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Synthèse didactique de

 

La substance du capital

 

de Robert Kurz

 

par Benoît Bohy-Bunel

 

   Un ouvrage important de Robert Kurz, La substance du capital (traduit par Stéphane Besson), vient de sortir aux éditions de L'échappée. Il s'agit d'un ouvrage complexe, mais qui apporte des clarifications décisives pour comprendre les enjeux généraux de la Wertkritik.

 

    Nous proposons ici une synthèse didactique de l'ouvrage, pour simplifier sa lecture.

           

   Ces quelques notes reprennent simplement les points principaux de l'argumentaire de Kurz. La lecture de l'ouvrage reste indispensable, pour entrer dans la complexité des analyses. Une telle synthèse n'est qu'une invitation à la lecture de l'œuvre. Elle permet d'avoir une vue d'ensemble du livre, mais n'est pas suffisante en elle-même.

Première partie :

La qualité socio-historique négative de l'abstraction « travail »

 

Chapitre 1 : Absoluité et relativité dans l'histoire

 

Clarifier la notion de « relativité » socio-historique

 

   Dans le premier chapitre, Kurz s'en prend aux idéologies postmodernes, qui ne définissent pas clairement leur référence à la relativité. Kurz fait une distinction que les postmodernes ne font pas : il distingue d'un côté, la relativité d'une formation sociale donnée, à l'intérieur de l'histoire, et de l'autre, l'absoluité que revêtent certaines formes sociales à l'intérieur d'une formation déterminée. Parce que les postmodernes ne font pas cette distinction, ils sont incapables de faire des distinctions entre des formes sociales historiquement différentes. Ils ne cernent pas la spécificité de la modernité capitaliste, et de ses catégories de base.

 

L'importance d'une critique catégorielle du capitalisme

 

  Selon Kurz, il faut déjà apercevoir l'essence catégorielle et la substantialité de la formation sociale historique pour simplement la critiquer. Dans la formation capitaliste règne une « absoluité à usage interne, ou du moins une prétention réelle allant en ce sens (…), prétention qu'il s'agit de briser » (p. 28). Les postmodernes, parce qu'ils n'ont pas une définition claire de la relativité et de l'absoluité, considéreront que toute critique de « l'essence », de la « substance », ou de la « totalité », serait en elle-même « essentialiste », « métaphysique », voire « totalitaire ». Ils s'interdisent ainsi de critiquer la racine de la domination capitaliste, et confondent le point de vue de la critique et l'objet de la critique. Ils réduisent finalement leur critique à de simples formes phénoménales contingentes et dispersées (rapports de « pouvoir », etc.), sans pouvoir saisir la logique essentielle capitaliste, et sans pouvoir la spécifier précisément.

   

   Le fait de thématiser la « substance » du capital renvoie au souci de proposer une critique catégorielle du capitalisme, qui va à la racine de la domination capitaliste. Les catégories de base du capitalisme (travail abstrait, marchandise, valeur, argent) constituent des formes qui ont une prétention à l'absoluité, dans le même temps où elles sont relatives à la modernité capitaliste. En outre, puisqu'elles sont absolument destructrices, leur négation doit être absolue.

           

   En distinguant le plan des catégories et le plan de leurs expressions empiriques, on pourra également se faire « un concept des relations qui constituent l'essence du capitalisme », et on pourra saisir les « différences entre cette essence et les configurations historiques changeantes que revêt tour à tour le capitalisme » (Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, p. 12, version allemande). Parce que la pensée postmoderne n'aperçoit même pas ce plan catégoriel, elle confond fréquemment une configuration spécifique du capitalisme (le marché libre, par exemple), avec l'essence même du capitalisme.

 

Chapitre 2 : Concept philosophique de substance et métaphysique réelle du capitalisme

 

L'émergence d'une substance unique et totalisante dans la modernité     

 

   Kurz tente donc de spécifier cette substance sociale moderne.

           

   Dans les théorisations prémodernes, on privilégie l'idée d'une pluralité des substances (si l'on met de côté la substance transcendante « Dieu »).

           

   A l'ère moderne, la substance tend à devenir unique et homogène. Déjà dans les sciences naturelles modernes, on assiste à un réductionnisme physicaliste (Newton). Selon Kurz. cette tendance exprime l'émergence d'une abstraction réelle unifiée et totalitaire, dans le monde social. Ainsi, Kurz affirme que « l'univers-mécanisme d'horlogerie newtonien, reflète en réalité un rapport social bien précis faisant intervenir entre autre un modèle d'individus atomisés et abstraits. » (p. 35)

 

La notion de « métaphysique réelle »          

 

   Les sciences naturelles modernes, comme les théories sociales apologétiques, ne dépassent donc pas la métaphysique, mais auront des fondements métaphysiques évidents. Seulement, cette métaphysique n'est pas une simple réflexion philosophique ou théologique, mais « un rapport à l'œuvre dans la réalité sociale, autrement dit une métaphysique réelle » (ibid.).

 

   Certes, les constitutions sociales prémodernes, qui développaient d'autres formes de fétichismes (théocratiques), représentaient également une sorte de « métaphysique réelle » (les relations sociales pouvaient se régler sur les idées et représentations). Mais cette métaphysique était déterminée « depuis l'au-delà, via la projection de la substance absolue et transcendante par excellence » (p. 36) : l'essence divine.

           

   Dans la métaphysique réelle capitaliste, la transcendance est abolie : la substance fétichiste, sous les traits de la valorisation de la valeur, est « immédiatement terrestre et sociale » (p. 37).

           

   La valeur au sens capitaliste est ainsi une véritable « abstraction réelle ». Kurz dira : « Le paradoxe de l'abstraction réelle réside dans le fait qu'une abstraction, en soi non incarnée, non physique, non matérielle, une pure chose de pensée, une création de l'esprit socialement objectivée de par sa nature de projection fétichiste, apparaît néanmoins comme relation interpersonnelle réelle et comme chosalité physique réelle » (p. 38).

           

   Dans ce contexte, on peut comprendre de quelle manière certains courants philosophiques dominants, comme l'idéalisme allemand, expriment l'émergence de cette abstraction réelle capitaliste. Ces courants constituent de véritables apologies implicites de la forme-valeur. Kurz dira : « A l'ère moderne, en particulier dans l'idéalisme allemand, l'idéalité transcendante des formes essentielles que défendait Platon apparaît désormais comme idéalité immanente du principe essentiel. » Ainsi, derrière la « forme en général » kantienne, « l'esprit du monde » hégélien, la « volonté absolue », etc., on trouverait la forme-valeur, ici affirmée de façon apologétique.

           

Matérialisme et idéalisme substantiels modernes : les deux faces d'une même pièce

 

   Le matérialisme substantiel de la physique mécaniste, qui affirme également l'unité d'un principe immanent, n'est que le double complémentaire et indissociable de cet idéalisme. Il exprime lui aussi une « forme sociale fétiche paradoxalement sécularisée » (p. 41). Avec ces deux principes substantiels modernes, idéalistes et matérialistes, s'établit la distinction entre la forme et le contenu. Mais le contenu (la nature réduit à un pur mécanisme) est lui-même modelé par la forme (l'abstraction réelle).

           

   Kurz dira : « Ironie du sort, le matérialisme réel du travail et de la science capitaliste de la nature, au lieu d'être l'inverse de l'idéalisme réel de la forme valeur, se révèle purement et simplement comme sa manifestation pratique » (p.43). C'est pourquoi Kurz peut critiquer le « matérialisme » du marxisme traditionnel, qui représente le « reflet affirmatif d'un des aspects du rapport valeur, à savoir le matérialisme substantiel de la réduction physicaliste ». (Ibid.)

Chapitre 3 : Le travail abstrait dans la critique marxienne de l'économie politique : un concept de substance négatif

 

Le marxisme traditionnel manque la critique marxienne du travail abstrait

 

   Le marxisme traditionnel a défini le travail comme donnée ontologique et indépassable. Il n'a pas aperçu le souci de dénaturalisation des catégories de base du capitalisme, présent dès le chapitre 1 du Capital. De ce fait, il put même proposer une « économie politique du capitalisme », alors même que Marx formule avant tout une critique de l'économie politique (Marx n'est en rien un « économiste »).

           

   Marx, dans le chapitre 1 du Capital, propose un concept de « travail abstrait » qui est essentiellement négatif, et qui est propre à la modernité capitaliste. Le travail abstrait est une réduction à un travail indifférencié, en lequel on ne tient pas compte du contenu concret et différencié des travaux divers. Ce travail abstrait est la substance de la valeur, et règle la synthèse sociale capitaliste. Dans ce contexte, il est absurde d'affirmer positivement la réalité du travail, comme s'il était une réalité transhistorique, qu'il s'agirait simplement d'accomplir. Le travail abstrait est une substance négative et destructrice, historiquement déterminée. Le marxisme traditionnel n'a pas aperçu cette dimension négative et historiquement déterminée de la substance du travail, ce pourquoi il ne propose pas une critique du travail, mais une critique du point de vue du travail.

 

L'aporie marxienne à propos du travail      

 

   Cela étant, en ce qui concerne le travail, il existe une aporie chez Marx. Dans le même temps où il propose une critique radicale de l'abstraction réelle moderne du travail abstrait, Marx reste attaché, en parallèle, à l'ontologie du travail issue des Lumières et du protestantisme. Il oscille donc entre une conception négative et historiquement spécifique du travail (abstrait), et une conception transhistorique du travail « humain », qui confond ce dernier avec une simple « métabolisation de l'homme avec la nature ».

           

   Cette aporie se formule ouvertement dans un passage des Grundrisse : « Le travail semble être une catégorie toute simple. La représentation du travail dans cette universalité – comme travail en général – est elle aussi des plus anciennes. Cependant, conçu du point de vue économique sous cette forme simple, le « travail » est une catégorie tout aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction simple (…). Ainsi l'abstraction la plus simple, que l'économie politique moderne place  au premier rang et qui exprime à la fois une relation très ancienne et valable pour toutes les formes de société, n'apparaît pourtant sous cette forme abstraite comme vérité pratique qu'en tant que catégorie de la société la plus moderne » (Grundrisse, trad. Lefebvre, 2011, pp. 60-61).

 

Dépasser l'aporie marxienne. Penser avec Marx, au-delà de Marx

 

   Selon Kurz, on ne peut venir à bout de cette aporie qu'en définissant le travail comme abstraction réelle spécifiquement moderne, et en abandonnant l'ontologie positive du travail. Ce n'est que dans le capitalisme que le travail (abstrait) devient une universalité sociale enveloppant « l'activité en général ». Dans les sociétés prémodernes, le terme de « travail » recouvre un secteur d'activités très restreint. Utiliser le terme de travail pour désigner l'activité productive dans les sociétés prémodernes relève certainement d'une erreur de traduction, mais aussi d'une rétroprojection anachronique.

           

    Par ailleurs, la dualité marxienne travail abstrait/travail concret, selon Kurz, traduit déjà cette aporie marxienne. Le travail abstrait est une sorte de pléonasme logique, puisque la notion de travail est en soi une abstraction. Le « travail concret » serait ainsi une contradiction dans les termes. Mais cette tension traduit le fait que le capital réduit déjà à une abstraction le concret en soi. Le concret n'est que l'expression de l'universel  abstrait-réel.

           

    L'aporie marxienne s'exprime également lorsque Marx ontologise la valeur d'usage. Selon Kurz, la valeur d'usage n'est pas une catégorie transhistorique, mais elle est déjà une abstraction, qui renvoie à l'abstraction de la valeur. La valeur d'usage n'est que « la manière matérielle spécifique dont le « travail abstrait » opère sa mainmise sur la « matière » naturelle ou sociale » (p. 52). K. Hafner précisera la nécessité de la dénaturalisation de la valeur d'usage, dans son article « Le fétichisme de la valeur d'usage ». 

           

    Ainsi, pour Kurz, on peut continuer à utiliser ces dualités et ces concepts marxiens, mais en les comprenant différemment de Marx. Car Marx lui-même se meut à l'intérieur d'une aporie qu'il n'a pas su dépasser. Penser avec Marx, et au-delà de Marx : tel est le programme de la Wertkritik.

 

Réhabiliter la définition marxienne du contenu de la substance de la valeur

 

    Par ailleurs, dans ce chapitre, Kurz va tenter de réhabiliter la définition marxienne du contenu de la substance de la valeur. Il faut que la substance de la valeur (travail abstrait) ait un contenu, puisque si elle n'est qu'une pure forme, elle ne peut être quantifiée : il faut bien que la grandeur de la valeur renvoie à la quantité de quelque chose, qui possède un contenu, sans quoi l'idée de même d'une quantité de valeur devient absurde. En outre, le fait de définir le contenu de la substance de la valeur permet de définir les crises d'un point de vue catégoriel, en décrivant un procès de désubstantisalisation de la valeur (au fil de l'augmentation de la composition organique du capital).

           

    Comment définir le contenu de la substance de la valeur ? Marx dit que le travail abstrait renvoie à une pure dépense physiologique « de matière cérébrale, de muscle, de nerf ». Les néomarxistes de la valeur (et même Postone) considèrent que cette dimension de la théorie marxienne n'est pas satisfaisante, puisqu'elle consisterait à avoir une définition transhistorique et naturaliste de la valeur. Mais Kurz s'oppose à ces néomarxistes : la dépense énergétique indifférenciée qui définit le contenu de la substance de la valeur, en réalité, n'est pas quelque chose de transhistorique ou de naturel, mais renvoie à un procès de valorisation historiquement très déterminé. Le fait de ramener l'activité productive humaine à une dépense énergétique indifférenciée n'est pas propre à toute société « en général », mais exprime au contraire la manière dont la valeur se valorise dans la modernité capitaliste. 

 

Chapitre 4 : Le concept positif de travail abstrait dans l'ontologie marxiste du travail

 

La critique de Isaac Roubine         

 

    Kurz commence par critiquer Roubine, un théoricien qui est revenu sur la théorie marxienne de la valeur. Roubine reconnaît que le travail abstrait est spécifiquement capitaliste, mais il affirme que le « travail socialement égalisé » restera une nécessité dans une société socialiste, pour « réaliser un plan social un tant soit peu étendu » (p. 59). Le processus d'abstraction, dans le socialisme, serait simplement secondaire, selon Roubine. Mais Roubine, au fond, ne revendique pas l'abolition de l'abstraction du travail.

           

    Roubine voudrait établir, au fond, une comptabilité des performances des uns et des autres, pour constituer un système réglé de distribution, dans le « socialisme ». Ainsi, il reste prisonnier des notions abstraites de « performance », et de « gain de temps », pourtant spécifiquement capitalistes. Il ontologise des caractéristiques capitalistes, et les projette dans le « socialisme » (qui demeurera en fait un capitalisme qui s'ignore).

           

    Selon Kurz, il existe déjà une tension dans le texte de Marx, lorsqu'il distingue le socialisme (dans lequel la performance abstraite joue un certain rôle) et le communisme. Ici encore, le marxisme traditionnel exprime son incapacité à dépasser l'aporie marxienne ; il n'aperçoit pas le programme marxien de dénaturalisation des catégories de l'économie bourgeoise.

 

La critique du circulationnisme       

 

    Par la suite, Kurz critique une forme de circulationnisme du marxisme traditionnel. Le marxisme traditionnel considère le plus souvent une abstraction réelle a posteriori, qui se réaliserait sur le marché, et non une abstraction réelle a priori, qui aurait son lieu déjà dans la production. En ce sens, le marxisme traditionnel se contenterait de critiquer un mode de distribution de la valeur, la disposition juridique de la propriété privée, le marché, mais non les spécificités de la production capitaliste. Avec les marxistes traditionnels, c'est le mode de circulation qui définirait le capitalisme, là où la production serait pensée comme base transhistorique et ontologique, non critiquable en tant que telle. L'idée que le prolétariat pourrait « s'approprier » telles quelles les « forces productives » participe de cette mystique marxiste traditionnel, qui ontologise le travail.

           

    Le travail concret (pensé comme travail transhistorique) définirait, selon cette idéologie, la production, là où le travail abstrait serait le travail représenté lorsque la marchandise est vendue sur un marché, dans la circulation. Pour Kurz, on a ici un contresens, puisque la dualité travail abstrait/travail concret agit a priori, déjà dans la production.

           

   Alfred Sohn-Rethel, lui aussi, en restant focalisé sur « l'abstraction-échange », développe un circulationnisme tronqué. Selon lui, l'abstraction réelle ne configure pas la production, mais la valeur est simplement validée dans la circulation. Dans ce contexte, « l'émancipation » relèverait d'une planification extérieure, qui ne remet pas en cause les fondamentaux de la production capitaliste.

 

La critique de Georg Lukacs

 

    Ce marxisme traditionnel renvoie donc bien à l'ontologisation stricte de catégories qui sont pourtant spécifiquement capitalistes. Lukacs aura déjà produit cette ontologisation, dans son Ontologie de l'être social (1973).  Avec Lukacs, le travail serait ce qui distingue l'humain de l'animal. La substance du travail est pensée, mais comme substance positive et transhistorique. Cette ontologisation du travail implique logiquement l'ontologisation de la valeur. Pour Lukacs, c'est simplement le mode de distribution capitaliste qui fait problème. En ontologisant le mode de production capitaliste, il nous empêche de penser effectivement le dépassement du capitalisme.

 

Chapitre 5 : Eléments pour une critique du concept postonien de travail

 

Moishe Postone ne dépasse pas l'aporie marxienne à propos du travail

 

    Postone, dans Temps, travail et domination sociale, a l'immense mérite de penser la spécificité historique du travail abstrait. Il affirme que le travail abstrait est spécifiquement capitaliste, en tant qu'il est une médiation sociale indissociable du procès de valorisation marchande.

           

    Mais Postone n'a pas tenté de dépasser l'aporie marxienne à propos du travail. Malgré sa tentative de dénaturalisation de la catégorie de travail abstrait, il continue, ponctuellement, à se référer à la notion d'un « travail » qui serait transhistorique.

 

Les limites de la tendance postonienne à penser un Marx entièrement « cohérent »

 

    Postone évoquera par exemple le souci marxien d'une « économie de temps », qui serait présent dans une société « socialiste ». Postone tient à distinguer cette quantification du temps « socialiste » de la quantification à l'oeuvre dans le principe capitaliste du travail abstrait. Pourtant, une telle distinction n'existe pas chez Marx (précisément, Marx développe ici l'aporie qu'il n'a pas su dépasser lui-même). En voulant penser « l'unité » et la « cohérence » de Marx, en n'apercevant pas la tension qui existe chez Marx à propos de la notion du travail, Postone au fond reproduit lui-même, parfois, quelques confusions, malgré son souci de spécifier historiquement le travail abstrait.

Chapitre 6 : Travail abstrait et valeur comme a priori social

 

Les enjeux pratiques d'une critique de la production en tant que telle     

 

    Selon Kurz, la valeur et le travail abstrait sont des concepts relatifs à la production. Le marxisme traditionnel qui assigne la valeur à la circulation, ontologise la sphère de la production, et ne critique finalement que les rapports politico-juridiques de la distribution. Dans ce contexte marxiste traditionnel, il est par exemple impossible d'apercevoir le caractère écologiquement destructeur du système de production capitaliste. Selon un marxisme traditionnel prônant une forme de « réappropriation », il s'agirait de se « réapproprier » les forces productives qui ont été développées dans le capitalisme, en abolissant simplement la propriété privée. Un tel système « socialiste » ne serait pas moins écologiquement destructeur.

           

    Le fait de penser le travail abstrait comme a priori social, qui a son lieu dans la production, ne renvoie donc pas simplement à un pur débat théorique dénué d'enjeux pratiques. Au niveau pratique et critique, cette question touche des problèmes urgents comme le problème écologique, le productivisme destructeur, etc.

 

La critique de Michael Heinrich

 

    Kurz va critiquer Heinrich ; il lui reproche de définir la théorie marxienne de la valeur comme une théorie de la circulation (et non de la production). Selon Heinrich, c'est par l'échange que s'accomplirait l'abstraction que sous-entend le travail abstrait. Pour Heinrich, le travail abstrait serait un « rapport de validation sociale » existant seulement dans l'échange (Heinrich, 2004, p. 48). Pour Kurz, le défaut de Heinrich est de ne pas distinguer valeur et valeur d'échange. La valeur d'échange est une forme phénoménale, qui s'exprime effectivement dans l'échange. Mais la valeur est une forme essentielle du capital, qui est relative, déjà, à la production. La valeur d'échange rend manifeste, dans l'échange, la valeur elle-même, en tant que catégorie essentielle de la production. Kurz reproche à Heinrich de manquer les distinctions marxienne valeur/valeur d'échange et essence/phénomène.

           

    Avant même l'échange, les marchandises, comme objectivité de valeur, sont déjà une « simple gelée de travail indifférencié ». Marx dira lui-même : « ce qu'il y a de commun, qui s'expose dans le rapport d'échange ou de la valeur d'échange de la marchandise, c'est sa valeur. » La valeur émerge dans la production (comme « objectivité fantomatique »), et elle est exposée phénoménalement dans l'échange. C'est dans cette mesure que la valeur (et la substance de la valeur, le travail abstrait), constituent bien un a priori social. La critique radicale de la valeur et du travail abstrait n'est pas une simple critique de la circulation, elle sera d'abord une critique des racines essentielles de la production.

           

    Kurz ne veut pas pour autant réhabiliter une « théorie prémonétaire de la valeur » (à la manière de Backhaus). L'argent est déjà présupposé comme forme du capital, dans la production de marchandises. Les analyses du chapitre 1 du Capital sont à comprendre comme dérivations logiques, et non historiques. Il faut aussi penser l'intrication de la circulation et de la production. Mais cela ne doit pas nous empêcher de penser la spécificité de la production capitaliste de valeur, et le travail abstrait comme a priori social.

 

Chapitre 7 : Qu'y a-t-il d'abstrait-réel au niveau du travail abstrait ?

 

Une question directrice : de quelle manière la logique de valorisation abstraite affecte-t-elle l'organisation concrète de la production ?  

 

    La fonction du procès de production, en tant que procès de formation de valeur, a quelque chose d'abstrait. Le travail concret, comme « transformation sensible et tangible de la matière » (p. 117), est l'expression de quelque chose d'autre (la valeur).

           

    Le travail dans le procès de production ne vaut que comme dépense de force de travail abstraite en général. Ce point de vue affecte (et domine) l'organisation de la production.

           

   Kurz pose une question simple : en quoi consistent les médiations pratiques qui permettent de déchiffrer le travail concret comme simple forme phénoménale du travail abstrait ?

 

La logique spatiale de la valeur

 

    D'abord, au niveau spatial, l'abstraction de la valeur se réalise dans le principe d'une « économie désencastrée » : le lieu de la production est un espace à part, fonctionnel et détaché du procès existentiel.

           

    Les moments dissociés de cet espace désencastré de la production de valeur vont être connotés comme « féminins ». En ce sens, la logique spatiale de la valeur est indissociable d'une dissociation sexuelle-patriarcale. Le travail abstrait est structurellement masculin. Les inégalités de salaires hommes/femmes, le défaut de reconnaissance des femmes dans la sphère productive, sont « l'expression du rapport de dissociation en tant que trait essentiel du travail abstrait lui-même et de son espace fonctionnel de la gestion d'entreprise » (p. 122).

 

La logique temporelle de la valeur

 

    A l'espace fonctionnel et désencastré de l'entreprise correspond un temps désencastré et abstractisé, un temps fonctionnel spécifique au travail abstrait. Ce temps est illimité et indéterminé. Il est homogène, absolu, et quantifiable en heures, minutes, secondes, etc. Il ne dépend pas d'événements qualitatifs (cycles naturels, périodicités de la humaine). Il est une « variable indépendante » (cf. Postone). L'espace désencastré et le temps abstrait forment un « espace-temps spécifiquement social, un continuum spatiotemporel situé à des années-lumière de tout besoin humain et de toute vie sociale » (p. 134).

 

La forme juridique de la propriété privée est dérivée par rapport à la logique spatiotemporelle du travail abstrait

 

    Cette forme spatiotemporelle de la valeur est un a priori social, et la forme juridique de la propriété privée n'est que dérivée par rapport à elle. La simple remise en cause de la propriété privée (sans remise en cause des caractères essentiels de la production capitaliste) ne modifierait en rien ce caractère spatiotemporel destructeur, et n'abolirait pas le principe de la valeur-dissociation, fondé sur une forme-sujet très déterminées (sujet mâle-occidental-blanc).

           

    La propriété privée des moyens de production est « la forme juridique propre au système du travail abstrait et à son espace-temps abstrait spécifique » (p. 135). On ne peut la remettre en cause radicalement sans remettre en cause radicalement la catégorie du travail abstrait.

 

Un triple processus d'abstraction réel et pratique

 

    Kurz identifie un « triple processus d'abstraction réel et pratique », qui prend place dans l'espace-temps abstrait de l'entreprise :

  1. Les sujet doivent faire abstraction de leur propre personne, car la visée de leur activité (valorisation) leur est « étrangère » ; ils ne peuvent influer sur le contenu de la production, ni faire valoir leurs souhaits ou besoins concrets.
  2. Les sujets doivent faire abstraction les uns des autres. La coopération est une norme imposée par des critères gestionnaires extérieurs à eux. La relation à l'autre est négative, et chaque sujet producteur est une monade en concurrence avec les autres.
  3. Les producteurs doivent tourner le dos à la « matière » de leur activité. Ils ne s'identifient pas avec les objets qu'ils fabriquent.  

    La valeur d'usage n'est plus qu'une simple détermination formelle de l'objectivité de valeur. Ce retournement est aussi dû au caractère spécifique de la marchandise force de travail.  La valeur d'usage spécifique de cette marchandise, c'est d'être « source de valeur, et de plus de valeur qu'elle n'en possède elle-même ». (Marx, Capital, I, PUF, 1993, p. 217). Ici, la valeur d'usage ne désigne plus que la production de survaleur, c'est-à-dire un procès abstrait détaché du monde sensible.

 

Le contenu objectif de la production est modelé par la logique abstraite de valorisation

 

   Par ailleurs, le « quoi » de la production, son contenu objectif, est modelé par la logique abstraite de valorisation. Aucune instance sociale ne décide « consciemment du contenu concret de la production suivant des critères d'adéquation aux besoins ». « L'a priori du travail abstrait et de la valeur détermine jusqu'aux structures du besoin social » (p. 142). Les impératifs de rentabilité et de solvabilité conditionnent l'accumulation de « biens » destructeurs, empoisonnants, etc. Kurz synthétise cette idée ainsi : « Le système du travail abstrait renverse ni plus ni moins le rapport entre besoin et production : ce ne sont plus les besoins qui génèrent la production pour leur compte, mais la fin en soi d'une production désencastrée qui génère des besoins de plus en plus négatifs constituant pour elle un simple moyen. » (p. 143)

 

Le réductionnisme physicaliste abstrait-réel

 

   La praxis de l'entreprise réalise finalement les principes abstraits d'un réductionnisme physicaliste. Le social est biologisé, et les processus biologiques sont eux-mêmes réduits à du chimique et à du physique. « Les être humains sont traités comme des animaux et des plantes, mais animaux et plantes sont traités comme des pierres ou du métal. » (p. 145) Dans la praxis gestionnaire, la « matière humaine » est réduite à une « objectivité morte ».

           

   Ce réductionnisme physicaliste abstrait-réel a aussi des conséquences écologiques désastreuses, et implique la destruction de la biosphère planétaire.

 

Chapitre 8 : Le temps concret-historique du capitalisme

 

La double nature du temps dans le capitalisme, et sa dialectique

 

   Le temps abstrait de la valeur, homogène et anhistorique, doit être pensé en relation avec le temps concret-historique qui est modelé par cette logique abstraite, et qui est fait de « développements » et de crises. La double nature du temps dans le capitalisme (temps abstrait de la valeur et temps concret-historique) est lié à la double nature de la marchandise, qui est à la fois objectivité de valeur et matière sensible.

           

   Le temps abstrait représente la logique temporelle de la valorisation abstraite. Le temps concret-historique représente la logique temporelle de la matérialité mobilisée par le procès de valorisation, ainsi que le développement social corrélatif.

   

    Dans le même temps où le travail abstrait est indifférent à la matière concrète qu'il mobilise, le procès de valorisation propulse un développement matériel-concret déterminé. Cette dialectique définit les relations entre temps abstrait et temps concret-historique dans le capitalisme. Ces deux formes temporelles sont à la fois opposées et intriquées.

 

Penser l'émancipation

 

    Paradoxalement, le temps abstrait de l'entreprise désencastrée est le temps qui semble vécu subjectivement par les sujets producteurs, là où le temps concret-historique capitaliste, modelé par la fin irrationnelle du « sujet automate », semble devenir une contrainte objective à laquelle les individus seraient soumis. Selon Kurz, l'émancipation suppose « la conquête du contrôle collectif sur le temps concret-historique, afin précisément d'abolir consciemment l'espace-temps désencastré de la gestion d'entreprise, et de dépasser par là même la logique de la valorisation de la valeur. » (p. 154)

 

Penser les crises

 

   Le temps concret-historique n'est pas qu'une trajectoire de « développement ». C'est aussi une trajectoire de crises. Selon Kurz, l'irréversibilité du procès historique fait apparaître une borne historique absolue. Il se consacre à cette question dans la deuxième partie de l'ouvrage.

 

 

Deuxième partie :

L'échec de la théorie marxiste des crises fondées sur une conception ontologique du travail. Les barrières idéologiques empêchant la poursuite du développement d'une critique radicale du capitalisme.

 

Chapitre 9 : La « théorie de l'effondrement » comme mot qui fâche et concept postiche dans l'histoire de la théorie marxiste

 

La relation entre critique du travail abstrait et théorie des crises

 

    La critique radicale du travail abstrait conditionne une théorie des crises. Le procès de valorisation capitaliste (au fil de l'augmentation de la composition organique du capital) rend le travail superflu, et le rejette hors de lui : de ce fait, le capital se « désubstantialise », la valeur est dévalorisée, ce qui instaure une « borne interne absolue » qui n'intervient pas seulement au niveau logique, mais aussi au niveau du temps concret-historique.

           

    La théorie kurzienne des crises capitalistes sera davantage développée dans Vies et mort du capitalisme (Lignes, 2011). On pourra aussi se référer à l'ouvrage de Trenkle et Lohoff, La grande dévalorisation (Post-éditions, 2014), pour appréhender logiquement et empiriquement le phénomène de « dévalorisation », même si la position de Kurz et celle de Trenkle/Lohoff divergent sur certains points.

 

L'absence d'une théorie de l'effondrement dans le mouvement ouvrier

 

    Avant 1900, aucune théorie de l'effondrement n'émerge dans le mouvement ouvrier. De façon plus générale, une théorie substantielle des crises ne peut émerger dans le mouvement ouvrier ou dans le marxisme traditionnel, puisque pour le marxisme traditionnel, le travail n'est pas la substance du capital, mais un « tremplin ontologique vers l'émancipation » (p. 166).

 

Chapitre 10 : Une théorie de l'effondrement tronquée comme position marxiste minoritaire à l'époque de la première guerre mondiale : Rosa Luxemburg

 

   Chez Luxemburg, la conception d'une borne interne au mode de production capitaliste ne se réfère qu'au mode de circulation capitaliste.

           

   Pour Luxemburg, ce n'est pas la production de survaleur qui pose problème. C'est plutôt la réalisation de la survaleur (dans la vente des marchandises) qui fait problème, à cause de « rapports de distribution antagoniques » (Luxembourg, 1913). La contradiction se situe entre d'un côté une production illimitée de survaleur et de l'autre une capacité limitée de réalisation dans la circulation. La production de survaleur n'est pas remise en cause en tant que telle.

   

   Selon Luxemburg, pour éviter cette crise de la réalisation, le capitalisme cherche à s'étendre toujours plus (colonisation, ouverture des marchés, exportation des capitaux, extension du capitalisme aux dépens des sociétés non capitalistes). Mais à la fin de ce processus impérialiste, le capitalisme se confronterait nécessairement à un effondrement.

 

   La théorie luxemburgiste de la crise fut écartée par un bon nombre de marxistes « officiels ». Cette théorie a le mérite de penser une borne interne au mode de production capitaliste, mais elle demeure circulationniste, et ne se confronte au problème d'une « désubstantialisation » de la valeur.

Chapitre 11 : Une théorie de l'effondrement tronquée comme position marxiste minoritaire à l'époque de la seconde guerre mondiale : Henryk Grossmann

 

   Grossmann développe une ontologie du travail, à la manière des autres marxistes traditionnels. De ce fait, il est incapable de développer une critique catégorielle des crises, fondée sur la notion d'une « désubstantialisation » de la valeur. Néanmoins, Grossmann tenta de développer une théorie originale de l'effondrement (1929).

           

   Il insiste sur la corrélation entre l'augmentation de la composition organique du capital et la baisse du taux de profit. Mais pour lui, le capital variable (travail vivant) peut progresser indéfiniment, même si sa proportion diminue par rapport au capital physique. La crise chez Grossmann serait relative à des simples rapports de grandeur au sein de la substance de la valeur, mais non à cette substance en tant que telle, qu'il ne remet pas en cause.

           

    Grossmann décompose la survaleur en k (consommation des capitalistes) et en a (fonds d'accumulation). Pour Grossmann, l'augmentation de la composition organique du capital n'entraîne pas la disparition progressive de la substance, mais simplement un problème au niveau de la grandeur k (consommation des capitalistes). Au bout d'un certain nombre d'années, k se mettrait à décroître, engloutie par la part de survaleur à capitaliser. Du point de vue des capitalistes, l'accumulation se ferait donc en pure perte.

           

   Braunthal se moqua de cette thèse de Grossmann, qui voudrait nous faire croire à une « paupérisation des capitalistes ».

           

    Grossmann inverse la cause et les effets, n'aperçoit pas la « désubstantialisation », car il se meut fondamentalement dans l'ontologie marxiste traditionnelle du travail.

 

Chapitre 12 : De la diabolisation de Grossmann à l'extinction du débat marxiste sur les crises et l'effondrement

 

    Même si Grossmann écrivit en 1929, il fut largement discrédité par les marxistes dominants. La barbarie national-socialiste mit un terme au débat. L'ère de postérité postérieure à la seconde guerre mondiale paralysa considérablement la réflexion marxiste.

           

   Le marxisme des années 1970 ne remit pas en cause l'ontologie du travail, et manqua à nouveau la question de la « désubstantialisation ».

           

    Pour le dire vite, la « critique sociale » à l'ère « néolibérale » ressemble à l'intégration du marxisme des années 1970 dans l'ordre du discours keynésien. La Nouvelle Gauche ne peut plus que manifester sa nostalgie keynésianiste sous le règne du « paradigme néolibéral ». Dans ce contexte, bien sûr, une critique catégorielle du capitalisme et de ses crises reste globalement inaudible.

 

Chapitre 13 : Sujet et objet dans la théorie des crises : l'illusoire dissolution du problème dans de simples rapports de force et de volonté

 

   Otto Bauer, dans sa polémique autour de la théorie luxemburgienne de l'effondrement, insistait sur le fait que ce serait « l'indignation montante de la classe ouvrière » qui renverserait le capitalisme. L'idée d'un effondrement objectif du capitalisme pouvait paraître inacceptable pour certains marxistes ouvriéristes, puisqu'elle pouvait priver le prolétariat de sa « vocation » révolutionnaire. Cependant, Luxemburg répondit que l'effondrement objectif du capitalisme n'était qu'une « fiction théorique » ; Luxemburg voulait simplement identifier une tendance de l'évolution du capitalisme, mais considérait qu'elle n'atteindrait pas le terme de l'effondrement ; car avec Luxemburg, « le prolétariat intervient comme élément actif dans le jeu aveugle des forces » (Critique des critiques, p. 221).

         

   Selon Kurz, à travers ces façons de penser les relations entre crise et révolution, « le rapport entre sujet et objet demeure non élucidé » (p. 206). Kurz rappelle que Marx a montré que « le fétichisme du système producteur de marchandises désactive même la subjectivité politico-économique comme raison dernière du développement socio-économique » (ibid.).

           

   Boukharine (1924) reproche à Luxemburg son « déterminisme économique », mais il retombe lui-même dans un autre déterminisme. Chez lui, l'effondrement du capitalisme est « inévitable », mais la borne est purement « subjective, politique, constituée par un simple affrontement des volontés » (p. 208). Boukharine subjectivise l'objectivité de l'effondrement, et objectivise le sujet en déclarant son agir « inévitable ».

           

   Varga adressera à Grossmann le même genre de reproches (1930) : selon Varga, les forces « objectives » identifiées par Grossmann ne provoquent pas l'effondrement du capitalisme ; le véritable effondrement du capitalisme aurait lieu en Russie.

           

   Les positions de Bauer, Boukharine et Varga se rejoignent en ce qu'elles sont incapables d'élucider clairement la relation sujet/objet.

           

   Pannekoek (1934), qui critique le « déterminisme » de Grossmann, retombe lui aussi dans l'objectivité du sujet, et dans la déterminité de la volonté. La volonté de la classe ouvrière serait « parfaitement déterminée par le développement économique ». Selon Kurz, Pannekoek « met involontairement en lumière l'interchangeabilité du sujet et de l'objet dans la structure fétichiste de la reproduction » (p. 214). Pannekoek reconduit une métaphysique de l'histoire : la nécessité sociale se réaliserait « par l'intermédiaire des hommes », selon lui.

           

   Grossmann, en réponse à cela, insista sur le fait que seuls les « facteurs subjectifs » pouvaient renverser effectivement le capitalisme (malgré une tendance objective à l'effondrement). Mais ici encore, en réduisant le « subjectif » au rang de « facteur », Grossmann reproduit la confusion fétichiste impensée de Pannekoek.

           

   Au sein de la Nouvelle Gauche des années 1970, l'analyse de classe se réduit à « l'analyse empirique des structures de classe et de leurs transformations au sein des rapports de volonté » (p. 218). L'opéraïsme reprendra ce programme de recherches. Dans ce contexte, la critique catégorielle, la théorie des crises et de l'effondrement, sont abandonnées comme étant « vides de sens et générales ». Cette Nouvelle Gauche demeure elle aussi au sein d'une relation non élucidée entre sujet et objet.

 

Chapitre 14 : Crise et critique, illusion politique et rapport de dissociation sexuelle

           

La critique catégorielle est anti-politique

 

   Kurz dira : « La politique est par essence liée à l'Etat ; or celui-ci, comme catégorie et comme appareil concret, représente le mécanisme de traitement politique du capitalisme, mécanisme qui ne saurait nous conduire au-delà de l'automouvement de la valorisation, puisqu'il n'est lui-même qu'une fonction de ce système compulsif. » (p. 221)

           

Les illusions politiques et sociologiques du marxisme traditionnel

 

   La simple critique marxiste traditionnelle d'un « Etat de classe », exprime une subjectivation sociologique. Dans ce contexte, on ontologise les catégories de valeur, de travail, d'Etat, de politique : « on parle de « travail (transhistorique) exploité par le capital, de « valeur (ou survaleur) accaparée par les possédants », d' « Etat bourgeois », et ainsi de suite, ce qui permet d'imaginer une « travail libéré », une valeur « appropriée sur le mode de l'autodétermination » ou « partagée équitablement », un « Etat prolétarien » et – nous y voilà – une « politique émancipatrice. » (ibid.)

           

   « Dans cette mesure, la fausse objectivation réside déjà dans l 'hypostase d'un concept de classe réduit à sa dimension sociologique qui passe pour le point de départ obligé de toute réflexion (alors que Marx part non pas du concept sociologique de classe, mais de la marchandise comme cellule de base du capitalisme, de la détermination fétichiste de la forme de reproduction sociale). » (p. 222)

           

   Le marxisme traditionnel qui n'aperçoit pas la relation interne entre politique et économie doit aussi abandonner la critique catégorielle du capitalisme, ainsi que la conception d'une borne interne au mode de production capitaliste. Le marxisme traditionnel qui se restreint à la politique et à la sociologie des classes se contente très bien de « l'objectivation des catégories », en « faisant d'elles les objets ontologique d'un traitement politique simplement attributif. » (p. 226)

 

Clarifier les relations entre effondrement et émancipation

 

    Pour Kurz, il faut clarifier les relations entre crise et critique, entre effondrement et émancipation :

  • l'émancipation est un agir conscient, alors que la crise ou l'effondrement est un procès inconscient et objectivé ;
  • le capitalisme peut s'effondrer sans que cela signifie l'émancipation des individus ;
  • les humains peuvent s'émanciper sans attendre que le capitalisme ne s'effondre.

Penser la médiation subjective de l'objectivité sociale

 

   Il s'agit donc de bien penser la médiation subjective de l'objectivité sociale, au lieu de subjectiver sans médiation cette objectivité (ce que fait le marxisme axé sur la sociologie des classes).

           

   Kurz s'oppose à l'idée d'une « nécessité historique », héritée du système hégélien (et que le matérialisme historique aura repris à son compte). Il se représente l'histoire comme un « nuage de probabilités, porteur d'une infinité de possibilités, et qui ne se fige en réalité historique que dans le moment de l'agir ». (p. 229) Mais une fois qu'un champ historique s'est formé, « il restreint la contingence aux possibilités laissées par sa matrice » (p. 230). On aura donc affaire à deux nuages de probabilité distincts : « celui de l'histoire humaine, à partir duquel se condensent les champs ou formations historiques » et celui, secondaire, « interne à tel ou tel champ, suivant le schéma de sa matrice spécifique » (ibid.).

           

   La spécificité du champ capitaliste est qu'il possède une matrice qui implique, « à travers l'exécution de ses schémas d'action », une dynamique interne contradictoire, susceptible d'enclencher un processus d'effondrement objectif.

           

   Il s'agit néanmoins d'articuler la contingence de ce champ d'action à la logique objective des catégories, pour articuler subjectivité et objectivité, critique et crise, émancipation et effondrement :

  • Kurz affirme la contingence de l'émergence du capitalisme (il évoque la Grande Peste, la révolution militaire des armes à feu, qui font intervenir un saut qualitatif et des condensations d'actions et de décisions, mais qui ne « pré-programment » pas le capitalisme ultérieur) ;
  • le champ capitaliste aurait pu s'interrompre à telle ou telle étape (guerres des paysans allemands aux XVè et XVIè siècles ; mouvements sociaux des XVIIIè et XIXè siècles ; mouvement ouvrier de la fin du XIXè siècle) ;
  • en ces points de rupture, « le nuage de probabilités s'est condensé en décisions factuelles qui, bien que nullement jouées d'avance, tombèrent chaque fois en faveur du durcissement et de l'extension du champ capitaliste, prenant appui sur la matrice mise en place » (p. 233) ; la logique autonomisées des catégories put ainsi se poursuivre.

   Kurz synthétise les choses ainsi : « La tendance à l'effondrement est ainsi objectivement déterminée par le fait même que les hommes orientent subjectivement leur agir d'après la matrice capitaliste qui leur préexiste, autrement dit ne cessent de mettre à exécution encore et toujours le système du travail abstrait et de sa forme valeur, jusqu'à s'y emprisonner eux-mêmes en quelque sorte. Plus par conséquent les sujets agissent, luttent et se meuvent sans remettre en question le système du travail abstrait qui constitue la matrice de cet agir, et plus ils mettent en branle le mécanisme de « l'effondrement automatique » » (p. 234).

           

   Ainsi, reconnaître cette tendance à l'effondrement automatique n'a rien d'un fatalisme : c'est la prise de conscience de cet aspect automatique qui devra rendre possible le dépassement du champ capitaliste, et non la fausse subjectivation des catégories. 

 

La nécessaire critique de la forme-sujet

 

   Dans ce contexte, la critique catégorielle doit aussi s'engager dans la critique de la forme- sujet. Ce sujet est le sujet mâle-occidental-blanc propre à l'ère moderne. La forme-sujet implique une dissociation sexuelle-patriarcale et raciste. La valeur est structurellement masculine et occidentale, et dissocie le « féminin » et le « non-occidental » de sa matrice. La destruction pratique de la matrice catégorielle implique l'abolition de la structure dissociative de la forme-sujet.

           

   La fausse subjectivation des catégories dans le mouvement marxiste ouvrier implique bien sûr l'apologie de cette forme-sujet. Ici, la « classe ouvrière » est un sujet du travail abstrait, et donc un sujet mâle-occidental-blanc. Dans contexte, le concept de lutte des classes « relève de l'universalisme androcentrique » (p. 238).

           

   Pour résumer, la critique radicale de la substance négative du travail abstrait implique une théorie de l'effondrement, articulant (sans les confondre) crise et critique, mais aussi une critique radicale de la forme-sujet, et de sa structure masculine-occidentale-blanche.  

 

Chapitre 15 : Le concept quantitatif de travail abstrait et le reproche de « naturalisme »

 

   Dans ce dernier chapitre, Kurz réaffirme la légitimité d'une notion de substance comme « dépense énergétique indifférenciée ». Contre Roubine, Heinrich et Postone, il affirme qu'une telle notion n'a rien de naturaliste, puisqu'une telle notion de substance est par définition socio-historiquement déterminée (il est absurde de parler de dépense physiologique de travail dans une société pré-moderne). Par ailleurs, si l'on se passe de cette notion, on finit par n'apercevoir plus qu'une forme de la valeur (sans substance), ce qui rend l'idée d'une quantité de valeur absurde. En outre, un tel formalisme régresse dans un circulationnisme, ou dans un relationnisme, qui finit par ontologiser les caractères essentiels de la production. On aura pu envisager, dans cet ouvrage, tous les écueils d'une telle ontologisation.

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