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L´après-coronavirus : un nouveau Bretton Woods ?

 * 

Sandrine Aumercier

 

   À mesure que les États s´engagent dans le déconfinement, la parole se libère sur les chantiers qui vont accompagner la crise et ce qu´il est convenu d´appeler la relance économique. Et ceci d´ailleurs, sans que personne ait la moindre idée d´une prochaine vague pandémique due au déconfinement lui-même, voire d´une résurgence à l´automne du virus Sars-CoV-2 sous des formes éventuellement mutées. Sur des airs de faux « grand changement » (relocalisation des activités essentielles, soutien à une économie décarbonée, etc.), il ne s´agit pas seulement de reprendre au plus vite la « vie normale », mais de mettre les bouchées doubles pour amortir une récession récemment comparée par la Commission européenne à celle de 1929. Les gouvernements libéraux qui, au nom de la sauvegarde de la vie, ont emprunté des milliards à un avenir incertain sont en train, souvent en marchant sur des œufs, de commencer à présenter la facture et de reculer sur certaines promesses lancées à la légère au plus fort de la période de confinement. Mais pouvait-on s´attendre à autre chose de leur part, coincés qu´ils sont dans une contradiction insoluble entre l´impératif de sécurité et l´impératif de croissance ?

   Il est plus instructif de se tourner alors vers les discours de gauche qui en appellent, eux, à un « monde d´après » vraiment débarrassé des travers de celui d´avant. Lisons pour cela le dialogue édifiant, publié sur le site du Guardian le 6 mai 2020, entre deux économistes autoproclamés de gauche, Yanis Varoufakis (ex-ministre du gouvernement Tsipras et qui se dit marxiste libertaire, c´est tout dire) et David McWilliams (économiste irlandais sans affiliation partisane). Tous les deux font partie du Mouvement pour la Démocratie en Europe en 2025 (DiEM25), un mouvement transnational qui défend une refonte démocratique des institutions européennes, proche de l´altermondialisme, de l´écoféminisme, de l´écologie sociale et de la critique de la croissance. Un mouvement tellement révolutionnaire qu´il a été reconnu par la majorité des partis français de gauche en 2017, par de nombreuses personnalités de gauche en Europe et des grandes gueules « radicales » allant de Chomsky à Žižek en passant par Naomie Klein ou Julian Assange font partie de son comité consultatif.

   Les deux interlocuteurs s´accordent dans ce dialogue sur le fait que si le capitalisme a été (selon eux) mis en suspens durant la phase de confinement, les règles du jeu sont cependant restées identiques. Et ceci (toujours selon eux) à cause d´une « erreur de catégories » répandue que décrit ainsi McWilliams : « Si vous basez votre politique économique sur la volonté de personnes trop traumatisées et malades pour emprunter ‒ ce qui est la logique fondamentale de l´assouplissement quantitatif ‒ alors vous avez un problème très sérieux. Une image courante de l´assouplissement quantitatif est le tuyau : un énorme tuyau monétaire, avec de l´eau qui jaillit pour arrêter le feu de la crise. Mais le tuyau de la politique monétaire est limité par cette petite valve appelée les banques, une petite valve appelée le comité de crédit, une petite valve appelée « volonté des entreprises d´emprunter de l´argent ». Et finalement, ce tuyau d´argent devient un filet d´eau ‒ et même ce filet d´eau profite beaucoup plus aux riches qu´aux pauvres. » Il s´ensuit que nous avons un problème parce que les investissements risquent d´être mal avisés.

   La solution serait alors un nouveau Bretton Woods, comme le veut l´analogie désormais banale de la crise du coronavirus avec une économie de guerre. Voilà ce qui représenterait, selon nos deux interlocuteurs, le scénario vraiment alternatif qui ferait pencher la sortie de crise du côté d´un grand renouveau. Rien ne manque à ce programme ambitieux : la lutte contre la pauvreté, la transition verte... (il est fascinant de voir comment, plus se creusent les inégalités mondiales et plus s´approfondit la crise écologique, plus on parle de l´avenir radieux et toujours repoussé qui nous attend « si seulement » on investissait enfin à bon escient). Se réjouissant de voir enfin l´Allemagne économiquement aussi à plat que les autres pays européens, les deux économistes voient l´obstacle à un tel scénario positif du côté des « ordolibéraux européens », lesquels, faute d´investissements vertueux, seraient des fauteurs de néofascisme et nous feraient entrer (scénario négatif) dans une économie mondiale « hobbesienne : méchante, brutale et pauvre pour la majorité des gens ». Est-ce à dire que nous avons vécu jusqu´à aujourd´hui dans une économie douce et clémente ? Regrettant la période ‒ apparemment fabuleuse ‒ où l´Irlande est sortie de la pauvreté grâce à la construction européenne présentée ici comme une « bonne mondialisation » attirant les capitaux et permettant aux gens de voyager, McWilliams verse une larme sur le sombre avenir de ses enfants si tout cela ne revient jamais (car il est bien connu que la mondialisation est bonne aussi longtemps qu´elle profite à la nation ou à la zone commerciale que je représente ; par contre, la mondialisation devient franchement dégueulasse quand je suis le perdant de l´histoire dans le jeu de la concurrence internationale !) Yanis Varoufakis ‒ plus gauchiste que moi tu meurs ‒ qui se dit d´accord sur l´essentiel, conteste alors son interlocuteur sur un point de détail, à savoir : « L´ouverture que vous décrivez est toujours allée de pair avec de sévères restrictions : Nafta et la frontière entre les États-Unis et le Mexique ; la liberté de circulation en Europe et Frontex le long de la Méditerranée. Ce n´est pas une contradiction, c´est la logique d'un système qui privilégie la circulation des capitaux par rapport à la liberté des êtres humains ». Le mot de la fin est sans appel : « Si nous ne parvenons pas à nous unir maintenant ‒ à nous rallier autour d´un nouveau Bretton Woods, à réaliser les investissements dont l´humanité et la planète ont si désespérément besoin ‒ je crains que ce système ne fasse qu´approfondir sa logique cruelle. En surfant sur le tuyau de liquidités libéré par des politiques telles que l´assouplissement quantitatif, le secteur financier va accroître son emprise sur l´économie mondiale ; les banquiers sont très doués pour s´enrichir de cette volatilité. Il est donc temps pour nous, ici en Europe comme dans le reste du monde, de nous mobiliser derrière cette vision commune d´une nouvelle donne mondiale. Car sans elle, les murs qui nous séparent ne feront que s´élever et s´épaissir : ils ne seront poreux que pour l´argent qui les traverse ». C´est bien sûr à ce projet que travaillent les différents membres du Mouvement pour la Démocratie en Europe en 2025. Et nous sommes prévenus d´avance que tout va être encore de la faute des banquiers.

   Ce dialogue n´a rien pour surprendre puisqu´on appelait déjà en 2008 à un nouveau Bretton Woods, mais il énonce on ne peut plus clairement de quoi il s´agit dans les alternatives que présentent la gauche de toutes tendances (parfois de manière moins explicite que dans ce morceau de bravoure) : il s´agit tout d´abord de promouvoir un retour nostalgique vers un ordre économique keynésien qui fut mis en place par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. On semble ici avoir complètement oublié qu´en appelant les Alliés à la conférence de Bretton Woods, les États-Unis voulaient consolider leur rang de première puissance économique mondiale face à des puissances européennes exsangues et mettre sur pied un système monétaire stable qui saurait éviter une nouvelle crise de 1929. Le système d´étalon-or ayant montré son instabilité pendant l´entre-deux-guerres, les monnaies nationales sont avec l´accord de Bretton Woods définies par rapport au dollar avec un taux de change fixe garanti par les institutions créées à cette occasion (notamment le FMI). Seul le dollar est encore convertible en or. Cependant, pour mettre fin à l´inflation galopante du dollar dans les années 60 à cause des dépenses militaire et spatiales et pour éviter d´avoir à rembourser les dollars excédentaires en or, Nixon met fin à la convertibilité du dollar en or en 1971. À partir de là, se met peu à peu en place un système de changes flottants qui prévaut encore aujourd´hui et qui fut théorisé par l´École de Chicago.

   Une conclusion à en tirer est qu´aucun des systèmes monétaires expérimentés n´a su éviter depuis un siècle de sévères crises globales. De manière d´abord empirique, la première chose à faire serait donc de se demander comment peut-on continuer à faire confiance à un système qui, quelles que soient ses configurations institutionnelles, n´a cessé de se conduire lui-même au bord de la faillite. L´argument habituel est tout trouvé : si les choses tournent toujours mal, c´est faute de bonne volonté de la part des États et par appât du gain de la part des investisseurs. En somme, tout le système économique repose sur une psychologie rudimentaire, où il suffirait de mettre de la volonté dans la politique et de la morale dans l´économie pour qu´il fonctionne à merveille (notons qu´il n´y a alors qu´un pas à franchir pour déclarer la « nature humaine » incurable ‒ sauf peut-être à dresser ou surveiller implacablement le « parc humain » ou à intervenir génétiquement sur l´espèce humaine pour l´améliorer moralement, comme le proposent certains transhumanistes. De telles solutions sont contenues dans les prémisses de la psychologie utilitariste qui ne voit en chaque être humain rien d´autre qu´un individu égoïste et calculateur. Ces prémisses en autoconfirmation permanente ne peuvent en toute logique, une fois posées, être réglées que par des interventions drastiques sur cette « nature humaine ». Car les bons esprits moralistes font en effet de plus en plus figure de pâles idéalistes devant l´approfondissement de la crise).           

   Lorsqu´il est question de changer les règles du jeu, c´est toujours dans le cadre des catégories fondamentales du capitalisme. La « lueur d´espoir » à laquelle prétendent McWilliams et Varoufakis témoigne de leur croyance aveugle, increvable, dans les vertus du capitalisme, à condition seulement de le mettre entre de « bonnes mains » soucieuses de « bons investissements ». Les yeux rivés sur les crises cycliques imputées simplement à de mauvaises gestions, on exclut ainsi de parler de la crise fondamentale du capitalisme qui accompagne les différentes étapes de son développement historique. Robert Kurz mettait ainsi en évidence que la diminution inexorable de la masse totale de valeur consécutive à l´automatisation du travail (remplaçant le travail vivant) ne pouvait rien faire d´autre que déboucher sur la « solution » néolibérale en direction de la crise finale du capitalisme. Le néolibéralisme n´est pas un problème uniquement imputable à des acteurs véreux, mais une étape logique de la contradiction en procès du capitalisme. Présenter une solution de type keynésienne comme l´antidote au mal néolibéral n´est pas seulement un pur anachronisme, c´est aussi la preuve d´un repli vers les recettes familières mais pas moins désastreuses qui restent prisonnières de la matrice capitaliste.

   Ne doutons pas que les colères qui bouillaient déjà avant la crise du coronavirus vont s´intensifier dans les prochains temps, quand la crise sanitaire sera derrière nous, et ceci aussi longtemps que les peuples devront choisir entre la peste libérale et le choléra social-démocrate qui forment le cadre indépassable de la politique de partis (au moins dans les périodes suffisamment fastes économiquement). Devant la montée du désespoir populaire, on aura encore une fois beau jeu d´accuser les forces politiques racistes et populistes de récupérer la mise. Ainsi on pourra s´épargner une fois de plus la critique des catégories du capitalisme et ne pas cesser d´apporter de l´eau à son moulin.

8 mai 2020. 

Sur la crise du coronavirus sur ce site on pourra lire : 

- De virus illustribus. Crise du coronavirus et épuisement structurel du capitalisme, par Sandrine Aumercier, Clément Homs, Anselm Jappe et Gabriel Zacarias. 

- Le coronavirus et effondrement de la modernisation, par Roswitha Scholz et Herbert Böttcher. 

- Corona-crise : le krach à venir, par Tomasz Konicz. 

- Convergence vers la terreur, de Marildo Menegat.

- Dans le miroir de la pandémie. L'état d'exception de la pandémie, semble avoir accompli, au moins en partie, le rêve du capitalisme, par Gabriel Zacarias. 

- Corona-crise et capitalisme : Notes à propos de la pandémie économique, par Maurilio Botelho.

- Brèves remarques sur les revenus sociaux de quarantaine, par Buno Lamas. 

- Cap sur l'inconnu. Endettement mondial, crise monétaire et effondrement capitaliste, par Maurilio Botelho (2018).

Tag(s) : #Chroniques de la crise au quotidien

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