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Christophe Colomb forever ?

Pour une critique des théories actuelles de l’accaparement des terres dans le contexte de l’effondrement de la modernisation

Roswitha Scholz

 

Introduction : l’« accaparement des terres » comme explication courante de la crise actuelle.

 

Le krach de 2007-2008 mais aussi un certain renouvellement dans la prise de conscience de l’éco-crise ont fait récemment apparaître le capitalisme dans une situation de « crise multidimensionnelle », à laquelle on ajoute parfois une dimension « de genre ». Dans ce contexte, on remarque depuis au moins 2008, l’augmentation de la référence aux théories de l’accaparement des terres (Landnahme) qui, au début des années 2010, ont pris une place importante dans le discours sur la crise. Au cours de certaines discussions, j’ai appris que de telles positions sont également significatives pour beaucoup dans l’entourage de la critique de la valeur-dissociation. C’est pourquoi elles doivent faire l’objet d’un examen critique. De prime abord, ces conceptions semblent aller de soi. Aujourd’hui, chacun.e ne se sent-il-elle pas un peu, sinon massivement, l’objet d’un « accaparement des terres », marchandisé, spéculé, pénétré par le capitalisme ? Et ces constats ne rejoignent-ils pas justement les théories de la crise, critiques de la valeur ? N’est-ce pas sous cette forme que le capitalisme refait actuellement surface ? Et le monde n’est-il pas depuis longtemps devenu une marchandise, la « terre » n’est-elle pas accaparée « par nous » d’une façon insupportable ?

Il importe toutefois d’étudier les différences entre les théories de l’accaparement des terres et la critique de la valeur-dissociation, de façon à démontrer que les premières s’enlisent dans les époques passées et considèrent les « accaparements des terres » de façon anachronique, comme un modèle intempestif pour les réflexions actuelles. C’est ce que je mets en évidence parfois en usant de longues citations pour permettre leur confrontation. Il convient de préciser que le théorème de l’accaparement des terres est déjà impuissant per se s’agissant du processus de socialisation capitaliste, c’est-à-dire d’une mobilité de type temporel : la métaphore de l’accaparement des terres implique même la réduction subreptice de la « mobilité » temporelle du processus capitaliste à une « succession d’accaparements de terres », y compris si l’on donne un sens non-spatial à cette image. Dans ce cadre, on utilise le concept marxien d’« accumulation initiale » pour comprendre les processus de crise actuels. Il est fait avant tout appel à des théoricien.ne.s comme Rosa Luxemburg, Hannah Arendt, Burkhard Lutz et David Harvey. Klaus Dörre, qui s’est fait un nom bien au-delà de nos frontières en tant que théoricien de l’accaparement des terres, résume l’essentiel des conceptions actuelles de cette théorie de la façon suivante :

« L’idée centrale, qui relie les variantes les plus diverses du théorème de l’accaparement des terres, est que le capitalisme n’est pas capable de se reproduire de façon autonome. Pour leur propre stabilisation, les sociétés capitalistes ont besoin (a) d’une augmentation continue de la richesse sociale, qui, cependant, (b) ne peut être réalisée que par l’internalisation de l’externe, par la marchandisation de la terre qui n’était pas encore saisie par la valorisation. Contrairement à ce que l’expression suggère, les accaparements des terres ne se limitent pas à une dimension socio-spatiale ou physico-matérielle. L’expansion du capitalisme se fait à travers le temps aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des sociétés nationales, aussi bien au niveau sectoriel que sur le plan local, et elle englobe différents modes de production, groupes sociaux, formes de vie et même différentes structures de la personnalité [...] Cependant, bien que la rationalité de l’échange d’équivalents, caractérisée par la forme-marchandise, tende à sa propre universalisation dans les sociétés capitalistes, elle ne peut jamais prévaloir complètement, parce qu’elle demeure incorporée à d’autres rationalités d’action envers lesquelles la marchandisation se comporte, ou du moins peut se comporter, de manière expansive, accaparante, voire impérialiste. Comprendre le développement capitaliste comme une succession d’accaparements des terres signifie par conséquent aller au-delà de la construction d’un capitalisme pur, et envisager à la place systématiquement la dépendance à l’égard d’un dehors de la socialisation de marché capitaliste ».

Dans ce qui suit, je voudrais examiner, du point de vue de la critique de la valeur-dissociation, deux conceptualisations de l’accaparement des terres dont l’écho dépasse largement le monde germanophone : la théorie de l’accaparement des terres de Klaus Dörre (qui à mon avis représente une perspective ouvriériste modifiée), et le concept de Silvia Federici qui soutient une perspective féministe opéraïste. Pour la logique de la présentation, il faut tout d’abord exposer le lien entre la “contradiction en procès” et le déclin du capitalisme, pour ensuite entrer dans la dynamique de ce lien sous l’angle d’une critique de la valeur-dissociation. Dans ce contexte, je reviendrai systématiquement sur l’inadaptation de la métaphore de l’accaparement des terres ou de toute terminologie similaire (comme par exemple celle de l’enclosure globale) en tant que concepts théoriques. En fin de compte, il faudra encore montrer que tout cela doit être placé dans le contexte d’une critique réfractée de la dissociation-(sur)valeur, faisant droit à d’autres critiques comme celle du racisme, de l’antisémitisme, de l’antitziganisme, de l’homophobie et des disparités socio-économiques. Essentiellement à la fin de mon argumentation, j’aborderai encore des aspects jusqu’alors omis, tels que les processus de barbarisation liés à la désétatisation de la périphérie et à l’impuissance accrue des interventions menées dans le cadre de la politique mondiale. Le dernier point de mes remarques concernera les stratégies d’action impliquées par les conceptions de l’accaparement des terres de Dörre et de Federici.

Silvia Federici : accumulation initiale, reproduction et mondialisation

4.1 Postulats

 

Jusqu’ici il n’a pas été question de la reproduction au sens de la « dissociation du féminin » en vue de la reproduction globale. Chez Dörre, sous la forme du travail reproductif féminin, elle fait office de dehors du capitalisme, quelque chose qui (selon sa compréhension) n’a rien à voir avec la forme capitaliste, qui est d’un côté incorporé par le capitalisme, mais pourrait de l’autre représenter un potentiel pour sa transformation (ce dont je parlerai plus loin). Selon Kurz, cette dissociation est pourtant centrale pour la reproduction globale. Dans son dernier livre Argent sans valeur, elle n’est cependant pas systématiquement examinée. En revanche, Silvia Federici promet de prime abord de tenir compte de ce problème (mais seulement dans un sens opéraïste) en se référant aux féministes « de Bielefeld » : « Je prétends que si la théorie marxiste doit trouver une résonance dans les mouvements anticapitalistes du XXIe siècle, elle doit repenser selon une perspective planétaire la question de la “reproduction” et de ses différents aspects (en tant que reproduction des individus et reproduction de la force travail). Réfléchir aux activités qui permettent la reproduction de nos vies permet de dissiper l’illusion d’un développement capitaliste capable de créer les conditions matérielles d’une société non-exploitante. Nous voyons ainsi que l’obstacle essentiel à la “révolution” n’est pas le manque de savoir-faire technique, mais la dévaluation systématique de la vie humaine et les divisions que le développement capitaliste reproduit à l’intérieur de la classe ouvrière globale ». Selon Marx, « la valeur de la force de travail est déterminée par celle des marchandises (nourriture, vêtements et logement), “sans l’apport journalier [desquelles] le porteur de la force de travail, l’être humain, ne peut renouveler son processus vital”, c’est-à-dire qu’elles sont mesurées par le temps de travail socialement nécessaire à leur production ». Avec Mariarosa Dalla Costa, Federici affirme cependant que le travail reproductif non-rémunéré « produit le bien le plus indispensable pour la société capitaliste, celui dont dépend la production de tous les autres : la force de travail ». À mon avis, le concept de Federici est à juste titre subsumé sous la notion générale de « théorie de l’accaparement des terres », même si elle n’utilise pas explicitement cette expression en tant que concept central. Ainsi, elle part de l’hypothèse suivante : « l’accumulation initiale n’est pas un événement historique non-itératif limité aux origines du capitalisme en tant que point de départ de “l’accumulation proprement dite”. Elle est plutôt un phénomène qui sous-tend les rapports capitalistes à toutes les époques et qui se répète perpétuellement en tant que “partie du processus continu d’accumulation capitaliste”, “toujours contemporaine de son expansion” ». Ainsi, « la “séparation du producteur et des moyens de production” » qui est « selon Marx, l’essence même de l’accumulation initiale, [est à concevoir] comme quelque chose qui doit continuellement se rejouer, surtout en temps de crise du capitalisme lorsque les relations de classe sont remises en question et ont besoin de nouvelles fondations. [...] Dans le contexte de résistance générale aux règles du jeu capitaliste et à la paupérisation de nos vies, il n’est pas étonnant, que l’accumulation initiale soit de toute évidence devenue un processus durable [...] avec les crises économiques, les guerres et les expropriations massives, qui apparaissent aujourd’hui partout dans le monde comme les conditions préalables à l’organisation de la production et à l’accumulation ».

Ici, il est déjà clair que, selon Federici, la classe, la lutte de classe, le travail et l’accumulation initiale sont éternels à l’intérieur du capitalisme et sont donc des concepts qui valent aussi à l’ère de la mondialisation. Le point de départ de Federici est de part en part subjectivement opéraïste et dépourvu de toute hypothèse concernant la socialisation fétichiste. Par conséquent, ce n’est pas seulement le problème du genre qui est subsumé chez Federici. Selon elle, la théorie de la lutte des classes de Marx doit être élargie : « Nous devons avant tout reconnaître que l’histoire de l’accumulation initiale ne saurait être comprise du point de vue d’un sujet abstrait et universel. Car un aspect important du projet capitaliste a été la désarticulation du corps social, à travers l’imposition de différents régimes disciplinaires produisant une accumulation de “différences” et de hiérarchies. Celles-ci affectent profondément la manière dont les relations capitalistes sont vécues ». Cette histoire doit aussi être « écrite du point de vue des personnes réduites en esclavage, des colonisé.e.s, des peuples indigènes dont les terres continuent d’être la cible principale des enclosures et de tous ces sujets sociaux dont la place dans l’histoire de la société capitaliste ne peut plus être assimilée à l’histoire des travailleuses et travailleurs salarié.e.s ». Il s’agit de réinterpréter la multiplication hétéroclite et postmoderne des sujets dans l’optique du marxisme ouvriériste. Ici se manifeste un tabou de l’abstraction qui n’est pas seulement typique du féminisme des dernières décennies. Les contextes macro-logiques globaux sont mis en suspens, et le point de départ méthodologique coïncide directement avec l’expérience et les diverses préoccupations qui caractérisent les positions opéraïstes, au lieu de considérer ces dimensions plurielles dans leur différence qualitative, d’une part, et de les relier plus globalement entre elles dans le contexte du rapport de valeur-dissociation, d’autre part. Par ailleurs, l’hypostase du versant subjectif présente le risque d’une « sorelisation », si l’on invoque l’« existence » immédiate de façon abstraite et dans le sens d’une immédiateté fausse et non dialectique. Cette existence n’a en soi aucun contenu et aucune orientation et sa mobilisation peut entraîner une droitisation de la pensée. Par exemple, ce qu’il est advenu de la prétendue révolution arabe, à laquelle Federici et d’autres font référence dans leur farandole des résistances, est largement connu. Dans ce contexte, Karin Priester parle d’une « philosophie postmoderne de la vie ». La (prétendue) compréhension des “peuples” indigènes, des colonisé.e.s, et des personnes réduites en esclavage, peut se renverser dans la plainte chauviniste contre sa propre colonisation, par exemple par les États-Unis, ou même par un pseudo capital-financier juif. Federici suppose en outre que les situations d’esclavage, de prolétarisation ou encore d’oppression des femmes, conduisent chez les groupes et les individus concernés à l’unification de l’expérience et de la conscience. Mais ce n’est sûrement pas le cas, comme l’ont particulièrement montré les analyses postmodernes et poststructuralistes, même si elles se sont livrées à une hypostase des différences et que les niveaux objectifs et structurels ont ainsi disparu. Il est important de prendre en compte les colonisé.e.s et les esclaves, mais pas dans le sens réducteur d’une fausse immédiateté, comme le fait Federici.

4.2 Femmes, reproduction et mondialisation

 

Selon Federici, les persécutions des sorcières aux XVIe et XVIIe siècles jouent un rôle important dans le processus de l’accumulation initiale : « Ce sont les persécutions des sorcières qui ont permis à l’État de s’approprier les corps des femmes et de les transformer en machines pour la reproduction des travailleurs, criminalisant toute forme de contraception et brisant le contrôle reproductif qu’elles exerçaient. Les chasses aux sorcières ont également servi à détruire des formes de coopération entre les femmes, forçant les voisines et les amies à s’accuser mutuellement de torture et soupçonnant de démonisme toute forme d’union féminine. Enfin, elles ont creusé la division entre les femmes et les hommes en présentant le pouvoir des femmes comme un pouvoir qu’elles retourneraient sans hésiter contre les hommes en vue de leur destruction spirituelle et corporelle. Ainsi, les chasses aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles ont joué un rôle clé pour le développement de la société capitaliste moderne, puisque les hiérarchies et les identités fondées sur le genre étaient capitales dans la définition de l’organisation et de la discipline capitaliste du travail ».

Dans l’œuvre de Federici, la persécution des sorcières et la discipline du corps sont envisagées avant tout à travers le prisme opéraïste, et constituent la toile de fond des autres dimensions de l’oppression. La supposition d’un processus permanent d’accumulation initiale conduit à confondre le processus de constitution du capitalisme avec son stade de développement actuel. Alors que pour expliquer la discipline des corps dans le capitalisme, il ne faut pas en faire comme Federici un point de départ absolu. Au contraire, le sens et le rôle de la chasse aux sorcières au début des temps modernes ne deviennent clairs que lorsqu’ils sont compris comme une transition dans l’histoire de la formation du patriarcat-capitaliste, avant que le capitalisme ne fonctionne sur ses propres bases. Il est important de placer cette évolution dans le contexte de la valeur-dissociation (et pas seulement de la [sur]valeur) comme détermination de l’essence du patriarcat-capitaliste ; dans ce contexte, cependant, la discipline des corps en tant que telle et les persécutions des sorcières prendraient alors leur signification propre. Le corps souffrant comme corps abstrait se renie sinon lui-même et devient simplement le jouet de vieux intérêts marxistes-opéraïstes dans le contexte d’une « fausse immédiateté ». La persécution des sorcières dans l’histoire moderne est également importante chez Kurz, mais d’un point de vue critique du fétichisme, tandis que chez Dörre, elle est totalement absente.

Selon Federici de nouveau, de nombreuses activités de reproduction ont été négligées au XIXe siècle du fait de l’allongement de la journée de travail et de la réduction maximale de son coût, rendue possible par l’inclusion des femmes dans le procès de travail, en dépit de leur dévalorisation par rapport aux hommes. La mortalité infantile était donc élevée. Cela a vite changé : « D’un point de vue marxiste, le développement du travail reproductif et l’émergence concomitante de la figure de la femme au foyer à temps plein ont été le produit du passage d’un mode d’exploitation du travail basé sur la captation de la survaleur “absolue” à une exploitation basée sur la captation de la survaleur “relative” ». La réduction du temps de travail quotidien est alors compensée par l’utilisation de la technologie et une augmentation de l’intensité de travail. Au cours de cette transition, plus de travail et d’argent ont été investis dans la reproduction de la main-d’œuvre. Le salaire moyen du travailleur masculin a augmenté, également dans le cadre d’une nouvelle politique de rémunération. « Marx a méconnu l’importance du travail reproductif parce qu’il acceptait les critères capitalistes de définition du travail et de la prospérité, et croyait que le développement du travail industriel avait atteint un stade où la lutte pour l’émancipation humaine était imminente » .

Federici considère l’augmentation de l’emploi féminin au cours des dernières décennies de la façon suivante : « l’entrée des femmes dans le salariat s’est produite au moment d’une attaque historique contre les droits et les aspirations des travailleuses et travailleurs, puisque la réduction de la taille des entreprises, l’externalisation d’une partie du processus de production et l’assouplissement des dispositions du droit du travail ont conduit à une baisse des salaires et ont rendu le travail précaire et toujours plus nocif pour la santé. Il n’est pas surprenant que les emplois disponibles pour les femmes se fixent au bas de l’échelle salariale. Ce sont les emplois les plus monotones, les moins sûrs et les moins bien rémunérés. Mais même ces emplois sont aujourd’hui menacés, et précisément en raison de la crise économique mondiale qui affecte déjà, quoique dans une mesure limitée, la part féminine de la main-d’œuvre ». Les femmes occupent souvent des activités du secteur des services qui étaient auparavant exercées de façon privée. En outre, elles doivent à nouveau assurer elles-mêmes des services supprimés avec la réduction des prestations sociales. Elles travaillent maintenant par exemple dans des centres d’appels.

Dans les grands centres capitalistes, des parts considérables du budget ont été externalisées et commercialisées. Le nombre de ménages célibataires a augmenté. Cependant : « Alors que les sauts technologiques dans les secteurs clés de l’économie mondiale ont entraîné une réorganisation de la production, il n’y a pas eu de saut technologique dans le domaine du “travail domestique” qui aurait pu réduire de manière significative le temps de travail social moyen nécessaire pour la reproduction de la main-d’œuvre ». Et ce malgré le fait que des ordinateurs soient utilisés dans le domaine de la reproduction. Par exemple, les courses et le travail sexuel peuvent être « effectués » de cette manière. De nouveaux réseaux sociaux apparaissent avec Twitter et Facebook. On travaille avec des robots de soin, etc. Mais tout cela ne peut « se substituer au travail reproductif vivant », qui « implique la satisfaction de besoins complexes de telle sorte que les aspects physiques et affectifs sont inextricablement liés et qu’un degré élevé d’interaction humaine est nécessaire ». Ces activités présentent une structure temporelle différente de celle du travail rémunéré. Aujourd’hui, elles sont souvent prises en charge par des femmes migrantes. En raison de la dévaluation encore existante du travail domestique, sa version rémunérée avec ses conditions misérables devient « le pendant contemporain du travail des plantations ». Ce sont surtout les femmes du Sud qui doivent ainsi supporter les conséquences négatives de la mondialisation. Aujourd’hui, elles doivent faire plus pour avoir accès à la nourriture, elles doivent soigner les malades, etc. Les femmes ont souvent recours au travail à domicile à des mini-salaires pour mieux faire face à la famille et au travail. Il faut cependant noter ici que les activités reproductives féminines ont un caractère différent de celui, par exemple, du travail dans les plantations, ne serait-ce que parce qu’elles sont soumises à une « logique de dépense du temps » et qu’elles sont effectuées en privé ; au contraire, le travail dans les plantations (qui dans le « Tiers-monde » a été une sorte de pendant au travail en usine) a lieu en public et est caractérisé par une « logique d’épargne du temps ». Ici, des différenciations sont donc nécessaires.

  1.  Mondialisation, (re)colonisation et reproduction

 

Federici comprend par le terme de « mondialisation », une « série de mesures politiques par lesquelles le capital international a réagi à la crise du travail et de l’accumulation des années 1960 et 1970. Au cours de cette période stimulée par les mouvements anticoloniaux et le mouvement des droits civiques aux États-Unis, a commencé un cycle extraordinaire de lutte mondiale. Constamment, de nouveaux sujets étaient mobilisés ». Federici part de la question suivante : « comment les changements sociaux des quatre dernières décennies ont-ils affecté la reproduction de la force de travail ? ». Elle considère donc la mondialisation comme un « processus de recolonisation » qui s’étend au monde entier. Elle se distingue ainsi des positions qui considèrent les développements liés à l’information et la financiarisation comme les aspects principaux de la mondialisation : « Selon une hypothèse largement répandue, la “contre-révolution” capitaliste, qui est le cœur de la mondialisation, a consisté en un double déplacement. Premièrement, un type d’accumulation basé sur la production de marchandises a été remplacé par un autre dans lequel la financiarisation a désormais le dessus. Deuxièmement, on est passé de la production industrielle basée sur l’usine à un système dans lequel la science, la connaissance, l’information et la culture sont les productions les plus importantes, conduisant à une dématérialisation croissante du travail, mais aussi à une baisse de la demande de travail [...]. L’usage d’expressions telles que “société du savoir” ou “révolution informatique” transcende les divisions politiques et Internet est considéré comme un modèle pour des formes nouvelles de production de richesse et de coopération ». Chez Hardt et Negri on diagnostique un « capitalisme cognitif », chez Jeremy Rifkin, il s’agirait de la « fin du travail ». Dans ce contexte, Federici critique également les références féministes et de gauche au « fragment sur les machines » des Grundrisse de Marx. Pour Federici, face à cela, « la capacité du capital à abaisser les coûts de production de la main d’œuvre par une expansion à grande échelle du marché mondial du travail est plus [significative] ». Ce faisant, elle suppose l’augmentation constante du travail précisément à l’ère de la mondialisation. Même si elle reconnaît tout à fait qu’une révolution microélectronique a eu lieu, le facteur décisif est, selon elle, l’expansion de la masse des travailleuses et travailleurs à l’échelle mondiale, ce qui est diamétralement opposé à l’hypothèse d’une « contradiction en procès ».

Le processus de mondialisation, poursuit Federici selon sa terminologie opéraïste, a ainsi « accentué les inégalités ainsi que la polarisation sociale et économique. Il a fermement rétabli les hiérarchies qui ont historiquement marqué la division sexuelle et internationale du travail et qui avaient été minées par les mouvements anticoloniaux et le mouvement des femmes. Les anciennes colonies sont devenues le centre stratégique de l’accumulation initiale jusqu’à ce jour [...]. Les colonies ont été le théâtre des formes les plus intensives d’exploitation. Elles étaient le lieu de l’esclavage et des plantations. Pendant des siècles, les ressources les plus précieuses (argent, or, diamants, bois, caoutchouc, force de travail vivant) ont été prélevées dans les anciennes zones coloniales puis expédiées par bateaux en Europe et aux États-Unis. Je parle de cette région comme d’un “centre stratégique” parce que sa restructuration économique et sociale a été la base et la condition préalable de la restructuration globale de la production sur le marché mondial du travail. En effet, si la restructuration économique dans les anciennes colonies n’avait pas ouvert l’accès à un grand réservoir de main-d’œuvre et si cette main-d’œuvre n’avait pas alimenté le marché mondial, il n’aurait jamais été possible d’abandonner l’Europe et les États-Unis à la “désindustrialisation”, de briser les structures organisationnelles des communautés de travailleuses et de travailleurs européen.e.s et nord-américain.e.s et de délocaliser des usines industrielles là où les coûts du travail sont plus bas. C’est loin d’être un hasard si ce sont les colonies qui ont connu les premiers et les plus brutaux processus d’expropriation et de paupérisation, le désinvestissement étatique le plus extrême dans la reproduction de la main-d’œuvre et les attaques violentes contre les populations locales. Ces attaques ont pris à la fois la forme de guerres par procuration sanglantes – comme celles qui ont eu lieu en Amérique centrale dans les années 1980 et 1990 et qui se poursuivent encore aujourd’hui dans de nombreux pays africains –, et d’interventions militaires directes – comme celles que nous avons connues en Somalie, en Afghanistan et en Irak. En fait, la violence a une fois de plus été “l’accoucheuse” d’une nouvelle forme d’accumulation. Elle a ouvert l’accès à de nouveaux territoires pour la production de pétrole, de diamants, de lithium et de coltan. Dans le même temps, de nouveaux corps ont été recrutés pour le marché du travail et les anciens maîtres coloniaux ont été en général en mesure de s’assurer le contrôle de l’économie. Les expulsions des terres qui en ont résulté ont créé une nouvelle diaspora en poussant des millions de personnes de la campagne vers des villes qui ressemblent de plus en plus à des camps de réfugiés ».

Selon Federici, le chômage dans le « Tiers-monde » a augmenté et les salaires ont chuté de façon dramatique. Les populations ont été privées de terres pour l’extraction de matières premières et la production de nourriture. « Les compagnies publiques d’électricité ont été démantelées. Les budgets de l’État pour la santé et l’éducation, les subventions agricoles et les services de soutien pour répondre aux besoins humains fondamentaux ont été réduits. En conséquence, l’espérance de vie diminue et des phénomènes que l’on croyait disparus sous l’effet “civilisateur” du capitalisme sont de retour : famines, malnutrition, épidémies périodiques, et même les chasses aux sorcières. Rien qu’en Afrique, des milliers de femmes ont été assassinées en tant que supposées sorcières. [...] Cela est dû en partie à la manipulation des autorités locales qui utilisent la prétendue menace de sorcellerie afin de détourner l’attention de la vente des terres communales. Les persécutions de sorcières s’expliquent aussi en partie par la dévalorisation à laquelle sont exposées les femmes âgées vivant d’activités économiques de subsistance dans des sociétés de plus en plus monétarisées ».

L’évaluation des tendances de la mondialisation par Federici montre qu’elle est loin de l’idée d’un effondrement causé par le développement des forces productives, tel qu’il est soutenu dans le fragment sur les machines. Pour Federici, l’obsolescence du travail abstrait, la désubstantialisation du capital et la dévalorisation de la valeur médiée par la contradiction en procès, que Kurz a mises en évidence, n’existent pas. D’une manière typiquement opéraïste, elle considère plutôt la mondialisation comme une « recolonisation », une « contre-révolution » dans le sens d’une conception modifiée et subjectiviste de la classe. Elle oppose une accumulation éternelle du capital aux positions qui découvrent un nouveau type d’accumulation dans la financiarisation. Pour elle, il n’y a pas de « paroxysme du capitalisme ». Ce dernier peut continuer d’exister jusqu’à son dernier jour en mobilisant une main-d’œuvre à bas salaires à l’échelle mondiale.

Selon Federici, l’expansion du travail ne peut être réalisée que par le regroupement de différentes activités sous le label « travail », notamment des activités reproductives féminines, des activités paysannes de subsistance et des activités dans l’économie informelle, qui crée ensuite prétendument de la « valeur ». Les activités reproductives féminines seraient particulièrement pertinentes dans le contexte de la reproduction de la main-d’œuvre, sans que Federici ne considère leur logique intrinsèque dans le contexte de la valeur-dissociation qui est leur contexte contradictoire fondamental. Cependant, ces activités doivent être l’objet de la critique, tout comme le travail salarié. Au lieu de cela, l’existence de femme au foyer dans la phase fordiste est seulement expliquée de façon économiciste et réductionniste dans le cadre d’un marxisme traditionnel, et essentiellement par la réduction des coûts du travail au moyen du travail domestique. Les nouvelles persécutions des sorcières, par exemple en Afrique, devraient cependant être comprises dans le cadre d’une reformulation de la contradiction en procès avec pour toile de fond la valeur-dissociation et le paroxysme du capitalisme qui lui est associé, ainsi que dans le cadre de l’interconnexion des rapports traditionnels et capitalistes, et non pas envisagé à travers le prisme d’une accumulation initiale conçue comme un principe structurel central et éternel du capitalisme, conception qui n’est qu’à première vue plausible.

 

  1.  L’accaparement universel des terres, principe fondateur jusqu’aujourd’hui ?

 

Comme Federici le souligne à juste titre, une grande partie des secteurs de la production industrielle à forte concentration de main-d’œuvre est délocalisée dans les pays d’Europe de l’Est et en partie vers les pays dits du « tiers-monde ». Des usines autrefois « socialistes » ont été fermées ou largement privatisées. Les produits locaux n’ont plus été proposés à la vente. De nombreux pays du tiers-monde ont été contraints à des « ajustements structurels » et des entreprises étrangères se sont approprié les ressources de ces régions. « Dans le même temps, les entreprises se sont ouvert de nouveaux marchés pour leurs biens industriels et ont supplanté les productrices et producteurs locaux » . À cet égard, les organisations internationales (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International, OMS, etc.) ont joué un rôle décisif. L’État-providence a également pris fin. « Un déplacement dans la relation temporelle entre la reproduction et l’accumulation a donc eu lieu. Avec les réductions dans les secteurs de la santé et de l’éducation, celles des pensions de vieillesse et des transports publics, ainsi qu’avec l’introduction de nouveaux “frais d’utilisation”, de nombreux éléments de la reproduction de la force de travail sont devenus des sources directes d’accumulation ». C’est de cette manière que les activités de reproduction ont été financiarisées.

La dérégulation se manifeste aussi à travers la précarisation des travailleuses et des travailleurs, la diminution des pensions de retraites, le désengagement des services de santé et d’éducation (y compris dans les pays « riches »), notamment conditionnés par les ajustements structurels, la financiarisation, la guerre ou encore la crise de la dette et des hypothèques. Il s’agit ainsi « d’activer une nouvelle dynamique d’accumulation ». Federici suppose que la prospérité dans le capitalisme n’était limitée qu’à certaines périodes et à certains endroits. Cette prospérité aurait été « clairement le résultat d’un jeu spécifique de circonstances historiques et d’accords sur les performances qui ont pris fin avec les luttes des années 1960 et l’effondrement du communisme ». Le mouvement de paupérisation touche à présent une grande partie de la population, par exemple en Grèce, en Espagne, en Italie et aux États-Unis. Les femmes à faible revenu en général et les femmes noires, qui doivent “s’en sortir” et subvenir aux besoins de leur famille, sont particulièrement touchées. Par exemple, elles louent leur services comme domestiques dans des pays lointains, se mettent à disposition comme mères porteuses, donnent leurs enfants en adoption, etc. Selon Federici, partout leur « capacité à contrôler leur propre reproduction est attaquée ».

Federici constate : « Les programmes économiques et sociaux lancés par le capital international pour vaincre les mouvements de libération des années 1960 et 1970 sont suffisants pour garantir l’institutionnalisation de l’expropriation (de la terre et de tous les droits acquis), de la précarité de l’accès aux ressources financières et à l’emploi, d’une vie sous le signe de l’incertitude et de l’insécurité, et du renforcement des hiérarchies fondées sur le racisme et le genre comme conditions de production pour les générations futures ». De cette façon, selon elle « partout la figure du travailleur » devient celle de « l’immigré, du travailleur itinérant, du réfugié ». Des formes de l’ancien esclavage sont aussi de retour. L’espérance de vie de la classe ouvrière diminue même dans les pays riches. Dans le « Tiers-monde », une existence de travailleur journalier s’est répandue. Selon Federici, la classe capitaliste nous fait avaler qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme. Mais d’un autre côté, on remarquerait la résistance partout dans le monde : « Car tout système qui n’est pas capable de reproduire sa main-d’œuvre et qui n’a rien à lui offrir pour l’avenir, en dehors de crises à répétition, est condamné à l’échec ». Malgré toute l’invocation de la reproduction de la main-d’œuvre, c’est finalement le travailleur itinérant qui, pour Federici, représente aujourd’hui le prototype de la paupérisation capitaliste. L’ennemi principal demeure ainsi « le capital » !

 

 

Federici voit le travailleur itinérant dans une position très similaire à celle que Dörre envisage pour le travailleur intérimaire précaire, aussi parfois migrant, qui représente le prototype de l’exploité à l’ère de la mondialisation. Mais contrairement à Dörre, Federici rejette fermement une posture réformiste. Elle considère les conditions de travail précaires comme « voulues » et part du principe qu’elles sont le « but » du capital. Ainsi, elle suppose que l’« accaparement des terres » est un principe qui fonctionne encore aujourd’hui du point de vue de la théorie de l’accumulation. La critique de la « discipline du corps » au sens de la discipline du travail moderne, qui trouve aussi un écho parmi de nombreux critiques de la valeur(-dissociation), n’a lieu chez Federici que dans le contexte opéraïste traditionnel de l’ontologie du travail ! Dörre s’inscrit de son côté dans une tradition ouvriériste syndicale pour laquelle l’État joue un rôle très important. Il tente de présenter une telle vision adaptée au temps présent, en s’inspirant notamment de Gramsci, de la théorie de la régulation et de la théorie des vagues, mais il s’intéresse plutôt à contrecœur aux femmes, aux migrant.es et à l’écologie. Federici se concentre principalement, quant à elle, sur l’impulsion subjective de la lutte des classes dans un sens opéraïste. Cependant les deux ont pour point de départ commun une épistémologie du point de vue situé et/ou un individualisme méthodologique, notamment en s’enracinant dans une pensée traditionnelle de lutte des classes.

Il est frappant de constater que la perspective théorique de Federici est encore plus maigre que celle de Dörre. Les véritables références de sa réflexion sont Marx, avec la séparation des producteurs et des moyens de production dans le contexte de l’accumulation initiale, la thèse de Dalla Costa selon laquelle les activités reproductives sont aussi décisives pour la production de la force de travail, certains théoriciens rappelant l’importance du « Tiers-monde » et, enfin, Foucault. Pour le reste, elle se cantonne essentiellement au niveau descriptif. Federici comme Dörre ne parviennent pas au cœur de la contradiction en procès, avec toutes les conséquences théoriques qu’implique cette barrière systémique. Cette perspective d’une contradiction en procès devant trouver sa fin est d’ailleurs sans aucun rapport avec la vision optimiste du progrès que Federici a fustigé dans les travaux de Hardt et Negri. Au contraire, une vision fondée sur l’idée d’un paroxysme du capitalisme se situe à un niveau objectif de la théorie de l’accumulation, où le développement des forces productives n’est pas simplement positivement connoté, comme dans le marxisme traditionnel ou le néo-opéraïsme. Les forces productives et les technologies qui y sont associées peuvent tout aussi bien être des forces destructives.

Au bout du compte, Federici ne nie pas complètement la révolution technologique et financière, mais la stratégie du capital pour réduire les coûts à l’échelle mondiale compte davantage selon elle. Ce faisant, elle rate le caractère fétichiste de la crise mondiale, dans le cadre duquel une option de bas salaire n’est qu’une étape transitoire vers l’état de superflu. Qui est aujourd’hui précaire peut toujours s’agripper à cette étape, il ou elle n’a pas encore complètement décroché... La précarité n’apparaît alors que comme la menace d’un danger de totale inutilité qui est bien réel. Cette objection s’applique tout aussi bien à Dörre qu’à Federici. C’est donc en réalité l’inutilité objective qui doit jouer le rôle de catégorie décisive et non la précarité qui en représente simplement le ressenti, l’actualité subjective, à travers le maintien d’une sorte d’activité rémunérée qui doit absolument être sauvegardée, même si ce n’est que sous la forme d’un auto-entrepreneuriat postmoderne dans un contexte social dont l’assise ontologique est encore constituée par la valeur travail. La peur de l’inutilité est si grande qu’elle ne peut théoriquement s’identifier qu’à la précarisation, l’idée que la société fondée sur le travail arrive à son terme absolu est par conséquent taboue : c’est l’horreur par excellence pour le précaire qui se sent obligé de se positionner à l’intérieur de conditions dégradées afin de pouvoir se préserver soi-même en tant qu’être en difficulté. En définitive, tout ceci doit être compris dans le contexte d’une critique générale de la valeur-dissociation en tant que critique qui s’affirme en même temps qu’elle reconnaît ses propres limites.

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