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À propos d'Ivan Segré, Misère de l’antisionisme

(paru aux Éditions de l’éclat, février 2020)

L'ouvrage est librement téléchargeable ici.

*

Paul Braun

  

  Dans ce petit livre dont je vous conseille vivement la lecture, Ivan Segré s’attaque à une question bien brûlante et souvent mal traitée, celle de l’antisionisme. Il questionne la centralité que prend le conflit israélo-palestinien dans le débat politique et public, et la manière dont ce débat sert d’exutoire à des frustrations autres, d’ordres politiques, sociaux et économiques.

   D’abord deux mots sur l’auteur : Ivan Segré, né en 1973 à Paris est philosophe et talmudiste. Le Talmud est une œuvre collective, élaborée au cours des premiers siècles de notre ère, qui discute de manière contradictoire et dialectique les enseignements de la Tora. Selon Ivan Segré, le judaïsme ancien est plus à comprendre comme un enseignement, un développement de la subjectivité, que comme une religion de la loi. Ce ne serait qu’au cours du Moyen Âge que les discussions contradictoires du Talmud auraient été codifiées et mises en forme de lois.  Ivan Segré a développé ces aspects de sa pensée dans deux livres :  Le Manteau de Spinoza, pour une éthique hors la Loi, et dans Judaïsme et Révolution datant de 2014. On peut mentionner également un de ses derniers ouvrages qui s’attaque déjà aux questions de l’antijudaïsme, de l’antisémitisme et de l’antisionisme et qui s’intitule Les pingouins de l’universel.

   Mais revenons au texte Misère de l’antisionisme, qui nous intéresse aujourd’hui, et qui est publié aux éditions de l’éclat. Avec le titre Ivan Segré, qui se définit comme marxiste et sioniste, fait un clin d’œil  à Marx et son livre Misère de la philosophie. Dans ce pamphlet l’auteur ne définit pas exactement ce qu’il entend aujourd’hui par sionisme et ne fait pas non plus l’histoire du sionisme. Ce n’est pas le lieu qu’il a choisi pour cela. Ce serait en soi déjà un long débat. Certains, par exemple, pensent qu’après 1948 et la fondation de l’État d’Israël il n’est plus opportun de parler de sionisme, mais qu’il faut utiliser le même terme que pour tous les autres États-nations, c.a.d. parler de nationalisme. Ceci pour enlever la singularité à Israël, et comprendre son nationalisme dans le même contexte que celui des autres nations telles que la France, la Turquie, la Russie, l’Iran ou tant d’autres. Dans le livre l’éditeur a rajouté une note de quelques pages à la fin pour expliquer que le sionisme comportait en son sein de nombreuses différentes tendances, et que l’état catastrophique actuel de la situation n’était nullement prédestiné ni inéluctable.

   Dans le prologue Ivan Segré s’attaque à ce que Robert Kurz appelle « l’asymétrie de l’indignation », c.a.d. le fait de critiquer au sujet d’Israël ce qu’on refuse de voir chez soi. Dans ce texte qui se limite pour l’essentiel au cas  français, Ivan Segré constate qu’on retrouve cette attitude autant « à l’extrême gauche, qu’à l’extrême droite qu’au sein de l’extrême centre ».  Il cite par exemple Jean-Luc Mélenchon qui évoque, pour protester contre Israël, les valeurs de la France qui seraient la liberté et l’égalité et non pas celle d’un peuple se sentant supérieur aux autres. Dans son style d’écriture circulaire, Ivan Segré revient souvent sur un même auteur en le confrontant à d’autres de ses écrits. Il va donc mettre en face de cette affirmation de Mélenchon sur Israël, les positions positives de Mélenchon au sujet de la richesse des territoires français d’outre-mer. Ce qui serait richesse, grandeur et liberté du côté de la France serait sentiment de supériorité d’un peuple dans le cas de la colonisation israélienne. Dans son essai intitulé L’ère du peuple, Mélenchon parle du rôle essentiel des ressources maritimes pour l’avenir, et qui pour la France sont situées à 97 % dans l’outre-mer : « … la France n’est pas la petite nation occidentale qu’ont fait d’elle ses deux derniers présidents en l’intégrant servilement aux politiques de l’empire nord-américain. C’est une puissance à vocation universaliste, présente sur cinq continents dans leur contexte maritime. »

   En évoquant Edouard Glissant, Ivan Segré constate que « la manière dont la France traite ses territoires d’outre-mer suscite pourtant peu d’opposition en métropole, du moins au regard de l’opposition qu’y suscite la politique coloniale de l’État d’Israël ».

   Il poursuit avec Dominique de Villepin et Jacques Chirac qui tout en critiquant la colonisation israélienne, continuent à défendre le pré carré français en Afrique de l’Ouest à travers Foccard et les réseaux de la France-Afrique.

   Autre exemple pris est celui du BDS, l’appel au boycott d’Israël soutenu fortement par une personnalité intellectuelle d’envergure comme Judith Butler.  Ivan Segré à ce sujet : « Or, comment appréhender le soutien de Judith Butler au boycott des institutions culturelles et universitaires israéliennes, sachant qu’elle est elle-même une universitaire nord-américaine, et que les États-Unis disposent du plus grand contingent militaire à l’étranger : près de 200 000 hommes répartis dans 800 bases et 177 pays ? »

   Le cas de l’antisémitisme en Iran est également analysé dans ce chapitre, mais aussi l’exemple de l’interdiction à l’encontre des sportifs israéliens de participer à des compétitions internationales dans tous les pays du monde arabe, du Maroc à l’Arabie Saoudite. Les judoka et les joueurs d’échecs iraniens, par exemple, n’ont pas le droit de jouer dans des compétitions internationales contre des sportifs israéliens. Au sujet du printemps arabes il critique l’idée répandue en Tunisie, en Égypte, en Syrie, au Liban, et au Yémen qui met la faute sur Israël et le sionisme au lieu d’analyser les conditions socio-économiques et politiques dans leurs propres pays. On savait par exemple que la télévision égyptienne avait déjà produit et montré dans les années 2000 un feuilleton basé sur Les protocoles des sages de Sion, un faux document, écrit par les services secrets tsaristes au début du siècle dernier, pour attiser l’antisémitisme, et qui expliquait comment les juifs conspiraient pour dominer le monde. Adolf Hitler y faisait référence dans Mein Kampf et l’utilisa largement dans la propagande du IIIème Reich. Avec de nombreuses rééditions ce texte est devenu un véritable best-seller mondial avec encore aujourd’hui une large diffusion dans le monde arabo-musulman. Mais alors que dire de la nouvelle chaîne de télévision Al-Tahir, du nom de la Place Tahir, qui a cru bon reprogrammer en 2012 cet infâme mensonge, ou alors de l’article du Guardian qui relate que Mein Kampf représente la sixième meilleure vente dans les librairies de Ramallah en 1999.

   Tout au long du livre Ivan Segré polémique avec diverses positions d’hommes politiques et journalistes français. Il discute longuement la position du Général De Gaulle qui appela Israël dans une conférence de presse après la guerre de six jours en 1967 « .. un peuple sûr de lui-même et dominateur ». Segré discutera les positions d’autres, telles celles de la philosophe Simone Weil mais aussi celles de Denis Siffert de Politis, Dominique Vidal et Alain Gresh du Monde Diplomatique, Samir Amin théoricien de l’altermondialisme, Achille Mbembe ainsi que des membres du Parti des Indigènes de la République, le PIR.

   Ivan Segré cherche des éléments de réponses aux deux questions suivantes : Qu’est-ce donc que la centralité du conflit israélo-palestinien ? Et qu’est-ce sa « portée symbolique » ? Segré écrit: « C’est à ces deux questions que je me propose dans les pages qui suivent d’apporter des éléments de réponse, afin d’éclairer ceux dont la bonne foi ne saurait être en cause et dont l’intelligence convient qu’en effet, du sionisme, "seuls les Palestiniens sont les victimes" et non les Syriens, les Irakiens, les Tunisiens, les Antillais ou les Belges ».

   C’est effectivement une expérience qu’on peut faire régulièrement dans divers milieux politiques : on peut être en désaccord avec quelqu’un sur tel ou tel point d’analyse du monde, en général c’est accepté comme point de divergence qui n’empêche pas de continuer la discussion, mais dès que la conversation se tourne sur le conflit israélo-palestinien et le sionisme la tension monte, ça devient quasiment existentiel, et le monde se sépare en deux. C’est cette position qu’on retrouve de manière caricaturale chez Houria Bouteldja dans le chapitre « Fusillez Sartre ! » de son livre Les Blancs, les Juifs et nous, dont Ivan Segré met un extrait en exergue pour le critiquer.

   Pour Alain Gresh « la cause palestinienne reste la seule qui fasse l’unité », la raison étant qu’ « elle incarne une injustice fondamentale, un déni du droit international ». La cause kurde, en effet, n’a pas la même puissance symbolique, pour ne rien dire de l’émancipation politique et sociale, peu susceptible de séduire les puissances régionales égyptienne, syrienne, turque, saoudienne, qatarie ou iranienne. Pour poursuivre  Segré dit : « Pour reconstituer "l’unité" du monde arabo-musulman, il conviendrait donc de se recentrer sur la "cause palestinienne". Mais est-ce une "unité" progressiste qu’appelle de ses vœux Alain Gresh ? »

   Un autre exemple est développé assez longuement. Comme déjà dit au départ, De Gaulle critiqua vivement Israël au lendemain de la guerre de six jours. A côté d'un vieux fond antisémite Ivan Segré développe une autre cause pour ce repositionnement : Début 1967 éclate la guerre au Biafra, le contexte en est une sécession du sud contre le gouvernement central du Nigeria. De Gaulle, dépossédé du pétrole algérien depuis 1962, soutient cette sécession francophone contre le Nigeria anglophone, surtout que la région sécessionniste regorge de pétrole. La France va livrer des centaines de tonnes d'armes et de munitions aux sécessionnistes. Ivan Segré écrit : « Via les réseaux Foccart [De Gaulle] arme les milices du colonel Ojukwu au prix de centaines de milliers de morts. Israël, en regard, c'est pour amuser la galerie. Car dans le fond, il se fiche éperdument des Juifs, le général. Géopoliticien avisé, c'est un approvisionnement sécurisé en pétrole, en gaz, en métaux divers (dont l'uranium africain) qui le préoccupe. […] plus on parlera du colonialisme israélien, moins on parlera du néocolonialisme français. Il suffit pour s'en convaincre de revenir aux faits de l’année 1967 ».

  Pour terminer cette petite présentation de ce texte d'Ivan Segré voici une conclusion concernant la présupposée centralité du conflit israélo-palestinien :

« Il y a donc bien une "centralité" du conflit israélo-palestinien, due non pas à une réalité matérielle mais à une "portée symbolique". Et la question est dès lors: quelle en est la "symbolique" ? C’est ici que les positions divergent. Certains considèrent que le sionisme a une valeur matricielle, ou paradigmatique : paradigme de l'apartheid, ou du colonialisme, ou de l'impérialisme, ou du "sang fait loi", ou du "mur" ou du règne de la technique, ou bien encore du capitalisme, peu importe au fond, chacun ayant son propre socle métaphysique et existentiel à partir duquel il décrit l'esprit "dominateur" des juifs ; l'essentiel, c'est que le "projet israélien" soit un paradigme et non un cas particulier, et que l'avenir de l'humanité, si elle en a un, soit d'y échapper ; d'où la communion des cœurs justes dans "le corps palestinien". Pour d'autres, en revanche, sombrer dans ce délire est indigne. »

C'était une présentation de Ivan Segré, Misère de l'antisionisme, aux Éditions de l'éclat, 122 pages au prix de 8€.

Voir également sur ce site à propos de la critique de la misère antisioniste et de l'antisémitisme moderne : 

- Le sionisme, l'antisémitisme et la gauche (Entretien avec Moishe Postone dans Solidarity).

- Antisémitisme et national-socialisme (Moishe Postone). 

- Contre la critique tronquée du capitalisme (Paul Braun et Johannes Vogele).

- Pourquoi étudier la Shoah aujourd'hui ? (Paul Braun). 

- Par-delà sionisme et antisionisme. Pour une critique globale de l'idéologie nationale-étatique moderne (Benoît Bohy-Bunel). 

- Capitalisme, classes et antisémitisme moderne (Clément Homs). 

- Le vilain spéculateur (Robert Kurz).

- Auschwitz et la suite (Jean-Marie Vincent)

En allemand nous renvoyons notamment à : 

- Geld und antisemtismus. Der strukturelle Wahn in der warenproduzierenden Moderne (Robert Kurz).

- Politische Ökonomie des Antisemitismus. Die Verkleinbürgerung der Postmoderne und die Wiederkehr der Geldutopie von Silvio Gesell (Robert Kurz). 

- Die Kindermörder von Gaza. Eine Operation "Gegossenes Blei" für die empfindsamen Herzen (Robert Kurz). 

 

 

Tag(s) : #Parutions & Bibliographie

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