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Baudrillard, lecteur de Marx
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Gérard Briche
 
 

   Trois ouvrages de Jean Baudrillard constituent une explication avec Marx : " Pour une critique de l'économie politique du signe " ( 1972), " Le Miroir de la production " (1973) et " L’Échange symbolique et la mort " (1976). Après ceux-ci, Baudrillard estimera que les comptes sont réglés, et il ne reviendra plus sur la question sinon de manière occasionnelle. À partir de la fin des années soixante-dix, et surtout après " De la séduction " (1979) et " Simulacres et simulation " (1981), la pensée de Baudrillard prendra un tour nettement « post-moderniste ». Il développera essentiellement l'idée d'une évanescence du réel derrière l'infini chatoiement d'apparences hyperréelles.

   On a vite fait d'assimiler Jean Baudrillard à ce que l'on appelle, en utilisant le terme qui prétend lui donner une consistance, French theory. Une « théorie française » qui, dans le mouvement de désillusion de la seconde moitié des années soixante-dix, rompt avec la volonté de rigueur, effective ou non, de ce que l'on a désigné par le structuralisme. Une pensée qui est donc « post- » : post-structuraliste, post-léniniste ou post-révolutionnaire, et dont les auteurs s'illustrent surtout par la désinvolture théorique, éventuellement revendiquée, qui caractérise justement la pensée - ou la non-pensée - postmoderniste.

  Aucune désinvolture au contraire dans la lecture de Marx par Baudrillard. Il est vrai que celui-ci, germaniste et traducteur de Marx, avait les moyens de ne pas s'en tenir aux approximations schématiques qui passent souvent pour être la pensée de Marx. Ce qui fait de la lecture qu'il fait de Marx, reprenant l'épistémologie générale du matérialisme historique à partir du concept d'« échange symbolique », une lecture fine, et de ses critiques des critiques souvent pertinentes. À cette nuance près que ces critiques faites au matérialisme historique ne disqualifient pas la pensée de l'auteur du Capital, mais feraient plutôt apparaître, à côté du Marx que nous transmet la tradition, essentiellement la tradition du mouvement ouvrier (toutes tendances confondues), un autre Marx. Un autre Marx qui n'est justement pas l'analyste positif et positiviste de l'économie politique bourgeoise que déconstruit Baudrillard. Un autre Marx qui, loin d'être, par la critique sévère du matérialisme historique, rejeté dans les poubelles de l'histoire des idées, s'en trouve plutôt dégagé comme une figure nouvelle, et actuelle. En ce sens, et de manière inattendue, la lecture de Marx que faisait Baudrillard au début des années soixante-dix apparaît fort proche de la lecture que font aujourd'hui des auteurs comme Moishe Postone. Une appréciation qui, certes, ne s'étend pas à celle de l'évolution ultérieure de Baudrillard. Celui-ci rejettera quelques années plus tard le concept d'« échange symbolique » sur lequel il s'appuyait, pour développer une pensée du simulacre et de la simulation qui lui a donné, non sans raison, la réputation d'un penseur du postmodernisme. Mais cela explique que Moishe Postone, justement, puisse dire que « la posture critique de Marx est plus proche du poststructuralisme que du marxisme orthodoxe de la Deuxième Internationale. »

   Cela ne signifie évidemment pas que Marx serait poststructuraliste avant la lettre, mais que le marxisme traditionnel a oblitéré une autre figure de Marx, que Robert Kurz nomme le « Marx ésotérique ». Un autre Marx qui a des choses à dire sur le monde d'aujourd'hui, dont la pertinence n'a rien à envier aux théories postmodernes. En ce sens, une lecture de Marx aujourd'hui, qui ne peut faire l'économie d'une critique du matérialisme historique, constate que Jean Baudrillard y a contribué, quelles qu'aient été par ailleurs ses raisons. L'idée générale de Baudrillard est que Marx n'est pas sorti des catégories de l'économie politique bourgeoise, et en particulier qu'il a repris à son compte des catégories comme le travail et la valeur, en leur donnant une validité générale, transhistorique. Cette lecture n'est pas fausse, mais elle est unilatérale. Et Baudrillard, qui sait lire, a beau jeu de relever les contradictions du texte de Marx. Mais ces contradictions ne sont pas celles d'un théoricien qui s'empêtre sans fin dans l'économie politique bourgeoise; ce sont les contradictions entre une pensée qui, fille de son siècle, présente d'incontestables accents positivistes, et une pensée qui, sous forme d'éléments du reste rarement élaborés, suggère un dépassement radical de la société bourgeoise de production de marchandises, et de ses catégories.

   Quand Baudrillard relève de manière pertinente de quoi le matérialisme historique est resté prisonnier, et à quoi il est resté aveugle, c'est pour en tirer la conclusion que la critique marxiste est restée à l'intérieur de la pensée bourgeoise, avec en particulier son éloge du travail et de la valeur. Baudrillard n'a pas tort, mais en disant que Marx est resté à l'intérieur de la pensée bourgeoise, il se trompe : c'est le marxisme traditionnel qui s'y est logé. Et Baudrillard se trompe bien plus en cherchant du côté de l'« échange symbolique » les éléments d'une critique vraiment révolutionnaire, car ces éléments existent déjà dans le texte de Marx. Mais pour les voir, il faut les mettre en évidence, et faute de sortir d'une vision traditionnelle du marxisme, Baudrillard ne les voit pas.

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Tag(s) : #Sur Jean Baudrillard