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2008-2019 : La crise du capitalisme, la crise de la forme sujet, et la nécessité des luttes radicales

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Benoit Bohy-Bunel

Introduction

   Lukacs, dans son chapitre d’Histoire et conscience de classe consacré à la réification, souligne que le problème méthodologique de l'économie consiste en la dissolution des formes fétichistes et réifiées en processus qui se déroulent entre hommes et s'objectivent en relations interhumaines concrètes, c'est-à-dire en la déduction des formes fétichistes à partir des formes humaines et primaires de relation.

   Les humains objectivent les conditions de la circulation et de la production des biens, de telle sorte qu'elles paraissent bénéficier d'une autonomie indépassable, obéissant à une législation spécifique. Face à cet automouvement des choses valorisées et échangées, il semble que les humains doivent s'adapter, avec leur subjectivité, à un donné préexistant, comme s'ils s'adaptaient à une « seconde nature » radicalement étrangère et autosuffisante. Cette apparence mystificatrice, et matériellement produite, doit être abolie en tant que telle, vers l’émancipation de la plupart, au profit de tous. Tel est le sens profond de la critique du fétichisme marchand chez Lukacs.

   Sous cette apparence matérialisée, ce sont donc bien des relations humaines concrètes qui ont lieu, soumises en tant que telles à un devenir historique et social déterminé. La tâche d'une philosophie de l'économie, qui est nécessairement une critique de l'économie, est donc de reconnaître ces relations concrètes qui sont à la source des catégories abstraites, chosifiées, du capitalisme.

   La critique conséquente du capitalisme est donc, de ce point de vue, une démystification, et une dénaturalisation, de catégories économiques elles-mêmes fétichisées et naturalisées. Elle vise à montrer que le capitalisme n’est pas indépassable. La critique des « crises » capitalistes est radicalisée par là même, et s’opposera à toute lecture spectaculaire qui tend à affirmer que ce ne serait pas le capitalisme en tant que tel qui serait le « point critique », mais certaines de ses manifestations superficielles (« folie » de la finance, dette des Etats, etc.).

   Nous pouvons noter que le capitaliste développe la notion de « profit ». Avec la notion (bourgeoise) de « profit », la différence entre le capital variable (force de travail) et le capital constant (facteurs objectifs de production) n'est pas faite. Tous les frais sont ramenés à la catégorie générale des coûts de production, si bien que la survaleur apparaît comme produite par l'ensemble des valeurs avancées, par le capital lui-même ; et le capitaliste se focalisera même, absurdement, sur une portion « morte », objective, du capital constant, à savoir la machine, alors que la machine est incapable de produire plus de valeur qu’elle n’en coûte, mais épuise au contraire toute sa valeur dans son usage, sans rien « créer » en terme de valeur supplémentaire.

   L'illusion du profit est ainsi un bon exemple de l'illusion d'un rapport entre des pures choses dans le mouvement de la valeur. La notion de profit est une notion en elle-même fétichiste et spectaculaire, idéologique et confuse, puisqu’elle nous fait croire que le mort (machine) pourrait remplir la fonction de ce qui est vivant (force de travail exploitée). Mais sitôt que l'on développe le concept authentique de survaleur, on découvre que celui-ci fait référence à son origine véritable, à savoir le surtravail (la distinction entre capital variable et capital constant, ici, est faite). Le profit n'est qu'une forme d'attribution de la survaleur au capital, une forme illusoire, car elle substitue un pseudo-objet, le système capitaliste lui-même, au sujet réel qui est toujours l'individu lié au travail. La notion de survaleur en tant que telle est le dépassement critique de cette forme illusoire.

   Les individus réifiés, qui saisissent potentiellement leur activité, ou leur superfluité, dans leur rapport direct à la valorisation, accèdent potentiellement au sens de cette contradiction interne du capitalisme, et, se sachant à la fois indispensables et superflus, pour un système contradictoirement dirigé par une classe bourgeoise inconsciente, ils pourraient éventuellement utiliser cette contradiction à leur avantage.

 1. Les mécanismes de la crise au sein des contradictions internes de « l'économie réelle »

   Dans le processus capitaliste de crise, la circulation fluide et continue de la valeur est de plus en plus compromise, car l’élément qui « crée » de la valeur, parmi les facteurs de production, cet élément vivant et subjectif qui, en étant exploité, produit plus de valeur qu’il n’en coûte, à savoir le travail vivant lui-même, sera de moins en moins mobilisé, relativement à l’instrumentation technique et automatique massivement mobilisée. Cette situation, favorisant tendanciellement, aujourd’hui par exemple, un chômage de masse, une crise des salaires, une baisse du pouvoir d’achat d’une grande majorité de travailleurs, des législations politiques nationales ou transnationales austéritaires, favorisera aussi des conflits sociaux plus durs, qui fragiliseront encore plus ce procès de valorisation, et qui rendront les structures d’encadrement encore plus autoritaires, etc. (du moins tant que les luttes sociales, se complexifiant, ne débouchent pas sur des formes plus radicales d’autonomisation réelle, et se diffusant largement, à l’égard de la structure marchande).

  Pour entrer de façon plus précise et plus complexe dans la compréhension de ce processus de crise, qui concerne directement les rapports entre capital fictif et capital productif, on se référera maintenant à un ouvrage de référence sur la question, celui de Trenkle et Lohoff, intitulé La Grande dévalorisation.

Voyons en particulier ce que dit Lohoff, dans la troisième partie de cet ouvrage, en ce qui concerne la crise des années 1970 :

« Dans les années 1970, le système de valorisation de la valeur fut pris dans une crise, et si ses conséquences manifestes immédiates demeurèrent nettement moins graves que celles de la grande crise économique mondiale, elles n’en présentèrent pas moins, du point de vue structurel, un caractère bien plus menaçant que celle-ci (…). Le développement accéléré des forces productives déclencha un procès qui mina progressivement et de manière irréversible les fondations du système de la valorisation de la valeur. Puisque le côté processus innovants du développement des forces productives avait pris le dessus sur le côté produits innovants, et que l’éviction du travail vivant dans les branches établies de fabrication de marchandises fut beaucoup plus forte que la réabsorption de travail vivant dans les nouveaux champs apparus de production de marchandises, la quantité de force de travail exploitée de manière productive – au sens de la valorisation du capital – diminua, et la production de valeur réelle commença de la sorte à se contracter. Dans le contexte du mode de production fordiste, il ne fut pas possible d’empêcher le rétrécissement de la base de la valorisation. Les conséquences de ce procès fondamental allaient bientôt se faire lourdement sentir du côté des acteurs économiques.

Pour commencer, les conditions de valorisation des capitaux en fonction se détériorèrent rapidement à la suite de l’élimination croissante de travail vivant. Des possibilités d’investissements rentables leur firent de plus en plus défaut. Au niveau de la société entière, ceci s’exprima dans une baisse sensible des taux de croissance. Dans les années 1960, les années « argentées », ceux-ci n’avaient certes plus égalé les niveaux records des années « dorées », les années 1950, mais ils atteignaient encore des hauteurs considérables. C’en fut dès lors fini. Entre 1960 et 1973, la valeur monétaire de la production industrielle s’accrut encore, dans les pays de l’OCDE, après correction de l’inflation, en moyenne d’environ 5,7% par an. Pour la période allant de 1973 à 1979, ce taux s’abaissa à 1,7%. Cette baisse drastique est d’autant plus remarquable que ni les pouvoirs publics ni les Banques centrales ne restèrent inactifs, et qu’ils tentèrent bien plutôt de contrecarrer massivement cette évolution. Si les États-Unis, en premier lieu, et tous les pays de l’OCDE, par la suite, n’avaient pas mené une « politique de l’argent bon marché », et ne s’étaient montrés favorables aux investissements, on aurait assisté à un véritable effondrement de l’économie mondiale. »1

   Ce que décrit ici Lohoff est très clair : dans les années 1970, le surdéveloppement des forces productives objectives, dans les secteurs productifs essentiels, entraîna une éviction massive du travail vivant producteur de valeur, éviction qui ne fut pas compensée suffisamment par la réabsorption du travail vivant par d’autres secteurs productifs émergents.

Conséquence : baisse des taux de croissance dès 1973.

Constat : échec du keynésianisme face à cette crise.

  Plus loin, Lohoff, entre vraiment dans le détail de ce processus, qui s’enracine dans le système fordiste, et se prolonge jusqu’à aujourd’hui.

   Lohoff nous explique d’abord que la situation économique qui s’enclenche à partir des années 1970 est a priori défavorable pour les capitalistes eux-mêmes. La part du capital variable baissant de façon relative, au sein du capital productif, au profit d’un surdéveloppement d’une portion du capital constant (technologies), la « création » de valeur « réelle », c’est-à-dire découlant d’une exploitation effective, se contracte de plus en plus. Pourtant nous dit-il, le développement du capital, dans un premier temps, ne semble pas en pâtir explicitement. Dans le contexte d'une crise du système de valorisation, très paradoxalement, le capitalisme semble encore s’épanouir, et les capitalistes eux-mêmes continuent à faire des profits. Cette situation « idyllique » assez étrange se poursuivra pendant deux décennies

Mais Lohoff précise aussi : le capital ici semble se prélasser dans l’élément qui finira par le détruire. Tous les symptômes de la crise sont là, mais elle ne se déclenchera que plus tard, comme une bombe à retardement.

   Quel sera cet élément, à la fois principe de destruction et principe de retardement de la crise, qui permettra aux capitalistes, des années 1980 jusqu’aux années 2000, d’engranger des profits ?

Cet élément sera l’accumulation massive de ce que Lohoff appelle « marchandises d’ordre 2 ». Les « marchandises d’ordre 2 », contrairement aux « marchandises d’ordre 1 », qui sont des biens d’usage concrets et matériels, seront des biens immatériels, s’insérant dans la sphère du capital fictif. Elles désignent des titres de propriété, des actions, des obligations.

Le surdéveloppement de ce capital fictif permet de compenser la contraction de la production de valeur qui sévit dans « l'économie réelle ». Au sein de ce néolibéralisme « reaganien », l’industrie financière privée joue finalement le rôle que jouaient les banques centrales ou les pouvoirs publics au sein du keynésianisme antérieur. En anticipant la création de valeur future, l'industrie financière permet de dépasser, au moins temporairement, les contradictions fondamentales qui sont à l'oeuvre dans « l'économie réelle ». On assiste ainsi au développement d'un véritable « capitalisme inversé » : le capital fictif devient le moteur de « l'économie réelle », au lieu d'être simplement son appendice.

A l’époque de Marx, cette tendance à « l’inversion » de l’économie n’existait pas vraiment : capital fictif et « économie réelle » se développaient parallèlement, car le développement encore limité des forces productives n’impliquait pas encore un développement conséquent du capital fictif. Dans le système fordiste-keynésien toutefois, cette tendance commence à s’installer, du fait du boom technologique induit par ce système. Dès les années 1980, avec l’émergence d’une « troisième révolution industrielle », on assiste réellement à un « capitalisme inversé » : les relations entre capital fictif et capital productif sont inversées ; le capital fictif devient ce qui met en mouvement le capital productif.

Ce capital fictif sera « illusoire », en un certain sens, dans la mesure où il ne représente aucune exploitation concrète de la force de travail. Il n'est qu'une anticipation sur une valorisation future. Mais il sera aussi bien « réel », dans la mesure où une somme d’argent issue de lui permettra effectivement de se procurer des biens d’usage concrets et consommables. D’où une dissociation certaine, qui montrera son caractère désastreux, tôt ou tard. 

Ce mouvement de dévalorisation de la valeur « réelle » induit, sur le plan monétaire, l’abandon général et final de l’étalon-or dans les années 1970. Une fois que la masse monétaire n’est plus connectée à une marchandise concrète et finie (l’or), elle peut se déconnecter complètement de la concrétude limitée de l’exploitation du travail vivant, c’est-à-dire de la source « réelle » de la valeur. La marchandise-monnaie est alors liée aux émissions de la Banque centrale, mais de façon désormais précaire et flottante.

La crise se manifeste une fois que toutes ces dettes accumulées finissent par montrer leur vrai visage : elles ne seront jamais remboursées. Lorsque la valeur illusoire accumulée montre son caractère effectivement illusoire, la confiance disparaît complètement, plus personne n’investit, l’économie est bloquée. Les marchés financiers s’effondrent, les « bulles » spéculatives explosent, etc. 

2. La question des luttes dans ce contexte de crise

  Cette interprétation par Lohoff de la crise évite autant les écueils « marxiste traditionnels » que les écueils des économistes bourgeois.

   Mais on ajoutera un facteur supplémentaire opérant dans la crise de la valeur, facteur qui est décisif : ce ne sera pas simplement le surdéveloppement des forces productives objectives qui menacera le procès de valorisation, mais ce seront aussi les luttes sociales découlant de ce procès de crise, qui aggraveront cette tendance (ou qui devront l’aggraver) ; car les individus en lutte bloquent aussi l’économie, menacent de faire diminuer le taux d'exploitation, sont susceptibles de saboter le système de valorisation, etc. Le facteur objectif de la crise (surdéveloppement du capital fixe) ne saurait être compris dans sa complexité, si on ne lui adjoint pas le facteur subjectif (luttes sociales). Les deux s’inscrivent dans une certaine logique d’autodestruction, objective et subjective, de la société marchande. Mais le facteur objectif, néanmoins, s'insérera toujours dans un procès négatif, destructif, là où le facteur subjectif (individus exploités, dissociés ou exclus en lutte), s’il finit par abolir les structures objectives qui font de sa misère une « valeur », pourrait bien sublimer cette autodestruction en une création émancipatrice (abolition consciente du système de valorisation marchande).

   La question des crises du capitalisme, d’un point de vue strictement anticapitaliste, pose un enjeu précis et déterminé : comment peut-on penser la façon dont le facteur subjectif de l’autodestruction du capital pourrait ne pas s’inscrire dans la négation redoublée de ses facteurs objectifs autodestructeurs, mais devenir toujours plus clairement émancipation à l'égard de la structure marchande ?

 

   Cette lutte, comme on l'a vu, ne sera plus une lutte dirigée par une « classe prolétaire » unitaire et homogène, ni par un « sujet révolutionnaire » objectivement déterminé. Il s'agira d'une « lutte sans classes », pour reprendre les termes de Trenkle. Parce que le point critique se situe au niveau des catégories de base de « l'économie réelle », cette lutte ne pourra pas non plus revendiquer simplement une simple redistribution de ces catégories. Elle devra viser leur abolition.

 

   Qu'en est-il ? Au fil du procès de valorisation, le surdéveloppement du fonctionnalisme marchand, dans toujours plus de secteurs d'activités, fonde une souffrance accrue, une misère aggravée, des travailleurs et travailleuses toujours plus disloqués et réifiés, et des individus exclus par la logique de rationalisation. Certes, cette souffrance est accompagnée par une logique d'atomisation et de responsabilisation des travailleurs et travailleuses, qui la rend toujours plus sourde et muette, et qui accroît la scission. Cela étant, parce que la scission s'aggrave, les expériences “critiques”, les situations-limites provoquant le “retour du refoulé”, seront susceptibles de créer un “choc” très conséquent, favorisant une conscience plus radicalement critique. Ces situations peuvent être liées à des formes d'oppressions ou d'exclusions devenues insupportables, qui engageraient le refus de se soumettre indéfiniment à l'ordre du travail et de la marchandise. Sur un plan individuel, donc, l'aggravation de la scission du sujet marchand est à double sens : d'un certain point de vue, elle est l'aggravation tendancielle du refoulement de la souffrance vécue, pourtant toujours plus insupportable, et elle semble ainsi rendre plus difficile la conscience critique ; mais d'un autre point de vue, précisément du fait de sa sévérité, elle pourrait être susceptible de produire un dégoût plus radical, et des formes de résistances plus radicales face à la logique de la valeur, dans les cas-limites où elle devient explicite et consciente. Dans ces situations-limites, les prises de consciences pourraient engager, à terme, des fédérations collectives inédites et révolutionnaires. Par exemple, ces fédérations pourraient enfin promouvoir des luttes sociales revendiquant l'abolition même du mode de production capitaliste (lequel favorise en effet ces formes de réification barbarisées), et non plus simplement un “réaménagement” de la logique de la valeur. Quoi qu'il en soit, ce ne seront plus des conditions objectives et homogènes qui fonderont la nécessité de ces luttes radicales, mais ce seront des conditions plus subjectives, des souffrances singulières et incommensurables, qui conditionneront la nécessité de développer de nouvelles formes de vie, non conditionnées par la synthèse sociale du travail abstrait.

 

   Ainsi, pour donner un exemple récent, on a pu constater que lors du printemps 2016, en France, des prises de conscience anti-travail ont pu émerger, par-delà les positionnements citoyennistes, redistributionnistes, ou populistes. Ces critiques plus “radicales”, formulées non plus du point de vue du travail, mais contre le travail, ont surgi sur la base de la contradiction du capitalisme, qui depuis la crise des années 1970, ne fait qu'affirmer son caractère toujours plus intenable et insupportable.

 

   Par ailleurs, on sera forcé de constater que les luttes existantes partent nécessairement d'une visée redistributionniste, et non abolitionniste. Mais un enjeu révolutionnaire décisif consisterait à expliciter la visée d'une redistribution des catégories comme désignant plus fondamentalement la nécessité d'une abolition des catégories. Les luttes existantes, qui critiquent par exemple la “vie chère”, la paupérisation, les inégalités, la souffrance au travail, s'engagent d'abord dans un dialogue avec le “pouvoir” pour réclamer des salaires “plus décents”, un pouvoir d'achat réhaussé, etc. Elles sont, dans un premier temps redistributionnistes, et non abolitionnistes. Mais au fil de la lutte, des prises de consciences peuvent émerger : l'égalité et la “dignité” réelles, revendiquées, ne sauraient être acquises par une simple redistribution de la valeur, car c'est précisément au coeur de cette catégorie de la valeur que se situe la dépossession et l'aliénation primordiales du lien social. Par le blocage de l'économie, par le sabotage et la désimplication au travail, au sein de co-actions fédérées, s'annoncent de nouvelles formes de vie, qui ne sont plus synthétisées par la catégorie totalisante du travail abstrait. C'est ainsi que, au sein de luttes qui visaient d'abord une simple redistribution de la valeur, s'annonce, au moins potentiellement, la volonté collective d'abolir la valeur elle-même, à travers le développement de nouvelles formes de vie. L'expropriation de zones productives, pour faire autre chose que de la production de marchandises, soit la communisation immédiate, destituant les ordres de la valeur, est ainsi un possible dont les luttes peuvent s'emparer, par-delà tout resdistributionnisme d'abord revendiqué.

 

   Comme l'indiquent Trenkle et Lohoff à la fin de leur ouvrage, la société, du point de vue de la richesse sensible, est maintenant “trop riche” pour s'insèrer dans le cadre contraignant de la forme-valeur. Les biens réels sont innombrables, mais leur forme-valeur empêche l'accès aux ressources de base pour une grande majorité d'individus vivants. Les individus en lutte pourraient explicitement revendiquer l'accès direct à cette richesse sensible, ainsi que la capacité à déterminer cette richesse sensible en fonction de leurs désirs et besoins réels. Cela implique, bien sûr, l'abolition stricte de cette forme-valeur. Néanmoins, de nombreuses résistances et de nombreux obstacles s'opposent encore au développement de telles luttes.

 

3. Démystifier les analyses spectaculaires et idéologiques de la crise

  Depuis la crise de 2007-2008, le pouvoir politico-économique et spectaculaire diffuse une ambiance schizophrène. Forcé de reconnaître les lacunes irréductibles du système capitaliste, il tend pourtant à réaffirmer le caractère indépassable du système de la marchandise et du travail abstrait, ne produisant de ce fait qu’un discours contradictoire et confus, et favorisant des modes législatifs et régulateurs toujours plus clivants et clivés.

   L’introduction de La Grande dévalorisation fait état très précisément de cette situation : « L’angle mort de cette ambiance schizophrène, c’est sans aucun doute l’individu moderne, abîmé psychologiquement et socialement, après trente ans d’une pénétration radicale de l’économie dans tous les domaines de la vie, qui a rendu impossible d’imaginer une organisation de la vie sociale ne passant pas par la marchandise, la dépense abstraite de force de travail et l’argent. S’ajoute à cela l’effondrement du « socialisme réel », qui a conféré au dogme de l’absence de toute option opposée au capitalisme la force d’une évidence. Certes, le « socialisme réel » n’a jamais été autre chose qu’une variante autoritaire de la modernisation capitaliste, soutenue par l’idéologie singulière de la « dictature du prolétariat », et il ne constituait en aucune façon une perspective pour l’émancipation sociale; mais sa seule existence apparaissait à beaucoup comme la preuve qu’il existait une autre option face à l’alignement de tous les rapports sociaux sur le principe de la rationalité économique. C’est pourquoi son effondrement n’a pas permis l’élargissement de l’horizon de la pensée de l’émancipation, mais au contraire a renforcé le sentiment que le mode de vie et de production de l’économie capitaliste marchande est le seul possible. Pourtant, étant donné que l’idée même d’un possible dépassement du capitalisme était balayée comme les chimères de doux rêveurs et de passéistes invétérés, l’hypothèse d’une crise fondamentale du système se trouvait implicitement frappée de tabou. Car cette crise n’est pas analysée comme la crise d’un mode de production historiquement spécifique devenu obsolète: elle apparaît comme un processus apocalyptique, de l’ordre d’une guerre atomique mondiale, ou de la chute d’une météorite géante – d’où cette oscillation entre hystérie et refoulement. »2

  Comment donc se formuleront finalement les discours officiels dénonçant les facteurs « pernicieux » ayant donné lieu à la crise économique de 2008 ? Ils cibleront une partie jugée « maudite » du capitalisme, à savoir la sphère financière. C’est la « folie » de la finance dérégulée qui aurait donné lieu à la crise du capitalisme.

   Officiellement, donc, on évitera de critiquer explicitement l’économie du marché, ou le capitalisme en tant que tel, mais on dénoncera « sans concession » quelque « néolibéralisme » vaguement appréhendé. La dérégulation « néolibérale » des années 1980 aurait « perverti » l’économie de marché (supposée donc bonne en elle-même, a priori), et un interventionnisme étatique approprié, une régulation « vertueuse » des flux financiers, un néo-keynésianisme adéquat, éventuellement, seraient susceptibles de « redresser » l’économie, et de restaurer quelque « capitalisme à visage humain ».

Il est bon de noter que cette critique tronquée d’un capitalisme simplement « financier » n’est plus, après 2008, simplement une critique « de gauche ». En France, Sarkozy, en 2012, évoquera la nécessité de mettre en place une taxe sur les transactions financières, étant influencé ici par l’économiste pro-keynésien Tobin, Tobin ayant été lui-même récupéré dès 1998 par les altermondialistes du Monde diplomatique (ATTAC). Marine Le Pen, lors de sa conférence de presse à propos du Brexit, le 24 juin 2016, ciblera, de façon manichéenne, la « finance internationale », en tant que menace pour les économies nationales soucieuses de leur « souveraineté ». La critique dite « de gauche » de la finance, celle des protectionnistes nationalistes comme Mélenchon ou Lordon, ou celle des « économistes atterrés », cible naturellement de façon beaucoup plus radicale de telles tendances « fictives » transnationales, mais l’esprit général reste le même.

Que nous disent donc aujourd’hui nos experts de la crise ? Ils distinguent essentiellement deux sphères économiques ; l’une, supposée « vertueuse » en elle-même, serait menacée par l’autre, « pernicieuse » voire « malveillante ». L’économie dite « réelle », soit le système de la production marchande, du travail, et de l’accumulation de valeur, pourrait être a priori « saine » et « durable », si la sphère de la finance était régulée et contrôlée.

   Dans quelle mesure cette défense d’un « retour » à un certain keynésianisme qui ne s’assume pas toujours en tant que tel n’est-elle en rien une préconisation sérieuse et lucide ? Les remarques qu'on a faites à propos des mécanismes réels de la crise devraient permettre de le montrer sans difficulté.

   D’abord, l’idée d’isoler la finance comme sphère « autonome », comme part « maudite » du capitalisme, n’est en rien rigoureuse, dans la mesure où le système capitaliste est une totalité en laquelle chaque élément s’insère dans des boucles de rétroaction complexes qui font que le développement « déréglé » d’un élément n’est jamais que l’expression du dérèglement de tous les autres, et réciproquement. La sphère financière ne saurait être une cause agissant de façon autonome. Ses mouvements, éventuellement « délirants », ne sont d’abord que les effets d’une économie dite « réelle » qui est en elle-même la folie et l’autodestruction en soi. Lorsque la sphère financière, comme cause, se met à aggraver la crise de « l’économie réelle », ce n’est jamais que comme cause médiate, qui est d’abord l’effet de cette « économie réelle ». D’un point de vue cybernétique, la crise du capitalisme est une totalité qui dévoile la folie de « l’économie réelle » et de la fonction financière simultanément, et qui ne dévoile donc pas simplement le « dysfonctionnement » d’une partie isolée du capitalisme, puisque tous les secteurs économiques, fictifs ou « réels », sont imbriqués les uns dans les autres.

   Plus profondément, l’économie dite « réelle », ou la sphère productive « réelle », fondée sur l’exploitation du travail vivant et la valorisation de la valeur, développe la contradiction interne fondamentale par laquelle le capitalisme s’autodétruit indéfiniment. Le développement accéléré de la finance dans ce contexte n’est qu’un effet de compensation, une pure réaction du système capitaliste, tel qu'il est confronté à la contraction de la masse de la valeur. Dans une telle situation, faire cesser réellement les crises du capitalisme, c’est abolir cette contradiction interne de « l’économie réelle », et non pas réguler la sphère superficielle de la finance : une telle « régulation » ne ferait que retarder l’échéance de la crise, pour mieux garantir les conditions de son explosion désastreuse future. Abolir cette contradiction, c’est abolir les principes d’une telle « économie réelle » eux-mêmes, puisque cette économie et sa dynamique contradictoire sont indissociables : supprimer cette dernière, c’est abolir la première. Une critique de la crise aujourd’hui, qui formule le désir de faire cesser les crises, formule de façon conséquente la nécessité d’abolir le capitalisme en lui-même, globalement parlant : soit la nécessité d’abolir la structure marchande, le système du travail abstrait, de la valeur, de l’argent comme fin en soi, et de l’Etat qui gère l’automouvement de ces catégories.

   Vouloir simplement réguler la sphère financière, vouloir remplacer quelque néolibéralisme diabolisé par quelque keynésianisme « providentiel », qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui ?

  1. Cela signifie : vouloir sauver le capitalisme, vouloir maintenir les principes de l’exploitation et de l’accumulation, comme s’ils pouvaient être solubles dans un système durable ou « à visage humain ». Keynes lui-même, en effet, ne souhaite que maintenir une dynamique « vertueuse » du capitalisme, en évitant par exemple à ce système la crise des débouchés.

  2. Cela signifie, manquer totalement de sens historique, dans la mesure où les années 1970 nous rappellent l’échec programmé de tout keynésianisme, et nous rappellent que les « trente glorieuses » ne sont qu’une étape provisoire et circonstanciée du capitalisme, dont la « restauration », déjà utopiste, ne produirait jamais qu’un espoir vain et temporaire.

  3. Cela signifie, ne pas voir que l’interventionnisme étatique n’empêche en rien la crise interne de « l’économie réelle », dans la mesure où la finance publique injectée dans cette économie n’est pas moins fictive que la finance privée.

  4. Cela signifie, vouloir proposer des réformes « radicales » dans un cadre essentiellement national (et surtout dans le cadre des nations occidentales impérialistes), sans remettre en cause les règles du jeu du capitalisme mondial, et c’est donc être, d’un point de vue internationaliste, contre-révolutionnaire au sens strict.

  5. Cela signifie : développer un pur économicisme théorique, et ne pas saisir la complexité sociale, politique et symbolique des autres formes de dominations, soit la nécessité de luttes complexes et multidimensionnelles.

   Par ailleurs, d’un point de vue analysant le spectaculaire en tant que tel, les analyses « officielles » de la crise qui dénoncent trop exclusivement le caractère « irresponsable » de la finance « autonomisée », s’expliquent essentiellement en considérant un biais psychologique et idéologique particulièrement menaçant aujourd’hui : le biais qui consiste à vouloir personnifier outre mesure les rapports de domination au sein du capitalisme moderne. Qu’en est-il ? La domination capitaliste est essentiellement impersonnelle, comme le rappelle Marx, par exemple dans la première section du Capital, pour différencier le système capitaliste des systèmes précapitalistes, dont les dominations étaient davantage personnalisées. Mais cette situation, pour ceux qui voudraient « condamner » ce système, et en particulier pour les idéologues pseudo-critiques qui voudraient simplement purifier ce système, est insupportable : il n’est pas rassurant, en effet, de ne pouvoir directement cibler des individus responsables, moralement ou politiquement parlant, lorsqu’on souhaite réguler un système de façon précise sans pour autant l’abolir purement et simplement. Les idéologues pseudo-critiques de ce fait, qui d’ailleurs défendront le principe de l’automouvement de catégories abstraites « saines », préféreront ignorer ces analyses marxiennes, et dénonceront impitoyablement certains agents différenciés du système qui seraient, selon cette sur-thématisation, particulièrement « coupables » de ce qui « nous » arriverait en cas de crise.

   Cette personnification abusive et naïve de la domination, qui relève d’une pensée mutilée et confuse, réformiste et spectaculaire, ne ciblant que les aspects superficiellement visibles d’un système matériel complexe et essentiellement fétichiste, hélas, dans le pire des cas, deviendra conspirationniste, paranoïaque, et finalement haineuse : historiquement, elle finira par associer le capital financier, déjà isolé de façon non légitime, comme on l’a vu, à une « culture », à une « religion », voire à un « race », dans le pire des cas, qui aurait un « projet » de domination mondiale ; cette religion, la religion juive, donc, finira par être le symbole de quelque « mondialisme » abstrait, « déraciné et sans ancrage », à l’image d’une finance abstraite « menaçant » les économies nationales.

   Ce n’est donc pas simplement parce que les prescriptions politiques spectaculaires découlant d’une « critique » idéologique de la seule finance sont vaines, temporaires, locales et contre-révolutionnaires d’un point de vue anticapitaliste strict, qu’il s’agit de dénoncer cette pseudo-critique. C’est aussi et surtout parce qu’elle favorise, en tant que critique spectaculaire isolant des symboles simples, des réductions potentiellement racistes ou antisémites, qu’il faut aujourd’hui combattre ses représentants.

   Une lecture anticapitaliste de la crise détermine une sortie constructive de la crise : les individus réifiés, prolétarisés, ou exclus, subissant négativement la crise de la valeur, au sein de relations sociales dissociées, pourraient constituer un facteur subjectif d'auto-abolition consciente et émancipée du système, face aux facteurs objectifs et aveugles de décomposition. Cela suppose des luttes sociales qui viendraient revendiquer l'abolition du travail, de la marchandise et de l'argent. 

On l'a déjà dit, les luttes sociales qui s’opposent aux désastres sociaux du capitalisme, sont susceptibles d'aggraver la crise de la valorisation. Les réponses, éventuellement sécuritaires ou austéritaires, à ces luttes, ne font que délabrer, hélas, encore plus, les conditions de vie matérielles des personnes précarisées ou exclues, si bien qu’il pourrait sembler que la lutte, trop souvent, n’abolit pas la misère, mais entretient sa logique. Si elle débouche sur un réformisme « radical » ou « providentiel », mais n’abolissant pas le principe marchand en tant que tel, elle ne fait que retarder l’échéance de cette misère, mais n’aura pas supprimé les conditions de son déploiement. Les idéologues réformistes ont donc une lecture déterminée de la lutte, et c’est cette lecture qu’il faut dénoncer : selon ces idéologues, la lutte, comme facteur subjectif intentionnel de l'auto-abolition du système du travail abstrait, ne se différencierait pas, qualitativement, des facteurs objectifs produisant l’autodestruction « mécanique » du système (finance « folle », contradiction interne de « l’économie réelle ») ; il s’agirait donc pour ces experts de rendre la lutte temporaire et locale, vers un retour « à la normale » (capitalisme « à visage humain »). Contre cette conception qui fait de la lutte un simple moment dans le capitalisme, récupérable et dépassable par le capitalisme, il s’agirait de réaffirmer la spécificité radicale de ce facteur subjectif d’auto-abolition du système : toutes les fois où il ne fait qu'accompagner la crise de la valeur, sans abolir cette valeur au sens strict, c'est l'échec de la lutte révolutionnaire qui s'affirme. Comme une brèche subjective et vivante, consciente et humaine, prise dans un procès morbide, mécanique et automatisé, la lutte des individus subissant la réification de leur être, devra toujours plus imposer sa spécificité de pulsion de vie, sa spécificité de pulsion transformatrice positive.

Cette sortie de la « crise », qui n’est rien d’autre que la sortie hors de la structure marchande constamment en crise, ne sera bien sûr jamais défendue dans les zones spécialisées du pouvoir ou du spectacle, puisqu’elle implique que les individus « experts » dans la régulation ou dans l’encadrement des « populations » doivent être dépossédés de leurs prérogatives, et puisqu’elle ne fait que dénoncer radicalement l’imposture de ces expertises, leur vacuité radicale et leur fonction idéologique insupportable.

« Le spectacle est le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux. C’est l’auto-portrait du pouvoir à l’époque de sa gestion totalitaire des conditions d’existence. L’apparence fétichiste de pure objectivité dans les relations spectaculaires cache leur caractère de relation entre hommes et entre classes : une seconde nature paraît dominer notre environnement de ses lois fatales (…). Si le spectacle, pris sous l’aspect restreint des « moyens de communication de masse », qui sont sa manifestation superficielle la plus écrasante, peut paraître envahir la société comme une simple instrumentation, celle-ci n’est en fait rien de neutre, mais l’instrumentation même qui convient à son auto-mouvement total. Si les besoins sociaux de l’époque où se développent de telles techniques ne peuvent trouver de satisfaction que par leur médiation, si l’administration de cette société et tout contact entre les hommes ne peuvent plus s’exercer que par l’intermédiaire de cette puissance de communication instantanée, c’est parce que cette « communication » est essentiellement unilatérale ; de sorte que sa concentration revient à accumuler dans les mains de l’administration du système existant les moyens qui lui permettent de poursuivre cette administration déterminée. »

 

Guy Debord, La Société du spectacle, I, 24

 

  1. La crise de la forme-sujet

 

Dans le contexte du « capitalisme inversé », qui sape les fondements de sa propre valorisation, la subsomption des individus sous la forme-sujet (qui dérive de la forme-valeur) est devenue réelle (cf. Jappe, 2017). Mais dans le même temps où se développe cette subsomption réelle, la forme-sujet entre en crise. Cette situation est loin de favoriser les luttes sociales révolutionnaires dont la nécessité a été soulignée plus haut. Clément Homs décrira de façon très claire cette crise de la forme-sujet :

 

« Le cours du capitalisme nous expulse toujours plus de la forme-sujet qu'il nous a obligé d'endosser pour satisfaire à ses exigences terrifiantes. L'individu vit intérieurement dans sa chair et sa psyché marquées au fer de la dissociation (R. Scholz) cette crise de son être comme sujet économique, politique, des droits sociaux, etc. Et malgré le fait que ce sujet tourne désormais à vide, car le procès d'accumulation n'est plus là triomphant comme au temps du boom fordiste pour le générer intérieurement à son monde, l'individu pris dans les filets de la forme-sujet qu'il a intériorisé tel un habitus social depuis son enfance au travers d'une police interne faite de sacrifices consentis et du mécanisme de la constitution d'un « Moi abstrait » (Jappe, 2017), ne peut rien faire d'autre que d'hystériser de manière affirmative-irrationnelle le sujet maintenant mort-vivant du capitalisme : « je suis ce que je suis ». Cette forme-sujet se réfère à l’individu mais aussi à des sujets agrégés. Elle constitue autant le sujet individuel et son « Moi abstrait » (c’est l’homo oeconomicus et le sujet de la connaissance porteur d'une raison universelle, de la volonté, du droit, de la politique, de la citoyenneté, le justiciable, le contribuable, l’administré, le patriote prêt au sacrifice, le sujet des droits sociaux, etc.) que des méga-sujets collectifs (peuple, « race », nation et classe) qui ont accompagné l’intériorisation des injonctions de la socialisation fétichiste.   Le capital, le sujet automate, qui par son « automatisme » est en train de détruire les bases même de la vie sur terre, n'est pas du tout neutre par rapport au genre, à l’Autre, à la « race », au corps et aux disparités économiques. La prétendue neutralité des catégories capitalistes s'obtient uniquement au prix de la dissociation de ce qui ne leur est pas identique : des attitudes, qualités, émotions et dispositions qui sont expulsées en dehors du sujet et qui se trouvent projetées et attribuées comme autant de stigmates négatifs, au non-sujet féminin et autres sujets mineurs. Dans le capitalisme de crise, cette forme-sujet connaît le processus-crispation de sa réaffirmation fondamentaliste, irrationnelle et hystérique depuis les créneaux desquels l’individu encore en place dans les rapports sociaux gueule en se remplissant d’une haine virulente différenciant plus encore qualitativement ses semblables : « Vous n’entrerez pas », « Il n'y aura rien pour vous ». Ce sont ses cris de perdition. On se bat ainsi autour de la dépouille de la forme-sujet. Contre l' « Etat dénationalisé » (Saskia Sassen, 2006), contre le migrant, l'étranger, contre tous les autres « non-sujets » ou sujets mineurs (homosexuel, le tzigane, etc.), l’individu hystérise l'affirmation de la forme rabougrie du sujet moderne, le seul sujet économique qu'il est, cet homo-oeconomicus qui lui colle encore à la peau. Dans le cadre de la subsomption réelle des individus sous la forme-sujet, les idéologies de crise servent de soulagement pour la conscience interne assujettie qui peut ainsi se dispenser de soumettre ses propres conditions d’existence à un examen critique. Leur fonction est toujours d’accorder à la conscience interne assujettie du sujet, un sens fonctionnel-interne à l'expérience négative des souffrances sociales faites aux individus. A tout instant, la « question sociale » peut ainsi avoir quelque chose à voir avec l’antisémitisme (y compris sous les traits de l’ « antisionisme »), le racisme, le nationalisme, l’anti-tziganisme, etc. « Question sociales » et idéologies de crise peuvent sortir des mêmes bouches parce que cette expérience négative des souffrances sociales infligées aux individus par le rapport-capital fétichiste, est vécue individuellement et intérieurement dans cette même prison de la forme-sujet moderne qui a recouvert l’individu en tant que « masque de caractère » de la métaphysique réelle du travail abstrait en son procès métamorphique. »3

 

La forme-sujet moderne qui entre ainsi en crise est structurellement une unité excluante. Elle désigne un sujet masculin, occidental, blanc, rationnel, et valide. Sa crise signifie que la subjectivation des souffrances sociales peut prendre des formes masculinistes, racistes, nationalistes, identitaires, voire validistes durcies (l'individu soumis à un handicap, par exemple, pourra être dénoncé comme « assisté », « parasite », « inutile », etc.). Le « peuple » qui se constitue ainsi, à travers les idéologies de crise, distingue des « non-sujets », qui sont aussi dissociés de la forme-valeur. La logique de déclassement, et la crise de valorisation qui l'accompagne, favorisent ces crispations.

Des luttes sociales réellement radicales devront s'extirper de ces idéologies de crise, vers l'abolition de cette forme-sujet, indissociable de la forme-valeur.

Benoit Bohy-Bunel, Janvier 2019. 

 

1 Trenkle, Lohoff, La Grande dévalorisation. Pourquoi la spéculation et la dette des Etats ne sont pas les causes de la crise, Post-éditions, 2014, Troisième partie, p. 228

2 Trenkle, Lohoff, La grande dévalorisation, Introduction, p. 9

Tag(s) : #Chroniques de la crise au quotidien

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