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Classes et dynamique du capitalisme

 


 

 

Présentation du texte : Parce que la critique traditionnelle du capitalisme pensait que le rapport d’exploitation déterminait en dernière instance le capitalisme, on a généralement compris le rapport de la classe capitaliste et de la classe ouvrière comme se trouvant au noyau du capitalisme et donc au cœur de l’analyse de Marx. Or, on ne peut pas remplacer le concept chez Marx de rapport social de production par un concept plus étroit, celui de rapports de production entre classes sociales, le « rapport social capitaliste » est ici réduit à la « relation salariale » (au travail salarié, simple catégorie sociologique), il est décrit seulement à la fois comme séparation entre les moyens de production et les forces productives et comme rapport juridique de subordination. Cette saisie du rapport social capitaliste en terme de rapport d’appropriation juridique-externe de la survaleur par un groupe particulier, comprenant le capitalisme comme un simple mode de distribution, va alors dégager les principes du travail et du capital comme étant hétérogènes, elle ne met pas en question la forme marchandise du travail qu’elle ontologise au contraire, comme essence de toutes les sociétés humaines. En rester à un rapport social capitaliste tel que décrit par le marxisme, on s’aperçoit que les forces productives, le travail, les travailleurs, l'industrie, apparaissent toujours comme hétérogènes au capital, comme antérieur au rapport social capitaliste, comme finalement élément naturel et transhistorique. Comme si la classe des travailleurs était une classe extra-capitaliste, qui était exploitée qu’extérieurement à la logique naturelle de sa constitution autour du travail, principe supposé être transhistorique pour l’ensemble des sociétés humaines.  Réduisant le rapport social capitaliste à une vision classiste, on reste dans une vision très (trop !) superficielle de la nature du capitalisme en tant que société capitaliste-marchande. C'est là aussi que s'explique la nature du phénomène soviétique au XXe siècle, où ce qui a été élaboré en URSS et dans ces pays satellites n'a été qu'un capitalisme du Plan (et non un marché autorégulé ou un marché de l'Etat-Providence). L'URSS ne fut jamais un «  Etat ouvrier dégénéré » comme le pensaient les trotskistes. L'ensemble des catégories que l'on n'avait pas compris comme étant des formes sociales spécifiquement capitalistes, étaient simplement captées puis redistribuées autrement. Le XXe siècle n'a connu que des variantes capitalistes.

 

 

Tandis que le marxisme traditionnel classiste n’avait thématisé que l’appropriation juridique-externe de la survaleur par les capitalistes, il faut considérer plus profondément le rapport social de la valeur, la forme sociale fondamentale du « sujet automate » que constitue le capital (la valeur qui se valorise) non plus en tant que surplus social (comme dans le marxisme traditionnel, chez Gary Becker ou Pierre Bourdieu) mais comme médiation sociale totale corsetant la société qu’il constitue et reproduit. Anselm Jappe parle ainsi de la non centralité du rapport capital/travail, il en parle comme d’une « forme empirique et dérivée » [1] du véritable rapport social capitaliste qu’il faut comprendre autrement, plus en amont on pourrait dire : le mouvement de la valorisation de la valeur dans la métamorphose de laquelle, les classes sociologiques vont se constituer comme des fonctions particulières et nécessaires de ce processus. Chacune a une position respective fixée dans ce procès social de la valorisation. Ainsi les classes sociologiques sont définies a priori par le capitalisme et ne lui préexistent pas, comme étant des classes naturelles et éternelles. Elles sont positionnées en son intérieur, comme les prestataires, les supports, les représentants, les fonctionnaires des étapes métamorphiques de ce mouvement automate. Les masses sociales sont ainsi socialisées dans l’intérieur de la forme sociale logique et totale, c’est-à-dire de base, qu’est la forme sociale du mouvement de la valeur. Les classes prolétaires et bourgeoises peuvent être ainsi définies comme des classes intra-capitalistes. Ces classes ne peuvent avoir des rapports sociaux entre elles qu’en tant que représentants d’une forme métamorphique de la valeur, au sein de la forme sociale « a priorique » de la valorisation. La forme sociale de l'abstraction réelle de la valeur est commune à toutes les classes sociales et est la cause du conflit de leurs intérêts (en ce sens l’ultra-gauche historique notamment germano-hollandaise, bien qu'elle aussi reste enfermée dans une affirmation de l'essence supposée de la classe, avait déjà refusé toutes les luttes économiques revendicatives - salariales etc. - et avait déjà qualifié les syndicats avec Pannekoek  d' « organes de stabilisation du capital ». L'anarchiste Malatesta compris lui que dans le collectivisme, le temps de travail restait la mesure de l'activité humaine). La conscience des masses socialisées dans ce mouvement, ne débouche que sur la lutte d’intérêt entre deux représentants d’étapes différentes d’un même mouvement de la valorisation. La « lutte des classes », parce que la classe prolétaire ne peut affirmer que ce qu'elle est, c'est-à-dire la positivité du travail, se trouve déjà assujetie au cadre déterminé par le capitalisme. Tout le paradigme construit dès le XIXe siècle des luttes et des conquêtes sociales du mouvement ouvrier et des partis politiques de gauche et d'extrême-gauche, visant la justice sociale et économique, est immanent aux formes sociales de la (sur)vie capitaliste-marchande en ce sens que toute « justice » présuppose un équilibre moyen dans un monde dont le noyau social (le travail abstrait en tant que contenu de la valeur) resterait intact. Et en ce sens l'anticapitalisme de surface depuis deux siècles n'a visé que la redistribution de toujours les mêmes catégories (le travail, l'argent, la valeur, etc.). Prendre aux riches pour donner aux pauvres, voilà un programme qui ne pouvait que faire perdurer plus longtemps encore la forme de vie capitaliste-marchande que nous menons. La protection sociale de l'Etat Providence comme l'augmentation des salaires, l'interdiction des licenciemments, la revendication d'un salaire maximum ou d'un revenu d'existence garanti tout cela présuppose la société présente corsetée par la logique coercitive et totalitaire de la valeur. De Télérama au journal Libération en passant par L'Humanité, les syndicats SUD ou CGT et jusqu'à Alternatives Libertaires, tout le monde réclame un droit égal en présupposant la socialisation capitaliste dans le travail abstrait. 

 

La problématique de l'émancipation sociale remarque Michel Henry, «  ne s’entend qu’à partir de cette critique radicale du droit égal, et c’est pourquoi il faut dire que le socialisme, tel que l’entendit Marx, ne s’élève pas sur l’idée de justice mais sur la claire conscience de l’absurdité de cette idée, absurdité qui trouve son expression la plus manifeste dans l’effondrement du concept de droit » (Henry, Marx, tome 2, Gallimard, p. 150). « Ce n’est pas contre le capitalisme où l’usage de ce concept [droit égal] demeure purement théorique, mais plutôt contre le communisme qui veut le réaliser, que [...] [l'émancipation sociale] doit être pensé. Cette pensée n’est rien d’autre que la mise hors jeu de l’idée d’une équivalence possible entre les subjectivités et c’est pourquoi elle nous reconduit à chacune d’elles et à son intériorité propre » (ibidem)

 

Une classe qui se réclame de sa position dans le capitalisme (par exemple qui se réclame du travail), ne peut donc être en aucune manière le moteur d’un mouvement social d'émancipation. Il faut faire définitivement le deuil de la théorie du prolétariat, et si la critique de l'exploitation du surtravail doit rester intacte, se serait s'aveugler que de penser que le rapport social capitaliste dans sa profondeur se réduit à un rapport d'exploitation d'une classe par une autre. Au-delà des marxismes, au-delà de la justice sociale et économique, au-delà d'une théorie de la domination directe d'un groupe sur un autre, il faut repenser de fond en comble une théorie critique radicale de la formation sociale capitaliste-marchande. « Seule une association voulue par les individus et dépendant de leurs convictions à eux et non pas de leur position donnée dans le système, sera capable de mener un tel mouvement à bien » (Robert Kurz)[2]

 

Palim Psao

 

Ci-dessous, voici le texte " Classes et dynamique du capitalisme " par Moishe Postone. Extrait du chapitre IX de Temps, travail et domination sociale, dans le chapitre « La trajectoire de production », pp. 461-476, éd. Mille et une nuits, 2009 (1993, Cambridge University Press), traduction Luc Mercier et Olivier Galtier. Merci à " On " pour la scannérisation et la diffusion de ce texte.  

 

 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Moishe_Postone__Classes_et_dynamiques_du_capitalisme.pdf

 

 

 

 

 

 

 

D'autres textes sur la thématique de la théorisation de la constitution des classes au sein de la société capitaliste-marchande :

 

- Le prolétariat n'est pas le sujet de l'histoire (par Moishe Postone)

- Par-delà la lutte des classes (par Robert Kurz)

- Avec Marx, contre le travail (par Anselm Jappe)

- La légende du travail (par Jean-Marie Vincent)

- L'honneur perdu du travail : le socialisme des producteurs comme impossibilité logique (par Robert Kurz)

- Manifeste contre le travail (Groupe Krisis)

 

 


[1] Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, p. 100.

[2] Kurz, Lire Marx, p. 366.

 

 

 

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Tag(s) : #La lutte des classes et au-delà

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