux circulent, ces luttes ont des conséquences toujours plus générales ; le caractère totalisant de la médiation se réalise de plus en plus. D'un côté, ce procès de totalisation signifie que les conditions locales des rapports entre travailleurs et capitalistes ne peuvent jamais être complètement figées et isolées, ce qui fait que les conditions de ce rapport de classes – localement et plus généralement – changent continuellement et que les luttes deviennent une caractéristique permanente de ce rapport. Réciproquement, la lutte de classes devient un facteur important dans le développement spatial et temporel du capital (c'est-à-dire dans la distribution et le flux des capitaux) qui se globalise progressivement, et dans la dynamique dialectique de la forme-capital. La lutte de classes se révèle un élément moteur du développement historique de la société capitaliste.

   Cependant, même si la lutte de classes joue bien un rôle important dans l'extension et la dynamique du capitalisme, elle ne crée pas la totalité et n'engendre pas non plus sa trajectoire. Nous avons vu que, selon l'analyse de Marx, c'est seulement à cause de sa forme de médiation sociale spécifique, quasi objective et temporellement dynamique, que la société capitaliste existe comme totalité et qu'elle possède une dynamique directionnelle intrinsèque (dont la détermination initiale que nous avons étudiée est la dialectique de transformation/reconstitution). On ne peut pas fonder ces caractéristiques de la société capitaliste sur les luttes des producteurs et des expropriateurs en elles-mêmes ; ces luttes ne jouent au contraire le rôle qu'elles jouent qu'à cause des formes de médiation spécifiques à cette société. C'est-à-dire que la lutte de classes n'est une force motrice du développement historique sous le capitalisme que parce qu'elle est structurée par, et enchâssée dans les formes sociales marchandise et capital (9).

   Une telle approche fonde bien l'idée que la lutte de classes est la force motrice de l'histoire, mais elle fonde cette idée dans celle de formes de médiation historiquement déterminées. Elle vise aussi à spécifier le concept même de classe. Il est clair que, dans la théorie de Marx, la classe est une catégorie relationnelle – les classes se déterminent les unes par rapport aux autres. L'antagonisme entre les groupes sociaux de production et d'appropriation, structurés par leurs rapports déterminés aux moyens de production, se trouve au cœur de l'analyse marxienne des classes. Cependant, c'est en articulant le concept de classe aux formes de médiation sociale que j'ai analysées, que l’on spécifiera parfaitement ce concept. Selon Marx, l'antagonisme des travailleurs et des capitalistes est structuré de telle sorte que la lutte permanente soit un trait intrinsèque de leur rapport. Toutefois, ce n'est pas leur lutte qui constitue en classes les groupes sociaux de production et d'appropriation. Dans l'analyse de Marx, la structure dialectique des rapports sociaux capitalistes est essentielle ; c'est elle qui totalise et rend dynamique le rapport antagoniste entre travailleurs et capitalistes, constituant du même coup ce rapport en lutte de classes entre travail et capital. En retour, cette lutte est un moment constitutif de la trajectoire dynamique du tout social. Les classes sont, à proprement parler, les catégories relationnelles de la société moderne. Elles sont structurées par des formes déterminées de médiation sociale en tant que moments antagonistes d'une totalité dynamique et donc, dans leur lutte, elles deviennent dynamiques et totalisées (10).

   La lutte de classes entre travailleurs et capitalistes, telle qu'elle est développée dans le livre I du Capital, est un moment de la dynamique totalisante, continue, de la société capitaliste. Elle est structurée par la totalité sociale, et elle la constitue. Les classes en question ne sont pas des entités, mais des structurations de la pratique sociale et de la conscience, qui sont organisées de façon antagoniste par rapport à la production de survaleur ; elles sont constituées par les structures dialectiques de la société capitaliste et poussent à son développement, au déploiement de sa contradiction de base.

   C'est en ces termes qu'il faut comprendre la signification des classes et des luttes de classes dans l'analyse de Marx. Son argumentation n'implique pas que d'autres couches ou groupes sociaux – par exemple, ceux qui s'organisent autour de problèmes religieux, ethniques, nationaux ou de genres (et qui ne peuvent être que rarement compris en termes de classes) – ne jouent historiquement et politiquement aucun rôle important. Cependant, il est nécessaire de distinguer différents niveaux de réalité historique et par conséquent d'analyse historique. Le niveau auquel la lutte de classes joue un rôle central dans l'analyse de Marx, c'est celui de la trajectoire historique de la formation sociale capitaliste en tant que tout.

   Cette approche de la conception marxienne des classes et de la lutte de classes est évidemment très schématique. Je n'ai cherché pour commencer qu'à clarifier le statut théorique de la façon dont Marx présente le rapport de la classe ouvrière et de la classe capitaliste dans le livre I du Capital et qu'à indiquer que son exposé devait être compris en fonction de son analyse de la médiation sociale sous le capitalisme.

   Je ne peux pas examiner ici d'autres dimensions importantes de cette problématique, telles que les processus par lesquels une classe se constitue socialement, politiquement et culturellement à un niveau plus concret ou, corrélativement, la question de l'action sociale et politique collective. Cependant, l'approche que j'ai développée a certaines implications pour ces problèmes, que je peux évoquer.

   Les déterminations de classe – qu'il est vrai je n'ai fait que commencer à mettre en lumière (par exemple, le prolétariat comme propriétaire de la marchandise-force de travail et comme objet du procès de valorisation) – ne sont pas seulement des déterminations « de position », mais aussi des déterminations à la fois de l'objectivité et de la subjectivité sociales. Cela implique une critique des approches qui définissent les classes d'abord « objectivement » – en fonction d'une position dans la structure sociale – et posent ensuite la question de savoir comment la classe se constitue « subjectivement » (ce type d'approche oblige de façon caractéristique à lier l'objectivité et la subjectivité extrinsèquement, à l'aide du concept d'« intérêt »).

   Si la détermination initiale des classes dans l'approche de Marx n'est pas la détermination de la position objective, mais celle de l'objectivité et de la subjectivité, alors la question de la dimension subjective d'une détermination de classe particulière doit être distinguée de la question des conditions dans lesquelles de nombreux individus agissent en tant que membres d'une classe. Je ne peux pas poser cette dernière question ici, mais, en ce qui concerne la première, la dimension subjective des classes ne peut pas être comprise – même au niveau de sa détermination initiale – seulement en termes de conscience des intérêts collectifs ; il faut encore que ces intérêts et le concept même d'intérêt soient saisis sociohistoriquement. J'ai tenté de montrer comment, dans l'approche catégorielle de Marx, la conscience n'est pas un simple reflet des conditions objectives ; les catégories qui expriment les médiations sociales de base du capitalisme présentent bien plutôt les formes de conscience comme autant de moments intrinsèques aux formes de l'être social. Par conséquent, pour Marx, les déterminations de classe entraînent des formes de subjectivité socio-historiquement déterminées – par exemple, des visions de la société et des conceptions de soi, des systèmes de valeurs, des compréhensions de l'action, des idées sur les sources des maux sociaux et la façon d'y remédier – qui s'enracinent dans les formes de médiation sociale dans la mesure où celles-ci constituent les classes particulières dans leurs différences. En ce sens, la catégorie de classe est un moment d'une approche qui cherche à saisir le caractère socio-historiquement déterminé tant des diverses conceptions et exigences sociales que des formes d'action.

   La classe sociale – qui est structurée par les formes sociales et qui est un élément moteur de la totalité sociale capitaliste – est aussi une catégorie structurante de la signification et de la conscience sociale. Cela ne signifie pas que tous les individus qui peuvent être « localisés » de la même façon aient les mêmes croyances, ni que l'action sociale et politique épouse « automatiquement » une ligne de classe. Mais cela signifie effectivement que l'on peut expliquer la spécificité socio-historique des formes de subjectivité et d'action sociale à l'aide du concept de classe. Par exemple, on peut comprendre et expliquer sociohistoriquement la nature des exigences sociales et politiques ou les formes spécifiques des luttes associées à ces exigences en termes de classe, à condition que cette classe soit comprise en fonction des formes catégorielles.

   Cette approche de la subjectivité – faite en termes de structuration de classe, mais englobant bien d'autres déterminations relatives aux formes des rapports sociaux – saisit les formes de subjectivité en termes socio-historiques. De plus – et c'est crucial –, dans la mesure où elle analyse les formes de subjectivité sous le capitalisme et la structure dynamique de la société capitaliste à l'aide des mêmes catégories, elle peut aussi considérer de manière critique les formes de pensée en fonction de l'adéquation de la compréhension qu'elles ont d'elles mêmes et de la société (11). Le point de vue de cette critique reste immanent à son objet (même si ce type de critique immanente ne peut pas être saisi adéquatement en tant que critique qui oppose les idéaux d'une société à sa réalité). C'est dans le cadre d'une telle analyse des déterminations de classe faite catégoriellement – déterminations qui sont alors les déterminations socio-historiques de l'être social et de la conscience – que doivent être posées les questions relatives à la constitution sociale, politique et culturelle plus concrète d'une classe, les questions relatives à l'action collective et à la conscience de soi. Je ne puis toutefois faire davantage qu'évoquer ces thèmes complexes et je ne les développerai pas dans ce livre.

   L'interprétation que je présente ici modifie fortement la signification centrale traditionnellement donnée aux rapports d'exploitation et de luttes de classes. J'ai montré comment, pour le Marx de la maturité, la lutte de classes n'est un élément moteur du développement historique du capitalisme que du fait du caractère intrinsèquement dynamique des rapports sociaux qui constituent cette société. Ce n'est pas l'antagonisme entre les producteurs immédiats et les propriétaires des moyens de production qui engendre en et pour soi cette dynamique continue. De plus, comme je le montrerai, la logique de l'exposé de Marx ne défend pas l'idée que la lutte entre les capitalistes et les travailleurs soit une lutte entre la classe dominante de la société capitaliste et la classe qui incorpore le socialisme – et que cette lutte renvoie au-delà du capitalisme. La lutte de classes, considérée du point de vue des travailleurs, entraîne la constitution, le maintien et l'amélioration de leur position et de leur situation comme membres de la classe ouvrière. Leurs luttes ont eu une très grande force dans la démocratisation et l'humanisation du capitalisme et ont aussi joué un rôle important dans le passage au capitalisme organisé. Cependant, comme nous le verrons, l'analyse marxienne de la trajectoire du procès de production capitaliste ne renvoie pas à la possible affirmation future du prolétariat et du travail qu'il accomplit. Elle renvoie bien plutôt à la possible abolition de ce travail. En d'autres termes, l'exposé de Marx contredit implicitement l'idée que la relation entre la classe capitaliste et la classe ouvrière soit parallèle à celle entre le capitalisme et le socialisme, que le possible passage au socialisme soit réalisé par la victoire du prolétariat dans la lutte de classes (au sens de son autoaffirmation comme classe ouvrière) et que le socialisme entraîne la réalisation du prolétariat 12 . Ainsi, bien que l'antagonisme entre la classe capitaliste et la classe ouvrière joue un rôle important dans la dynamique du développement capitaliste, il n'est pas identique à la contradiction structurelle fondamentale de la formation sociale telle que j'ai commencé à l'articuler ici.

Extrait de

Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx (Mille et une nuits, 2009), pp. 461-476. 

Notes :

1. James F. Becker, Economie politique marxiste. Une perspective, Economica, 1980, p. 243 et suiv.

2. Marx, Théories sur la plus-value, t. II, p. 686.

3. Becker, Économie politique marxiste, pp. 243-286.

4. Martin Nicolaus dit lui aussi, quoique de façon un peu différente, que la croissance d'une nouvelle classe moyenne est sous-entendue par l'analyse de Marx. Voir « Proletariat and Middle Class in Marx », Etudies on the Left n° 7 (1967).

5. Voir par exemple Erik O. Wright, Classes, 1985, pp. 6-9, 31-35, 55-58.

6. Le Capital, livre I, p. 258.

7. Ibid., pp. 261-262.

8. Ibid., pp. 259-262, 337-338.

9. G. A. Cohen dit lui aussi que, si importantes les luttes de classes (et les phénomènes qui lui sont liés : exploitation, association, révolution) soient-elles pour les processus de changement historique, ces luttes ellesmêmes ne constituent pas la trajectoire de développement historique. Elles doivent bien plutôt être comprises d'après cette trajectoire. Voir G. A. Cohen, « Forces and Relations of Production » in J. Roemer (dir.), Analytical Marxism, 1986, pp. 19-22 ; « Marxism and Functional Explanation » in ibid., pp. 233-234. En même temps, la conception que Cohen a de la dynamique intrinsèque à l'histoire est transhistorique. Il ne parvient pas à la fonder en termes historiquement spécifiques et, partant, sociaux, c'est-à-dire en termes de formes structurées, historiquement spécifiques, de pratique sociale. A l'inverse, Cohen sépare le procès de production et le développement technologique (pour lui, un phénomène purement « technique ») d'avec les rapports sociaux et explique l'histoire de l'humanité en termes de développement évolutionniste de la sphère de production. Voir « Force and Relations of Production », pp. 12-16, et « Marxism and Functional Explanation », p. 221 et suiv. Étant donné ses présupposés transhistoriques, Cohen se voit obligé de poser comme nécessairement séparées ces sphères mêmes de la vie sociale dont l'« amalgame réel », comme je l'ai dit, caractérise le capitalisme et lui confère une dynamique historique. Fondée comme elle l'est sur l'idée de primat de la technique, la conception que Cohen a du « matérialisme historique » en tant que processus de croissance productive linéaire et téléologique se révèle historiquement très douteuse ; de plus, elle ressemble à ces formes de matérialisme que Marx critique dès les « Thèses sur Feuerbach » car elles ne parviennent pas à saisir la dimension subjective de la vie et à comprendre la pratique en tant que socialement constituante. En d'autres termes, l'approche transhistorique de Cohen est liée à une conception hypostasiée de l'histoire qui l'empêche de fonder socialement son point de vue selon lequel la dynamique historique directionnelle ne peut pas s'expliquer seulement en termes de lutte de classes et autres formes d'action sociale immédiate.

   D'un autre côté, certains critiques de Cohen – Jon Elster par exemple – tentent de retrouver l'action sociale, mais au détriment de toute idée de structure sociale dynamique et, partant, de développement historique directionnel. De telles approches conçoivent les acteurs sociaux comme antérieurs à leur constitution sociale et indépendants d'elle. Dans le cadre de ces approches méthodologiques individualistes, les rapports sociaux sont traités comme extrinsèques aux acteurs. (Voir Jon Elster, « Further Thoughts on Marxism, Functionalism and Game Theory », in Roemer, dir., Analytical Marxism, pp. 202-220.) Ces réponses unilatérales à la position de Cohen ne peuvent pas adéquatement relever le défi d'expliquer la dynamique directionnelle et la trajectoire de l'histoire (capitaliste). L'opposition des opinions soutenues par Cohen et Elster résume l'antinomie classique de la structure et de l'action, de la nécessité objective externe et de la liberté individuelle. En ce sens, l'une comme l'autre expriment, mais ne comprennent pas, les traits de la société capitaliste, de la société moderne. Les deux approches sont dépourvues d'une conception des structures historiquement spécifiques des rapports sociaux en tant que formes structurées de pratique qui sont aliénées (donc quasi indépendantes), intrinsèquement liées à des visions du monde déterminées, et qui constituent et sont constituées par l'action sociale. En d'autres termes, ni l'une ni l'autre n'expliquent la spécificité historique des rapports sociaux capitalistes, du capitalisme comme forme de vie. Pour d'autres critiques des positions de Cohen et d'Elster, se reporter à Johannes Berger et Claus Offe, « Functionalism vs. Rational Choice ? » et Anthony Giddens, « Commentary on the Debate » in Theory and Society n° 11 (1982).

10. Le rapport entre les classes et la totalisation est évoqué de façon différente par Marx lorsqu'il définit la petite paysannerie française : « La grande masse de la nation française est constituée par une simple addition de grandeurs de même nom, à peu près de la même façon qu'un sac rempli de pommes de terre forme un sac de pommes de terre. Dans la mesure où des millions de familles paysannes vivent dans des conditions économiques qui les séparent les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts et leur culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une classe. Mais elles ne constituent pas une classe dans la mesure où il n'existe entre les paysans parcellaires qu'un lien local et où la similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale ni aucune organisation politique » (Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, p. 127). À la lumière de notre analyse, la description que Marx fait des paysans comme n'étant que partiellement une classe (à la différence des ouvriers, par exemple) ne doit pas être comprise uniquement en termes physiques et/ou spatiaux – le fait que les paysans travaillent séparément sur leurs petites parcelles –, alors que les ouvriers sont concentrés dans des usines, ce qui encourage une conscience des choses qu'on a en commun, l'échange d'idées, la formation de la conscience politique, l'action collective, etc. Bien que la conception marxienne des classes contienne effectivement ce niveau, c'est un autre niveau, logique celui-ci, plus abstrait, qui est décisif : les classes, à proprement parler, sont structurées par la médiation sociale totalisante et agissent sur elle en retour. On ne peut saisir correctement ce processus de totalisation en termes de proximité physique : les classes font partie intégrante de la dynamique totalisante du capitalisme.

11. La description faite par Marx, dans Le 18 Brumaire, des conceptions de l'opposition parlementaire démocratique en France en 1849 comme petites-bourgeoises constitue un bon exemple. Il est clair (le texte est particulièrement explicite sur ce point) que Marx ne relie pas directement milieu sociologique de classe et idées politiques. Sa description tente bien plutôt de mettre en lumière la nature des idées elles-mêmes. Selon Marx, les critiques sociales et politiques et les conceptions positives de la démocratie véhiculées par ce parti parlementaire évitent de s'occuper de l'existence structurelle du capital et du travail salarié et expriment une notion de l'émancipation qui suppose implicitement un monde de producteurs de marchandises et de possesseurs de marchandises, libres et égaux (même s'ils s'organisent sous une forme coopérative) – c'est-à-dire un monde où tous sont des petits bourgeois (voir Le 18 Brumaire, p. 49 et suiv.). En ce sens, leurs idées peuvent être caractérisées en fonction de cette classe. De la même façon, lorsque Marx décrit les ouvriers impliqués dans la révolution de Février et les Journées de juin 1848 comme étant le prolétariat (alors que la plupart d'entre eux sont des artisans), il ne s'agit pas d'une simple description empirique du milieu social des acteurs concernés ; autrement dit, il ne s'agit pas d'établir une corrélation directe entre la position de classe et l'action politique. En utilisant le terme de « classe », Marx s'efforce bien plutôt de caractériser socio-historiquement les formes d'action pratiquées et le type de revendications mises en avant : par exemple, la « république sociale » que Marx caractérise comme « le contenu général de la révolution moderne » (ibid., p. 22). Lorsqu'il utilise le terme de « prolétariat », Marx suggère que ces revendications et ces formes d'action représentent quelque chose d'historiquement nouveau, qu'elles n'expriment plus un artisanat traditionnel, mais correspondent davantage, en tant qu'exigences, à la forme nouvelle prise par la société. En même temps, Marx caractérise ces revendications comme étant en tension avec les conditions réelles des ouvriers. À l'inverse, Marx qualifie implicitement d'artisanale le caractère historique des revendications et des formes d'action de ces mêmes ouvriers après l'écrasement du mouvement révolutionnaire, mouvement qu'il définit comme une tentative de réaliser l'affranchissement des ouvriers dans le cadre des conditions existantes – au lieu de transformer le vieux monde en s'appuyant sur les ressources existantes (ibid., p. 24). En d'autres termes, Marx n'utilise pas le terme de classe comme une simple description sociologique, mais comme une catégorie sociale qui est aussi une catégorie de formes socio-historiquement déterminées de subjectivité, comme une catégorie sociale qui vise à comprendre les formes changeantes de la conscience et de l'action. Pour quelques études récentes sur la façon dont Marx traite les classes dans ses écrits historiques, se reporter à Craig Calhoun, « The Radicalisation of Tradition », The American Journal of Sociology 88 n° 5 (mars 1983) et « Industrialization and Social Radicalism », Theory and Society n° 12 (1983) ; et à Mark Traugott, Armies of thePoor, 1985. L'approche que j'esquisse ici renvoie à une conception de l'action sociale et politique collective qui ne se fonde ni sur l'idée d'un sujet collectif ni sur celle d'individus socialement, historiquement et culturellement décontextualisés agissant en fonction de leurs intérêts propres. Elle diffère des interprétations centrées sur les classes qui tentent de relier directement milieu sociologique de classe et action politique. (Ces interprétations attribuent aux groupes sociaux ce caractère quasi objectif que Marx considère comme caractéristique des formes aliénées de médiation sociale sous le capitalisme.) Mais mon approche diffère tout autant des interprétations qui critiquent ces formes d'hypostase des classes, alors même qu'elles acceptent une présentation identique du problème dans la mesure où elles cherchent à expliquer les comportements. (C'est le cas lorsqu'elles accordent plus de poids aux facteurs politiques ou organisationnels qu'au milieu social pour établir une corrélation avec l’« orientation politique ».) Ce type d'approche diffère complètement d'une tentative de saisir la nature sociohistorique des conceptions et des formes d'action politiques et sociales.

12. D'après notre étude, on peut interpréter les variantes orthodoxes du marxisme traditionnel comme des formes de pensée dont l'idée de la société future est celle d'une société où tout le monde ferait partie de la classe ouvrière – vision qui suppose nécessairement l'universalisation institutionnalisée du capital (sous la forme de l'État par exemple).

Tag(s) : #La lutte des classes et au-delà

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :