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livres-anciens-buecherCi-dessous l'article « Travail (valeur du) » de Gérard Briche membre des groupes allemands Krisis et Exit ! paru dans le n°33 (octobre 2010) de la revue française Lignes qui avait pour thème un « dictionnaire critique du sarkozysme ». Les 5000 signes qui étaient le cadre pour chaque article proposé par la revue ne permettant pas de déployer l'ensemble de la critique radicale du travail, on peut aussi se reporter aux textes en lien tout en bas de cette page et qui forment une longue introduction à la mouvance de la critique de la valeur (wertkritik).   

 

 

 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Article_Travail__Dictionnaire_critique_du_sarkozysme_Lignes_-2-1.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Travail (Valeur du)

 

 

Gérard Briche

  

L’éloge de la valeur du travail, récurrent dans le discours sarkozyste[1], même s’il n’en est pas le promoteur[2], procède de confusions soigneusement entretenues sur ce qu’est une valeur, et ce qu’est un travail. Le fait que ces termes soient repris sans critique par la « droite de gauche », pour reprendre l’heureuse expression de Francis Marmande[3], ne fait que rendre plus évidente que cette « gauche » n’est qu’une variante de la « droite de droite ».

 

Confusion entre le vocabulaire éthique et le vocabulaire économique

 

En affirmant qu’il faut « redonner de la valeur » au travail, le discours sarkozyste met en place une confusion entre le vocabulaire éthique et le vocabulaire économique. En effet, il suggère que la « valeur travail » dépend d’une attitude. Quelle est la valeur que l’on donne au travail ? quel est l’intérêt que l’on trouve au travail ? Cela évite de poser deux questions plus pertinentes mais plus gênantes : quelle est la valeur que produit le travail ? quelle est la juste rétribution du travail fourni ?

 

Des expressions comme : « Ça a le mérite d’être fait », ou « Il ne faut pas rester à ne rien faire »  ont en commun de se référer à « celui qui fait », et de rester générales. Il s’agit bien de propositions éthiques, qui n’évoquent ni la nature du travail fourni, ni son résultat. 

 

C’est en présentant le travail ainsi, sans faire de lien avec sa réalité pratique, qu’on peut aujourd’hui, d’une part de légitimer des formules politiques du genre : « Il n’y a pas de petit boulot. » (quoi que rapporte ce « boulot »), et d’autre part de perpétuer le scandale économique que constituent les rémunérations indécentes dont bénéficie tel ou tel personnage (quels que soient les résultats qu’il obtient).

 

Toute activité n’est pas un travail

 

En parlant du « travail » et de la « valeur travail » sans plus de précision, le discours sarkozyste exploite les pseudo-évidences idéologiques qui confortent le consensus de l’ordre établi. En effet, la notion généralisante même de « travail » n’a pas de validité transhistorique. Elle est récente, et elle est liée à la société capitaliste-marchande.

 

Bien évidemment, il y a dans toute société  des activités par lesquelles les hommes produisent ce dont ils ont besoin, et que la nature ne dispense pas spontanément. Mais ce n’est que dans les sociétés modernes que l’ensemble des activités humaines est subsumée sous la catégorie de « travail ». Jusqu’au XVIII° siècle, on ne voyait aucun point commun entre des activités aussi diverses que labourer la terre, confectionner un repas, concevoir le plan d’une maison, gouverner une ville ou méditer un problème philosophique. Le terme général de « travail » n’existait pas, et dans le meilleur des cas, on distinguait le groupe des activités engendrant une transformation matérielle (et méprisables), et le groupe des activités abstraites (et dignes). Ce n’est que dans le cadre de certaines croyances religieuses que cette distinction était récusée, et qu’une égale dignité était reconnue aux activités matérielles et aux activités abstraites. Ce qui constitua l’amorce de la constitution d’un concept général de « travail ».

 

Les discours lénifiants qui ne parlent aujourd’hui de travail que de manière abstraite sont les héritiers de ce discours idéologique au service de l’ordre établi. Il est logique que ce discours soit commun à l’ensemble de la « classe politique », Nicolas Sarkozy en tête.

 

En analysant le travail dans sa relation à ce qu’il produit comme richesse, Karl Marx a démontré que si le travailleur a du poids dans la société, ce n’est pas pour des raisons morales, mais parce que son travail crée de la valeur. Ce qui rompt avec tous les discours antérieurs et en particulier, avec le discours « moral » sur le travail. Si le travailleur est en position de réclamer, au minimum la justice dans la répartition des produits de son travail, et plus radicalement le pouvoir dans la société, c’est parce que son travail est source de richesse sociale.

 

Le travail est le moment d’un échange marchand

 

Le travail n’est pas une activité quelconque. C’est le moment où s’effectue un échange entre un salaire et une puissance de travail. Celle-ci est vendue comme marchandise parce que dans une société qui sépare le travailleur de ses moyens, elle n’a de valeur que pour la vente (valeur d’échange) contre un salaire. Mais pour celui qui l’achète, elle présente cette utilité (valeur d’usage) qu’une fois insérée dans un processus de production de marchandises, elle produit, sous forme de marchandises, davantage de valeur que son coût. Cette soumission à la forme marchandise définit le travail.

 

Le travail n’existe, et ne peut exister, que dans une société de production de marchandises. Telle est la signification ultime de la formule sarkozyste : redonner de la valeur au travail, cela ne peut signifier que redonner de la valeur à une société où les hommes sont réduits à des marchandises produisant d’autres marchandises.

 

 

G.B.

 

Ce texte est un des articles du « Dictionnaire critique du sarkozysme », paru dans la revue française Lignes, n°33, octobre 2010.    

  


[1]Jean Véronis a fait le relevé statistique des occurrences de cette notion dans les discours de Sarkozy (sites.univ-provence.fr/veronis). Il a publié avec Louis-Jean Calvet Les mots de Nicolas Sarkozy (2008, Le Seuil). 

[2] Voir le film Attention, Danger Travail (2003) de Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe, où l’on voit Jean-Pierre Raffarin faire un éloge vibrant du travail à un congrès du MEDEF.

[3]Voir Francis Marmande, « La dérive des incontinents » in Lignes n°5 (février 1989), p. 39.

   

 

D'autres textes de Gérard Briche sur ce site :

- Domination de la marchandise dans les sociétés contemporaines.

- Refuser le travail c'est bien... dépasser le travail c'est mieux ! A propos du film de Pierre Carles " Attention Danger Travail " (2003)

- Le spectacle comme illusion et réalité : Guy Debord et la critique de la valeur.

- L'origine de l'homme est encore devant nous. (2008)

- Pourquoi la crise s'aggrave : la croissance ne crée pas de la richesse mais de la pauvreté (2009)

- A propos du mot de Baudelaire : " Tout art doit se suffire à lui-même ". L'industrie culturelle et l'apothéose de la marchandise (colloque Lyon mars 2010)

- Guy Debord et le concept de spectacle : sens et contre-sens (2010 Bourges)

- Baudrillard, lecteur de Marx (revue Lignes, 2010) : une critique de Baudrillard.         

 

 

 D'autres textes sur la critique de la valeur (wertkritik) sur ce site :

 

- Anselm Jappe, Pourquoi critiquer radicalement le travail ?
- Anselm Jappe, Avec Marx, contre le travail.
- Christian Honer,
Qu'est-ce que la valeur ? De l'essence du capitalisme. Une présentation.

- Johannes Vogele, Essai d'une (auto)critique de la gaucle politique, économique et alternative.

- Repenser la théorie critique du capitalisme (conférence-débat de Moishe Postone)

- Norbert Trenkle, De la critique du travail à l'abolition de la société marchande.

- Gérard Briche, Domination de la marchandise dans la société contemporaine.

- Critique et crise de la société du travail, par Robert Kurz.

- Groupe Krisis, Manifeste contre le travail (en intégralité sous forme de brochure)

- Le principe de l'économie est-il de donner du travail ?

- La légende du travail, par Jean-Marie Vincent.

- Non-rentables, unissez-vous ! par Robert Kurz.

- La société sans qualités. Présentation de la wertkritik, par Corentin Oiseau.

- Le capitalisme a échoué ! Mais quelle sera l'issue ? De ce système on ne sortira que consciemment ! (Groupe Critica Radical - Brésil)

 
Tag(s) : #Dictionnaire Wertkritik

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