Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le " mouvement écologiste " mis en question ou raison sociale, 

par Bernard Charbonneau.
 
 
Chacun connaît maintenant par cœur car les ayant déjà longuement visité, les différentes chapelles du catéchisme primaire des origines supposées de la décroissance, elle même organisée en une fine propagande bien packagée de produits de révolte à consommer-sur-place, sans temps morts et sans entraves (du style « Mais ma bonne dame, ne savez vous donc pas que 20% des pingouins de la planète consomment 80% de la banquise ? », et autres poncifs moralistes du poujadisme écologiste ambiant, etc.). Certains aubergistes nous ont ainsi mis en demeure de nous agenouiller en des courbettes obligatoires devant les références au plan Mansholt, à la Conférence de Stockholm de 1972, au rapport du club de Rome faussement intitulé « Halte à la croissance ! », au saint-patron René Dumont ou au petit-père de la cybernétique Georgescu-Roegen, comme à la régression qu’a constitué toute l’écologie politique des partis républicains où l’on a entassé inlassablement les écologistes de caserne depuis 1974 a n’en plus savoir aujourd’hui quoi faire (des bruits courent dans les milieux autorisés sur la possible ouverture d’un nouveau centre de stockage sur le site pourtant déjà bien encombré de Bure). Cette écologie là, qui singe et simule par ruse l’utopie pour mieux adopter un discours sérieux afin d’avoir l’oreille attentive des politiciens « responsables », ne fait que reprendre le flambeau du « socialisme scientifique » en se réclamant d’une écologie scientifique qui sous le masque des valeurs chrétiennes et républicaines, est plus froid que tous les monstres froids.
 
Voici qu’en 1974, alors que d’aucun ne savait encore que l’élan de la sainte candidature de l’ex-technocrate René Dumont allait fossilisé 20 ans plus tard celui-ci en une icône trois fois très sainte dans l’hagiographie écologiste et des références indiscutables, de Nicolas Hulot à Vincent Cheynet en passant par Cyril Di Meo ou Dominique Voynet ; Bernard Charbonneau, qui depuis les années 30 a passé sa vie à dénoncer la grande imposture que constitue encore et encore la croissance économique et industrielle, nous donnait son avis sur l’écologie politicienne marchande sortant tout juste de son œuf encore chaud. Et ce n’est pas le moindre mérite de l’article de Charbonneau qui suit (paru dans La Gueule Ouverte en juillet 1974), que d’avoir dénoncé si tôt et par avance ce que devait nécessairement devenir le « tournant fâcheux » de la candidature Dumont et de la naissance de l’écologie politique de partis, entraînant en effet le mouvement écologiste politicien à l’aube du XXIe siècle, vers ce qu’il a appelé être « la grande poubelle ».
 
« La protection de la nature suppose un minimum d’organisation, mais celle-ci étant l’antithèse de la nature, l’organiser équivaut le plus souvent à la détruire » écrivait Charbonneau. C’est ainsi que nécessairement, « réaction contre l’organisation, le sentiment de la nature aboutit à l’organisation » [1].  

C. H.
  
 
1.)Ambiguïté du mouvement écologique.
 
 
 Bien des mouvements d’opposition et même des révolutions sont ambigus. Autant ils détruisent une société, autant ils régénèrent le gouvernement, l’économie, la morale, l’armée et la police. L’histoire de l’U.R.S.S. en est un bon exemple. Elle a réussi un renforcement de l’Etat et de la société russes que le régime tsariste était impuissant à réaliser. Le mouvement d’opposition à la société industrielle occidentale que l’on qualifie de « mouvement écologique » n’échappe pas à cette ambiguïté, surtout en France où il s’est manifesté tardivement à la suite des U.S.A.
 
D’une part, il s’agit bien d’une critique et d’une opposition au monde que nous vivons. Ses thèmes (critique de la croissance, de la production, etc.) sont neufs par rapport aux thèmes traditionnels de la droite et de la vieille gauche (n’étaient-ce les œuvres de quelques isolés sans audience qui ont mis en cause la société industrielle dès avant la guerre). A ses débuts, surtout après mai 68, ce mouvement a été le fait de personnes marginales, comme Fournier, de groupes de jeunes et de quelques sociétés (Maisons paysannes de France, Nature et progrès, etc.), réagissant spontanément à la pression grandissante de la croissance industrielle. Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation.
 
Mais très vite, ce mouvement est devenu l’expression de cette même société qu’il critique et entend changer. Tout intellectuel ou militant français engagé dans cette lutte ne devrait jamais oublier à quel point l’éveil de l’opinion a été une entreprise préfabriquée.
 
C’est en 1970, année de la protection de la nature que tout a été brusquement mis en train par la caste dirigeante. On peut parler d’un véritable « feu vert » donné cette année-là à la critique de la pollution et de la destruction de la nature. Jusque-là, aveugles au ravage qui s’étendait depuis au moins dix ans devant leurs yeux, les Français le découvrent sur l’écran de « La France défigurée ». La presse prend le relais, du Figaro au Monde, qui inaugurent la rubrique « Environnement », que confirme la création d’un ministère. Chaque grande maison d’édition ou revue a son secteur écologique.
 
L’ « environnement » devient subitement source de notoriété et de places. Les intellectuels (qui sont de gauche comme la banque et l’industrie sont de droite), à la suite de l’Amérique représentée par Ivan Illich, découvrent les problèmes de la société industrielle qu’ils s’étaient obstinément refusés à se poser. Et Morin, Domenach, Dumont, etc, se convertissent à l’écologie. Les technocrates, les industriels, les politiciens avec quelques retard, se montrent depuis aussi souples. En 1971, dans « Le Monde », ou un tel discours eût été impensable deux ans plu tôt, l’auteur du plan Mansholt, qui a liquidé l’agriculture et généralisé l’agrochimie en Europe, dénonce la destruction de la nature et de la qualité de la vie par la croissance. Il part en guerre contre les méfaits des pesticides et de la chimie sans se demander si son plan n’y est pas pour quelque chose. Le Club de Rome, dirigé par d’éminents industriels ou technocrates, publie son fameux rapport, et MM. J. Monod et P. Massé laissent mentionner sans protester leur appartenance à ce club de Rome. Le feed back a fonctionné, les thèmes ont changé, mais les notabilités intellectuelles ou industrielles restent en place ; l’auteur du plan Manscholt est devenu le prophète de l’écologie. Mais la multiplication des comités de défense et la crise de l’énergie n’empêchent pas la croissance de s’accélérer, et avec elle, le ravage, en dépit et à cause de l’inflation.
 
La rapidité avec laquelle la société industrielle a récupéré le mouvement écologique s’explique par des raisons que l’on peut ramener à deux :
 
1.)    Elle ne peut continuer quelque temps de plus à détruire la nature que si elle contrôle un peu mieux ses propres nuisances. Il est évident que si l’on ne dépollue pas les rivières, les usines s’arrêteront de tourner parce que l’eau deviendra inutilisable. Et cette dépollution est appelée à devenir la grande affaire de demain.
 
2.)    Dans la mesure où le matériel humain, notamment la jeunesse, réagit au monde invivable que lui fait la croissance, il importe de contrôler ses réactions en lui fournissant les divers placebos intellectuels qui les détourneront dans l’imaginaire. C’est là que les intellectuels seront utiles.
 
 
D’où la nécessité pour le « mouvement écologique » de se méfier de son succès. Jusqu’à présent il ne participe au pouvoir que dans un domaine : le domaine intellectuel, celui de la culture, c’est-à-dire de la mode. C’est donc dans ce domaine qu’il devra se montrer le plus méfiant et le plus exigeant. Va-t-il se laisser récupérer par les divers récupérateurs industriels ou intellectuels ? L’intérêt du mouvement écologique, c’est la nouveauté de ses critiques. Il part, non d’une idée mais d’une expérience.
 
A partir de vieilles valeurs instinctivement vécues chez les jeunes : la liberté pour tous, inséparable de la nature, il fait la critique d’une situation concrète. C’est, nous l’avons vu, un mouvement marginal, désintéressé, animé par des non-professionnels, des provinciaux qui défendent leur terre contre les entreprises du centre, des inconnus qui, en dehors de la pesante machine des mass media s’efforcent de constituer des groupes de copains. Ces caractères, le mouvement écologique ne saurait les perdre sans disparaître dans la grande poubelle.
 
 
2.    ) Inconvénients de la candidature Dumont.
 
 
Or la candidature Dumont, si elle a eu quelque intérêt du point de vue de la propagande auprès de la masse encore indifférente, risque de marquer un tournant fâcheux. En présentant un candidat à la présidentielle (d’ailleurs sans que les Parisiens aient consulté les provinciaux, cueillis à froid), on plaçait à la tête du mouvement écologique un président qui devenait un symbole. Or ce choix d’un candidat présidentiel imposait (d’ailleurs peut-être moins que l’on a cru), le choix d’une notabilité. Or les notables ne sont pas par hasard à ce rang. Certes, M. Dumont est un homme de gauche qui sur le tard a découvert les méfaits d’une certaine agriculture moderne dans les pays sous-developpés, mais par ailleurs les problèmes de la croissance l’ont laissé indifférent ; le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’y en a aucune trace avant « L’Afrique Noire est mal partie ». Professeur à l’Institut Agronomique, citadelle où s’élabore la théologie de l’agrochimie qui est en train de détruire la nature et la campagne en France, considéré au « Monde », journal officiel de la bourgeoisie intellectuelle, il était particulièrement bien placé pour ouvrir la bouche sur ce chapitre. Il s’est contenté de le faire pour les « pays sous-développés », ce qui est autrement mieux reçu et plus payant. Comme M. Mansholt qui se proclame lui aussi socialiste, il est caractéristique de cette génération de notables intellectuels qui avaient l’autorité et qui n’en ont pas usé en leur temps. Ce n’est donc pas à nous de la lui donner.
 
Certes, le choix d’un notable comme symbole du mouvement comporte quelques avantages de propagande, mais aussi des inconvénients. L’on sent que M. Dumont est un converti de fraîche date ; il répète des slogans qu’il n’a pas inventés en les accommodant à la sauce gauchiste pour plaire à son public. Par ses déclarations, il réintègre auprès de l’opinion le mouvement écologique dans les catégories politiques traditionnelles, il le ramène à une écologie Mitterand - donc Giscard. Et puis, autre inconvénient dans un mouvement démocratique : le vedettariat.
 
Le mouvement écologique doit revenir à ses sources. Pas d’idéologie, de slogans, de vedettes. MM. Dumont ou Mansholt peuvent adhérer, à la condition de faire leur autocritique et de rentrer dans le rang. Tant qu’à choisir un porte-drapeau, une image de marque qui déjà devient celle du mouvement écologique, partout mieux vaut en choisir qui ne prête pas à la discussion. Mais le mieux, c’est qu’il n’y ait pas de porte-drapeau, même si la télé en exige un. Pas de culte de la personnalité, une direction collégiale. Pas de centralisme parisien, mais une libre fédération des comités locaux. Pour s’unir, le mouvement écologique n’a pas besoin de se chercher un prête-nom à l’institut agronomique.
 
 
Bernard Charbonneau.                                                             Juillet 1974, La Gueule Ouverte, p. 24
 


[1] B. Charbonneau, dans le sous-chapitre « Comment, réaction contre l’organisation, le sentiment de la nature ramène à l’organisation », in Le Jardin de Babylone, Editions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002 (1965), p. 205-208.
Tag(s) : #Charbonneau - Illich et Ellul

Partager cet article

Repost 0