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Brève histoire de la relation polaire État-marché

 De la misère théorique dans le milieu de la gauche étatique et antinéolibérale et de quelques moyens d'y remédier

*

Clément Homs

   La gauche, pas davantage que la bourgeoisie libérale, n’a compris la relation de complémentarité entre l’Etat et le marché. Alors que la bourgeoisie n’a fait que gonfler une idéologie apologétique libérale tirée de la phase où le marché peut marcher sur ses propres jambes et où l’Etat rentre dans l’arrière-boutique de la société marchande, la gauche altercapitaliste en a tiré au XXe siècle les conclusions erronées que l’Etat et le capitalisme étaient opposés par nature.

   Depuis, la gauche n’a fait alors que prôner une extension du rôle de l’Etat, en réclamant la nationalisation de secteurs industriels,  une politique keynésiennes d'augmentation de la « dépense publique » à crédit, la « défense des services publics » (les fonctions de « capitaliste collectif en idée » de l’Etat dans la reproduction d'ensemble), la planification pour éviter « l’anarchie du marché », ou l’étatisation « révolutionnaire » de la société.

   Libéralisme « antitotalitaire » et idéologie « de gauche » d’extension du rôle de l’Etat, ne sont en réalité que deux constellations idéologiques qui se sont créées respectivement durant deux phases historiques différentes de la même société capitaliste au cours de sa dynamique historique, deux phases de la société capitaliste où l'indice de prévalence à l'intérieur de la relation polaire entre le marché et l’Etat a momentanément changé de pôle.

   Karl Polanyi a lui-même hypostasié négativement sous le concept d’« économie de marché », le seul moment d’« apparition de l’idée d’autorégulation » qu’il comprenait de manière erronée comme le « renversement complet qui était alors celle du développement » orchestré par le politique, incarné notamment par le système mercantilisme où réglementation et marchés grandissaient ensemble » [1]. Tandis que le pôle étatique et réglementaire était hypostasié et affirmé positivement comme « autoprotection de la société » contre l’autre pôle du marché autorégulé. Et ce sans voir le lien interne qui unit l’Etat et le marché. La différenciation entre le politique et l’économique était ainsi mis sens dessus dessous chez Polanyi. Le désencastrement de l’économique était compris comme le résultat du « danger mortel pour la substance de la société » que faisait peser une telle séparation, comprise comme passage au second plan du politique[2]. La solution était toute trouvée : « Réglementer et diriger, cela peut être la manière de réaliser la liberté non seulement pour quelques-uns, mais pour tous »[3]. Et depuis le surgissement d'une gauche elle-même libérale et d'une « gauche de gauche » antinéolibérale/altercapitaliste, la cristallisation de ces deux constellations idéologiques traverse maintenant de manière transversale chacun des deux pôles politiques de la même société capitaliste, la droite et la gauche.

   Ce qu'oblitère toute la gauche prétendant s'opposant au capitalisme en endossant l'affirmation positive de l'Etat, n’est pas seulement la question des formes sociales basales du capitalisme (travail, valeur, argent et marchandise) ou encore la compréhension de l'hostilité complémentaire entre la sphère économique et une sphère politique qui n'en est que le subsystème fonctionnel. La question même de la dynamique immanente du capitalisme n'est plus perçue par cette gauche, et à l'intérieur de cette caractéristique fondamentale de la modernité en mouvement, celle de la relation polaire entre l'Etat et le marché.

   La dynamique concrète et immanente à l’accumulation du capital, constitue également le point de départ conceptuel pour une analyse des fonctions de l’État. En ce sens, la relation entre l’État et le marché, et leurs fonctions, ne sont jamais fixes au cours de l’histoire de la formation sociale capitaliste ; elles sont déterminées par cette dynamique et évoluent ainsi au travers des différentes configurations historiques et conjonctures, prises par le capitalisme[4]. Ainsi l’Etat et le marché n’ont jamais été des institutions antithétiques ou opposées comme ont toujours voulu le croire la bourgeoisie libérale comme la gauche altercapitaliste pensant que l’affirmation de la socialisation étatique des moyens de production s’opposait au business as usual. Si chacune des extrémités de la relation polaire entre l’État et le marché peut prendre une importance plus ou moins grande en fonction des configurations successives du capitalisme, elles ne s’excluent jamais et s’auto-présupposent l’une l’autre : étatisme ou libéralisme, dictature politique ou dictature du marché autorégulé, c’est toujours le capitalisme. Le capitalisme d'Etat et le capitalisme de la « libre » concurrence se révèlent être les deux faces de la même médaille. 

   Ainsi durant la configuration libérale-nationale du capitalisme au XIXe siècle, du fait du caractère asynchrone du capitalisme à l’échelle mondiale, l’État agit différemment en fonction des stades d’implémentation des formes sociales basales du capitalisme, mais aussi relativement aux centres et aux périphéries. Dans les centres, une fois que l’État-sage femme du capitalisme a fait dégorger aux rapports sociaux prémodernes réagencés, une première accumulation auto-entretenue par exploitation du travail vivant, il en vient à agir en un « État veilleur de nuit » se bornant essentiellement à sa fonction de protection des libertés individuelles et de la propriété privée et ce jusqu’à la « Grande dépression » de la fin du XIXe siècle. L’Etat s’est simplement retiré dans l’arrière-boutique de la société marchande, durant les périodes où le marché semble assez fort pour marcher sur ses propres jambes. Les libéraux prescrivant le « laisser faire » de la « main invisible » du marché, n’ont en réalité fait qu’hypostasier et ontologiser cette phase historique de la relation entre Etat et marché en la confondant avec une prétendue essence du capitalisme. Le libéralisme exprime ainsi l’ossification apologétique d’une phase historique du capitalisme.  

   Dans les périphéries, l’Etat prend au contraire la forme qui ne le lâche plus, de l’État interventionniste, virant régulièrement à la « dictature de modernisation » organisée sur le substrat de l’appareil de sécurité et de répression de l’« Etat profond ». Un État-Sisyphe, qui continuellement tentera de mettre en place sous la forme d’une modernisation de rattrapage, les conditions d’une accumulation de capital auto-centrée, et dont un des principaux vecteurs sera l’organisation en « nations » des sociétés prémodernes, processus sur lequel nous reviendrons. 

   A partir de la fin du XIXe siècle, et notamment durant la période qualifiée par Éric J. Hobsbawm, d’« Âge des catastrophes » (1914-1947), la crise du capitalisme libéral entraîna diverses tentatives en direction d’un interventionnisme croissant de l’État dans l’économie. C’est un phénomène assez récurent dans l’histoire du capitalisme. Dès que des problèmes surgissent dans le régime d’accumulation, les bourgeoisies hier libérales, n’hésitent plus à appeler au secours l’Etat, et deviennent interventionnistes. C’est à la fin du XIXe siècle, que l’« Etat-veilleur de nuit » libéral commença à se transformer et à connaître une hausse constante de l’action de l’Etat dans l’économie notamment au travers de la prise en charge des faux frais de la production de richesse capitaliste (principalement dans le domaine du système éducatif et des infrastructures de transport). La polarisation de la relation État-marché, en faveur de l’État, est plus nette encore après la « Grande dépression » des années 1930, parce que « la valorisation du capital, observent Trenkle et Lohoff, ne se serait probablement pas rétablie d’elle-même. Pour surmonter la crise et entamer une nouvelle poussée de croissance, des interventions de politique économique massives furent nécessaires, ainsi qu’une redéfinition fondamentale du rôle de l’État dans son rapport au marché. Ce fut principalement l’économie de guerre [un keynésianisme de guerre], avec l’explosion des dépenses de l’État financées à crédit, qui alimenta la demande et entraîna l’augmentation des capacités productives, avec par conséquent un important besoin de main-d’œuvre »[5]. C’est à cette époque également que les instances de l’État se mirent à participer de manière offensive à la création de capital fictif puisque la multiplication de ce dernier commença, à partir des années 1930, à devenir la « locomotive » de l’accumulation réelle pour reprendre la métaphore de Trenkle et Lohoff. Mais ce n’est véritablement que durant l’« Âge d’or » (Hobsbawm) du boom fordiste, entre 1947 et le début des années 1970, que se développa à l’ouest comme à l’est, une synthèse de ces modèles dirigistes de l’économie.  

   Cependant, en hypostasiant trop rapidement ce nouveau rôle de l’État en un « primat du politique » (voire en un dépassement du capitalisme), le cycle théorique de 1914-1970 fut en réalité aveugle au caractère auto-entretenu du boom fordiste et rendit définitivement l’âme, quand on vit partout dans les centres capitalistes en crise, le remplacement du « We are all Keynesians now » mis en échec dans les années 1970, par le « we are all Thatcherites now » des décennies suivantes. Car s’il est vrai que cette « aide financière de départ » avancée par l’État déboucha après la fin de la guerre, sur un essor économique auto-entretenu de production de survaleur par exploitation du travail vivant, « on le dut pour l’essentiel remarquent Trenkle et Lohoff, au fait que, si les processus fordistes innovants entraînaient une énorme économie de main-d’œuvre, ils reposaient néanmoins sur le recours au travail de masse dans les gigantesques complexes industriels. Durant le boom fordiste, ce développement fut accompagné d’une expansion massive de l’activité de l’État, qui était nécessaire pour garantir les conditions matérielles et sociales générales du boom »[6]. Tant que le capital en fonction est encore le moteur d’une accumulation auto-entretenue du capital à travers l’exploitation du travail vivant, c’est-à-dire jusqu’à la fin de la période du boom fordiste dans les années 1970, les programmes conjoncturels étatiques à travers l’accroissement de la dette publique, vont relancer la demande, engendrant alors une accumulation de valeur exceptionnelle. Le boom mettait en œuvre l’Etat fordiste-keynésien (Etat-providence) qui pouvait prendre en charge de manière élargie la sphère secondaire et dérivée de la reproduction sociale du système producteur de marchandises, et donc de la reproduction de la force de travail à exploiter : la Sécurité sociale, les retraites, l’assurance-chômage, etc. L’État pouvait également assurer une certaine concurrence du capitalisme national en sous-évaluant sa monnaie, ce qui, à chaque fois, permettait de proposer des marchandises moins chères à l’exportation (le retour de cette souveraineté monétaire est aujourd’hui la grande nostalgie abstraite proposée par les partis néo-nationalistes). Et les Banques centrales pouvaient également participer à l’accumulation de capital fictif, ce qu’elles vont faire au travers de leur politique monétaire tout au long du XXe siècle [7].  

   En outre, à partir de la fin des années 1970, quand tous les instruments classiques de la politique économique et monétaire des États commençaient à devenir inefficaces, ce sont bien les États qui mirent en place au tournant des années 1980, les conditions du « capitalisme inversé » (Trenkle et Lohoff) en jouant « le rôle du meneur de train » de l’accumulation primitive du capital fictif au niveau mondial. C’est bien sous la direction de l’Etat que va se mettre en place le déplacement du centre de gravité de l’accumulation du capital, du capital en fonction vers l’accumulation de capital fictif, un nouveau régime d’accumulation par anticipation de la production future de survaleur qui sera à l’origine du boom postfordiste[8]. Si pendant l’ « âge d’or du capital fictif » (du milieu des années 1980 au krach du printemps 2000), on voit une phase d’accumulation accélérée et auto-entretenue de capital fictif depuis le seul secteur privé, « sans aide supplémentaire importante de la part de l’État et de la Banque centrale, qui purent se contenter d’une fonction d’accompagnement »[9], le krach du printemps 2000 faisait perdre à l’accumulation de capital fictif son caractère auto-entretenu, et les États et les Banques centrales allaient désormais exercer jusqu’à la crise de 2008 une fonction d’appui (faible taux d’intérêt et deficit spending) à la multiplication du capital fictif. A l’automne 2008, les premiers éclairs de la double crise de suraccumulation (de capital en fonction et de capital fictif) transformèrent cette fois-ci la fonction d’appui des États et Banques centrales, en une fonction de complète substitution au secteur privé producteur de capital fictif. A travers l’émission de dettes d’État et le rachat des titres de propriété par les Banques centrales, « la bulle étatique est devenue le facteur central de la formation de capital fictif »[10], mais aussi le point de départ de la prochaine crise.

   Dans les années 1980, les « dragons » asiatiques (Corée du Sud, Taïwan, Hongkong et Singapour) vont décoller grâce au rôle des « Etats stratèges » et leurs politiques publiques protégeant leurs industries naissantes (par des barrières aux importations, notamment). On accompagne ce protectionnisme de circonstances de politiques économiques d’accompagnement (sur les taux de change et d’intérêt, les subventions, les réglementations…). En Russie post-soviétique, la continuité est certaine, une fois dépassé le capitalisme sauvage des chaotiques années 1990. Et il ne peut en être autrement. En 2017, 70% de l’économie russe dépend de l’Etat (La dépendance aux hydrocarbures - dont les revenus représentent 30 % du PIB et 50 % du budget de l'État – est écrasante). La Russie ne parvient pas à mettre en place un nouveau modèle de développement. En clair, à sortir d'un capitalisme d'État (les PME représentent seulement 20% du PIB, tandis qu’il faut noter l’importance de l'« économie des garages »  - petits commerces et industries vivant en bas des immeubles et fuyant le fisc, qui emploient 5 à 15 % de la population active dans certaines villes)[11]. Tout au long du XXe siècle, la victoire du capitalisme aura été extraordinairement rapide dans le temps et totale dans l’espace. Elle se sera toujours réalisée dans les conditions d’un système-monde asynchrone, où l’ « émergence » de nouveaux pays sur le marché mondial se doit dans un premier temps, d’affirmer un capitalisme d’Etat, qui n’est en rien antithétique au capitalisme de marché, parce qu’il constitue la forme-pondoir objective et nécessaire, d’un néo-régime d’accumulation dans les conditions même de cette a-synchronicité générale.

   Le protectionnisme n’est ainsi jamais antithétique du libre-échange, il n’est donc pas l’autarcie comme le croit l’apologétique bourgeoise libérale, puisqu’il s’applique de façon sélective et temporaire afin de consolider le régime d’accumulation dans sa forme pondoir nationale pour ensuite mieux affronter le marché mondial concurrentiel. Mais il n’est pas non plus contre le marché, comme le croit l’apologétique bourgeoise protectionniste et sa frange altercapitaliste de gauche, puisqu'il n'est qu'un moment d'apprêtement interne nécessaire pour mieux ensuite s'ouvrir au marché mondial concurrentiel. Libéralisme et protectionnisme, enracinés dans le caractère asynchrone de la phase d’ascension du système-monde capitaliste en ses différentes formes pondoirs nationales, sont plutôt deux moments complémentaires qui ont accompagné toutes les nouvelles modernisations de rattrapage au cours des XIXe et XXe siècles. Libéralisme et protectionnisme, c’est toujours le capitalisme.

Clément Homs

 


[1] Karl Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, 1983, p. 117.

[2] Karl Polanyi, ibid., p. 344.

[3] Karl Polanyi, ibid., p. 346.

[4] Pour une présentation de ce point, je me permets de renvoyer à mon texte, Clément Homs, « La roue à hamster. Esquisse pour une histoire de la dynamique et de la trajectoire du capitalisme au XXe siècle », in revue Illusio, n°16/17, vol. 4, Bord de l'eau, 2017. 

[5] Lohoff et Trenkle, La Grande dévalorisation, Fécamp, Post-éditions, 2014, p. 40.

[6] Ibid., p. 41. « La transition vers le mode de production fordiste dans les années 1920, remarquent Trenkle et Lohoff, avait certes ouvert de nouveaux champs potentiels de valorisation, mais il ne fut pas possible de faire face aux frais d’investissement nécessaires à la réalisation de ces potentialités dans le cadre d’une simple création de capital fictif au sein de l’économie privée. Le passage au keynésianisme renversa cet obstacle. Tandis que l’État entrait en scène non seulement comme vendeur (la puissance publique et sa dette) mais également comme acheteur (la Banque centrale) de marchandises d’ordre 2, la production de capital fictif atteignit l’ampleur et la continuité indispensables à une introduction complète du mode de production fordiste », ibid., p. 228.

[7] Pour une présentation de la « fonction de généralité abstraite de la monnaie » que représentent les banques centrales, voir La Grande dévalorisation, ibid., p. 172, ainsi que la note 1, p. 203.

[8] Sur ces aspects sur lesquels nous ne pouvons revenir ici en détail, voir la sous-partie 3.2, « La révolution néolibérale et l’installation du capitalisme inversé », ibid., p. 245-259.

[9] Ibid., p. 320.

[10] Ibid.

[11] « L’économie russe reste dans l’impasse », La Croix, 12 mars 2018.