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Léon de MattisCi-dessous un premier commentaire de l'ouvrage de Léon de Mattis, « Crises » (Entremonde, 2012).

 

Palim Psao

 

 


 

Une présentation par l’auteur de l’ouvrage « Crises » (signé Léon de Mattis) avait été organisée le 16 juin. Fabien, qui avait été présent à la première causerie autour de la « critique de la valeur » à Lille, nous avait signalé cette présentation et nous avait invités à y participer. Nous avons lu l’ouvrage, qui est effectivement très recommandable, et nous étions présents lors de cette présentation.

 

***

    Interrogé sur sa proximité avec le courant de la « critique de la valeur », l’auteur a reconnu qu’il connaissait assez peu ce courant. Mais il avait certes lu quelques textes d’Anselm Jappe, et des lecteurs de son ouvrage lui avaient parfois fait grief d’avoir une position très « critique de la valeur » ! Cependant, il considère que ce courant donne trop l’impression qu’il n’y a plus de luttes de classes alors que pour sa part, il affirme lui, nettement, une position « lutte de classes ». 

 

Ce point essentiel a été l’un des éléments de la discussion qui a suivi la présentation des thèmes essentiels de l’ouvrage. Nous avons rappelé que la thèse de la Wertkritik était que la lutte des classes était « seconde » par-rapport à la domination de la forme-marchandise, et qu’elle était le résultat de cette domination, qui impliquait, dans l’activité de production des biens, une prééminence d’une production de valeur capitalisable sur la production de biens susceptibles de satisfaire un besoin. Cette prééminence de l’aspect de valeur sur l’aspect d’utilité pratique caractérise la marchandise et le travail, qui sont donc des formes n’existant que dans un système fondé sur l’accumulation de la valeur et du capital. Bien sûr, cette accumulation de valeur et de capital a lieu dans une société de classes, mais l’existence de celle-ci est le résultat d’un processus historique de plusieurs siècles, pendant lesquels la forme-marchandise n’avait pas la position dominante qu’elle a acquise avec la révolution bourgeoise. En ce sens, dire que toute l’histoire est l’histoire de luttes de classes est une proposition fausse, car celles-ci sont l’effet d’une situation, la domination de la forme-marchandise, spécifique au capitalisme comme système social et résultant d’une processus historique aboutissant à l’hégémonie de la forme valeur, et ne sont pas une donnée transhistorique. Par voie de conséquence, gagner la guerre de classes n’est en rien une sortie du système capitaliste et le « socialisme réel » en fut la sinistre illustration.

 

Ainsi, la vision « lutte de classes » est trompeuse. Elle a pour grave inconvénient de dissimuler que la lutte essentielle, n’est pas à mener contre l’exploitation du travail salarié, mais contre la forme valeur, qui fait de l’activité humaine une production de valeur capitalisable dont la production d’une valeur utile n’est finalement que l’alibi. Cette vision interprète le travail comme une activité essentiellement créatrice mais exploitée, que le « socialisme » pourrait libérer, pour ouvrir la voie à un travail non exploité. Le « socialisme réel » a malheureusement montré que cette vision est fausse, et que tout travail, parce qu’il est travail, a un double caractère (production d’utilité/production de valeur), et que par définition il entretient ou fait surgir une classe d’exploiteurs. Contester la domination de la classe bourgeoise, même violemment, n’est donc pas de nature à remettre en cause le processus de la production capitaliste.

 

En revanche, toute initiative contestant la prééminence de la forme valeur est positive. C’est la raison pour laquelle toute lutte dont l’objet est de se procurer des ressources dont on a besoin, sans considération de leur valeur dans le système capitaliste, est positive. Aussi la Wertkritik soutient-elle toute lutte « pour les besoins », même lorsqu’en est absente la conscience que cette lutte est déjà au-delà de la forme marchandise. Bien sûr, la compréhension que cette lutte est déjà au-delà de la forme marchandise permettrait d’éviter un « dévoiement » sur les rails d’une apparente victoire, une victoire comprise de manière « interne » au système et pensée dans ses présupposés. Et permettrait d’éviter qu’elle ne soit qu’un pas en avant, auquel succédera un recul.

 

***

 

La question de la crise comme crise monétaire est un élément important de l’ouvrage de Léon de Mattis, aussi avons-nous discuté de ce qu’il en est de l’argent comme forme matérielle de la valeur. L’auteur a présenté dans son ouvrage l’origine de l’argent, et ce qu’il était devenu après qu’il ait « décroché » de l’étalon-or. En expliquant qu’après ce « décrochage », il n’était garanti que par la puissance des Etats qui, éventuellement par la coercition, en garantissaient sa crédibilité. D’où l’importance à ses yeux de l’action contre ce que l’Etat représente de force au service de l’argent.

 

Nous avons expliqué que certes, les explications sur le rôle de l’argent étaient justes, et en particulier que l’argent n’était pas, comme certains l’imaginent, un simple signe permettant une circulation commode des biens et des services, mais une matérialisation de la valeur produite. La nécessité de tenir disponible une quantité de valeur supérieure à la valeur créée par du travail toujours plus productif et donc, coagulant dans chaque marchandise toujours moins de valeur, est à l’origine de ce « capital fictif », argent matérialisant une valeur non encore créée. La crise où l’on manipule des masses d’argent alors que la valeur correspondante ne sera jamais créée est le résultat de ces « bulles » d’argent fictif. Et donc ces « bulles », d’une part, ne sont pas la cause mais la conséquence de la crise, et d’autre part, sont consubstantielles au capitalisme et ne sont pas sa perversion, contrairement au discours ambiant, de la droite à la gauche.

 

Ainsi, la seule « solution » à cette crise systémique serait de changer de logique, et de ne plus produire ni agir en fonction d’une valeur marchande (= de manière rentable), mais pour vivre. Il est clair qu’aucune nuance de l’échiquier politique n’est capable d’entendre cela sans dire que c’est pure folie. En refusant de voir que cette prétendue « folie » est la seule réponse raisonnable à la folie d’un système qui en gaspillant de manière insensée la totalité des ressources, mène à la catastrophe.

 

Ce ne sont là que quelques éléments d’une discussion riche qui a permis l’échange de points de vue et d’informations indiquant que le choix d’une logique radicalement autre fait son chemin.

 

Quelques amis de la critique de la valeur

Lille, Juillet 2012

Source : Critique de la valeur

 

 

Présentation de la quatrième de couverture de l'ouvrage :

 

« En octobre 2008, le système financier mondial a failli s’écrouler. Depuis, la crise financière s’est muée en une crise de la dette publique qui s’aggrave de semaines en semaines. Le fonctionnement de l’économie, à l’heure actuelle, repose la croyance en la capacité des États à maintenir la valeur de la valeur. Que cette croyance s’effondre et le système périt.

 

Crises saisit l’occasion de la crise pour poser une question que les économistes évitent toujours : pourquoi l’argent vaut-il quelque chose plutôt que rien ? Répondre à cette question c’est s’interroger sur les fondements de la valeur dans le capitalisme. À l’heure où beaucoup s’indignent de la situation actuelle en croyant naïvement que l’on pourrait revenir à l’économie  " régulée "  des lendemains de la seconde guerre mondiale, il faut rappeler que le rapport social capitaliste ne peut être combattu qu’en s’attaquant à sa racine.

 

Tant qu’il y aura de l’argent, il n’y en aura pas assez pour tout le monde. » 

 

Léon de Mattis est l’auteur d’un livre intitulé Mort à la démocratie et paru en 2007 à l’occasion des élections présidentielles en France. Il participe également au projet Sic, revue internationale consacrée à la communisation.

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